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Heidegger, l’antisémitisme en toutes lettres

Couronnement des œuvres complètes du philosophe, les Cahiers noirs sont d’une lecture pénible pour ceux qui admirent la profondeur de sa pensée. Car, dans ces pages écrites entre 1931 et 1941, les considérations sur l’« histoire de l’Être » se mêlent à un antisémitisme exterminatoire. Ces textes révèlent une profonde analogie entre certains de ses concepts fondamentaux et l’idéologie nazie. Analyse d’une trahison philosophique.

Les Cahiers noirs de Martin Heidegger (ainsi désignés à cause de la toile cirée et du cuir noirs de leur reliure) s’étendent sur neuf volumes, dont trois sont parus récemment chez Vittorio Klostermann, la maison qui édite les colossales Œuvres complètes du philosophe. Quand le dernier tome aura paru, l’ensemble atteindra le chiffre ahurissant de 102 volumes – plus que les œuvres de Kant, Hegel et Nietzsche réunies. Heidegger se considérait lui-même sans modestie comme le plus grand penseur depuis Héraclite. Vers la fin de sa vie (il est mort en 1976), il programma méticuleusement l’ordre dans lequel seraient publiés les volumes de son œuvre. Les Cahiers noirs devaient être le couronnement de l’édifice.

Des décennies durant, les curateurs des écrits de Heidegger ont soigneusement gardé le secret sur ces Cahiers noirs. On les comprend aisément, vu leur contenu, profondément compromettant. Ils révèlent à quel point, durant les années 1930 et 1940, la philosophie de Heidegger était obsédée par la confrontation idéologique entre bolchevisme et nazisme, ainsi que par les menées ignobles de la « juiverie mondiale » (Weltjudentum), représentée par les puissances occidentales, au premier rang desquelles l’Angleterre, la France et les États-Unis.

Les Cahiers noirs ne sont ni un journal philosophique ni une compilation de pensées recueillies au fil de l’eau. Ce sont des réflexions approfondies sur les problèmes « métapolitiques » essentiels de l’époque, examinés par le philosophe dans la perspective raffinée de son « histoire de l’Être ». Contrastant avec les cours et traités théoriques déjà publiés, ces Cahiers nous offrent donc un accès direct aux pensées philosophiques les plus intimes de Heidegger. Ils représentent à bien des égards sa « doctrine cachée » : une collection de vérités ésotériques liées à la « question de l’Être » (Seinsfrage), élaborées par le philosophe dans la solitude de son petit chalet de ski en Forêt-Noire, devenu légendaire (1).

De sérieux problèmes de définition et de clarté affleurent chaque fois que cette « question de l’Être » entre en jeu dans les textes du philosophe. Heidegger était persuadé d’être le seul à avoir formulé comme il convient les questions et problèmes essentiels s’y rapportant. Prétention problématique : comment nous autres, ses lecteurs et ses interprètes, devons-nous procéder pour évaluer et authentifier les thèses et doctrines ésotériques du Maître ? Valider ses énoncés philosophiques est une tâche à bien des égards impossible, car Heidegger s’arroge un accès privilégié et exclusif à de mystérieux « messages de l’Être » (Schickungen des Seins). Une attitude philosophique propre à se créer des disciples et à encourager l’adulation : un comportement de soumission et de mise en suspens de l’esprit critique. Nous sommes comme tenus d’accepter sans discuter les affirmations souvent grandiloquentes de Heidegger sur la nature essentielle de l’Être. Jürgen Habermas note avec perspicacité : « Dépourvu de contenu propositionnel, le discours sur l’Être a pour propos caché d’exiger la soumission au destin. Sa dimension pratique/politique tient à […] une disposition diffuse à obéir, à se soumettre à une autorité pleine d’aura mais indéterminée. La rhétorique du dernier Heidegger  […] initie et forme ses destinataires au commerce avec des puissances pseudo-sacrées. (2)  »

Ainsi, pressé de définir l’« Être » par opposition aux « étants » dans sa fameuse Lettre sur l’humanisme, adressée en 1946 au philosophe français Jean Beaufret, Heidegger défend une position qui n’est rien d’autre qu’une variété de fatalisme ontologique. « Quant à savoir si l’étant apparaît et comment il apparaît, si le dieu et les dieux, l’histoire et la nature entrent dans l’éclaircie de l’Être et comment ils y entrent, s’ils sont présents ou absents et en quelle manière, l’homme n’en décide pas », écrit-il. Au contraire, « la venue de l’étant repose dans le destin de l’être (3) ».

