La honte de l’Europe
par Anna Politkovskaïa

La honte de l’Europe

Si les Européens n’ont pas fait entendre leur voix sur la Tchétchénie, c’est qu’ils considèrent ce pays, et même la Russie, comme étant en dehors du continent. Dans ces régions jugées à peine civilisées, tout juste ouvertes à un semblant de démocratie, tout est permis et le Vieux Monde peut tranquillement s’en laver les mains.

Publié dans le magazine Books, septembre 2011. Par Anna Politkovskaïa
Le voici, ce petit bout de notre Vieux Monde, celui où nous nous efforçons de vivre. Une côte très élevée surplombe l’eau noire, lourde, d’un fjord norvégien. Une petite ville douillette s’y étire en hauteur, un chouia insouciante. Elle s’appelle Molde. Ici, point de lacs ou de mers, ici règne l’océan Atlantique. Ici, on peut prendre un bateau et arriver en Amérique, et cela donne la sensation illusoire que toute la planète est à portée de main. Dans ma patrie, rares sont ceux qui soupçonnent l’existence de Molde. J’en suis certaine. Cependant… Ce n’est pas si simple. Car il y a ici des gens dont le sort s’est trouvé entièrement lié à la Russie et à ce qui s’y passe. Le cimetière de la ville se trouve en haut de la côte. Il est bien entretenu, calme et triste. J’y éprouve un certain malaise, comme dans tout cimetière où la vie et la mort se croisent pour l’éternité, sans détour, où seule une pierre tombale garde le souvenir d’une âme humaine, jadis ardente et troublée. Je couvre la terre de roses rouges près d’une pierre scandinave grise, sévère, tout en haut du cimetière, face à l’océan. Les paroles gravées dans la pierre regardent l’infini : « DOD TSJETSJENIA. 17.12.1996 ». Cela veut dire : « Morte en Tchétchénie ». Ingeborg Foss, une infirmière norvégienne de 42 ans qui avait vécu dans la paisible ville de Molde, a péri le 17 décembre 1996 dans le village tchétchène de Staryïé Ataghi, ensemble avec cinq autres infirmières et médecins, dont trois Norvégiens, dans un hôpital aménagé par la mission de la Croix-Rouge. C’était dix jours après son arrivée (1). « Ingeborg m’a appelée deux fois de Tchétchénie, raconte Sigrid Foss, sa mère, âgée de 82 ans. Elle me disait qu’elle avait très peur. – Lui avez-vous demandé de revenir ? Avez-vous essayé de l’influencer pour qu’elle n’aille pas en Tchétchénie ? – Non, répond Sigrid. C’était sa voie. » C’est dit brièvement et clairement, sans rancune. Mais quelle gamme complexe de sentiments pour l’âme de cette femme au visage labouré de rides ! L’amour pour sa fille et la douleur d’une perte irréparable, mais aussi la fierté de son Ingeborg qui, pour aider des inconnus souffrants, a fait preuve de témérité. Ingeborg avait lié son destin à la Croix-Rouge bien avant la Tchétchénie. Elle avait travaillé au Nicaragua et au Pakistan… Il est vrai que, lorsque la Croix-Rouge lui proposa un contrat en Bosnie, elle refusa en expliquant qu’elle avait la responsabilité de sa vieille mère. Mais, subitement, elle décida d’y aller car l’organisation l’aurait apparemment convaincue que la réalité n’y était pas aussi noire que les médias voulaient le dire… Sigrid essaie en permanence d’arranger ses mèches grises soulevées par le vent puissant qui souffle sur la colline. Elle peine à retenir ses larmes. Ses yeux rougissent, ses paupières gonflent… Elle s’accroupit alors et pose sa main sur le sol rougeâtre du fjord près de la pierre tombale d’Ingeborg. Elle reste en contact avec la terre, puis discipline de nouveau ses mèches qui lui recouvrent les yeux, en luttant contre le vent. Seul ce geste semble l’aider à rassembler ses forces. On dit ici que les vieilles Norvégiennes ne pleurent pas. Elles sont fortes et coriaces, habituées aux souffrances. Elles ont survécu à l’occupation, aux combats, aux représailles allemandes contre les partisans, aux bombardements. La plupart d’entre elles ont vécu après la guerre dans une grande misère, jusqu’à ce que le pays s’enrichisse et leur donne des bonnes retraites. Sigrid est l’une de ces Norvégiennes. Elle devine mes pensées. « J’ai pris dix ans avec la mort de ma fille », dit-elle en avalant à grand-peine sa salive. Toute sa vie, elle a travaillé comme institutrice, enseignant le norvégien et l’anglais. Son mari était médecin. Elle l’a perdu, peu de temps avant sa fille, qui avait choisi de suivre la même voie que lui. Ensuite, Sigrid me montre un joli papier – c’est le décret du président Aslan Maskhadov (2) n° 589 du 11 décembre 1997, qui décerne à Ingeborg, à titre posthume, la plus haute décoration de la République tchétchène. C’est tout ce qu’il reste à la vieille Sigrid de sa fille : une tombe, et un décret. « Êtes-vous en colère contre la Russie ? – Non, j’ai des griefs contre la Croix-Rouge. » Sigrid Foss dit que l’organisation où travaillait sa fille avait de trop grandes ambitions. « À l’époque, entre les deux guerres tchétchènes, la Croix-Rouge a décidé de créer un hôpital, malgré les circonstances difficiles : “Nous, on peut tout faire, alors que les autres n’en sont pas capables. Les Russes ont peur, les Tchétchènes n’ont pas les moyens…” C’est à cause de ces ambitions que les responsables affirmaient qu’il n’y avait pas de grand…
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