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La chute de la maison Irlande

Pourquoi le modèle irlandais s’est-il effondré ? Un journaliste de Dublin raconte l’envol et l’effondrement économique de ce petit pays, ruiné pour avoir cru inventer la pierre philosophale du développement accéléré : impôt minimum, spéculation maximum – notamment dans l’immobilier. C’est aussi un bel exemple de collusion entre la politique et l’argent.

Dans Mémoire, le livre qu’il publia en 2005, l’année précédant sa disparition, l’écrivain irlandais John McGahern ouvrait son récit par une description de la topographie du comté d’Irlande où il était né, et avait fini par revenir (1). « Le sol du Leitrim est pauvre, par endroits guère plus profond que quelques centimètres. » Cette première phrase mentionne des faits que McGahern, fermier à ses heures, était bien placé pour connaître. Il explique ensuite comment les couches d’argile et de graviers du sous-sol ont créé, avec l’aide des pluies abondantes de l’ouest de l’Irlande, un paysage grêlé de lacs, de petits champs et de hautes haies. « C’est d’ailleurs la pauvreté du sol qui sauva ces champs au moment où, dans toute l’Europe, les vieilles haies et les grands arbres étaient rasés pour l’agriculture intensive, écrit McGahern, et étonnamment, au milieu du changement perpétuel, ces champs n’ont pratiquement pas changé depuis que j’y ai couru, joué et travaillé, petit garçon. » Le charme infini qu’exerce l’écrivain tient en partie à sa manière d’évoquer une certaine manière de vivre qui sombrait doucement dans le passé pendant qu’il la contemplait encore depuis la fenêtre de sa ferme, dans les dix dernières années de sa vie : une existence rurale, pauvre, insulaire, placée sous l’autorité morale de l’Église catholique et privée du dynamisme de la jeunesse partie pour la Grande-Bretagne ou les États-Unis. Comme beaucoup de gens de la campagne en Irlande, McGahern vivait pénétré du sentiment de l’absence. Et cette sensation n’était sans doute nulle part aussi puissante que dans ce Leitrim, le comté le moins peuplé du pays, dépourvu des paysages grandioses qui attirent les touristes vers les régions voisines de Mayo et de Galway. En 1841, avant la famine, le Leitrim comptait 155 000 habitants (2). Aujourd’hui, ses 1 600 kilomètres carrés abritent moins de 30 000 âmes. La population n’a cessé de diminuer jusqu’en 2002, date à laquelle le chiffre commença de remonter un peu. Et le recensement de 2006 révéla une hausse plus importante. 2006, l’année où le tigre celtique a bondi le plus haut. Et c’est ici, au milieu des champs désolés de McGahern, que la bête a laissé quelques-unes de ses empreintes les plus visibles. Des panneaux pimpants surgissent au-dessus des haies sombres : « Lotissement résidentiel de standing » et « Réduction de 100 000 euros sur le prix initial ». Derrière chacun d’eux, un petit groupe de maisons à deux étages dotées d’une toiture à deux pans et d’un garage qui ne détoneraient pas dans les banlieues de Londres ou de New York. Très peu sont habitées, certaines sont inachevées, les pissenlits ont envahi les pelouses à l’abandon. Qui attendait-on ici ? Ces maisons semblent construites pour des couples de jeunes cadres dynamiques avec deux enfants et deux voitures. Mais, même à l’apogée du boom, combien d’entre eux l’économie du Leitrim aurait-elle pu faire vivre ? Aujourd’hui, ces bâtisses déposent une nouvelle couche d’absence sur les champs alentour : d’abord, ceux qui sont partis, et maintenant, ceux qui ne sont jamais venus. Comme le montre Fintan O’Toole dans Ship of Fools, le même décor constelle le pays tout entier. Selon l’Institut irlandais d’analyse régionale et spatiale (Nirsa), il y avait en janvier 2010 plus de 300 000 maisons neuves vacantes, la plupart dans l’un des 600 « lotissements fantômes » du pays. Bien des régions en comptent davantage que le Leitrim – il y en a 90 dans le seul comté de Cork –, mais celui-ci détient le record du nombre de logements vides