 

« Enracinement dans le sol »

Heidegger oublie toutefois de nous expliquer qui sont ces « dieux », dont il parle avec tant d’assurance, et d’où ils tirent leur existence ; sans parler de l’influence (bienveillante ou mauvaise ?) qu’ils exercent sur la région sublunaire des affaires humaines. Dans presque toutes ses propositions essentielles sur l’« humanité », le « destin » et l’« histoire de l’Être », l’auteur évite les jugements susceptibles d’une vérification critique et leur préfère des conjectures éthérées sur des puissances mystérieuses et d’obscures divinités. La manière dont Heidegger nous parle de l’Être tombe donc systématiquement sous le seuil du compréhensible.

Pour le reste, les Cahiers noirs se livrent à une critique opiniâtre et impitoyable de l’« Occident » et de ses valeurs essentielles : la raison, l’individualisme, l’humanisme et le républicanisme. Le philosophe ne voyait la modernité qu’à travers le prisme de la Seinsverlassenheit : l’humanité « abandonnée par l’Être ».

Ces textes développent en outre une apologie vigoureuse, « métapolitique », du national-socialisme. Heidegger espérait que le mouvement nazi accomplirait « une transformation totale de notre Dasein [“être-là”] allemand » (4). Il se félicite sans réserve des liens unissant sa propre philosophie de l’existence et la vision du monde nazie. Dans un passage des Cahiers, il écrit : « La métaphysique du Dasein doit s’approfondir d’une manière qui convienne à ses structures internes et s’étende à la métapolitique “du” Peuple [Volk] historique. »

Heidegger soutenait que la supériorité de sa philosophie de l’existence sur l’idéalisme philosophique tenait à sa prétention d’être enracinée dans la vie ou l’Être. L’idéologie völkisch du nazisme s’appuyait de son côté sur les vertus de la Bodenständigkeit, ou « enracinement dans le sol ». Le philosophe était donc persuadé qu’il y avait des analogies profondes, existentielles, entre les principes du nazisme et sa propre « ontologie fondamentale ». Les deux doctrines, pensait-il, se complétaient l’une l’autre car toutes deux s’appuyaient sur les valeurs de l’enracinement existentiel. Ainsi, dans un passage représentatif de son Discours du rectorat de 1933, Heidegger applaudit le national-socialisme pour avoir réveillé les « forces de la terre et du sang » (erd- und bluthäftige Kräfte) (5).

L’obsession de Heidegger pour l’enracinement ontologique permet aussi de comprendre son aversion philosophique pour le judaïsme et la « juiverie mondiale » (Weltjudentum). « Cosmopolites » (entendez : un peuple sans territoire, donc vivant en parasite au sein d’autres nations), les Juifs étaient par essence dépourvus de l’attribut existentiel que le philosophe valorisait le plus : l’« enracinement dans le sol », condition de l’appartenance au Volk, elle-même rendue possible par l’enracinement dans l’Être. En 1916 déjà, dans une lettre à sa future épouse, Elfriede Petri, Heidegger écumait contre l’« enjuivement [Verjudung] de notre culture et de nos universités ». De même, lors d’un séminaire de 1934, il prononça une condamnation générale des « peuples sémitiques » qui, « déracinés », sont incapables d’apprécier les qualités existentielles de l’« espace » (Raum) allemand.

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Fondateurs du monothéisme biblique, les Juifs étaient aussi les inventeurs de l’universalisme religieux. Yahvé n’était pas le dieu d’une tribu ou d’un groupe particulier, mais le « Seigneur de la Création ». Or toutes les formes d’« universalisme » étaient anathèmes aux yeux de Heidegger. Sa philosophie est en effet intimement liée à des structures existentielles concrètes : le Dasein (« être-là »), la quotidienneté, le souci et l’enracinement dans le sol. L’universalisme, quelle qu’en soit la nature, était ontologiquement rétrograde. C’était un vestige de l’« idéalisme », ou de la « philosophie du sujet » que le penseur entendait « annihiler », selon son expression, en se tournant vers l’ontologie fondamentale et la question de l’Être.

