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Himmler, itinéraire d’un monstre

Qui était l’homme qui a conçu Dachau, modèle des camps d’extermination ? Qui était l’ordonnateur de l’Holocauste ? Un type ordinaire, et zélé : il n’a cessé de devancer les attentes du Führer.

Heinrich Himmler ne mesurait pas plus de 1,74 m, avait le regard vitreux, le menton fuyant, la poignée de main flasque. Il pensait que l’univers était né d’une mutation glaciaire, était passionné de sorcellerie et voulait remplacer le christianisme par une sorte de religion germanique. Dans ses papiers, on a trouvé une version saxonne et païenne du Notre Père (1). En des temps ordinaires, cet Heinrich Himmler, qui avait fait des études d’agronomie, aurait pu mener une existence aux franges de la société bourgeoise. Mais le Munichois, né en 1900, vécut durant les quarante-cinq premières années d’un XXe siècle que l’historien Eric Hobsbawm a baptisé « l’âge des extrêmes ». Ce marginal parvint aux fonctions de Reichsführer-SS [chef national des SS]. Il devint l’homme le plus craint d’Europe, l’exécuteur des basses œuvres d’Adolf Hitler. « Êtes-vous juif ? », demandait-il en 1941, lors d’une visite sur le front de l’Est, à un prisonnier russe dont la chevelure blonde l’avait frappé. « Oui. – Vos deux parents sont-ils juifs ? – Oui, répondit le malheureux. – Avez-vous ne serait-ce qu’un ascendant qui ne soit pas juif ? – Non. – Alors je ne peux rien faire pour vous. » Le prisonnier fut abattu. Heinrich Himmler était ainsi. Et c’est ce Bavarois poitrinaire et maladif, doté du charisme d’un employé de banque de province, qui se révéla le plus radical des extrémistes entourant Hitler et un infatigable pourvoyeur de mort. Les déportations de Juifs français marquaient le pas ? Immédiatement, il faisait pression sur ses subordonnés : le rythme devait « dans les plus brefs délais être augmenté de façon significative […] afin de libérer définitivement la France de ses Juifs ». L’extermination piétinait dans les pays Baltes ? Un télégramme mettait les points sur les « i » : « Ordre express du Reichsführer-SS. Tous les Juifs doivent être fusillés. » Les Einsatzgruppen [groupes d’intervention] et les commandos SS de Himmler se livraient à des massacres systématiques à l’arrière du front. Parallèlement, Himmler étendait sur l’Europe un réseau de plus de vingt camps de concentration et d’extermination et de plus de mille deux cents camps annexes où quatre millions d’hommes périrent. Ce qui fait la singularité radicale de l’Holocauste, l’extermination de près de six millions d’hommes érigée en raison d’État et réalisée en partie par des moyens bureaucratiques et industriels, restera à jamais attaché à son nom. À la fin du IIIe Reich, Himmler était le nazi le plus puissant après Hitler. Il avait sous ses ordres près de trois millions de policiers, les six cent mille hommes de la Waffen-SS, et près de deux millions de soldats formés dans l’armée de réserve de la Wehrmacht [l’armée régulière]. Il était aussi entrepreneur (car plus de cent entreprises dépendaient des SS), ministre de l’Intérieur et général en chef. Il mena au combat, l’un après l’autre, deux corps d’armée comptant des centaines de milliers de soldats. Il est d’autant plus étonnant qu’il ait fallu soixante ans pour que la première biographie scientifique et exhaustive soit publiée. C’est l’œuvre de Peter Longerich, l’un des plus éminents spécialistes mondiaux de l’Holocauste.