par habitant. Selon le directeur du Nirsa, Rob Kitchin, 2 945 résidences ont été construites dans le Leitrim entre 2006 et 2009, quand 588 seulement étaient justifiées par les perspectives de croissance – un excédent d’environ 400 %. L’offre a été « complètement déconnectée » de la demande, expliqua Kitchin dans The Irish Times, estimant qu’il faudrait sept à dix ans pour voir les prix de l’immobilier, dans des régions comme celle-là, retrouver des niveaux « à peu près comparables » à ce qu’ils étaient avant le krach. Pourquoi a-t-on construit tant de maisons neuves inutiles dans ce coin reculé d’Irlande ? Le mystère pourrait avoir une explication toute trouvée : une spéculation effrénée, à laquelle l’État aurait simplement laissé libre cours. Cette hypothèse, de passivité supposée du gouvernement, ferait sans doute l’affaire du Fianna Fáil, le parti au pouvoir depuis 1997, qui annonçait, le 30 septembre 2010, un nouveau plan de sauvetage des banques irlandaises de 18 milliards d’euros (3). À défaut, expliqua alors le ministre des Finances Brian Lenihan, l’insolvabilité des établissements menaçait de faire « tomber » l’État irlandais lui-même, d’une manière qu’il ne jugea pas utile de préciser. Et de rejeter toute la responsabilité sur les banques et leur « logique de prêt à risque ».   En 2006, le bâtiment employait un cinquième de la population active Mais le gouvernement ne fut pas un simple spectateur impuissant, tant s’en faut. Ses politiques et son comportement ont joué un rôle essentiel dans le boom immobilier qui, après l’effondrement prévisible du marché, a ruiné l’économie irlandaise de si spectaculaire façon. Fintan O’Toole montre brillamment la complicité des dirigeants politiques irlandais dans cette spéculation, à tous les niveaux : acquisitions de terrains, permis de construire, financements. Prenons la fiscalité, par exemple : les promoteurs de nouveaux lotissements pouvaient déduire les coûts de construction de leurs impôts en vertu d’une loi destinée, à l’origine, à encourager la rénovation des zones urbaines en déclin. Mais les sociétés immobilières eurent tôt fait d’en élargir le champ d’application ; et les autorités se gardèrent de les en dissuader. Dans le comté de Leitrim, le gouvernement local réussit ainsi à étendre cette disposition à l’ensemble du territoire. Conséquence, nous dit O’Toole, une maison sur trois y est aujourd’hui vide. À l’échelle nationale, l’État est en venu à subventionner, à hauteur d’environ 2 milliards d’euros, « la construction de logements dont l’objectif était non d’offrir un abri à des individus de chair et d’os mais une niche fiscale aux promoteurs ». En 2006, à l’apogée du boom, le bâtiment représentait près d’un quart du PIB du pays et employait un cinquième de la population active. Des milliers d’ouvriers arrivèrent des régions plus pauvres d’Europe pour satisfaire la demande. L’Irlande, historiquement l’un des plus importants foyers d’émigration, devint importateur net de main-d’œuvre. L’augmentation de la dette était terrifiante, ou aurait dû l’être, mais Bertie Ahern, le Taoiseach (le Premier ministre irlandais), se contenta de constater gaiement que « le boom [était] en plein boom ». Les prêts bancaires pour la construction et l’immobilier passèrent de 5,5 milliards d’euros en 1999 à 96,2 milliards en 2007, soit une augmentation de 1 730 %, tandis que les prix de l’immobilier doublaient entre 2000 et 2006. La périphérie résidentielle de Dublin s’étendit considérablement. Il revenait désormais plus cher de rembourser le prêt contracté pour une maison construite au milieu d’un champ boueux à deux heures du centre de Dublin, loin des commerces et des écoles, que de payer le loyer d’un logement comparable dans un quartier agréable de la capitale. Il y avait eu des avertissements. Dès août 2000, un rapport du FMI concluait que l’on n’avait jamais connu « d’inflation d’une ampleur comparable à celle de l’Irlande qui ne se soit achevée par une baisse des prix ». En 2006, le professeur Morgan Kelly, de l’University College de Dublin, affirmait qu’on ne pouvait imaginer d’« atterrissage en douceur » pour des prix de l’immobilier dont l’augmentation était sans commune mesure avec la progress