 

Tendances dégénératives de la modernité

Heidegger témoigna en maintes occasions de sa pleine adhésion à l’ethos de la brutalité sans précédent, génocidaire, du régime nazi. Dans les Cahiers noirs, il loue le « national-socialisme [en tant que] principe barbare. C’est là sa qualité essentielle et sa possible grandeur ». « Le danger, poursuit Heidegger, ce n’est pas [le national-socialisme] lui-même, mais qu’on l’édulcore en prêchant le Vrai, le Bon et le Beau. » Heidegger espérait que les nazis, ces « barbares du xxe siècle » prophétisés par Nietzsche, joueraient au bout du compte le même rôle que les Vandales et les Wisigoths de l’Europe du ve siècle, exécuteurs de l’Empire romain décadent.

L’hostilité de Heidegger à l’égard des Juifs tenait à leur statut d’inspirateurs du rationalisme philosophique. Dans les cercles antisémites allemands, il était admis que les Juifs devaient être tenus pour directement responsables des multiples tendances dégénératives de la modernité. Heidegger admirait Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler : « Je n’ai rien vu qui prouve que Spengler se soit trompé », écrit-il dans les Cahiers noirs. Or Spengler égrenait dans son livre une liste de coupables aujourd’hui familière : le brassage racial, le déracinement provoqué par la vie urbaine moderne, le déclin du sens de la communauté et de la croyance, et, pour finir, le triomphe d’une intellectualité aride aux dépens de la vie humaine instinctive. Dans plusieurs passages cruciaux, Spengler établit un lien très clair entre la « critique de la raison » et l’antijudaïsme. « En Occident, écrit-il, une distinction l’a emporté sur toutes les autres ; elle oppose l’idéal racial du printemps gothique […] et celui des Juifs sépharades […]. La juiverie s’est révélée […] destructrice partout où elle est intervenue. »

Chez les intellectuels allemands dans l’orbite de la « révolution conservatrice », « critique de la civilisation » et « critique de la raison » allaient de pair. Mais cette dernière ne visait pas simplement à corriger ou modérer les excès de la raison : elle avait pour objectif son abolition totale, au nom de valeurs et de méthodes plus « primordiales », telles que la « question de l’Être » chère à Heidegger. Il n’y eut jamais la moindre ambiguïté : les cibles implicites de cette « critique de la raison » (Vernunftkritik) étaient bel et bien les Juifs, et leur influence néfaste sur la culture européenne. Dans les Cahiers noirs, Heidegger formule clairement ce leitmotiv en insistant de manière obsessionnelle sur le « calcul » et l’« habileté à compter », caractéristiques selon lui de la mentalité juive. L’une des cibles favorites de la philosophie de l’existence qu’il prônait était le néokantisme. Le penseur voyait dans ce courant l’exemple parfait d’une philosophie coupée de la « vie », un intellectualisme stérile et désincarné. L’un de ses chefs de file était Hermann Cohen, dont le traité publié en 1919, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, présentait classiquement le monothéisme judaïque comme la source première du rationalisme occidental.

Ici, il est important de bien comprendre que, dans la « philosophie de l’existence » de Heidegger, les thèmes culturels et philosophiques évoqués plus haut sont inextricablement imbriqués. Ainsi, en supposant que l’époque moderne courait à la catastrophe et la ruine, et que le premier coupable en était le triomphe inéluctable du rationalisme occidental, on pouvait légitimement en conclure que ceux qui œuvraient en coulisse à cette issue désastreuse étaient les Juifs. Les matériaux hétéroclites de la « critique de la civilisation » propre à l’entre-deux-guerres formaient une trame discursive exigeant le rejet idéologique du judaïsme et de l’excessive influence juive sur la culture européenne. Les Cahiers noirs l’illustrent amplement, Heidegger adhérait de tout cœur à cette vision du monde.

