Il n’y a pas de Noël facile
Temps de lecture 5 min

Il n’y a pas de Noël facile

Écrit par La rédaction de Books publié le 22 décembre 2017

Quiconque s’est un jour chargé de la préparation de la dinde, la décoration du sapin et l’achat des cadeaux à la dernière minute sait que Noël peut vite tourner au désastre. Tout serait si simple si comme la famille mise en scène par le romancier québécois Louis Dantin dans son conte de Noël intitulé « La Comète », nous pouvions nous en remettre à l’entreprise « Noëls Faciles ». Enfin, peut-être pas…

 

Vous êtes le gérant de l’agence des Noëls Faciles ? s’enquit le banquier Van Dighen, lisant la carte que lui tendait un individu bien rasé, replet et suave.

— C’est cela même, monsieur. Nous voulons rajeunir cette bonne vieille coutume, l’harmoniser avec notre âge de méthodes progressives. Nous traitons à forfait pour des Noëls à domicile, réglés et arrangés par nous, qui évitent aux familles tous les tracas inhérents à ces fêtes. Nous fournissons l’arbre de Noël, nous l’installons, nous le décorons ; nous le parons d’un choix de joujoux ; notre représentant mime Santa Claus pour les petits, leur distribue les jolies étrennes. Tout cela conduit avec tact et dans une atmosphère intime. Au bout de la semaine, nous ramassons arbre et clinquants, balayons les brindilles sans laisser une poussière, et rendons votre appartement à sa propreté reluisante. La famille a joui de tout sans avoir à lever un doigt.

— Votre idée est curieuse, dit le banquier, mais au fond qu’est-ce qu’on y gagne bien ?

— Oh ! monsieur, songez donc à l’ennui des achats, des préparatifs ! Ces bazars étouffants, crevant de cohue, qu’il faut assiéger pour le moindre bibelot ! L’embarras de choisir sans être sûr que les mioches seront contents ! Il faut s’y prendre un mois d’avance, et vous savez qu’on en reste ahuri. Puis la corvée de monter cet arbre, de le couvrir de bulbes, de pendants, de banderoles ; toute la soirée y passe, et quand minuit arrive, papa et maman n’en peuvent plus ; mais il faut encore s’agiter, se rendre intéressant, jouer le Père Noël. Sans compter, reprit-il comme en confidence, que les jeunes d’aujourd’hui sont finauds, qu’ils vous reconnaissent à la voix, à la démarche ; mais un Santa Claus étranger, ça les démonte complètement.

Le gérant des Noëls Faciles était bien tombé. M. Van Dighen abhorrait le magasinage, la course aux cadeaux, et surtout l’habillage de l’arbre de Noël. C’était un homme d’affaires qui aimait sa famille, mais le lui témoignait surtout en lui gagnant beaucoup d’argent. Il était peu démonstratif, redoutait les dérangements, et préférait son fauteuil et son cigare à toutes les aménités sociales.

— Il y a du bon dans votre plan, reprit-il, je suis tenté de l’essayer. Quels renseignements vous faut-il ?

— Simplement combien d’âmes dans votre famille, et le genre de cadeaux que vous souhaitez.

— Eh bien ! j’ai ma femme, ma belle-mère, une fille de dix-sept ans et un petit garçon de six. Je puis me charger des adultes, ou ma femme y verra ; mais choisissez pour le mioche quelques beaux joujoux. Entre autres, il veut un pistolet, un automatique : trouvez-lui quelque chose qui ait l’air bien féroce. Et, tenez, pour la fille aussi, quelque bibelot de surcroît, une jolie broche peut-être : ce sera une surprise pour tous. Quant au reste, faites à votre idée. Et que le tout ne dépasse pas cent cinquante dollars.

— C’est entendu, monsieur, comptez sur nous absolument.

En effet, le 24 décembre, vers deux heures de l’après-midi, un camion chargé s’arrêtait, avenue des Pins, devant la somptueuse demeure du banquier Van Dighen. On en voyait surgir un sapin verdoyant flanqué de paquets et de boîtes. Un grand jeune homme, bien fait, en paletot gris-bleu, en descendit et pressa le bouton de la sonnette.

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La bonne se trouvait à cette heure en commissions de par la ville : Mlle Van Dighen elle-même vint ouvrir. Un regard lui montra le but de cette visite.

— Envoyé des Noëls Faciles ? dit-elle.