ion des revenus. Personne ne voulut l’écouter. Mais le plus étonnant, écrit O’Toole, c’est que si peu de ses confrères aient pris sa défense : « Tout économiste possédant quelques notions d’histoire ne pouvait ignorer que le boom immobilier se terminerait en krach. […] Mais une majorité écrasante se contenta d’exprimer timidement et prudemment un léger malaise. » Pourquoi cet aveuglement ? Pour des raisons dont on trouve un écho en Grande-Bretagne, à travers la dévotion de Gordon Brown pour la « régulation légère » de la City de Londres : un pays démocratique qui décide de fonder sa prospérité sur une fiscalité faible et un système de contrôle financier accommodant n’en a pas moins besoin de lever des fonds pour les services publics. Les salaires et les profits élevés de la City assurèrent des rentrées fiscales régulières au gouvernement travailliste, finançant une politique de dépenses publiques généreuse. En Irlande, la régulation et la taxation des entreprises étaient beaucoup plus faibles qu’à Londres, mais le Fianna Fáil au pouvoir devait satisfaire un électorat composé, pêle-mêle, des membres de la classe ouvrière urbaine, des bénéficiaires de l’aide sociale et des populations rurales, adressant tous des revendications coûteuses à leurs représentants au Parlement. Comment ces deux impératifs idéologiques – impôts faibles et dépense publique élevée – pouvaient-ils être conciliés ? Grâce aux rentrées budgétaires générées par la bulle immobilière, les incitations fiscales à la construction avaient simplement pour but d’amorcer la pompe.   L’avant-poste des valeurs libérales américaines en Europe Tel était le fonctionnement grossier du tigre celtique. Mais, jusqu’au krach, on admirait l’économie irlandaise plus qu’on ne l’étudiait, on l’imitait plus qu’on ne la fuyait. La vérité mit donc du temps à se faire jour. En février 2008, quelques mois avant que les banques écossaises s’écroulent, Alex Salmond, le dirigeant du parti nationaliste, assurait qu’une Écosse indépendante donnerait naissance à un « lion celtique capable de rivaliser avec le tigre de l’autre côté de la mer d’Irlande ». Quelques mois plus tard, Phil Gramm, le conseiller économique de John McCain pendant la campagne présidentielle américaine, décrivait l’Irlande comme le « parfait exemple » d’un pays qui avait réussi grâce à un taux d’imposition parmi les plus faibles au monde : « Les ancêtres du sénateur McCain ont quitté l’Irlande avec des millions d’autres, poussés par la faim. Aujourd’hui, le revenu par habitant [des Irlandais] a dépassé celui des Américains. » McCain lui-même cita le pays en exemple lors des débats télévisés avec Obama. « C’est l’un des plus étranges retournements de l’histoire », écrit O’Toole : pendant des siècles, les Irlandais avaient rêvé de devenir Américains, et maintenant certains Américains voulaient ressembler aux Irlandais – pas au délicieux péquenaud de L’Homme tranquille de John Ford, mais au nouvel Irlandais, avec une Mercedes dans le garage, une maison de vacances à Marbella et un impôt sur les bénéfices des sociétés à 12,5 %. L’Irlande commençait à se considérer comme l’avant-poste des valeurs libérales américaines (ou anglo-saxonnes), aux confins d’un continent où la social-démocratie, sous différentes formes, restait la norme. » Dans des pays aussi différents que la Lettonie et Trinidad, il se trouva des partis politiques pour voir dans le « modèle irlandais » un avenir possible. Compromis dans une affaire de corruption, Ahern quitta son poste de Taoiseach en mai 2008. Et se lança dans une carrière d’évangéliste de la stratégie de son pays. En Corée, au Honduras ou en Équateur, il donnait des conférences payantes dans lesquelles il décrivait ce modèle économique capable de pallier toutes les