Les défenseurs du philosophe n’ont cessé de présenter l’antisémitisme à mort, exterminatoire, qui irrigue les Cahiers comme un dérapage regrettable, sur lequel le Maître est bien vite revenu. Mais il ne faut pas perdre de vue un point crucial : le système conceptuel que je viens d’évoquer (critique de la raison, de la subjectivité, de la technologie et du déclin [Untergang]) participe d’une rhétorique unifiée et cohérente. Dans presque tous les cas, le moteur de ce processus inéluctable de dégénérescence culturelle et d’appauvrissement spirituel n’est autre que le Juif, représenté, comme on l’a vu, sous les traits d’un cosmopolite déraciné et d’un parasite culturel incorrigible. Heidegger adopte cette position dans les Cahiers noirs : « L’accroissement de la puissance (…) de la judéité a son fondement dans le fait que la métaphysique de l’Occident, surtout dans son déploiement moderne, a offert le lieu de départ pour la propagation d’une rationalité et d’une capacité de calcul qui seraient entièrement vides si elles n’avaient pas réussi à se ménager un abri dans l’“esprit”, sans pour autant jamais pouvoir saisir à partir d’elles-mêmes les domaines de décision cachés. » Il conclut cette litanie d’invectives antisémites en déclarant que « plus les décisions et les questionnements à venir se font originels et primordiaux, plus ils sont appelés à demeurer inaccessibles à cette “race” », c’est-à-dire les Juifs.

 

Les valeurs de l’ethnicité germanique

Comme le journaliste Thomas Assheuer le note dans un article récent du Zeit, « l’astuce herméneutique consistant à reconnaître l’antisémitisme de Heidegger dans le simple but de le maintenir à l’écart de sa philosophie proprement dite ne fonctionne plus. L’animosité antijuive des Cahiers noirs n’est pas apparue après coup ; au contraire, elle fournit leur base aux analyses philosophiques [de Heidegger] (6) ».

Cette diabolisation de la « juiverie mondiale » a pour pendant naturel la glorification obsessionnelle du particularisme allemand. Les chantres de la « voie particulière » (Sonderweg) de l’Allemagne haïssaient, tout comme Heidegger, les idéaux d’égalité civique qui avaient pris leur essor avec la Révolution française. Ils adhéraient aux valeurs de l’ethnicité germanique. Depuis l’essai influent de Wagner sur « La judéité dans la musique » (Das Judenthum in der Musik), un des lieux communs de la pensée völkisch voulait que les Juifs fussent incapables d’assimiler les valeurs allemandes ayant trait à l’authenticité [lire « Barenboïm : Pourquoi je joue Wagner », Books, avril 2014]. L’idiome du völkisch occupait également une place de choix dans la philosophie de Heidegger. Il affirme ainsi dans les Cahiers noirs : « L’impulsion [Zwang] supérieure de la terre » s’accomplit seulement « dans la puissance [Macht] d’un Volk, capable de transformer le monde ». Heidegger repérait de profondes affinités existentielles entre sa philosophie et la transformation du Dasein allemand annoncée lors de la prise du pouvoir par les nazis. Ces derniers avaient explicitement exalté les valeurs du Volk, de la Gemeinschaft (« communauté »), du Führertum (rôle du chef), de la hiérarchie, du destin et du Kampf (« combat ») – un programme auquel Heidegger a adhéré avec enthousiasme et sans hésitation.

Dans les Cahier noirs, ces thèmes idéologiques reviennent de manière obsessionnelle. Où que se tourne son regard philosophique, l’auteur perçoit toujours les mêmes signes de dégénérescence historique/ontologique. Son expression favorite pour décrire ce déclin spirituel généralisé est celle de Machenschaft. Un équivalent approximatif de ce concept clé heideggérien est celui de « machination », entendu au sens de « fabrication ».

Dans les Cahiers, la révérence mal placée de Heidegger pour l’Être, entendu comme « destin », vire souvent à l’occultisme. Il prête ainsi arbitrairement une puissance surnaturelle aux noms qui débutent par la lettre « H », citant en exemple Héraclite, Hölderlin et Hegel. Mais Hitler pourrait tout aussi bien figurer sur la liste, ainsi que Heidegger lui-même, bien entendu. Dans un autre extrait, le philosophe s’adonne à des vaticinations numérologiques sans fondement, prédisant qu’une « décision » (Entscheidung) finale relative au règne planétaire de l’« américanisme » interviendra en l’an 2300. Il annonce que l’année 2327 sera historique : en effet, pour des raisons qu’il ne précise pas, son propre nom surgira alors de l’oubli. Coïncidence opportune : la date correspond au 400e anniversaire de la publication d’Être et Temps.

