Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

La honte de l’Europe

Si les Européens n’ont pas fait entendre leur voix sur la Tchétchénie, c’est qu’ils considèrent ce pays, et même la Russie, comme étant en dehors du continent. Dans ces régions jugées à peine civilisées, tout juste ouvertes à un semblant de démocratie, tout est permis et le Vieux Monde peut tranquillement s’en laver les mains.

Le voici, ce petit bout de notre Vieux Monde, celui où nous nous efforçons de vivre. Une côte très élevée surplombe l’eau noire, lourde, d’un fjord norvégien. Une petite ville douillette s’y étire en hauteur, un chouia insouciante. Elle s’appelle Molde. Ici, point de lacs ou de mers, ici règne l’océan Atlantique. Ici, on peut prendre un bateau et arriver en Amérique, et cela donne la sensation illusoire que toute la planète est à portée de main. Dans ma patrie, rares sont ceux qui soupçonnent l’existence de Molde. J’en suis certaine. Cependant… Ce n’est pas si simple. Car il y a ici des gens dont le sort s’est trouvé entièrement lié à la Russie et à ce qui s’y passe. Le cimetière de la ville se trouve en haut de la côte. Il est bien entretenu, calme et triste. J’y éprouve un certain malaise, comme dans tout cimetière où la vie et la mort se croisent pour l’éternité, sans détour, où seule une pierre tombale garde le souvenir d’une âme humaine, jadis ardente et troublée. Je couvre la terre de roses rouges près d’une pierre scandinave grise, sévère, tout en haut du cimetière, face à l’océan. Les paroles gravées dans la pierre regardent l’infini : « DOD TSJETSJENIA. 17.12.1996 ». Cela veut dire : « Morte en Tchétchénie ». Ingeborg Foss, une infirmière norvégienne de 42 ans qui avait vécu dans la paisible ville de Molde, a péri le 17 décembre 1996 dans le village tchétchène de Staryïé Ataghi, ensemble avec cinq autres infirmières et médecins, dont trois Norvégiens, dans un hôpital aménagé par la mission de la Croix-Rouge. C’était dix jours après son arrivée (1). « Ingeborg m’a appelée deux fois de Tchétchénie, raconte Sigrid Foss, sa mère, âgée de 82 ans. Elle me disait qu’elle avait très peur. – Lui avez-vous demandé de revenir ? Avez-vous essayé de l’influencer pour qu’elle n’aille pas en Tchétchénie ? – Non, répond Sigrid. C’était sa voie. » C’est dit brièvement et clairement, sans rancune. Mais quelle gamme complexe de sentiments pour l’âme de cette femme au visage labouré de rides ! L’amour pour sa fille et la douleur d’une perte irréparable, mais aussi la fierté de son Ingeborg qui, pour aider des inconnus souffrants, a fait preuve de témérité. Ingeborg avait lié son destin à la Croix-Rouge bien avant la Tchétchénie. Elle avait travaillé au Nicaragua et au Pakistan… Il est vrai que, lorsque la Croix-Rouge lui proposa un contrat en Bosnie, elle refusa en expliquant qu’elle avait la responsabilité de sa vieille mère. Mais, subitement, elle décida d’y aller car l’organisation l’aurait apparemment convaincue que la réalité n’y était pas aussi noire que les médias voulaient le dire… Sigrid essaie en permanence d’arranger ses mèches grises soulevées par le vent puissant qui souffle sur la colline. Elle peine à retenir ses larmes. Ses yeux rougissent, ses paupières gonflent… Elle s’accroupit alors et pose sa main sur le sol rougeâtre du fjord près de la pierre tombale d’Ingeborg. Elle reste en contact avec la terre, puis discipline de nouveau ses mèches qui lui recouvrent les yeux, en luttant contre le vent. Seul ce geste semble l’aider à rassembler ses forces. On dit ici que les vieilles Norvégiennes ne pleurent pas. Elles sont fortes et coriaces, habituées aux souffrances. Elles ont survécu à l’occupation, aux combats, aux représailles allemandes contre les partisans, aux bombardements. La plupart d’entre elles ont vécu après la guerre dans une grande misère, jusqu’à ce que le pays s’enrichisse et leur donne des bonnes retraites. Sigrid est l’une de ces Norvégiennes. Elle devine mes pensées. « J’ai pris dix ans avec la mort de ma fille », dit-elle en avalant à grand-peine sa salive. Toute sa vie, elle a travaillé comme institutrice, enseignant le norvégien et l’anglais. Son mari était médecin. Elle l’a perdu, peu de temps avant sa fille, qui avait choisi de suivre la même voie que lui. Ensuite, Sigrid me montre un joli papier – c’est le décret du président Aslan Maskhadov (2) n° 589 du 11 décembre 1997, qui décerne à Ingeborg, à titre posthume, la plus haute décoration de la République tchétchène. C’est tout ce qu’il reste à la vieille Sigr