— C’est bien ça, mademoiselle. Puis-je entrer pour l’installation ?

— Bien sûr : vous étiez attendu.

Elle lui fit monter l’escalier feutré de moelleux tapis, l’introduisit dans le grand salon aux dalles de marbre et aux panneaux sculptés.

— Tout le monde est sorti, dit-elle, mais je suis au courant. Vous venez nous livrer un Noël sur commande, complet et garanti, avec un paquet de surprises. Ça va être pour le moins curieux. Eh bien, voici l’endroit. Vous placerez l’arbre, je suppose, juste en face de cette cheminée. Et si ça ne vous fait rien, je reste à vous regarder faire. Ça m’intéresse de voir comment vous arrangerez tout ça.

Le jeune homme eut un sourire froid qui ressemblait à une grimace.

— J’aimerais mieux, dit-il, travailler seul ; mais pourtant, si vous y tenez…

— Ah ! c’est tout le cas, reprit-elle, que vous faites de ma compagnie ? Vous n’êtes pas très gentil, dites donc. Mais enfin vous me permettez.

Elle s’était déjà installée dans un des grands fauteuils et allumait une cigarette. Car Hélène Van Dighen était une personne très moderne, très naturelle d’allures, et qui toujours, en tout, agissait comme il lui plaisait. Radieuse d’ailleurs de fraîcheur et de vive jeunesse, dans un négligé ondoyant d’où saillaient ses bras roses et sa tête blonde et mutine.

— Je descends chercher le sapin, dit l’employé des Noëls Faciles.

Il remonta bientôt, portant la verte pyramide, dont l’odeur balsamique emplit aussitôt toute la salle. C’était, certes, un arbre de choix, étageant en cercles parfaits ses rangées de ramures hérissées d’aiguilles miroitantes. Dressé devant la cheminée, son faîte toucha l’or du plafond. Puis les divers colis s’étalèrent à leur tour sur le parquet ; les uns emplis de lampes multicolores, d’autres bondés de boules de toutes dimensions, de pendants de toutes formes, d’autres encore contenant les poupées minuscules, le fil d’argent et les paillettes de neige. Le jeune homme commença à disperser le tout dans la dentelle des branches, et la verroterie lança par le salon, à la demi-lumière, des éclairs vifs, des pointes métalliques, des flammèches bleues, vertes et rouges. Son travail cependant marquait quelque embarras, une lenteur hésitante, une absence de technique que remarqua bientôt Hélène.

— Combien d’arbres, s’enquit-elle, avez-vous décorés comme ça ?

— Oh ! pas beaucoup, dit-il, ce n’est pas mon réel métier.

— Eh bien, cela se voit. On ne met pas ainsi les boules de même couleur tout à côté les unes des autres : on alterne, on varie. Tenez, laissez-moi vous aider.

Elle déposa sa cigarette et, s’approchant de l’arbre, se mit sans gêne à transporter les boules, à les grouper dans une harmonie de couleurs. Ce fut elle qui dès lors dirigea le travail, et le décorateur novice n’eut plus qu’à observer ses ordres, lui passant les objets qu’elle disposait à son caprice. Il se tenait sur la réserve, peu empressé et peu loquace.

— C’est vous qui allez faire Santa Claus ? demanda-t-elle.

— Oh non, ce soir, je ne serai pas ici du tout.

— C’est dommage, je paierais pour vous voir avec cette grande barbe. À propos, il paraît qu’il y a une surprise pour moi ?

Il lui jeta un regard oblique.

— Cela se pourrait bien, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est ? dites-le moi. Je connais mes autres étrennes. C’étaient de grands secrets, mais on n’a pas des yeux et des oreilles pour rien. Papa me donne un collier de perles, maman une montre-bracelet et grand’mère une toilette d’argent. Voyons, quel est votre cadeau ?

— Ça, mam’zelle, je ne peux pas vous le dire, c’est tout-à-fait contre mes ordres ; mais vous serez surprise, c’est sûr.

— Vous croyez ? rien ne me surprend. Ces colifichets, vous savez. Je vais vous dire ce qui me surprendrait, ce qui vaudrait la peine. C’est si Santa Claus, par exemple, m’apportait un charmant jeune homme qui se jetterait à mes pieds, qui me dirait que je suis belle, qu’il m’aime à la folie ; vous savez, comme au cinéma. Ça, ce serait une vraie étrenne. Mais les parents ne pensent pas à ces choses. Croiriez-vous qu’à mon âge je n’ai pas eu un amoureux ? Il faut que j’attende, paraît-il, que j’aie fait mon début. Mais moi, je serais prête à débuter tout de suite. Rapportez cela, tenez, aux Noëls Faciles.