Heidegger est entraîné par son antisémitisme à disqualifier la psychanalyse, fondée par le « Juif Freud ». Il prétend aussi que l’Amérique, l’Angleterre et la France, ces incarnations de la « machination », expriment l’esprit de la « juiverie mondiale ». Il décrit cette dernière comme un « type d’humanité dont l’objectif historique est le déracinement hors de l’Etre de tous les êtres ». La « machination », selon lui, conduit à une « déracialisation [Entrassung] complète des peuples », qui entraîne à son tour leur « auto-aliénation ». « La juiverie mondiale, partout insaisissable, n’a nul besoin de recourir aux armes », estime le philosophe (sans doute parce qu’elle a furtivement noyauté tous les centres de pouvoir mondiaux) ; « face à quoi il ne nous reste qu’à sacrifier le meilleur sang des meilleurs de notre peuple ». Autrement dit, contrairement à l’Allemagne, la juiverie mondiale a tout à gagner de la guerre en cours [la Seconde Guerre mondiale] sans courir le moindre risque. Seule une personne intimement persuadée de l’existence d’un complot juif international peut être capable d’affirmations aussi délirantes et calomnieuses. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est ce même discours qui a sous-tendu et rendu possible la Solution finale.

 

La « criminalité planétaire » des Juifs

Heidegger évoque à plusieurs reprises une conspiration juive internationale orchestrant dans l’ombre un processus de « déracinement » historique à l’échelle mondiale, le fait de priver les peuples de leur enracinement dans un sol. Pour cette raison, il était convaincu que la persécution raciale des Juifs par les nazis était existentiellement et historiquement justifiée. Mieux, au regard de la prédominance historique/ontologique de la juiverie mondiale, les persécutions que leur faisaient subir les autres nations relevaient pour le philosophe de la légitime défense. Lorsque, dans son traité sur L’Histoire de l’Être, Heidegger observe qu’« il faudrait se demander sur quoi est fondée la prédestination particulière de la communauté juive pour la criminalité planétaire [planetärisches Verbrechertum] », non seulement il réitère sa position, mais il rajoute même de l’huile sur le feu (7).

Dans son Autobiographie philosophique, Karl Jaspers apporte d’autres éléments confirmant la croyance de Heidegger en un complot juif mondial. Le philosophe de Heidelberg rapporte une conversation avec Heidegger qui dériva sur la question juive. Alors que Jaspers rabaissait les Protocoles des sages de Sion au rang de tissu d’absurdités (Geschwätz) antisémites, Heidegger riposta avec véhémence, refusant d’en démordre : « Il existe réellement une dangereuse alliance internationale des Juifs. »

Très fort pour trouver les défauts des cultures non germaniques, le penseur était curieusement insensible aux pratiques prédatrices et génocidaires de l’Allemagne nazie. Dans les Cahiers, il évoque des comptes rendus particulièrement sordides d’atrocités commises par les Soviétiques. Mais il observe un silence absolu sur les crimes de la Wehrmacht et des Einsatzgruppen en Europe de l’Est. Il justifie même le traitement inhumain infligé par l’Allemagne aux Slaves dans les territoires conquis, telles la Tchécoslovaquie et la Pologne, en arguant que la France et l’Angleterre, si elles triomphaient, feraient subir le même sort à l’Allemagne. Du point de vue de l’histoire de l’Être, soutient-il, une victoire de ces deux nations serait catastrophique. La France imposerait à l’Allemagne son « anhistoricité » (Geschichtslosigkeit) ainsi que sa métaphysique inférieure ; l’Angleterre, croit-il, ne serait pas en reste, transformant tout ce qu’elle touche en une « gigantesque affaire commerciale » (Riesengeschäft). Heidegger considère donc le triomphe militaire de l’Allemagne comme un impératif historique/ontologique, seule manière à ses yeux d’assurer ce qu’il appelle, dans son égarement, une « transition vers la réflexion » (Übergang zur Besinnung).

Les craintes de Heidegger quant à la diffusion planétaire de l’« américanisme » affleurent un peu partout dans les Cahiers noirs. « Dans l’américanisme, le nihilisme atteint son sommet », décrète-t-il avec assurance. Les Américains font de la « condition du néant [Nichtigkeit] » « leur propre avenir, car, tout en prodiguant à tout le monde un “bonheur” apparent, ils détruisent tout ». Pour lui, semble-t-il, le rêve nazi d’une Europe soumise au joug racial est infiniment préférable. Bien entendu, Heidegger n’a pas fait le moindre effort pour se renseigner sur la réalité sociopolitique américaine. Il n’a jamais mis les pieds sur le continent américain. Mais la perspective philosophique de l’« histoire de l’Être » lui avait déjà appris tout ce qu’il voulait savoir sur les États-Unis, ce pays où le « règne planétaire de la technologie » avait triomphé sans partage. Ici, sa notion de Seinsverlassenheit, le fait d’être « abandonné par l’Être », tourne à l’idée fixe. Comme un trou noir, elle absorbe implacablement tout ce qui passe à sa portée.

