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Viktor Kondrachine : « Il n’y a pas eu de génocide en Ukraine »

Le régime soviétique porte l’entière responsabilité de la Grande Famine des années 1930 en Ukraine. Mais il ne la recherchait pas. Cette catastrophe, fruit d’une politique absurde, a frappé avec la même intensité les autres régions céréalières de l’URSS. La thèse du génocide par la faim qu’aurait provoqué Staline contre le nationalisme ukrainien ne résiste pas à l’examen. Elle nourrit pourtant toujours le ressentiment à l’égard des Russes.

Viktor Kondrachine est un historien russe spécialiste de l’URSS. Il enseigne à l’université de Penza.

 

Les Ukrainiens sont habités par un souvenir tragique, celui de la terrible famine qui ravagea la région au début des années 1930. Pour beaucoup, l’« Holodomor (1) » était un véritable génocide, voulu par Staline. D’où vient cette thèse ?

Elle s’est répandue à partir du début des années 1980, cinquante ans après les faits, quand des militants de la diaspora ukrainienne aux États-Unis, soutenus par le président Reagan, ont obtenu du Congrès la création d’une commission d’enquête sur le sujet. C’est le moment où, au lendemain de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, l’URSS est rebaptisée l’« empire du mal ». Le thème de la famine en Ukraine vient servir ce slogan. Rappelons que, même pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des nationalistes ukrainiens, qui menait le combat pour l’indépendance de l’Ukraine, n’avait pas exploité le thème de l’Holodomor. Celui-ci n’a vraiment surgi qu’à l’occasion de la « révolution orange », en 2006. C’est alors que le Parlement a qualifié la Grande Famine de génocide, terme entériné par le président Iouchtchenko suivi par la cour d’appel en 2010. C’est devenu l’un des fondements de l’idéologie officielle, dans l’éducation, la culture et la politique extérieure. La thèse a trouvé le soutien d’historiens ukrainiens, comme Stanislav Koultchitsky, mais aussi occidentaux, comme l’Italien Andrea Graziosi (2) et le Français Nicolas Werth (3).

 

La Grande Famine a touché l’ensemble de l’URSS. Peut-on évaluer sérieusement le nombre de victimes ?

Cela reste matière à discussion entre les spécialistes. De mon point de vue, beaucoup surestiment la marge d’erreur des statistiques officielles. Dans la région de la Volga et dans l’Oural du Sud, j’ai moi-même étudié les archives de plus de soixante-cinq registres d’état civil, soit un bassin de population de près de douze millions d’habitants, et j’ai constaté que la comptabilité de la mortalité par la faim était menée avec précision. Je pense que l’historien australien Stephen G. Wheatcroft a raison de fonder ses calculs sur les chiffres de l’état civil (4). Cela permet d’évaluer le nombre total des victimes à au moins 5,6 millions. Dont 3,5 pour l’ensemble formé par l’Ukraine, le Caucase du Nord, le bassin de la Volga, les Terres noires centrales, l’Oural et la Sibérie. S’y ajoutent 1,5 million au Kazakhstan, en Asie centrale et en Extrême-Orient. Les 600 000 restants sont des déplacés spéciaux (5) ou des prisonniers du Goulag.

 

L’Ukraine a-t-elle été plus durement frappée que d’autres régions ?

Du point de vue du nombre des victimes, oui. Toujours selon Stephen G. Wheatcroft, sur les 3,5 millions de victimes des régions céréalières de l’URSS, 1,5 million au moins vivaient en Ukraine. Selon mes calculs, le nombre de victimes y aurait même atteint les 2,5 millions. En raison de l’importance de la population rurale (environ 26 millions de personnes). C’était le grenier de l’URSS et ce fut une effroyable tragédie.

 

N’est-ce pas un argument en faveur de la thèse du génocide ?