L’employé, pour le coup, se dérida et se mit à rire.

— C’est pas bien dans notre ligne, dit-il, mais si on avait su, on aurait pu arranger ça. Et j’aurais demandé à accompagner Santa Claus.

— Vous feriez aussi bien qu’un autre, reprit-elle, le toisant. Vous n’êtes pas mal de mine, vos yeux me plaisent assez. Seulement, vous n’êtes pas expansif.

En ce disant, elle s’éloignait à reculons, voulant juger de l’effet d’ensemble de l’arbre miroitant, dont la parure semblait complète. Mais soudain, frappée d’un oubli :

— Où est l’étoile ? dit-elle.

— L’étoile ? quelle étoile ? fit-il avec surprise.

— L’étoile des Mages, pardi : un arbre de Noël a toujours son étoile.

— Ma foi, je n’ai pas vu d’étoile dans notre assortiment. Elle est peut-être au fond d’une boîte.

Ils la cherchèrent ensemble, remuant les papiers et la sciure.

— Pas d’étoile ! dit-elle consternée. Ça ne peut pas aller comme ça. Une étoile, voyez-vous, c’est la vie de l’arbre ; c’est le signe que le Christ est né, et la bonne chance, et tout. Il en faut une absolument.

— Je voudrais vous contenter, mam’zelle, mais vous voyez qu’il n’y en a pas. Ce que je pourrais faire serait de m’en procurer une. Je connais le magasin où l’on vend des étoiles.

— Faites donc ça pour moi, mon ami. Et prenez-en une grande, une belle. Revenez vite : je serai ici.

Le jeune homme obéit, haussant les épaules, monta dans sa voiture et, dix minutes après, reparaissait avec une boîte qu’il ouvrit avec précaution. Mais ce qu’elle contenait, ce n’était pas une simple étoile. L’astre pentagonal, argenté, était imposant et superbe ; mais il portait en plus une queue de rayons épandus qui flamboyait, pareille à une rivière de diamants.

— Ce n’est pas une étoile, s’exclama la jeune fille, battant des mains, c’est une comète ! Mais ça n’en vaut que mieux. Une comète, voyez-vous, ça présage des mystères, des choses merveilleuses. Mettons-la tout en haut de l’arbre, ce sera le bouquet.

Au faîte du sapin festival l’astre mystique se posa, ruisselant de feux, illuminant la salle d’une lueur lactée, irréelle.

— Mon ouvrage est fini, dit le jeune homme, et je m’en retourne. À onze heures et demie le Père Noël se présentera, apportant les cadeaux, y compris la surprise pour vous. Placez, de votre côté, sur la cheminée toutes les autres étrennes, pour être distribuées ensemble. Recommandez à la famille de mettre le petiot au lit et de ne pas l’éveiller avant le signal.

— C’est bien, monsieur Mystère ; je vous en veux d’être si discret, mais je vous souhaite tout de même un Noël excellent, heureux.

Elle lui tendit la main, sans remarquer l’éclair singulier, un peu triste, qui traversa, en la serrant, les yeux de l’artiste apprenti.

La famille Van Dighen était, vers les onze heures, assemblée dans le grand salon que dominait l’arbre enrubanné. La femme du banquier, belle personne d’allure distinguée, et sans un cheveu gris, lisait assise dans un fauteuil. L’aïeule, sur un divan, causait avec la vive Hélène. Le banquier, impassible, fumait son cigare, en songeant vaguement au travail de l’année finie.

À onze heures et demie précises, un bruit de grelots résonna. Hélène, courant à la fenêtre, annonça gravement :

— Voici le Père Noël !

C’était lui. Il entra, merveilleux dans son froc d’hermine bordé de velours rouge, constellé de paillettes, sa longue barbe neigeuse retombant jusqu’à sa ceinture. Un assistant l’accompagnait, en costume d’Esquimau : masque au nez écrasé, veste de peau de renne, hautes guêtres à courroies. Des paquets de formes diverses s’étageaient sur ses bras tendus.

Il y eut un instant de silence amusé. Puis, ayant salué, le Père Noël prit la parole.