L’Holocauste ne devait être que le début d’autres crimes à grande échelle

Longerich a pu exploiter davantage de documents personnels qu’aucun autre biographe des responsables nazis. Himmler a tenu un journal, de l’enfance à l’âge adulte. On a conservé une liste de ses lectures de 1919 à 1934 et la correspondance qu’il entretenait avec ses amis, des membres de sa famille, sa femme. On dispose aussi d’une partie de ses agendas professionnels, ainsi que d’une quantité exorbitante de dossiers. Longerich a su tirer le meilleur parti de ces sources. Jamais sans doute un chercheur n’avait réussi à pénétrer si profondément la psychologie d’un SS, a fortiori celle de leur chef. Il en ressort le portrait d’un homme aux « traits de caractère littéralement anormaux » qui bascula, au cours des années 1920, dans un monde raciste fantasmatique dont il ne s’échappa plus jusqu’à son suicide en 1945. Dans ce monde, sur lequel les Allemands devaient régner sans partage, il n’y avait pas de place pour les Juifs, pas davantage que pour les Slaves, les homosexuels, les handicapés, les « asociaux » et bien d’autres qu’Himmler qualifiait de «sous-hommes » ; les chrétiens, croyants eux-mêmes, le dérangeaient. C’est l’une des découvertes particulièrement effrayantes de Longerich : l’Holocauste n’était aux yeux d’Himmler que le point de départ d’autres crimes à grande échelle, avec à la clé plusieurs millions d’autres victimes, qui auraient sans doute eu lieu si les Alliés n’avaient mis fin au régime. Alors que la chute approchait, Himmler sut s’arroger des champs de compétence et d’autorité qui lui permirent de poursuivre le génocide, presque sans interruption. Il fit exterminer des Juifs car il était responsable de la lutte contre les partisans et que, à ses yeux, les Juifs étaient des communistes. Il fit exterminer des Juifs car il était, en sa qualité de commissaire du Reich pour la défense de la race, chargé de la colonisation et avait besoin de réquisitionner leurs habitations. Il fit exterminer des Juifs car, en tant que chef de la police, il voyait en eux une menace pour la sécurité intérieure. Sans Himmler, l’Holocauste n’aurait pas été ce qu’il fut. À l’origine de cette carrière d’assassin unique au monde, un jeune homme maladroit, peu sportif, élève modèle. De son milieu familial monarchiste et conservateur, il hérite une ambition immense. Son père parvint au poste, très en vue, de proviseur du lycée de Wittelsbach, qui le mit en relation avec la maison royale de Bavière. Il est également zélé, dur à la tâche et pédant. On impose au jeune Heini de tenir un journal. Il y consigne laborieusement, pendant les vacances, ses allées et venues dans l’eau (« 1/8/15, me suis baigné pour la quatrième fois »), les cadeaux reçus à Noël. Il va jusqu’à y noter qu’il tient un journal. Deux décennies plus tard, c’est sur des fiches cartonnées qu’Himmler fait inscrire les cadeaux offerts à ses subordonnés et qu’il prend soin de noter personnellement que les prisonnières du camp de Ravensbrück doivent recevoir soixante-quinze coups de fouet « sur leurs fesses déculottées ». Son biographe décèle derrière ce « besoin de règles et de contraintes » la conséquence de profondes difficultés relationnelles. À la puberté, le fils de professeur entre résolument dans un monde militaire aux règles strictes. Voilà qu’éclate justement la Première Guerre mondiale. Heinrich veut devenir officier. En 1918, il est nommé aspirant et, tandis qu’il cultive son allure martiale, il envoie à sa mère des lettres larmoyantes : « C’est si méchant de ne pas m’avoir répondu. » Longerich diagnostique là un « intarissable désir d’affection », que le futur génocidaire cherchera à compenser par une absolue maîtrise de soi. Himmler se prescrit de la dureté, encore et toujours de la dureté. «Jamais je ne faiblirai, jamais je perdrai le contrôle de moi-même », écrit-il dans son journal. C’est ici que doit commencer la recherche des fondements de la cruauté d’Himmler. Car, ensuite, il s’efforcera d’étouffer en lui toute forme d’empathie susceptible de le détourner de ses objectifs politiques. Par cette représentation stylisée de soi en combattant insensible, tenace, idéaliste, Himmler est tout à fait représentatif de la « génération 1900 » à laquelle appartiennent également Albert Speer, Martin Bormann, l’éminence grise d’Hitler, et bien d’autres dirigeants nazis (2). Tous méprisent la pompe de l’Empire déclinant, l’accusent de sentimentalisme, et lui reprochent par-dessus tout d’avoir perdu la Première Guerre mondiale. Le jeune Himmler, lui aussi, considère la défaite comme la véritable catastrophe de sa vie, car il pense qu’elle lui a fermé la carrière d’officier. On ne s’étonnera donc pas de retrouver ce soldat frustré du côté des adversaires de la démocratie lorsque la République remplace l’Empire, en 1918-1919 (3). Himmler espère une nouvelle prise d’armes, « dans quelques années ». Entre-temps, il veut entreprendre des études d’agronomie, à l’instar de nombreux officiers aristocrates fortunés qu’il espère fréquenter. Il commence ces études à l’hiver 1919, à Munich. L’activité de l’apprenti agronome ne diffère pas de celle des autres étudiants : il fait de l’escrime dans une confrérie, fréquente les cafés ; durant son temps libre, il s’entraîne à tirer et à marcher au pas dans un groupe paramilitaire, les Freikorps [corps francs] (4). Le jeune homme bouillonne. Si les incertitudes de l’avenir le poussent à envisager divers voyages, c’est surtout le désir sexuel qui le tenaille ; car il entend conserver sa virginité jusqu’au mariage. Il juge « du plus haut intérêt» les avances d’une prostituée, qui restent « naturellement sans succès ». De la compagne d’un camarade, il écrit dans son journal : « Une gentille fille, plutôt chaude, c’est sûr […]. Je pense que j’aurais pu l’avoir. » Il discute avec un ami de la « dangerosité de ce genre de choses. Dans l’union charnelle, soit dit d’homme à homme, on s’enfièvre et il faut toute son énergie pour garder sa raison ». Enfin, en 1927, lorsque Margarete (« Marga »), une infirmière de sept ans son aînée, le délivrera, il lui avoue qu’il aimerait furieusement, pour une fois, se montrer « vilain et indécent ». Longerich établit un lien entre ces inhibitions et la dérive d’Himmler vers la culture paramilitaire d’extrême droite. De fait, fuyant ses frustrations, il se réfugie dans des fantasmes violents. À la fin d’une soirée de carnaval, tourmenté, il écrit : « Ce qui est frappant, c’est combien on a soif d’amour, et combien pourtant l’engagement et le choix sont difficiles, lourds de responsabilité. On en vient à espérer le retour des combats, de la guerre, des campagnes. » À un autre endroit, alors qu’il vient d’essuyer un refus, il note : « Si je pouvais désormais ne faire que combattre, quelle volupté ce serait ! »