infortunes nationales. Comme l’écrit O’Toole, l’Irlande apportait « la preuve empirique que la voie de l’avenir était, pour tout le monde, la mondialisation économique à l’extrême, une fiscalité faible, un gouvernement favorable aux entreprises et une régulation légère ». En 2008, avant même la chute de Lehman Brothers, tout le monde savait au gouvernement que le système bancaire irlandais ne résisterait sans doute pas à son engagement excessif sur le marché immobilier ; beaucoup trop de créances se révélaient douteuses. Mais l’élite politique restait persuadée que la formule magique irlandaise était à toute épreuve. O’Toole utilise l’expression de « connu inconnu » pour décrire cette disposition d’esprit qui consiste à garder ses distances à l’égard des faits que l’on sait vrais mais dont on « ne veut pas tenir compte ». Il en était de la bulle immobilière et des créances douteuses comme il en allait depuis longtemps de la corruption et de la manipulation de la loi. Aussi « voracement corrompu » fût-il, un responsable politique ou un homme d’affaires irlandais ne se discréditait jamais totalement. L’une des nombreuses histoires édifiantes racontées par O’Toole est celle des frères Tom et Mick Bailey. Devenus deux des principaux propriétaires terriens et promoteurs du pays, ils reconnurent avoir systématiquement pratiqué l’évasion fiscale et durent rembourser 22 millions d’euros à l’État. Une enquête révéla par ailleurs que Mick avait soudoyé des hommes politiques et des fonctionnaires pour les convaincre de transformer des terres agricoles en terrains constructibles. Les deux frères ne furent pas pour autant sanctionnés, continuèrent d’emprunter aux banques des sommes considérables et de côtoyer Bertie Ahern et ses collègues du gouvernement dans la tente du Taoiseach aux courses hippiques de Galway. S’efforçant d’expliquer les origines de la crise bancaire, le ministre des Finances la présenta comme le problème d’un petit pays « où l’on entretient trop de relations incestueuses. » Ahern préféra, quant à lui, la stratégie de l’enfant de chœur. Quand on lui demanda lors d’une émission de télévision pourquoi il avait placé un si grand nombre de ses proches dans les administrations à Dublin, il répondit : « Je les ai nommés parce que ce sont mes amis, non parce qu’ils m’auraient donné quelque chose… » Même le plus résolu et le plus sévère des régulateurs pouvait difficilement agir dans ces conditions. « Les frontières entre vol et patriotisme, entre intérêt privé et intérêt national devinrent de plus en plus poreuses », écrit O’Toole. Pour Seán FitzPatrick, président de l’Anglo Irish Bank, la régulation était un « maccarthysme des affaires que l’on ne [pouvait] tolérer ». En vertu de quoi sa banque lui prêta secrètement 84 millions d’euros pour investir dans la spéculation immobilière – après tout, l’institution avait utilisé la même méthode pour faire passer son portefeuille de prêts de 15,1 milliards d’euros en 2001 à près de 100 milliards début 2008. Mais la valeur des actifs qui garantissaient ces prêts s’est tant dégradée que, fin 2008, les actions de l’Anglo Irish Bank ne valaient presque plus rien. L’établissement fut rapidement nationalisé, ses créances douteuses comptant pour 28 des 77 milliards de prêts à risque rachetés par la National Asset Management Agency, la banque publique créée pour la circonstance. Selon l’estimation de O’Toole, les mesures prises pour empêcher la faillite de la banque ont coûté 30 milliards d’euros au contribuable irlandais – l’équivalent des recettes de l’impôt sur le revenu de 2009 –, mais ce chiffre semble déjà dépassé. Lorsque le ministre des Finances annonça le nouveau plan de sauvetage le 30 septembre – « Jeudi noir », disaient les affiches sur les kiosques à journaux de Dublin –, le gouvernement se dit prêt à financer l’Anglo Irish Bank à hauteur de 34,3 milliards d’euros. Si l’on y ajoute les autres établissements, le coût total représentera 45 à 50 milliards d’euros pour le contribuable irlandais, et le déficit budgétaire de l’Irlande passera de 12 à 32 % du PIB (4). Ce plan de sauvetage doit « mettre un terme à la crise », a déclaré Lenihan, réitérant l’ambition de son gouvernement de réduire le déficit à 4 % du PIB d’ici à 2014. Cela signifierait de nouvelles suppressions d’emploi, de nouvelles baisses de salaires, et cette souffrance intime si difficile à mettre en équation (mais dont on attend, étrangement, la reprise économique).   