À la vérité, on trouve peu d’indices d’une véritable « pensée ». À sa place, nous ne cessons d’assister au ressassement incantatoire de certitudes dogmatiques et de préjugés idéologiques. Si les Cahiers noirs prouvent quelque chose, c’est que Heidegger manquait de la « faculté de jugement » (Urteilskraft), c’est-à-dire de la capacité de saisir le général en partant du particulier. Une faculté que Kant loue justement, dans sa Critique de la faculté de juger, comme la condition d’une « pensée élargie ».

Certains ont feint d’être surpris par les aveux crus d’antisémitisme répandus dans les Cahiers noirs. Cette idéologie ignoble n’est-elle pas foncièrement incompatible avec les principes d’une philosophie aussi sophistiquée et profonde que celle de Heidegger ? Il importe ici de rappeler que, durant les douze ans du régime nazi, le penseur fut tout sauf un témoin innocent. Bien au contraire : membre du Parti nazi, il remplit ses obligations jusqu’à la fin. Tout le temps qu’il occupa les fonctions de recteur de l’université de Fribourg (entre 1933 et 1934), il se comporta comme l’un des plus zélés porte-parole du régime. Dans un discours, il alla même jusqu’à saluer en Hitler « la réalité allemande d’aujourd’hui et du futur, ainsi que sa loi (8) ». Dans les Cahiers, le philosophe marchande rarement son soutien au Führer. C’est par un « heureux coup de chance », insiste-t-il, qu’il « a éveillé une nouvelle réalité, ramenant notre pensée [allemande] dans le droit chemin et lui imprimant une nouvelle énergie ». Heidegger fait grand cas du fait qu’Hitler et lui sont nés la même année, en 1889. Il y voit le signe que leurs « destinées » sont liées. Cela se révéla exact, mais d’une manière beaucoup plus sinistre que ne l’imaginait le penseur.

En tant que recteur, le philosophe opposa peu de réserves à l’exclusion d’enseignants juifs, ou à la dénonciation de chercheurs jugés politiquement suspects. Dès l’origine, il ne fut pas seulement un témoin passif mais apporta son soutien aux politiques et aux actions antisémites du régime : le boycott antijuif d’avril 1933, la campagne draconienne de licenciements un peu plus tard lors du même semestre, les lois raciales de Nuremberg, en 1935, qui privèrent les Juifs de leurs droits civiques, les persécutions et les déprédations de la Nuit de cristal, et les déportations des années 1940-1941, qui achevèrent enfin de débarrasser l’Allemagne de ses Juifs ou du Judenrein. Heidegger ne formula jamais la moindre objection à ces politiques, pas plus dans ses cours que dans ses essais ou sa correspondance. Même après la guerre, malgré les demandes répétées de ses élèves, il refusa de dénoncer le régime qui avait fait d’Auschwitz le nouveau symbole du mal radical. Même si la Solution finale n’était pas connue de tous, les Allemands voyaient bien, et ne pouvaient donc ignorer, l’ampleur immense des persécutions nazies et des déportations. Après tout, où Heidegger croyait-il que les 500 000 Juifs d’Allemagne étaient partis ?

Il est difficile d’imaginer qu’une personne ait continué à occuper des fonctions officielles dans l’atmosphère idéologique hautement toxique de l’Allemagne nazie sans partager pleinement l’antisémitisme du régime et son goût pour la persécution. Après la guerre, Heidegger continua de souligner la « vérité et grandeur internes » du national-socialisme (9).