— Le grand Esprit des régions du Nord, dit-il, m’envoie comme il l’avait promis, ha !

ha ! Bonne fête à ces messieurs et dames. Je vois que l’arbre est tout dressé : venons-en aux derniers arrangements. J’aperçois ici les cadeaux déjà reçus par la famille et ceux qu’elle va échanger ce soir. Je les étalerai d’abord sur cette cheminée. Ensuite je déballerai les surprises que j’apporte moi-même. Nous suspendrons le tout à l’arbre ; et alors seulement nous réveillerons le petit.

Ce disant, il marcha vers la cheminée, et déficelant un coffret qu’il prit au hasard, il l’ouvrit en lisant l’inscription qu’il portait :

— Voici, dit-il, un peigne avec cinq diamants que j’offrirai bientôt à Madame Van Dighen de la part de son cher mari. Voici, continua-t-il, ouvrant un autre écrin, une épingle en platine que recevra M. Van Dighen de sa dévouée belle-mère. Voici un collier de vraies perles, cadeau de son papa, qui fera plaisir à Mlle Hélène. Pour Mademoiselle aussi, cette montre-bracelet ornée de rubis, avec les souhaits de sa mère.

Tour à tour il tira de leur enveloppe tous les présents, ceux de la famille et ceux, plus nombreux encore, reçus de parents et d’amis. Chaque bijou, chaque bibelot, suspendu au bout de ses doigts, miroitait un instant aux feux des candélabres, était ensuite rangé soigneusement à côté des autres.

L’assemblée regardait, intéressée à ce déballage, curieuse de ce qui allait suivre ; mais la moqueuse Hélène pouffait :

— Ce qu’il est rigolo ! murmurait-elle à sa grand’mère ; il fait l’article comme un encanteur.

— Maintenant, dit le Père Noël, c’est le moment de nos surprises. Passe-moi, Koyakuk, une de ces boîtes à nous.

Il sortit d’un carton que l’Esquimau lui présenta un sac de toile qui semblait vide et qu’il secoua en le dépliant.

— Ce sac, dit-il, peut vous mystifier, mais l’usage vous en sera clair bientôt. L’autre boîte, Koyakuk.

À peine eut-il levé le couvercle de celle-ci qu’une surprise des plus étranges fit bondir en sursaut la famille Van Dighen.

Deux revolvers polis, luisant de lueurs fauves aux jets des bulbes festivales, jaillissaient de cette boîte, étaient braqués sur eux aux mains des deux agents de la firme des Noëls Faciles. Et une voix, non plus caressante, mais autoritaire et brutale, leur jetait l’ordre : « Haut les pattes ! Allons, ouste, et plus vite que ça ! »

La stupéfaction fut telle tout d’abord que personne ne bougea. Tous restaient ahuris, impuissants à comprendre, paralysés sur place. Mais la voix surgit de nouveau : — Haut les pattes, que je vous dis ! Et c’est la dernière fois.

En même temps le bonhomme Noël bondissait, menaçant, devant le banquier et sa femme, tandis que Koyakuk couvrait de son arme la grand’mère et la jeune Hélène.

Ils obéirent alors, le banquier lentement, conservant son sang-froid, la vieille dame et sa fille avec la hâte de la terreur. Seule, Hélène Van Dighen ne bougea pas. Et devant le canon brandi, lui touchant presque la figure :

— Je ne veux pas, dit-elle ; je lève les bras quand ça me plaît.

Les deux apaches se regardèrent, hésitèrent un instant devant cette audace imprévue. Mais enfin le premier reprit :

— Je m’en fiche, la petite, on te passe le caprice ; mais gare si tu remues ! Allons, Lantier, fais bonne garde.

Et, laissant au compère la surveillance des lieux, le très digne Père Noël se mit à faire glisser dans le sac de toile tous les cadeaux étalés sur la cheminée. Le collier de vraies perles, le peigne à diamants, la montre-bracelet, la toilette, la jarretière ornée d’agates, l’épingle cerclée de rubis, l’éventail, les gants de Suède, les couteaux de vermeil, le porte-cigare d’or, le camée florentin, la cassolette indoue, jusqu’aux cravates et jusqu’aux boutons de manchettes, tout y passa sans exception.