L’émigration est redevenue un moyen de s’en sortir L’Irlande peut évaluer l’héritage de ses années « tigre celtique » de bien des manières : au nombre de maisons vides, à la transformation absurde d’une grande partie de la campagne en banlieue résidentielle, au taux de chômage d’environ 14 %, au déficit budgétaire par habitant le plus élevé de l’Union européenne, aux coupes dans les dépenses publiques qui devraient conduire à une diminution sur l’année de 4 à 10 % des aides sociales et de 5 à 15 % des salaires dans le secteur public, au fait que l’émigration apparaisse à nouveau comme l’un des meilleurs moyens de s’en sortir. Les ténors de la finance internationale aiment faire l’éloge du gouvernement irlandais pour sa détermination à réduire le déficit, mais les Irlandais eux-mêmes, rescapés du naufrage, ne prennent pas les choses aussi calmement. Comment le pourraient-ils ? Ailleurs, les défaillances du capitalisme financier ont provoqué un peu partout la colère, mais la confusion a eu tendance à tarir l’indignation. Tant la recherche des coupables se heurte à ces obstacles à la compréhension que sont les « dérivés » et autres credit default swaps. Les causes de notre détresse peuvent ainsi sembler abstraites et indicibles : « C’est la faute au système. » Cela ne marche pas pour les Irlandais. Ils savent parfaitement que leur crise est, dans une très large mesure, faite « maison », fruit d’une combinaison de bêtise et de coups tordus tellement simples qu’un enfant aurait pu les comprendre. Le sous-titre du livre – « la stupidité et la corruption » – est totalement justifié par le récit de O’Toole. Il écrit en citoyen en colère, en satiriste subtil, en journaliste pugnace, et le résultat est un réquisitoire cinglant, rempli d’informations à peine croyables. L’État avait même trouvé le moyen de subventionner les yachts. Mais pourquoi l’Irlande était-elle si vulnérable à un désastre si singulier ? O’Toole distingue deux époques dans l’histoire économique récente du pays : une période de croissance contrôlée (rationnelle, diraient certains) entre 1988 et 1997, puis les années écervelées du tigre celtique, qui s’achevèrent par l’effondrement que l’on sait. Jusque dans les années 1980, le sous-développement économique de l’Irlande faisait le désespoir de son peuple ; aucun autre pays d’Europe n’avait eu une croissance aussi lente au XXe siècle, écrivit l’historien John Joseph Lee (5). Mais les zones les plus riches d’Europe permirent à l’Irlande de prendre un nouveau départ. Bruxelles accorda à l’ensemble du pays le statut de région défavorisée et lui versa des subventions à hauteur de près de 11 milliards d’euros entre 1987 et 1998 – subventions que O’Toole décrit à juste titre comme le genre d’« interventionnisme étatique classique » que l’ère du tigre celtique prétendit mépriser. Pendant ce temps, les Irlandais agissaient aussi. Le gouvernement négocia un pacte social entre le patronat et les syndicats et investit massivement dans l’enseignement supérieur. Résultat, 40 % des 25-34 ans ont aujourd’hui un diplôme universitaire ou équivalent, ce qui place l’Irlande au deuxième rang européen. En un temps de croissance mondiale prolongée et d’investissements américains massifs à l’étranger, le pays se découvrait par ailleurs d’autres atouts. Au terme de décennies d’immigration, elle disposait d’une population jeune ; en l’absence d’industrie lourde, elle n’avait pas d’aciéries ou de mines à fermer ou subventionner ; et le féminisme, récemment apparu, modifiait le taux de