id de sa fille : une tombe, et un décret. « Êtes-vous en colère contre la Russie ? – Non, j’ai des griefs contre la Croix-Rouge. » Sigrid Foss dit que l’organisation où travaillait sa fille avait de trop grandes ambitions. « À l’époque, entre les deux guerres tchétchènes, la Croix-Rouge a décidé de créer un hôpital, malgré les circonstances difficiles : “Nous, on peut tout faire, alors que les autres n’en sont pas capables. Les Russes ont peur, les Tchétchènes n’ont pas les moyens…” C’est à cause de ces ambitions que les responsables affirmaient qu’il n’y avait pas de grand danger là-bas. Alors qu’en réalité le risque était mortel… Plus tard, le seul médecin norvégien à avoir survécu par miracle et être revenu pour accompagner le corps d’Ingeborg à Molde me l’a confirmé. » Sigrid a vécu les années 1997 et 1998 en état de choc. Mais ensuite, lorsqu’elle a souhaité y voir plus clair, elle s’est heurtée à un fait étrange et inhumain : en raison de la situation en Tchétchénie et en Russie, on a empêché la mère affligée de savoir qui était concrètement responsable de la mort de sa fille. Tout le monde l’avait oubliée. La Russie, parce qu’elle aidait la population tchétchène, ce qui n’était guère prisé. La Tchétchénie, parce que ce pays peinait lui-même à survivre… « Il y a deux ans, on m’a appelée du ministère des Affaires étrangères de Norvège. On m’a dit que personne n’était au courant de rien. Ils ne savaient même pas si une enquête avait été menée. Et qui donc aurait dû le faire ? Je n’ai jamais réussi à comprendre qui est l’interlocuteur de notre ministère à Moscou. Pour la Croix-Rouge, c’est pareil. Il y a un an, on m’a informée qu’il n’y avait rien de nouveau sur ce cas… Vous êtes la première Russe à se souvenir d’Ingeborg en cinq ans, la première à être venue sur sa tombe. – Et les Norvégiens ? – C’est pareil. » « DOD TSJETSJENIA »… Norvège, Molde, Russie… Je prends congé de Sigrid Foss. Considérez-vous encore que le monde est si immense ? Et que si cela s’embrase à un endroit, cela n’a aucune répercussion ailleurs, de sorte qu’on peut tranquillement rester assis dans sa petite véranda fleurie de géraniums ? Nous redécouvrons aujourd’hui une vérité simple et ancienne. Ni la tombe modeste de Molde ni les milliers de tombes en Tchétchénie n’ont ébranlé l’Europe. Celle-ci continue de dormir, comme si aucune guerre ne se déroulait, depuis vingt-trois ans déjà, sur son territoire (3). Comme si ce pays se trouvait aussi loin que l’Antarctique. Or la Tchétchénie fait partie du Vieux Monde, comme tout le reste de l’Europe. Mais lorsque je soumets cette réflexion à monsieur Kruse, correspondant de la télévision publique norvégienne qui a longtemps travaillé en Russie, il me rétorque : « La Russie est un endroit très particulier de l’Europe. On ne peut pas y appliquer des critères ordinaires. Ainsi, les criminels de guerre n’y sont pas tout à fait criminels… Les dirigeants de la Russie ne sauraient connaître le destin d’un Milošević (4). Le pays est trop grand, trop influent. » C’est, hélas ! une position typique de l’Européen lambda : il envisage la Russie comme un « territoire spécial » où, avec l’accord tacite des chefs d’État, du Conseil de l’Europe et de l’Organisation pour la sécurité et coopération en Europe (OSCE), il est permis d’être soumis à des lois qui ne s’appliquent pas au reste du continent, où elles ne seraient pas imaginables, même en cauchemar. J’ai dû montrer les dents à monsieur Kruse : pourquoi pensez-vous donc qu’une femme tchétchène puisse être liquidée sans raison, uniquement parce que les militaires étaient de mauvaise humeur ce jour-là ? En quoi une Tchétchène est-elle différente d’une Française ou d’une Norvégienne ? Ou d’une Russe ? Quand je pose des questions de ce genre en Norvège, beaucoup de gens sont gênés. D’un côté, la réponse est évidente : aucune différence. Mais d’un autre côté, c’est problématique : on souhaite conserver l’apparence d’un pays civilisé et démocratique sans avoir pour autant à se brouiller avec Poutine (5). Toutes mes rencontres – au ministère des Affaires étrangères de Norvège, avec