La désillusion profonde d'Himmler

Les coups durs se succèdent. À l’été 1922 commence la vertigineuse dévalorisation du mark qui débouche sur l’hyperinflation de 1923. L’argent de la famille Himmler n’y suffit pas. Le fils doit arrêter ses études et travailler comme ouvrier dans une usine d’engrais chimiques. Non seulement son rêve de devenir officier s’est évanoui, mais la solution de rechange – gérer un domaine agricole – se dérobe à vue d’œil. Pour l’ambitieux fils de proviseur, la désillusion est profonde. La partie sombre d’Himmler apparaît alors progressivement. Sa rigueur se mue en volonté de tout contrôler, son esprit critique en une arrogance présomptueuse, son zèle en fanatisme. Ses amis se plaignent de cette transformation et, plus tard, Marga elle-même s’étonnera de l’extrémisme de son bien-aimé : « Pourquoi mettre la main au couteau avec ces yeux assoiffés de sang ? » Himmler succombe à la fièvre générale de l’époque inflationniste (5). Les temps sont fastes pour les parapsychologues, et l’essayiste Sebastian Haffner note alors que les exorcistes se comptent « par centaines » à Berlin : « Des hommes aux cheveux longs, vêtus de peaux de chèvres, expliquent que Dieu les a envoyés pour sauver le monde. » Himmler, qui a perdu son emploi et est retourné vivre chez ses parents, s’abandonne à cette douce folie. Il lit des livres sur les pendules, l’astrologie, la télépathie. Parallèlement, il dévore avec une grande crédulité la plus médiocre littérature d’extrême droite. Sa liste de lectures entre l’été 1922 et l’été 1924 comprend quatre-vingt-un titres, dont près de la moitié sont nationalistes et antisémites. Très souvent, il y est question de femmes non juives séduites par des Juifs. L’affreux Manuel de la question juive de Theodor Fritsch fait partie du lot. Himmler commente : « Une étude de ce fléau […] qui nous asphyxie. » On y trouve aussi l’œuvre du théoricien des races Hans F. K. Günther où il est question à leur propos de ces « héros haineux » du XXe siècle qui disposent du droit « de détruire et de brûler ». « Un livre qui exprime exactement ce que je pense et ressens », écrit Himmler. Une chimère grossière prend forme dans son imagination, selon laquelle l’avenir de son pays réside dans le développement de colonies agricoles germaniques – « Alors, la Terre nous appartiendra » –, habitées par des hommes de « race nordique ». Himmler n’a encore tué personne. Mais les fondements sont posés. Bien avant qu’Adolf Hitler accède à la chancellerie. En 1924, le Führer apparaît pour la première fois dans les notes d’Himmler (« Un authentique grand homme »). Entre-temps, l’ancien étudiant est entré au NSDAP [Nationalsozialistiche Deutsche Arbeiterpartei – Parti allemand national-socialiste des travailleurs] et lorsque le parti cherche un secrétaire pour la Haute-Bavière, le choix s’arrête sur lui. Sa mobilité y est pour beaucoup : « L’homme est utile, il a une moto », dit son supérieur de l’époque. Himmler structure le parti (« Le travail d’organisation me plaît beaucoup ») et se pose en expert des questions agraires. Le NSDAP n’est encore qu’un groupuscule, ses militants se comptent sur les doigts de la main. En 1926, Himmler est promu directeur adjoint de la propagande. Il s’affaire sans répit, se rend dans les villages et visite les sections locales. Ses activités ne changent guère après son mariage, en 1928, avec l’infirmière Marga, qui lui donne bientôt une fille. L’argent se faisant rare, elle écrit : « Chéri, je pense que le vilain homme doit veiller à économiser. Il sait bien que sa vilaine femme dépense toujours beaucoup. » Les Himmler achètent cinquante poules et s’essaient à l’élevage pour arrondir les fins de mois. À partir de ce moment-là, il est souvent question d’œufs dans la correspondance du couple : « Les poules pondent horriblement peu. » Il faut attendre que le parti nazi acquière une audience nationale et qu’Himmler obtienne, en 1930, un mandat de
député au Reichstag assorti d’un traitement pour que les soucis d’argent disparaissent.

« Un type extraordinairement utile »…

Entre-temps, Hitler a su apprécier à sa juste mesure le zèle et la loyauté d’Himmler, de huit ans son cadet (« Un type extraordinairement utile »). Et, parmi les différents candidats, Himmler apparaît comme le bras droit idéal, travailleur et inoffensif. En 1930, Joseph Goebbels devient chef de la propagande du Reich et note à propos de son adjoint : « Il n’est pas particulièrement intelligent, mais il est brave et appliqué. » Aussi Himmler peut-il sans difficulté prendre la direction des Schutzstaffeln [Escadrons de protection], les SS. Ils se composent de quelques centaines de militants et doivent assurer la sécurité d’Hitler et des autres chefs nazis lors des événements publics. Ils se réunissent quatre fois par mois pour des voyages de propagande, des entraînements militaires intensifs, des séances de jiu-jitsu. Ils doivent mesurer au minimum 1,70 m et avoir plus de 23 ans. Politiquement parlant, leur rôle est négligeable. Et il le serait sans doute resté si les gros bras indisciplinés de la banche armée du parti, la SA [Sturmabteilung, Section d’assaut], n’avaient été pour Hitler une source de difficultés croissantes. Ces troupes, composées essentiellement de marginaux, commandées par le petit et corpulent général Ernst Röhm, se plient avec réticence à la stratégie décidée par Hitler : la prise du pouvoir par des moyens semi-légaux. Les SS dépendent en principe de la SA ; Himmler fait de l’ordre Tête de mort un contre-pouvoir, totalement dévoué à la direction du parti (6). Les SS comptent deux cent quatre-vingts hommes en 1928, cinquante mille lors de la prise du pouvoir, en 1933. Pendant la guerre civile qui ensanglante les dernières années de la République de Weimar, Himmler donne pour la première fois, du moins de façon attestée, l’ordre de tuer. À Königsberg, il ordonne la liquidation de « dirigeants communistes ». Le 1er août 1932, ses hommes prennent pour cible un conseil municipal tenu par le KPD [Kommunistische Partei Deutschlands].