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Non. Tout d’abord, les documents disponibles permettent d’établir clairement que la famine du début des années 1930 en Ukraine a touché l’ensemble des habitants de la république sans distinction, qu’il s’agisse des Ukrainiens proprement dits ou des autres « nationalités (6) ». Ensuite, la Grande Famine a touché aussi sévèrement d’autres territoires. Toutes les grandes régions céréalières de l’URSS ont été concernées : le Caucase du Nord, la basse Volga, la moyenne Volga, les Terres noires centrales, le sud de l’Oural et la Sibérie occidentale. Le nombre de victimes dans ces régions atteint le million. C’est un chiffre énorme ! Il faut y ajouter un autre million au moins au Kazakhstan. Cette république est particulièrement touchée en raison de la sédentarisation forcée des éleveurs nomades décidée par Staline. Elle augmente la mortalité du bétail, privant les aouls (7) de leur principale source de revenu. Mais il y a aussi au Kazakhstan de nombreuses régions céréalières frappées par la famine, où les paysans meurent, qu’ils soient russes, ukrainiens ou de toute autre origine.

 

Comment analysez-vous les causes de la Grande Famine ?

Je pense qu’il faut se replacer en 1929 et au début de 1930, quand les dirigeants soviétiques décident d’accélérer l’industrialisation. Il fallait pour cela des devises étrangères en quantité considérable, obtenues grâce aux exportations de céréales. À ce moment, les dirigeants augmentent brusquement les quotas de réquisition de grain et forcent les paysans à rejoindre les kolkhozes. À leurs yeux, seule la collectivisation permettra d’atteindre les quotas. En 1930-1931, une quantité énorme de céréales est prélevée. Manquant de fourrage, le bétail est la première victime, ce qui fait baisser les rendements agricoles. Parallèlement, l’urbanisation accroît les besoins d’approvisionnement, et donc la tension. La crise du système des kolkhozes atteint son apogée en 1932 et aggrave encore la situation agricole. Or cette année-là, craignant de mettre en péril les centres industriels et les exportations, le pouvoir soviétique décide de confisquer massivement les récoltes. Voilà les décisions qui ont provoqué la famine.
Mais la disette a commencé bien avant 1932, en 1929, s’aggravant à mesure que se faisaient sentir les effets négatifs cumulés de la collectivisation et de la politique agraire dans son ensemble.

 

Pourtant, de nombreux historiens font commencer la Grande Famine en 1931, voire en 1932. Pourquoi ?

Ce parti pris permet d’étayer la thèse selon laquelle elle fut préméditée et organisée artificiellement, dans le but d’écraser la résistance des paysans à la formation des kolkhozes et de les forcer à y travailler – et, concernant l’Ukraine, de casser les aspirations du peuple à l’indépendance en liquidant par la faim la partie la plus active de la population. En fixant les quotas de réquisition, en organisant le blocus des régions céréalières qui ne peuvent les respecter, en pratiquant les réquisitions forcées et d’autres méthodes sauvages, le régime stalinien aurait eu comme principal objectif d’éliminer les koulaks et les nationalistes. Je ne suis pas d’accord avec cette interprétation.

 

Staline ne voulait pas de la famine ?

Non. Le régime stalinien en porte bien sûr l’entière responsabilité historique, mais il ne la recherchait pas. Elle allait contre ses intérêts, car ses projets d’industria­lisation à marche forcée exigeaient une main-d’œuvre importante. La Grande Famine est la conséquence inévitable du choix fait par Staline d’accorder la priorité absolue à l’industrialisation. Les plans de production agricole sont surévalués par rapport aux capacités réelles. Au fur et à mesure que la surface cultivable rattachée aux kolkhozes augmente, les plans de production céréalière sont revus à la hausse. Mais, faute de bétail, d’organisation et de motivation des paysans, les rendements y sont faibles. C’est pourquoi en 1931-1932 les récoltes céréalières de l’URSS atteignent leur niveau le plus bas depuis la Révolution. La crise agricole oblige le régime à procéder à des réquisitions extraordinaires dans les principales régions céréalières. Elles entraînent un exode rural massif et inattendu qui aggrave encore le problème des rendements et accentue le déficit en grain et en fourrage en 1933 (8).

 

Mais Staline n’a-t-il pas pris des mesures spéciales concernant l’Ukraine ?

J’ai étudié avec soin les décisions de Staline en Ukraine au début des années 1930 et je peux affirmer que l’on retrouve les mêmes mesures dans d’autres régions d’URSS (collectivisation, dékoulakisation, réquisitions forcées, confiscations, inscription au « tableau noir » des villages qui ne remplissent pas les objectifs du plan et sont privés d’aide extérieure, expropriations, etc.). Ces dispositions extrêmes étaient mises en place partout où le pouvoir rencontrait des problèmes.