La famille Van Dighen assistait, impuissante, à cette scène inouïe. Cependant son âme outragée s’éveillait peu à peu. La vue de ces bandits sous ces masques de fête, profanant cette soirée vouée à la paix, à la joie, suscitait une protestation intime. En face de ces rameaux baignés d’effluves mystiques, ce brigandage prenait l’horreur d’un sacrilège. Ces revolvers portaient comme un défi diabolique à tous les souvenirs, à tous les symboles révérés, niaient le Christ, la Vierge, la foi de tout un monde. La honte d’une telle impiété soulevait ces gens à l’égal de la perte de leurs cadeaux. Ce fut bien pis quand Santa Claus, enfournant la dernière étrenne, prononça d’un ton de sarcasme, dans un rire insultant qui secoua sa barbe blanche :

— Faut bien qu’chacun ait son petit Noël ! À présent, reprit-il, amenez les breloques et le comptant que vous portez sur vous.

Il marcha droit vers le banquier, qui tira de ses doigts des bagues, et de ses poches un chronomètre et un rouleau de billets de banque.

— Voici, dit-il très froidement : vous êtes une dégoûtante canaille.

— Eh ! pas de ça, mon vieux, fit l’apache menaçant. Mais l’injure l’avait pris à l’improviste et cinglé comme un coup de fouet.

Madame Van Dighen à son tour ôta de son cou des colliers, de ses poignets des bracelets de prix.

— De quel droit, dit-elle indignée, osez-vous faire pareil scandale, gâter le Noël de mes enfants ? Il n’y a pas assez d’autres jours pour exercer votre sale métier ? Si vous croyez que ce beau coup vous portera bonheur ! Dévaliseurs de l’arbre de Noël : quelle honte !

Et elle lui jetait en parlant les bijoux et les pierres précieuses, qu’il attrapait sans répliquer, vaguement confus.

Après quoi il reprit son automatique, tandis que l’Esquimau recueillait le tribut de la vieille grand’mère. Mais elle aussi protestait ferme :

— Si votre mère vous voyait ! se récriait-elle. Il faut être pire qu’un réprouvé pour agir comme vous faites. De mon temps vos pareils se balançaient au bout d’une corde.

Le sapin de Noël dominait toute cette scène en un contraste absurde et grotesque, souriant à cette violence, lui prêtant sa gaieté, mettant dans ces yeux indignés des reflets colorés, comiques.

L’Esquimau se tourna enfin vers Hélène Van Dighen, tendant la main d’un signe impératif. Mais elle, pour toute réponse, avant même qu’il pût s’y attendre, s’était lancée sur lui et lui avait, d’un tour de main, arraché son masque. Et alors apparurent les traits d’une figure connue, celle du décorateur de l’arbre, de son aide de l’après-midi.

— Ah ! c’est toi ? fit-elle, méprisante. Je m’en doutais. Bel artiste, vraiment ! Et c’est ça la surprise que tu me réservais ? Moi qui t’imaginais gentil ! Voleur, Esquimau, va !

Et, rapide comme l’éclair, elle lui plantait sur la figure deux gifles solides et sonores.

Le Père Noël avait bondi. « Je tire ! » rugit-il. Mais, sur un geste du jeune homme, il resta seulement le doigt sur la gâchette, l’arme pointée vers la jeune fille.

Il y eut un silence tragique. Les bandits, c’était clair, étaient désemparés par la résistance unanime de ces êtres, même impuissants, Ils ne s’étaient pas attendus à cette réprobation morale. Leurs victimes, d’ordinaire, n’aimaient pas à se faire dévaliser, mais n’y mettaient pas de leçons. L’indignation qui les accueillait ici leur semblait anormale et exorbitante ; ils hésitaient à la braver, à payer d’audace.

Pourtant l’impasse restait périlleuse. Le revolver tendu menaçait toujours. Mais à ce moment même la porte du salon s’ouvrit sur une apparition fantasque.

Le marmot, le petit Henri, l’héritier Van Dighen s’y encadrait.

Réveillé par l’éclat des voix, descendu à tâtons de la nursery, il était là, tout blanc dans sa chemise de nuit, pieds nus, tête ébouriffée, mal conscient encore, ébloui du flot des lumières et se frottant les yeux.

Puis bientôt il distingua l’arbre ; il vit la famille assemblée ; il vit le Père Noël en son costume connu, et, dans sa main, ce précieux joujou, ce bel automatique qu’il avait souhaité si fort ! Et d’instinct il courut à lui avec un cri de joie, le saisit aux genoux, enlaçant sa robe argentée :

— Père Noël ! Père Noël ! donne-le, donne-le moi vite !