Un appareil d’oppression d’un genre inédit

Himmler n’a pas le charisme d’un mercenaire comme Röhm ; il n’est ni un tribun comme Göring, ni un démagogue galvanisant les foules comme Goebbels. La populace écumante, les masses hypnotisées, tout cela est étranger au monde de cet apparatchik à pince-nez. Il a d’autres talents : il est plus coriace que Röhm, a les nerfs plus solides que le morphinomane Göring et a moins de scrupules encore que le fourbe Goebbels. Chez lui, le mal se cache derrière le masque de la banalité. Il met sur pied le très redouté Sicherheitsdienst (SD) [Service de sécurité] qui ne s’occupe pas seulement des opposants politiques et des Juifs, mais enquête également sur les faiblesses de ses concurrents à l’intérieur du parti. On y collecte des informations sur l’homosexualité de Röhm, les amours passionnées de Goebbels, la corruption de Göring. Le 30 juin 1931, le chef de la propagande note, stupéfait : « Je suis sur la piste d’un énorme complot. Les SS (Himmler) entretiennent ici, à Bln., un bureau d’espionnage qui me surveille. Il propage les rumeurs les plus insensées. » Goebbels se plaint de son adjoint auprès d’Hitler (« Cette bête perfide doit disparaître »). Mais Himmler reste en place. C’est paradoxalement lorsque Hitler accède à la chancellerie, le 30 janvier 1933, que sa sinistre carrière connaît une brève interruption. Göring prend la tête de la police prussienne, la plus importante formation armée après la Reichswehr. Les SS perdent de leur importance. Himmler doit se contenter du poste de préfet de police de Munich. À ce stade, personne n’aurait pu affirmer que cet homme sèmerait un jour la terreur dans toute l’Europe. Mais Himmler, alors âgé de 32 ans, guidé par sa soif instinctive du pouvoir, gravit un à un les échelons. En Bavière, il crée la fonction de police politique. Et manœuvre activement pour redéfinir ses champs de compétence. Il fait des SS une police auxiliaire et, en sa qualité de responsable de la police politique, transfère ses prérogatives au chef suprême des SS : lui-même. C’est ainsi que la direction du premier camp de concentration permanent du IIIe Reich, Dachau, jusqu’alors aux mains de la police politique, est confiée à ce corps parallèle que sont les SS. Pour les victimes, la différence est énorme. Les policiers torturaient ; les SS, dès le deuxième jour, fusilleront quatre détenus. Himmler rêve d’un État populaire, dans lequel les lois ne joueraient aucun rôle. En Bavière, il fusionne la police, la SS, le service de sécurité et le personnel des camps de concentration pour former un appareil d’oppression d’un genre inédit. Hitler est séduit par le modèle bavarois, où les SS sont tout et le détenu n’est rien. Le Führer considère qu’Himmler « fait partie de ces hommes qui font leur devoir avec une détermination implacable ». Sa radicalité et sa loyauté impressionnent le dictateur. Dans ces deux postures, Himmler n’a pas son égal. À l’été 1934, Hitler se retourne contre Röhm, le chef de la SA. Selon de nombreux historiens, c’est Himmler qui tire les ficelles de l’événement sanglant [le massacre de la « Nuit des longs couteaux »]. Ce qui est certain, c’est qu’il attise le conflit en découvrant sans cesse de nouveaux indices tendant à prouver que Röhm aspire au pouvoir. Himmler, très tôt, s’associe à Göring et à d’autres fonctionnaires nazis, pour faire établir des listes d’hommes à abattre. Et lorsque Hitler attire Röhm dans un piège et le fait emprisonner, la police et les SS d’Himmler commencent à se charger de ces listes noires, méthodiquement. Plus de quatre-vingt-cinq hommes sont fusillés ou pendus dans les jours qui suivent, notamment Röhm et ses lieutenants, mais également les leaders de la tendance conservatrice. Hitler, rétro¬spectivement, justifie le massacre par la « légitime défense de l’État (7) ». L’élimination politique d’une SA privée de son chef accroît considérablement les pouvoirs du chef SS. C’est alors seulement que la SS devient une organisation indépendante et qu’Himmler réussit à prendre le contrôle des nombreux petits camps de concentration que contrôlait la SA. Il les fait fermer pour la plupart, car il projette un nouveau type de camp, « susceptible de s’agrandir à tout instant, moderne, innovant ». L’assassinat, conçu comme une question de management. En 1936, Hitler nomme son cher Himmler à la tête de la police du Reich. Toutefois, le chef SS est rarement admis dans le premier cercle du Führer, celui des déjeuners à Berlin ou des dîners dans son chalet de Berchtesgaden, face à l’imprenable panorama. Albert Speer, l’architecte attitré d’Hitler et son futur ministre de la Justice, a raconté dans ses écrits les stratagèmes dont usaient les courtisans pour assurer la promotion de leurs affaires. Goebbels sait qu’en racontant des anecdotes de la Première Guerre, il prédispose le Führer à écouter ses requêtes. Speer le tire de sa mauvaise humeur en orientant, l’air de rien, la conversation sur ses projets architecturaux. Et Himmler ? Il « amuse Hitler », rapporte Speer, « en racontant qu’il choisit des criminels pour surveiller les détenus ». Hitler le félicite de cette «excellente idée ». Le tourment des hommes comme source de bonne humeur.