des journalistes, à l’Institut Nobel et même à la Maison des droits de l’homme (un immeuble d’Oslo où sont rassemblées la plupart des ONG actives) – n’ont fait que renforcer mes convictions : l’Europe ne souhaite pas se battre contre la guerre en Tchétchénie, car elle s’est embourbée dans une double acception des droits de l’homme. Il existe un standard bien défini, beau et civilisé, qui vaut pour toute l’Europe. Et il en existe un autre, bien plus flou et nettement moins civilisé, qui s’applique uniquement à la Russie, où la démocratie est encore toute récente. Quant à la Tchétchénie, cette enclave rebelle, en termes de norme ou de standard, c’est le vide total. Au fond, l’Europe s’est habituée à l’idée d’un territoire où l’arbitraire peut régner en toute impunité. La guerre qui s’y déroule ne semble pas concerner les Européens. On n’observe aucune protestation, aucun boycott des responsables russes. Des meurtres échappant à la justice, des persécutions et, pire, la prise en otage d’une nation tout entière, au nom d’actes commis uniquement par quelques-uns de ses membres… Tout cela serait totalement inadmissible pour l’Europe mais ne choque plus guère lorsqu’il s’agit de la Russie et de la Tchétchénie. La majorité ne s’indigne pas de ce qui se commet depuis près de deux ans dans le Caucase du Nord sous couvert d’une « opération antiterroriste »… Ce deux poids, deux mesures est dangereux. Surtout pour l’Europe. Car tout cela s’est déjà produit. En 1933, le Führer de la « nouvelle Allemagne » avait été légalement élu, comme notre président. L’Europe effrayée par ses discours a alors refusé de réagir pendant plusieurs années, au nom de sa prospérité et du plaisir de savourer un bon café le matin. Avec la complaisance de cette même Europe, deux peuples ont été déclarés collectivement coupables, les Juifs et les Tsiganes. Et après ? Après, on a eu 1945. Une hécatombe totale, des millions de personnes brûlées dans des fours crématoires, et l’Europe en ruines. Oserez-vous me dire qu’aujourd’hui ce n’est pas tout à fait comme ça ? Que le Kremlin donne parfois à quelques « bons » Tchétchènes des médailles et des rôles importants ? Hitler aussi le faisait. Il a même créé une « ville juive modèle », Teresin, dont les habitants étaient censés mener une vie heureuse (6)… Pour que l’Europe ne s’inquiète pas trop avant l’heure – et l’Europe faisait semblant d’y croire. Ce qui n’a pas sauvé de la mort de nombreux hommes, femmes et enfants du continent. Mais revenons à l’actualité. Le principe du deux poids, deux mesures adopté par l’Europe pour la Tchétchénie s’insinue peu à peu dans la vie de l’Europe elle-même. Pourquoi Ingeborg Foss a-t-elle péri ? Pourquoi personne en Europe, ni la Norvège, ni l’OSCE, ni le Parlement, ne se préoccupe de l’enquête concernant le meurtre de six médecins et infirmières à Staryïe Ataghi ? Pourquoi personne ne s’émeut qu’une mère âgée ne sache rien sur la mort de sa fille ? Est-ce là la morale européenne moderne ? Assistons-nous à une fraternisation entre les puissants de ce monde pour mieux écraser les faibles ? La Russie vit sa passion guerrière. L’Europe fait la sourde oreille. Et voici le résultat. Ingeborg Foss était une jeune Norvégienne. Elle est morte en Tchétchénie. Et sa vieille mère Sigrid reste seule au monde. De même que Aïchat Djabraïlova, de Goudermès, qui a perdu son mari et tous ses fils dans l’abattoir tchétchène. De même que Lioudmila Syssouïeva, de la région de Tioumen, qui a reçu un avis de décès de son fils unique et, ensuite, un cercueil de zinc… Nous ne sommes pas loin les uns des autres. Deux heures de vol entre Oslo et Moscou. Encore deux heures entre Moscou et la Tchétchénie. Ce continent est si minuscule. Mais les hommes politiques de la génération actuelle, auxquels nous avons nous-mêmes donné le droit de nous gouverner, nous ont abandonnés. Au nom de leurs intérêts propres. Et non de celui de l’Europe…   Cet article est paru dans la Novaïa Gazeta le 16 août 2001. Il a été traduit par Galia Ackerman.
LE LIVRE
LE LIVRE

Qu’ai-je fait ? de Anna Politkovskaïa, Buchet-Chastel, 2009

SUR LE MÊME THÈME

Bonnes feuilles Polyp qui comme Ulysse
Bonnes feuilles Les âmes perdues du Canada rural
Bonnes feuilles Les mémoires meurtries de l'Ukraine

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.