natalité et transformait le lieu de travail. Parallèlement, le processus de paix progressait en Irlande du Nord et l’Église catholique commençait à perdre son emprise sur les mœurs et les comportements. Peu à peu, l’Irlande apparut aux investisseurs étrangers comme un petit pays anglophone accueillant avec une main-d’œuvre bien formée et des salaires relativement bas. Le PIB par habitant, inférieur d’un tiers à la moyenne européenne en 1986, l’avait rattrapée en 1997, et le pays dépassa le Royaume-Uni en 1999. À la fin du siècle, Pfizer faisait fabriquer tous les comprimés de Viagra dans le comté de Cork et l’Irlande était le premier exportateur mondial de logiciels. O’Toole évoque cette époque avec nostalgie : « Le voile noir de l’échec, qui était resté suspendu au-dessus de l’État irlandais tout au long de son existence indépendante ou presque, semblait s’être envolé à jamais. » Il voit là aussi une occasion manquée. À l’arrivée au pouvoir du Fianna Fáil, l’Irlande avait une population « optimiste et confiante » dans un « contexte mondial incroyablement favorable ». Mais le nouveau gouvernement pensa avoir découvert une formule plus rapide pour créer de la richesse : des réductions d’impôts pour stimuler la consommation, l’immobilier en lieu et place de l’industrie comme principale source de richesse, la transformation de Dublin en paradis fiscal pour les entreprises fuyant les régimes plus stricts de Londres et de New York. L’Irlande délaissa la fabrication et l’exportation de biens et se tourna vers le monde évanescent de l’argent et de la dette. Dublin devenait, hors des États-Unis, la ville où les entreprises américaines déclarent le plus de bénéfices avant impôts, mais la balance des paiements passait dans le rouge. « La sensation d’être riche remplacerait le fait d’être prospère », écrit O’Toole pour résumer l’ambition cachée du moment, cachée peut-être même aux yeux de ses instigateurs. L’Irlande fut loin d’être le seul pays à se laisser séduire par ce projet, mais les autres nations concernées (notamment le Royaume-Uni) avaient une tradition de civisme et de bonne gouvernance mieux ancrée, explique O’Toole. Toutes les conditions étaient donc réunies pour ce qu’il appelle « un mélange fatal d’idéologie mondiale et d’habitudes irlandaises » – ces habitudes ou ces attitudes héritées des années les plus sombres de l’histoire du pays. Parmi ces « fantômes du XIXe siècle », une soif de terre primitive, un système politique corrompu, des attitudes subversives à l’égard de l’autorité datant de la domination britannique et des capacités de déni inouïes (le fameux « connu inconnu »). Les révélations sur la cruauté et l’hypocrisie au sein de l’Église catholique ont fini de ruiner son autorité mais aucune morale civique ne l’a remplacée et seuls demeurent les souvenirs de ses vieux préceptes, ou leur absence. Comme l’écrit O’Toole, « la masturbation était un péché bien plus grave que l’évasion fiscale ». À propos du tigre celtique, il conclut : « Voir l’Irlande passer ainsi du pré-moderne au postmoderne sans avoir jamais vraiment créé les structures et les habitudes d’une démocratie efficace, voilà qui était un peu trop beau pour être vrai. […] Plaquer une économie mondialisée chauffée à blanc sur un système politique et une morale publique sous-développés, c’était créer à coup sûr une tension insupportable. » La mort du tigre est en somme le prix que l’Irlande a payé pour sa cupidité et son empressement. Aux quatre coins du pays, les maisons vides servent de mémorial à la bête et attendent, au milieu des champs désolés, de nouveaux habitants et de nouveaux commencements.   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 11 novembre 2010. Il a été traduit par Camille Fanler.
LE LIVRE
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La nef des fous. Comment stupidité et corruption ont fait couler le tigre celtique de Pourquoi l’alarme n’a pas sonné, Public Affairs

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