Il surveille le comportement sexuel des SS

Les nazis sont désormais bien en selle, l’opposition politique est terrassée. Trois mille prisonniers meurent au milieu des années 1930 dans des camps ; au regard des visées nazies, c’est bien trop peu. Himmler se met à évoquer les « instigateurs » et « hommes de l’ombre » qui se dissimulent parmi les « sous-hommes » et qu’il faut préventivement neutraliser. Chez le théoricien du complot raciste qu’est Hitler, l’idée fait mouche immédiatement. Bientôt, les camps se remplissent, la terreur visant d’abord les prétendus asociaux, les Tziganes, les témoins de Jéhovah, les homosexuels, les criminels. Himmler a l’art de trouver sans cesse de nouvelles missions pour ses hommes ; c’est l’une des explications de la carrière exceptionnelle de ce marginal, selon Longerich. Le politique et le privé s’entremêlent. Himmler veut faire des SS un ordre au sang pur car « il ne fait aucun doute que la race allemande est sexuellement corrompue ». Cela lui fournit probablement prétexte à voyeurisme : il consacre une part substantielle de son temps à s’occuper du comportement de géniteurs de ses subordonnés. Les SS doivent laisser examiner leurs femmes afin de vérifier leur «bonne santé reproductive ». Himmler veut connaître la forme de leurs jambes («droites, arquées en O, ou cagneuses en X ») ; il fait expertiser leurs photos et prescrit en cas de « surpoids » la visite d’un médecin. Himmler réprimande un SS en lui signifiant qu’il est « un peu cavalier d’exiger de sa femme des rapports sexuels juste avant l’accouchement ». Il incite un autre à procréer et exige des comptes rendus. Peu lui importe la fidélité conjugale de ses hommes. Il autorise les unions libres pourvu qu’on élève des enfants. Un droit dont il fait lui-même usage : son mariage a périclité et il ne se rend plus dans le foyer familial de Gmund am Tegernsee [en Bavière] que pour voir sa fille. Himmler entame une liaison avec sa secrétaire Hedwig Potthast (« Häschen »), dont naissent deux enfants. Le corset étroit de la morale religieuse est une des principales raisons pour lesquelles cet ancien catholique fervent cherche désormais à remplacer le christianisme (« La plus grande plaie historique qui pouvait nous tomber dessus ») par des manières de faire « germaniques ». En guise de Noël, il célèbre le solstice d’hiver et offre des feux de joie aux SS mariés, car il faut que « la femme, si elle abandonne le mythe religieux, ait autre chose ». Il propose de nouveaux rites pour les baptêmes (« consécration du nom »), les mariages (« consécration des noces »), les enterrements. Hitler est mi-agacé, mi-amusé par ces « bêtises de culte », mais ne s’en mêle pas. L’année 1937 arrive et le régime national-socialiste dévoile peu à peu ses ambitions expansionnistes. Tandis qu’Himmler, et c’est le plus important, affiche ouvertement ses rêves d’extermination. En février, il annonce au cours d’une réunion SS que la conquête du monde se déroulera par étapes. Les provinces occupées peuplées de races non germaniques doivent être « vidées, jusqu’à la dernière grand-mère et au dernier enfant. Et surtout, pas de compassion ».