Le silence pesa, si possible, encore plus écrasant. Chez les deux compères stupéfaits c’était l’embarras, la colère ; chez les autres, pitié et terreur.

Mais, sans rien remarquer, le petit répétait :

— Donne vite ! Je savais bien que tu l’apporterais. Et il tirait le Père Noël par les pans de l’hermine, se cramponnait aux franges de sa ceinture.

L’attente devenait intenable. Le bandit sentait tous les yeux rivés sur lui, conscients de sa gêne, épiant ce qu’il allait faire. Ceux d’Hélène, par éclairs, se détournaient vers Koyakuk démasqué et piteux, le foudroyaient de leur dédain.

Le banquier seul recouvrait son calme, et nul ne remarquait, dans la confusion ambiante, qu’il tirait doucement un carnet de sa poche, y écrivait deux mots, et glissait le feuillet par la fente d’une fenêtre toute proche et légèrement soulevée.

Mais le mioche reprit, subitement distrait :

— Et le bel arbre ! Toutes ces boules et toutes ces images ! C’est toi aussi qui les a apportées ? Et en haut, qu’est-ce qu’on appelle ça ?

Machinalement l’apache leva les yeux et, pour la première fois, il aperçut sur l’arbre l’astre étrange qui le dominait. Cela lui donna un sursaut. D’où venait cette comète dont il ne savait rien ? Comment était-elle là, projetant ces rayons d’une blancheur crue, presque sinistre ? Elle semblait le fixer, le montrer du doigt, tourner vers lui le tremblotement de ses feux. Était-elle descendue pour lui de quelque monde occulte ? Comète, signe de malheur, qu’est-ce qu’elle lui voulait ? Œil blafard qui le surveillait, qui le dénonçait comme les autres ; était-ce le regard de quelque puissance irritée ? Ce mystère l’intriguait, l’inquiétait et, comblant la tension qui déjà possédait ses nerfs, achevait de lui enlever toute énergie, toute assurance.

Enfin il n’y tint plus. Il abaissa le bras qui pointait l’arme dangereuse et se mit à en retirer, une à une, toutes les cartouches. Puis il la tendit au gamin toujours suspendu à ses guêtres :

— Eh bien ! oui, petiot ; le voilà, ce joli fusil ! Tu vois que Santa Claus ne t’a pas oublié.

En même temps un rire bon enfant sortait des flocons de sa barbe.

— L’Agence des Noëls Faciles, dit-il en se frottant les mains, aime à donner à ses clients des surprises, de réelles surprises. Avec nous, pas de ces Noëls sans incidents, sans caractère. C’est pour moi un plaisir de voir avec quel goût vous avez suivi nos efforts. Maintenant complétons la fête par une dernière chose merveilleuse.

Il s’empara du sac de toile gisant à ses pieds et, en tirant au hasard un magot chinois :

— Avez-vous cru, dit-il, que nous voulions vous déposséder d’une si remarquable sculpture ?

En même temps il posait l’objet sur le manteau de la cheminée. Et tour à tour sortirent du sac le collier de vraies perles, le peigne à diamants, la montre-bracelet, la toilette, la jarretière ornée d’agates, l’épingle cerclée de rubis, l’éventail, les gants de Suède, les couteaux de vermeil, le porte-cigare d’or, le camée florentin, la cassolette indoue, jusqu’aux cravates et jusqu’aux boutons de manchettes. Tous les cadeaux sans exception s’étalèrent sur la cheminée ; et l’arbre de Noël, lançant des feux de toutes ses branches, les fit rutiler de nouveau de reflets mobiles et rieurs.

Vraiment cela redevenait une fête de famille. Les nerfs se détendaient. Un délicieux soulagement relâchait les cœurs. Le Père Noël, debout près des étrennes resplendissantes, reprenait ses traits vénérables, était réinstallé dans son rôle bienfaisant. On lui pardonnait presque le grave oubli où il était tombé. Si bien qu’Hélène, retrouvant sa nature taquine et s’adressant au faux Esquimau avec la moitié d’un sourire :

— Laissez-moi voir, commanda-t-elle, ce bijou d’arme que vous avez. C’est bien le moins que je tâte ma surprise.

Il hésita pour une seconde, puis, comme piqué au jeu, lui présenta l’automatique, qu’elle se mit à examiner curieusement, à retourner entre ses doigts.

