Éloge de l’hypocrisie politique
par Jeremy Waldron

Éloge de l’hypocrisie politique

Nos démocraties médiatiques pressent constamment les hommes politiques de mettre leur vie privée en adéquation avec leurs professions de vertu publique. Mais l’action est-elle seulement possible sans de pieux mensonges ? Celui qui prétend le contraire n’est-il pas le plus dangereux de tous ?

Publié dans le magazine Books, septembre 2011. Par Jeremy Waldron
Les hommes politiques américains sont parfois surpris à avoir des relations sexuelles illicites : Eliot Spitzer dut démissionner de son poste de gouverneur de l’État de New York, en 2008, lorsqu’on apprit qu’il recourait aux services d’une call-girl pendant ses séjours à Washington ; Mark Sanford, gouverneur de la Caroline du Sud, s’attira des ennuis quand ses assistants découvrirent qu’il était à Buenos Aires en compagnie d’une divorcée et non en train de marcher, comme prévu, dans les Appalaches. Quand on découvre le pot aux roses, bien des gens affirment que ce n’est pas l’adultère ni l’acte sexuel qui les gênent. Mais l’hypocrisie ; ou le mensonge. À leurs yeux, le zèle avec lequel Spitzer avait poursuivi les réseaux de prostitution quand il était procureur général de l’État faisait du client no 9 de l’Emperor’s Club VIP un fourbe parfait. « Le vrai problème, c’est l’hypocrisie, pas le sexe », déclara ainsi le conseiller du Parti républicain qui avait mis le FBI sur la piste des loisirs de Spitzer. De même, un éditorialiste du New York Times souligna que la liaison de Sanford « serait une affaire d’ordre strictement privé […], n’était l’épouvantable duplicité d’un énième représentant de la droite morale qui dit une chose et fait son contraire » (Sanford était un ardent défenseur des « valeurs familiales »). Et souvenez-vous des commentaires sur Bill Clinton et Monica Lewinsky, dans les années 1990. Ce n’était pas la fellation pratiquée par une jeune stagiaire de la Maison-Blanche qui posait problème, mais le fait que Clinton ait menti. C’est le discours que tiennent les puritains quand ils veulent avoir l’air progressistes. Pourquoi l’hypocrisie pose-t-elle un tel problème ? Pourquoi la transgression en secret des normes morales que l’on revendique en public serait-elle plus grave que la transgression de celles dont on avoue n’avoir cure ? Pourquoi l’opinion new-yorkaise n’a-t-elle pas jugé que les campagnes de Spitzer contre la prostitution atténuaient quelque peu sa culpabilité – comme un hommage du vice à la vertu ? Mieux encore, pourquoi ne pas avoir considéré que ses turpitudes donnaient du poids à sa croisade, dans la mesure où il savait de quoi il parlait, à la différence d’autres procureurs moins corruptibles ? Cette hypothèse n’est pas farfelue. Les hommes politiques qui défendent les valeurs familiales n’ont nul besoin de démentir que lesdites valeurs – et lesdits hommes – sont assaillies par de puissantes tentations. L’ancien gouverneur de l’État de New York devait savoir à quel point la prostitution de luxe est attirante pour qui en a les moyens. C’est d’ailleurs peut-être la raison pour laquelle il la combattait avec tant d’ardeur. Le fait qu’il ait lui-même succombé à la tentation n’invalide pas cette posture ; il la renforcerait plutôt. Un buveur ne perçoit-il pas mieux le mérite du programme des alcooliques anonymes que ses sobres voisins ? Dans certaines circonstances, révéler ses propres tentations pourrait même favoriser le combat politique, tout comme un accro du jeu peut se prévaloir de sa propre expérience pour demander un renforcement de la réglementation des casinos. Dans d’autres circonstances, mieux vaudrait tenir son vice secret : il n’interférerait ainsi pas directement avec l’objectif poursuivi, mais la connaissance personnelle que l’on a de la tentation continuerait de motiver la campagne. Voilà à quoi il faudrait songer, quand nous cherchons à nous protéger d’une réputation de pudibonderie en dénonçant, dans une pensée réflexe, l’hypocrisie de l’homme public qui dit une chose et en fait une autre.   Supercherie et accommodement En 2007, David Runciman a consacré ses Conférences Carlyle (1), à l’université d’Oxford, à ce merveilleux sujet. Tout le monde sait que la vie publique est pour partie rituel et cérémonie, pour partie supercherie et accommodement. Elle oblige à parler de questions complexes comme si elles étaient simples, et à dissimuler à l’opinion les arrangements les plus nauséabonds qui permettent de faire avancer les dossiers dans des collectivités composées de millions d’individus querelleurs, naïfs et dogmatiques. Sans cet aspect déplaisant, observa un jour Bernard Williams (2), des projets importants et utiles échoueraient. L’authenticité pure ou la sincérité sans tache n’ont pas cours en politique. Si l’hypocrisie reste condamnable, c’est donc qu’elle renvoie à une réalité plus complexe que le simple fait de dire une chose tout en en faisant une autre. Et l’objectif de Runciman est de découvrir le fin mot de l’affaire. Les Conférences Carlyle étant officiellement dédiées à l’histoire de la pensée politique, les réflexions de Runciman se présentent comme une série d’essais sur l’hypocrisie telle que l’ont appréhendée différents auteurs anglais : Hobbes, Mandeville, Bentham, Trollope, Sidg­wick et Orwell. La duplicité passe pour un défaut typiquement britannique, affirme-t-il, même si certains pensent que les États-Unis sont en passe de ravir au Royaume-Uni sa place de « principale réserve mondiale l’hypocrisie ». Runciman franchit rarement l’Atlantique ; à l’exception de quelques remarques sur Hillary Clinton et Barack Obama, c’est la tradition anglaise qu’il se propose d’explorer. La façon dont il rend compte des vues d’Orwell sur le sujet est particulièrement intéressante. L’écrivain comprenait bien l’utilité de l’insincérité en politique, en particulier dans les régimes démocratiques et, malgré sa réputation de pourfendeur du double langage, il n’y était nullement hostile. Il n’a jamais perdu de vue que l’hypocrisie et l’anti-hypocrisie s’interpénètrent, et qu’il y a quelque chose de plus effrayant que la tromperie : la situation dans laquelle la population n’a plus aucune vie ni sentiments privés se prêtant au mensonge. Quand tout n’est qu’apparences, il n’est nul besoin de masques : « Personne n’a rien à cacher, et c’est là le règne de la terreur. » Comme en témoigne l’assentiment perceptible de Runciman à ces remarques, l’hypocrisie ordinaire n’est pas sa véritable cible : il combat ce qu’il appelle l’« hypocrisie de second degré ». La définition en est un peu floue, mais je pense que l’« hypocrite de second degré » est censé être celui qui, exploitant cyniquement la familiarité de l’opinion avec la réalité du double langage en politique, chercherait à tirer parti de l’aspiration naïve des citoyens à des personnalités susceptibles de s’élever au-dessus de tout cela. L’« hypocrite de second degré » veut faire accroire que la fourberie, bien que endémique, n’est pas inévitable – et qu’il représente un parangon de sincérité dans ce monde corrompu. Celui-là, qui prend délibérément pour masque l’anti-hypocrisie elle-même, est l’acteur le plus dangereux de tous. Les « hypocrites de second degré » font de leur propre vertu un fétiche, la proclamant authentique dans un monde où toutes les autres professions de foi seraient notoirement fausses ; ils font commerce de leur…
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