Le pire pogrom depuis le Moyen Âge

Avant même la Seconde Guerre mondiale, les nazis montrent de quoi ils sont capables au cours de la « Nuit de cristal », le 9 novembre 1938 – le pire pogrom en Allemagne depuis le Moyen Âge. Peu avant, un jeune Juif polonais de 17 ans, dont les parents ont été expulsés comme des milliers d’autres Juifs polonais, abat un diplomate allemand. La base du parti fulmine. Hitler, exploitant cette atmosphère de violence larvée, lance ses casseurs à travers le pays. Parmi eux, les SS d’Himmler. L’ordre noir brise les vitrines des boutiques juives, démolit les établissements juifs, incendie et met à sac plus de mille quatre cents synagogues et salles de prières. Les pompiers veillent à ce que le feu ne se propage pas aux immeubles voisins. Selon des estimations récentes, quatre cents hommes au moins auraient été tués cette nuit-là, pris dans leurs maisons ou dans la rue avant d’être tabassés à mort ou fusillés. Himmler, pendant ces événements, passe le plus clair de son temps aux côtés d’Hitler. Il fait aménager les camps de concentration pour accueillir plus de trente mille nouveaux prisonniers. Dans les jours qui suivent, ses sbires parcourent le pays et arrêtent les Juifs. Le nombre total de morts s’élève à plus de mille. Le pogrom est suivi d’une vague de lois antisémites et, chaque fois qu’il en a l’occasion, Himmler affiche le racisme le plus extrémiste. Ce systématisme semble, avec le recul, destiné à préparer ses hommes à des crimes plus graves. Lorsque, en 1939, le « IIIe Reich » envahit la Pologne, un pas est franchi. Désormais, il ne s’agit plus seulement de centaines de victimes : la rhétorique de combat entretenue et rodée depuis des années débouche sur un génocide. Les Einsatzgruppen d’Himmler, issus de la Sicherheitspolizei [Police de sécurité] et du Sicherheitsdienst [Service de sécurité, SD], sont chargés de liquider les « élites polonaises », car Hitler veut occuper le pays durablement. Conformément à leur représentation confuse de l’ennemi, ils s’attaquent également aux individus socialement vulnérables, aux prostituées, aux Gitans, aux handicapés. Les unités de la Wehrmacht participent aux massacres de diverses façons, mais ce sont avant tout les hommes d’Himmler qui fusillent, battent à mort ou encore – raffinement particulièrement prisé – enferment dans des synagogues pour les brûler vifs dix mille Polonais, juifs ou catholiques. Leur chef dirige les opérations depuis un train spécial baptisé « Heinrich ». Aucun cas de refus d’obéissance n’est mentionné. Comment Himmler est-il parvenu à rassembler cette troupe de meurtriers zélés ? Les milieux d’extrême droite, entretenant une culture raciste et haineuse, constituent dans les années 1930 un important vivier. L’aspiration des SS à devenir la garde rapprochée du Führer, leurs démonstrations martiales, leur uniforme noir, les bottes et l’insigne à la tête de mort fascinent de nombreux nazis, qui reçoivent ensuite une formation idéologique dans les casernes. Et, parmi tous ceux que la guerre et la crise économique ont rejetés aux marges de la société, le chef SS sait s’attacher les individus dotés du plus fort potentiel meurtrier. Ainsi du chef du service de sécurité, Reinhard Heydrich, congédié de la marine en 1931 pour avoir enfreint le code de l’honneur, apparemment un bon à rien. Sous la direction d’Himmler, il développe une énergie telle que les secrétaires se relaient nuit et jour pour dactylographier ses ordres meurtriers. Himmler s’attire les plus grands éloges du Führer : « C’est Himmler qui a fait d’eux [les SS] ce qu’ils sont. Il a transformé ce troupeau en un corps de visionnaires. » Avant la guerre, Himmler considérait son empire racial comme un lointain horizon. Mais à peine la Pologne est-elle occupée que Hitler le nomme, à l’automne 1939, «commissaire du Reich pour la consolidation de la race allemande », responsable «de l’aménagement de nouvelles zones de colonisation allemande ». Himmler en éprouve « une grande joie » et se met à l’ouvrage pour réaliser ses terrifiantes utopies. Dans ses mémorandums, il déplace, comme des soldats de plomb, les peuples sur la carte. Les importantes minorités allemandes d’Europe de l’Est devront être implantées dans les régions orientales déjà sous domination allemande ou encore à conquérir. Les Polonais et les Juifs doivent leur céder la place et Himmler les installe tantôt à Madagascar, tantôt dans une « réserve juive » près de Lublin, en Pologne orientale. Pour l’heure, le chef SS rejette encore l’idée d’une « extermination physique » de ces peuples, trop « étrangère à l’esprit allemand » et, surtout, « impossible à réaliser ». Tout change à l’été 1941, quand l’invasion de l’Union soviétique ouvre de nouvelles perspectives. Le génocide qui hantait ses lectures de jeunesse est désormais à portée de main. Du 11 au 15 juin 1941, il rassemble ses officiers dans le château de Wewelsburg, près de Paderborn [Rhénanie-du-Nord-Westphalie]. Le palais Renaissance, construit sur les ruines d’un château fort, héberge « l’école du Führer » et fait partie des « lieux saints » SS. C’est là que devront un jour être conservés dans un coffre, après la mort de leurs détenteurs, les anneaux ornés d’une tête de mort qu’Himmler décernait aux SS en guise de récompense honorifique. Le plan d’action n’est pas arrêté. Les participants rapporteront plus tard qu’Himmler a d’abord évoqué le projet de retrancher trente millions d’hommes à la population de l’URSS. Tous savent qu’un tel crime n’est pas réalisable dans l’immédiat. Il doit donc concerner d’abord les Juifs, notamment parce que les dirigeants nazis sont convaincus de l’existence d’un « complot judéo-bolchevique » au fondement de l’empire stalinien. Himmler rassemble environ trente-quatre mille hommes, choisis parmi les sbires de la Gestapo, les hommes du service de sécurité, les Waffen-SS, les forces de maintien de l’ordre, l’ancien personnel des camps de concentration. Le 22 juin, lorsque la Wehrmacht envahit l’Union soviétique, les massacres commencent presque immédiatement. Himmler est devenu ce petit fonctionnaire à l’énergie inépuisable qui exploite les possibilités techniques offertes par le XXe siècle : avions, automobiles, trains spéciaux. Il parcourt en tous sens l’Europe de l’Est pour galvaniser ses troupes. Là où le chef SS s’arrête, le nombre des victimes augmente souvent dans des proportions importantes, comme à Augustowo ou à Bialystok, dans la Pologne actuelle. Au début, seuls les hommes juifs sont abattus. Mais, à partir d’août 1941, on tue également les femmes et les enfants. « Je me suis résolu, dit Himmler, à adopter ici une solution univoque. Je considère que je n’ai pas le droit d’exterminer les hommes tout en laissant grandir leurs descendants qui se vengeraient sur nos enfants ou nos petits-enfants. » Le biographe d’Hitler, Ian Kershaw, a décrit ce mécanisme de radicalisation à l’œuvre dans l’ensemble du IIIe Reich, qui va au-devant des vœux du Führer (voir encadré). Himmler n’est certes pas le seul bureaucrate meurtrier, mais il est de loin le plus important et le plus puissant après Hitler.