Le petit Henri, lui, gambadait autour du sapin, cueillant au branchage des nougats et des prunes confites.Van Dighen seul gardait une attitude rigide, surveillait la croisée, semblait attendre quelque chose.

Et en effet, à ce moment, un coup de sonnette résonna et fit se dresser toutes les têtes ; de vagues bruits de pas montaient en même temps de la rue.

— Qu’est-ce que c’est ? dit le Père Noël avec une touche d’inquiétude.

— Du monde pour nous, dit le banquier, je vais aller ouvrir.

Mais déjà d’autres roulements se suivaient pressants, répétés. Puis un coup de sifflet, au timbre bien connu, vibra par dessus le vacarme.

— Sacrebleu ! pour ça non, fit l’apache effaré. Lantier, c’est la police ! Le premier qui bouge dans cette salle !…

Les compères s’étaient élancés vers la seule issue du salon et, le dos tourné à la porte, ils la barraient résolument.

Et alors ils eurent une seconde et vilaine surprise. Car Hélène, revolver au poing, se dressait devant eux et prononçait d’une voix stridente :

— Ah ! on n’ouvrira pas ? Eh bien, vous allez vite répondre à cette sonnette, introduire ces gens-là vous-mêmes. Allons, ouste, haut les pattes, et plus vite que ça !

Et comme ils tardaient un instant :

— Je tire, vous savez, cria-t-elle, et ce n’est pas pour rire !

Ils prirent peur et levèrent les bras.

— Lantier, dit-elle, ouvrez cette porte ; et vous deux, marchez devant moi.

La porte s’ouvrit et les deux hommes s’y engagèrent à reculons, la jeune fille les tenant à trois pas de distance, suivie de près par le banquier, très inquiet de cette audace, craignant quand même d’intervenir et de gâter tout.

Mais à peine en eut-elle dépassé le seuil qu’elle referma vivement cette porte et en tourna la clef, coupant le passage à son père. Puis, changeant de ton tout-à-coup :

— Par ici, dit-elle aux bandits, leur montrant du doigt un couloir ; au bout, l’escalier de service ! Sauvez-vous vite, filez, disparaissez, bonsoir ! — Je fais ça surtout pour toi, monsieur Lantier, ajouta-t-elle : je ne te vois pas bien derrière les barreaux.

Eux, ils couraient déjà, semant leurs défroques sur leur route, et entendirent à peine le dernier trait qu’elle leur lançait :

— Vous pouvez me remercier de vous rendre le Noël facile !

Une heure plus tard, dans une chambre isolée, au grenier d’une pension minable, deux hommes échangeaient des réflexions tristes, assis sur une vieille malle, l’air déjeté, anéanti.

— Sacré sort ! disait le « gérant », mieux connu dans le monde sous le nom de Bibi-l’Anguille, quel plâtras, quel gâchis ! Avoir raté une chance pareille ! Tu me connais, je conspue le sentiment : qu’est-ce qui m’a pris, je te le demande, de laisser filer ces bijoux ? Car, il n’y a pas à dire, nous les tenions, ils étaient dans le sac ; et je m’en vais bêtement les leur remettre sous le nez ! Bien oui, y avait ces femmes qui faisaient leur potin, qui piaillaient comme si on leur cassait les os ; en as-tu jamais vu d’aussi ergoteuses ? Et le gosse qui se pendait, qui voulait le fusil, qui m’étouffait les jambes ! Tout ça m’a énervé. Mais sais-tu ce qui m’a perdu, ce qui m’a coulé complètement ? Eh bien, c’est cette comète. Nom de nom, qui est-ce qui avait fichu cette comète en haut du sapin ? Les bras me sont tombés de la voir tout-à-coup me reluquant, l’air pas commode ! L’idée m’est venue : c’est le bon Dieu qui me la pointe dans la figure ; — et pas moyen de secouer ça ! Faut-il être idiot, voyons ! Mais après tout, comment cet astre s’était-il fourré dans notre arbre ? Je n’y comprends encore rien.

— Moi, dit Lantier pensif, y avait deux autres étoiles qui m’intimidaient encore plus : c’étaient les yeux de la petite Van Dighen.

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Commentaire

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  1. Maxime Zerkout dit :

    Belle histoire ! Un peu XIXe. J’en tiens une autre, plus courte, à votre disposition, que j’ai écrite il y a quelques temps déjà.
    À supposer que cette boîte serve à autre chose qu’à collecter des adresses…
    Bravo pour le travail que vous faites.

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