La beauté fragile du ballet
par Toni Bentley
Art

La beauté fragile du ballet

Voilà plus de quatre siècles que cet art né à la cour de Henri III enchante le monde. Quatre siècles que la danse classique élève l’homme, magnifie la femme et promeut une noblesse du corps qui éclipse toutes les aristocraties. Une ancienne danseuse raconte cette épopée dans la plus belle histoire jamais écrite de cet art d’exception, dont elle annonce aussi le déclin.

Publié dans le magazine Books, mai 2011. Par Toni Bentley
Nul, jamais, n’a réussi ce que Jennifer Homans a accompli avec Apollo’s Angels : écrire la seule véritable histoire de référence de l’art le plus incroyablement prodigieux qui soit, le ballet. Cet art de l’« étiquette aristocratique » des plus exquis et des plus raffiné, cette « science du rapport à l’autre », pour reprendre la formule d’un maître de ballet du XVIIe siècle, où de charmantes jeunes femmes se juchent sur la pointe de leurs dix doigts de pieds (en réalité, ce sont les deux orteils qui soutiennent à eux seuls, à tour de rôle, le poids de tout le corps, ce qui laisse songeur), s’élevant là où l’air est plus rare mais le paradis plus proche. Jennifer Homans a pris ce monde où vierges, sylphides, princesses endormies et « femmes en blanc » incarnent l’éternel – l’éternellement inaccessible –, et l’enchevêtre à l’histoire du monde. Et nous voyons, miraculeusement, poindre leur tulle pâle et leurs chaussons de satin des fissures de la guerre, des révolutions et des complots politiques ; nous les voyons surgir à la cour des rois et des tsars, du lieu même qui donna naissance à cet art improbable.   Le corps divinisé C’est comme si l’on avait déposé le plus fragile et le plus beau des œufs de Fabergé dans une crevasse en haut du mont Rushmore, pour guetter son improbable survie. Car la question de la survie du ballet gît au cœur de cet émouvant récit. « Les ballets, écrivit Théophile Gautier, sont des rêves de poète pris au sérieux. » L’histoire du tutu est en effet celle d’une poignée de rêveurs fous, de danseurs et de guerriers de l’anatomie qui ont travaillé atrocement dur pour formuler, façonner et perfectionner l’expression la plus haute du physique humain. Le ballet, c’est le corps divinisé. Et ce n’est pas un hasard si tout a commencé à la cour de Henri III, au XVIe siècle. Jennifer Homans entame son récit avec le Ballet comique de la Reine, donné en 1581, longtemps considéré comme le premier ballet de l’histoire. Ce spectacle extravagant de six heures présentait une allégorie de « la magicienne Circé vaincue par Minerve et Jupiter ». Dans la scène finale, Circé dirigeait sa baguette magique vers le roi en personne, devant un ballet de naïades, de dryades, de princesses et la reine elle-même. L’objectif n’était autre que d’élever l’homme en lui faisant « gravir les échelons de la Grande Chaîne de l’Être pour le rapprocher des anges et de Dieu ». Ainsi fut placée la barre de ce nouvel art, et elle n’aurait pu être plus haute – le ballet est affaire d’altesse. On le vénéra tant, en France, que l’abbé Mersenne, contemporain de Descartes et de Pascal, qualifiait en 1636 l’« auteur de l’univers » de « grand maître de ballet ». Le ballet est ainsi né comme danse des rois. Louis XIII dessina des costumes, composa des livrets et dansa des rôles-titres, avec une prédilection pour le Soleil et Apollon, le dieu de la musique et de la poésie. Son fils, Louis XIV, fit ses débuts en 1651, à l’âge de 13 ans, et travailla chaque jour pendant plus de vingt ans auprès de Pierre Beauchamp, son professeur de danse. « Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser », déclare le maître à danser dans Le Bourgeois gentilhomme. Où est donc le Beauchamp d’Obama ? C’est Beauchamp qui codifia les cinq positions classiques du corps, faisant passer le ballet du statut « d’art de l’étiquette à celui d’art tout court ». Elle-même ancienne étoile, Jennifer Homans suit avec une grâce infinie le cours passionné du ballet à travers l’Europe, de sa naissance en France à son arrivée en Russie au milieu du XIXe siècle, en passant par l’Italie, le Danemark, l’Allemagne et l’Autriche, puis son retour en Europe occidentale au début du XXe siècle et, enfin, sa traversée jusqu’en Amérique. Les étapes font souvent le charme de ce voyage. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, c’est l’envoûtante ballerine française Marie Sallé qui imposa, avec ses draperies transparentes et ses mouvements sensuels – Voltaire et Montesquieu étaient de ses admirateurs –, l’idée que les femmes, même d’humble extraction, pouvaient elles aussi danser, à l’égal des hommes et des rois. Car l’histoire du ballet est également une affaire de classe, tant il s’agit d’un langage d’ascension verticale, de l’invention d’une noblesse du corps. « Les ballerines, écrit Homans, jouaient les aristocrates même quand elles ne l’étaient absolument pas dans la vie. » Mais elles les fréquentaient, et plus d’une jeune danseuse prit d’autres positions que l’arabesque dans les célèbres couloirs de l’Opéra de Paris (surnommé le « harem de la nation »), où des hommes fortunés venaient pêcher les jolies filles au corps souple. Au début du XIXe siècle, c’est le splendide danseur français Auguste Vestris qui « poussa l’en-dehors » à 180 degrés (quand Louis XIV s’en était tenu à une pudique ouverture de 90 degrés). En obligeant ses danseurs à monter sur pointes, il contribua également à l’invention des chaussons plats à semelle souple et à rubans. Professeur doué d’une énergie et d’une passion colossales, il donnait des leçons de trois heures comprenant « 48 pliés suivis de 128 grands battements, 96 petits battements glissés, 128 ronds de jambe à terre et 128 en l’air ». Tous les danseurs lisant ceci se tordent sans doute de douleur par procuration, mais le ballet, comme la prière, est répétition rituelle : plus on pratique, plus on s’approche de la perfection. De Dieu. Marie Taglioni, la première ballerine à être restée dans les mémoires, naquit elle à Stockholm en 1804, dans une dynastie de danseurs italiens. Sa postérité est d’autant plus fascinante que c’était un vilain petit canard. « Mal proportionnée, avec un port courbé et des jambes maigres », selon Homans, elle en vint pourtant à symboliser non seulement la beauté féminine la plus exquise, mais aussi une beauté d’essence supérieure, inaccessible. La façon dont cette jeune femme déterminée surmonta ses faiblesses apparemment rédhibitoires et à imprimer sa marque sur l’histoire constitue un récit hypnotique, où l’âme et le corps défient à la fois la gravité et cette force d’attraction plus horizontale qu’est le regard des hommes. Son rôle dans La Sylphide, en 1832, fit d’elle à jamais l’icône de cette créature surnaturelle « vigoureuse mais frêle, aguicheuse mais chaste, amoureuse mais farouchement indépendante ». Inspiré par Taglioni, Chateaubriand vit dans la Sylphide un « chef-d’œuvre » de femme, et fut transporté, selon Homans, dans des « états frénétiques de désir incontrôlé ». Pas mal, pour une femme « notoirement laide ».   Une liberté indicible Son aura s’étendit bien au-delà de la scène : elle devint une « force d’anarchie et de dissolution », selon Homans ; la « danseuse des femmes », selon Théophile Gautier. Si la décence obligeait les dames à « mener une vie discrète et bien réglée, elles n’aspiraient en secret qu’à “troquer leur existence calme et amorphe” pour les “torrents de la passion” et autres “émotions dangereuses”. Taglioni vivait ce dont elles ne pouvaient…
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