Se maintenir en forme pour l’Holocauste

On assiste à des scènes incroyables. En Biélorussie, Himmler ordonne aux cavaliers SS de « fusiller les hommes et de jeter les femmes dans les marais ». Le 2e régiment SS de cavalerie l’informe que « la méthode consistant à jeter les femmes et les enfants dans les marais n’a pas rencontré le succès escompté car les marais n’étaient pas assez profonds pour que la noyade ait lieu ». Bien entendu, ils devront mourir quand même. Chez plusieurs exécutants, le corps se rebelle, entraînant dépressions, troubles digestifs, crises de nerfs. Les hommes baptisent « mal du front de l’Est » ces effets psychosomatiques du crime. Les SS possèdent à Karls¬bad leur propre sanatorium, où les dirigeants peuvent se reposer des massacres. Himmler conseille à ses subordonnés de manger du pain grillé, plus facile à digérer, et de renoncer aux pommes de terre à l’eau. Ainsi se maintient-on en forme pour l’Holocauste. En mars 1942, les Einsatzgruppen ont exécuté à eux seuls un demi-million d’hommes. Au cours de l’un de ses sinistres voyages, à Minsk, Himmler assiste personnellement à une exécution. Les victimes sont prétendument des partisans et doivent s’étendre dans une fosse face contre terre. Les membres de l’Einsatzgruppe B se relaient au tir. L’un deux rapportera après la guerre : « Après la première salve, Himmler se dirigea vers moi et regarda lui-même dans la fosse. Il remarqua que l’un d’eux vivait encore. Il me dit simplement : “Lieutenant, abattez donc aussi celui-ci.” » Le policier s’exécuta. Après quoi Himmler prononça un bref discours : il est conscient du fardeau que représentent de telles opérations, non pour les victimes, mais pour les exécutants. Elles sont cependant rendues nécessaires par la « guerre de la Weltanschauung » [guerre pour la réalisation d’un nouveau monde]. Himmler fait tester secrètement d’autres méthodes de mise à mort. Dans tel établissement de soin, on fait sauter des malades mentaux à l’explosif, dans tel autre on les asphyxie au gaz. Lorsque, en octobre 1941, le chef des SS et de la police du district de Lublin propose d’installer à Belzec, au sud de Lublin, une chambre à gaz fixe, Himmler acquiesce. Le premier camp d’extermination est construit, et on commence peu après à gazer des hommes dans cinq autres camps : Auschwitz, Treblinka, Majdanek, Sobibor et Chelmno. On ignore comment et quand Hitler et Himmler se sont mis d’accord sur les différentes phases de l’Holocauste. Plus tard, le chef SS fera référence, en interne, à une note d’Hitler ordonnant de « débarrasser de leurs Juifs les régions de l’Est », c’est-à-dire surtout les pays Baltes, la Biélorussie, l’Ukraine. On est tenté de supposer l’existence d’un ordre similaire concernant les déportations en partance des autres régions de l’Europe, qui sont peu à peu intégrées au programme d’extermination, ne serait-ce que par respect des procédures bureaucratiques. Himmler, lui, n’avait pas besoin d’ordre pour exterminer les Juifs. Il prend des initiatives, accélère le rythme, utilise toutes les possibilités offertes par les services de sécurité. Le dictateur doit même modérer les ardeurs de son sbire, car certaines des victimes sont destinées à l’esclavage. Le 17 juillet 1942, Himmler se rend à Auschwitz pour une inspection de deux jours et demande à observer le fonctionnement d’un nouveau procédé : des détenus mettent à part les hommes inaptes au travail et les conduisent au Bunker 2, une ancienne ferme, dont les pièces ont été calfeutrées. Un SS administre par une fente des doses de Zyklon B, un pesticide conservé hermétiquement, et, quelques minutes plus tard, les victimes meurent par suffocation. Himmler reste pour observer les détenues juives qui ramassent dans les chambres de la mort les corps aux têtes bleuies et tuméfiées, encore agrippés les uns aux autres. Il l’aurait mal vécu, rapportera son entourage. Pourtant, un participant raconte qu’il est de fort bonne humeur lorsqu’il dîne avec les fonctionnaires, et se montre «particulièrement courtois » avec les dames présentes, les femmes du Gauleiter et des commandants SS. On parle éducation des enfants, art et littérature.  

Comment est-ce possible ?

Himmler se considère comme un idéaliste, il est mû par sa représentation d’un monde parfait, qu’il contribue à construire, et c’est le cas de bon nombre de ses lieutenants et de leurs subordonnés. Dans un tel monde, le meurtre est un devoir, mais il est en revanche immoral de dépouiller les victimes. L’un des documents les plus effrayants jamais rédigés en langue allemande, le discours qu’il prononce devant les chefs SS à Poznan, le 4 octobre 1943, témoigne de cette « insensée confusion des valeurs », selon le mot de l’historien et essayiste Joachim C. Fest : «Je veux évoquer devant vous ouvertement […] un sujet particulièrement douloureux […]. Je parle de la déportation des Juifs, de l’extermination du peuple juif. La plupart d’entre vous savent l’effet que produisent cent corps gisant les uns à côté des autres. Avoir soutenu cette vision et être cependant resté digne, voilà qui nous a endurcis. Les richesses qu’ils possédaient, nous les leur avons prises. Nous avions le droit, c’était même un devoir envers notre peuple, de détruire cette race qui cherchait à nous détruire. Mais nous n’avons pas le droit de garder pour nous la moindre fourrure, la moindre montre, le moindre mark. » Cette vision perverse d’Himmler d’un anéantissement accompli avec impassibilité est une illusion. Beaucoup de ses hommes utilisent leur toute-puissance pour violenter, piller, torturer. Le chef suprême des SS ferme les yeux sur la corruption de ses frères d’armes, qui pillent les ghettos et ont même forgé une expression pour désigner cette pratique : « Faire ses courses au pistolet. » Himmler est à l’apogée de son œuvre meurtrière. Le Führer fait son éloge en présence de ses autres subordonnés, le désignant comme « une personnalité tout à fait éminente de notre régime » ; il le nomme ministre de l’Intérieur.