L’un des hérauts de la théorie du génocide, l’historien Stanislav Koultchitsky, affirme qu’en janvier 1933, à la demande de Staline et pour assurer les quotas de réquisition de grain, le pouvoir organisa des perquisitions chez les paysans ukrainiens tout en confisquant l’ensemble des produits alimentaires comme « amendes en nature ». Il affirme que ces mesures de confiscation furent propres à l’Ukraine. Mais aucun document ne vient étayer cet argument. En Russie comme en Ukraine, dans les villages récalcitrants, on confisqua au nom de l’État tout ce que possédaient les paysans. Si la pression sur les campagnes est parfois plus forte en Ukraine qu’ailleurs, c’est dû à la détermination du Kremlin à extorquer le grain à tout prix. La famine de 1933 peut être considérée comme un crime contre l’humanité en Ukraine et dans les autres régions d’URSS concernées, où le pic de mortalité intervint d’ailleurs exactement en même temps, non en janvier, mais en mai-juin.

 

Doit-on imputer l’entière responsabilité de la famine en Ukraine au pouvoir central, ou d’autres acteurs ont-ils joué un rôle ?

Mes collègues ukrainiens ont tendance à sous-estimer fortement le rôle de la direction du Parti communiste ukrainien. Je suis convaincu que Stanislav Kossior, alors secrétaire général du PCU, est en grande partie respon­sable de l’ampleur qu’a prise la famine. Selon les documents disponibles, il est évident que, jusqu’à l’été 1932, tout en s’inscrivant dans la ligne générale de collectivisation et d’industrialisation forcées imposée par Staline, il essaie de diriger l’Ukraine à sa manière. De fait, il cache à Moscou la véritable situation de la république. En avril 1932, lorsque Staline s’enquiert de la situation, il nie tout problème. Un peu plus tôt, en octobre 1931, lors du plénum du Comité central consacré aux plans de production céréalière, il est le seul dirigeant régional à ne pas demander à Staline une révision à la baisse. En mars 1933, alors que la famine tue massivement, Kossior évoque dans ses lettres à Staline une situation complexe, dont il rejette la responsabilité sur son collègue Mendel Khataevitch, alors secrétaire du Parti pour la région de Dniepropetrovsk, qui a eu l’audace d’écrire directement au dirigeant soviétique pour l’informer de l’ampleur de la catastrophe.
Dans la première moitié de 1933, l’Ukraine reçoit par ailleurs une part importante des semences et de l’aide alimentaire du fonds céréalier central (36 millions de pouds (9), soit trois fois plus qu’en 1932). S’il s’était agi d’un génocide, les staliniens auraient agi comme les nazis, qui ne fournissaient aucune nourriture et organisaient le blocus des ghettos pour affamer les Juifs.

 

Comment la Grande Famine a-t-elle été perçue en Occident à l’époque ?

C’est la première famine dont le régime stalinien n’a pas reconnu l’existence. Il a même cherché à la cacher à l’opinion publique mondiale. Alors que les gens mouraient par millions, il a organisé une campagne de propagande cynique vantant les prétendus résultats de la collectivisation. Bien des Occidentaux s’y sont laissé prendre, comme le président du Conseil français Édouard Herriot, qui n’a rien vu pendant sa visite en URSS à l’été 1933 et a apporté son soutien total au régime (10). Mais de nombreux articles sont publiés dans la presse européenne. Si les organisations d’émigrés ukrainiens aux États-Unis et au Canada sont les plus actives, les émigrés russes et leurs leaders dénoncent la famine dans l’ensemble de l’URSS. Sous la pression de l’opinion et à la demande de la Société des Nations, la Croix-Rouge internationale essaie de se rapprocher de la Croix-Rouge soviétique pour organiser une aide alimentaire, en particulier en Ukraine. La Croix-Rouge soviétique oppose une fin de non-recevoir, déclarant qu’il n’y a pas de fami­ne en URSS. De son côté, Hitler organise une campagne de « lettres de la faim » des Allemands de la Volga.