Les Cahiers noirs ont une importance cruciale : ils révèlent la justification « essentielle » ou « historique/ontologique » apportée par Heidegger aux politiques nazies. Comme l’affirme le philosophe, une des « formes les plus dissimulées du gigantesque, et peut-être la plus ancienne », est « l’aptitude tenace pour le calcul, l’arrivisme et le mélange des races sur lesquels l’absence de monde de la judéité [serait] fondée (10) ». Étant donné le goût du philosophe pour les préceptes de la pensée völkisch, tels que l’« enracinement dans le sol » et l’enracinement existentiel, il ne devait pas y avoir de place à ses yeux pour un peuple « dépourvu de monde » tel que les Juifs. Heidegger emploie maintes fois l’expression de « privation de monde » pour décrire le mode d’être des animaux ou des objets. De telles entités étaient, jugeait le philosophe, « dépourvues de monde » (weltarm). En tant que telles, elles étaient également privées d’« historicité », c’est-à-dire de la capacité à mener une authentique existence historique. Ne nous y trompons pas : dans le lexique existentiel radical de Heidegger, dire qu’une créature ou un peuple entier est « dépourvu de monde » revient pratiquement à lui dénier le droit d’exister.

Pour résumer, en apportant son soutien enthousiaste au national-socialisme, Heidegger a trahi la vocation de la philosophie. De fait, la dictature nazie n’était tempérée par aucune dimension morale. Son unique raison d’être était une logique exterminatoire conjuguant domination raciale et expansion totalitaire. Les seules leçons que nous puissions tirer de son règne sont négatives. Ce qui donne ici à réfléchir, c’est l’incapacité foncière que manifesta Heidegger après la guerre à admettre ces vérités. Trahison de la philosophie, le dérapage de Heidegger est sans commune mesure avec les erreurs et fourvoiements occasionnels dans lesquels tombent parfois les philosophes. C’est à cette conclusion qu’arriva Herbert Marcuse dans cette lettre adressée à son ancien mentor dans les années 1940, où il écrivait : « Un philosophe peut se tromper sur des questions politiques (…). Mais il ne peut se tromper au sujet d’un régime qui a tué des millions de Juifs, pour la seule raison qu’ils étaient juifs ; qui fit de la terreur une réalité quotidienne et qui transforma tout ce qui a trait aux idées d’esprit, de liberté et de vérité en leur contraire sanglant. »

Au regard des troublantes révélations contenues dans les Cahiers noirs, tout commentateur qui s’efforcerait de justifier ou de minimiser, en évoquant le legs de Heidegger, l’ampleur de son immense égarement politique, se montre coupable de perpétuer la logique de trahison philosophique initiée par le Maître lui-même.

 

Cet article, dont une version longue est parue dans la Jewish Review of Books (été 2014), a été traduit par Arnaud Gancel.

 

Notes

1| Située près de la petite localité de Todtnauberg, cette « cabane » (en allemand, Hütte) fut offerte au philosophe par son épouse Elfriede en 1922. Heidegger était un grand amateur de ski et de randonnées en montagne.

2| Discours philosophique de la modernité, Gallimard, « Tel », 1988.

3| Lettre sur l’humanisme, republiée dans Questions III et IV, Gallimard, « Tel », 1990.

4| Discours adressé aux étudiants le 12 novembre 1933.

5| Élu recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau le 21 avril 1933, Heidegger prononce ce discours le 27 mai.

6| « Das Vergiftete Erbe » (« L’héritage empoisonné »), Die Zeit, 14 mars 2014.

7| Éditeur des Cahiers noirs pour Vittorio Klostermann, Peter Trawny signale dans son essai Heidegger et l’antisémitisme (Seuil, septembre 2014) que cette phrase, présente dans le manuscrit inédit de L’Histoire de l’Être, fut biffée par le frère cadet du philosophe, Fritz Heidegger, et n’apparaît donc pas dans la version publiée. Trawny précise toutefois dans une note qu’« elle appartient chronologiquement tout à fait au contexte des […] passages antisémites » présents dans les Cahiers noirs.

8| Appel aux étudiants du vendredi 3 novembre 1933.

9| La citation provient d’Introduction à la métaphysique, cours publié en 1953 en Allemagne (1958 en France), mais donné en 1935. Lors de la publication, Heidegger a maintenu ce passage.

10| La notion de « gigantesque » (Riesig) renvoie chez Heidegger à celles de rationalisation et de technicisation du monde.

Pour aller plus loin

Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987. Un réquisitoire controversé qui mit le feu aux poudres.

Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005. Sur les rapports entre l’engagement nazi de Heidegger et sa philosophie.

Collectif, Heidegger à plus forte raison, Fayard, 2007. Une défense du philosophe.

Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme, Seuil, 2014. Une synthèse sur les Cahiers noirs, par celui qui a dirigé leur publication dans l’édition allemande des œuvres complètes de Heidegger.

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