À couteaux tirés avec Albert Speer

La dernière grande vague de déportation des Juifs s’abat sur le Reich. Le chef SS a arrêté le sort des prétendus asociaux qui iront à la mort dans les camps de concentration. En 1943, l’Allemagne s’est approchée de l’idéal que poursuit Himmler. La défaite de Stalingrad marque un tournant dans la guerre. Malgré cela, il conçoit de nouveaux plans, toujours aussi effrayants, pour les peuples d’Europe orientale. Il veut sélectionner chez les Russes et les Tchèques « les éléments racialement bons, en leur ôtant s’il le faut leurs enfants pour les élever nous-mêmes ». Que les autres « crèvent de faim, cela ne m’intéresse que dans la mesure où notre culture a besoin d’eux comme esclaves ». Göring a joué un temps le rôle du dauphin, mais le général en chef a depuis longtemps succombé à sa toxicomanie. Himmler et Speer, les deux étoiles montantes du régime, tentent d’occuper la place vacante. Alors qu’ils arrivent un jour par hasard en même temps chez Hitler, le Führer les salue par ces mots : « Ah ! voici les pairs. » Si l’on en croit Speer, Himmler tente bientôt d’éliminer son rival. Speer, très malade, est placé dans une clinique que dirige le médecin d’Himmler. Ce dernier entreprend selon toute vraisemblance de régler son compte au patient. Un autre médecin s’y refuse, le projet n’aboutit pas et Speer s’en tire. Himmler devient chaque mois plus indispensable, à mesure que l’Armée rouge et les Alliés approchent. Dans le quartier général du Führer, on en vient à redouter une révolution comme en 1918. La brutalité d’Himmler doit y parer. Goebbels écrit, plein d’espoir : « Il saura maintenir l’ordre en toutes circonstances. » Lorsqu’en juillet 1944 un groupe conduit par le général Claus Schenk Graf von Stauffenberg monte un attentat contre Hitler et qu’il s’avère que le chef de l’armée territoriale de réserve était au courant, Himmler hérite de son poste, alors même qu’il n’a pas su déjouer l’attentat. Il reçoit du même coup la direction des autres écoles de guerre. Il a sous ses ordres deux millions de soldats au total, ce qui représente la plus grosse formation militaire à l’intérieur du Reich car les troupes régulières combattent encore au-delà des frontières. Désormais, plus personne ne peut renverser le Führer de l’intérieur. Une dernière fois, le génocidaire se montre à la hauteur des attentes qu’on place en lui. Tandis que ses sbires font évacuer les camps de concentration avant l’arrivée de l’Armée rouge et entraînent les détenus dans des « marches de la mort » vers l’ouest, il ordonne de brutales mesures de répression à chaque étape. En 1944, il organise la levée d’une armée populaire, l’ultime mobilisation des jeunes et des vieux. Malheur à ceux qui tentent de se soustraire à cette folie, traqués qu’ils sont par les chiens de garde d’Himmler à travers les ruelles des grandes villes. Des milliers de condamnations à mort sont prononcées dans les derniers mois de la guerre. Les hommes sont pendus aux réverbères, avec au cou l’écriteau « Je suis un traître ». Himmler a passé près de la moitié de ses quarante-quatre ans d’existence aux côtés d’Adolf Hitler, et il ne fait aucun doute que le chef SS fut celui des deux qui s’illusionnait le plus. Et cela jusqu’à la fin. Le 22 avril 1945, le Führer reconnaît que la partie est finie. Depuis longtemps, le vacarme de l’artillerie russe parvient jusqu’à son bunker sous la chancellerie du Reich. Ce jour-là, alors qu’on discute de la situation, il se met à hurler, le visage couvert de larmes, et se frappe la paume du poing : « La guerre est perdue ! » À cet instant, Himmler rêve encore d’une seconde carrière, aux côtés des puissances occidentales, contre les Soviétiques. Il refuse une visite d’adieu à l’homme qui fut son idole au motif qu’il n’a pas de temps à perdre : « Il est temps que je prépare mon nouveau gouvernement. » Un « désordre mortifère » menace l’Europe, qu’il pense être le seul à pouvoir empêcher. Et il se targue d’en convaincre en une heure le commandant des forces alliées, le général Dwight D. Eisenhower, qui serait du même avis. La discussion n’eut jamais lieu. Heinrich Himmler mourut le 23 mai 1945 dans un camp de prisonniers britannique. Il croqua une capsule de cyanure cachée entre ses dents. Son corps fut enterré anonymement quelque part aux environs de Lunebourg.   — Ce texte est paru dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel. Il a été traduit de l’allemand par Dorothée Benhamou.
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Heinrich Himmler. Biographie de L’empereur Akbar ou la tolérance souveraine, Siedler, Munich

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