 

Comment l’opinion publique russe perçoit-elle aujourd’hui cet épisode de l’histoire ?

On n’observe pas en Russie de prise de conscience collective de la grande tragédie qui a touché les campagnes au début des années 1930. J’ai toujours soutenu les efforts des historiens et dirigeants ukrainiens visant à honorer la mémoire des victimes de la Grande Famine. Rien de tel en Russie. J’ai proposé en vain de faire du 30 janvier une journée consacrée à la mémoire des victimes de la politique de Staline dans les campagnes. Il faut aller dans certains villages, comme par exemple à Malaya Serdoba, dans la région de Penza, à 600 kilomètres au sud-est de Moscou, pour voir de modestes obélisques érigés en mémoire des victimes de la faim.
Le président Medvedev était à Kiev lors de la commémoration des 75 ans de l’Holodomor, le 14 novembre 2008, mais ce fut surtout l’occasion pour lui d’adresser une lettre à son homologue Viktor Iouchtchenko pour le mettre en garde contre l’exploitation politique de la question. De façon plus significative encore, en avril 2008, la Douma avait condamné l’emploi du terme de « génocide » mais aussi justifié les victimes de la famine stali­nienne par les succès des premiers plans quinquennaux, qui à leur tour auraient permis la Grande Victoire de 1945. Le sujet n’a pas été évoqué depuis par les dirigeants russes.
La thèse d’un génocide est certes historiquement fausse, et en cela mérite d’être réfutée. Mais elle a par ailleurs des conséquences néfastes, car elle divise les peuples sur une question de mémoire collective qui devrait, au contraire, les rassembler.

 

Propos recueillis par François Deweer.

Notes

1| « Extermination par la faim », en ukrainien.

2| « Les famines soviétiques de 1931-1933 et l’Holodomor ukrainien », Cahiers du monde russe, n° ?46/3, 2005 et Lettres de Kharkov. La famine en Ukraine 1932-1933, Noir sur Blanc, 2013.

3| La Vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la collectivisation (1917-1939), Hachette, Paris, 1984, et (avec Alexis Berelowitch) L’État soviétique contre les paysans.  Rapport secrets de la police politique (Tcheka, GPU, NKVD) 1918-1939,  Tallandier, 2011.

4| « The Soviet Famine of 1931-33: Politically Motivated or Ecological Disaster ? », conférence donnée en mai 2003 à l’UCLA, à Los Angeles.

5| Les « déplacés spéciaux » (spetzpereselentsy) ou les « colons spéciaux » (spetzposelentsy) désignent des personnes déportées à titre collectif parce qu’appartenant à un groupe social ou ethnique. Ils sont envoyés dans des régions inhospitalières du pays qu’ils sont censés coloniser par leur travail à moindre coût. Cette population a constitué en quelque sorte un « second Goulag ».

6| On établissait une distinction entre la citoyenneté, soviétique, et la nationalité, qui relevait de critères le plus souvent ethniques (russe, ukrainienne, moldave ou bouriate), mais parfois aussi géographiques, administratifs, culturels ou religieux. En URSS, on comptait environ 130 ?nationalités différentes, dont la population variait de quelques centaines à plusieurs millions d’individus. La nationalité était inscrite dans le passeport de chaque citoyen. En Ukraine, selon les chiffres du recensement de 1939, 76 % de la population était de nationalité ukrainienne. On dénombrait environ 14 % de Russes, 10 % de Géorgiens, 5 % de Juifs, moins de 2 % de Polonais, d’Allemands et de Moldaves, ainsi que des minorités de près de quinze autres nationalités.

7| Cellule sociale de base dans le pastoralisme kazakh.

8| Le Kremlin se trouvait en outre confronté à la crise économique mondiale, qui se traduisit pour la Russie par une baisse des débouchés à l’export.

9| Poud : ancienne unité de masse utilisée en Russie équivalent à 16,38  kilos.

10| Dans son livre Orient, il écrit : « Les récoltes décidément sont admirables, on ne sait où loger les blés. »

LE LIVRE
LE LIVRE

La famine de 1932-1933 de Viktor Kondrachine : « Il n’y a pas eu de génocide en Ukraine », Rosspen (en russe)

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