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Comment peut-on être africain en Chine ?

Comme Joseph Nwaosu, des dizaines de milliers de commerçants africains considèrent la Chine comme un eldorado. Là, dans ce gigantesque atelier du monde, bien des opportunités sont à saisir. Malgré le racisme persistant, le harcèlement policier et les arnaques en tout genre, ils ne veulent pour rien au monde en partir.

Joseph Nwaosu, un exportateur nigérian, ne s’est pas encore acclimaté à l’humidité hivernale de Canton. Sur une chemise boutonnée jusqu’au col, il enfile d’ordinaire un épais pull-over marron à col roulé, et une parka beige fatiguée ; si nécessaire, il porte un bonnet de laine. Ces couches de vêtements l’aident à supporter son trajet quotidien. Depuis son appartement, où il dort sur un matelas à même le sol, pour un loyer de 40 dollars par mois, il lui faut une heure de bus et une demi-heure de marche pour atteindre son bureau, en face du Centre de vente et d’exportation de vêtements de Canaan, un bâtiment à demi éclairé aux murs rose pâle. La quasi-totalité des clients sont des commerçants originaires du Nigeria, du Mali, du Ghana et d’autres pays africains. Ils sont si nombreux à venir en Chine qu’en novembre 2008 Kenya Airways a inauguré une liaison entre Canton et Nairobi, première ligne sans escale entre la Chine continentale et l’Afrique. Depuis l’ouverture du Canaan Center, en 2003, des marchés similaires ont surgi alentour, où se pressent acheteurs africains et vendeurs chinois. Les chauffeurs de taxi appellent le quartier Chocolate City.

Le marché de Canaan donne sur la Guangyuan West Road – au sol, huit voies où rugissent voitures, camions et scooters, et, en hauteur, quatre autres voies bâties sur des travées en béton qui arrêtent la pluie et le soleil. Chaque mètre carré est occupé par des commerces. Sur le chemin de son travail, Nwaosu (dont j’ai changé le nom) emprunte un trottoir où l’on peut se procurer, pêle-mêle, une pierre à aiguiser les couperets de boucher, une machine à coudre, une carte de téléphone portable pour l’Afrique, une heure de sexe, un lot de chaussettes, un oiseau chanteur électronique, une dose de 3,5 grammes de cocaïne ou un moule pour préparer de parfaits raviolis. Les trottoirs sont bordés de photomatons, d’échoppes vendant des téléphones portables et de boutiques remplies à craquer de jeans et de tee-shirts, de chaussures montantes en peau de crocodile et de costumes sur mesure, de maillots de foot et de gilets pare-balles (410 dollars pour les modèles en Nylon bleu, 556 pour les modèles camouflage). Mais les véritables affaires se concluent à l’intérieur, où les marchands signent des contrats pour des déstockages d’usines ou des contrefaçons de vêtements Prada, Lacoste et Ralph Lauren. À Canaan, le cash est roi et on ne connaît pas les frontières : des extensions de cheveux « 100 % naturels » sont coupées sur des têtes en Inde, tressées à la main en Chine, et emballées pour être vendues en Afrique occidentale. L’homme qui les vend commercialisait, jusqu’à récemment, des pièces détachées pour motos à Singapour ; si le business des perruques périclite, il passera encore à autre chose.

 

Le Nigérian qui rêvait d’être prêtre

Âgé de 29 ans, Nwaosu est mince comme un fil, avec une lueur de défiance dans le regard. Il travaille dans un minuscule bureau sans fenêtres au-dessus d’une rangée d’échoppes de vêtements. Par la porte ouverte, on entend le bruit assourdissant d’une chaîne stéréo, et les jurons d’un commerçant tentant de fermer un container débordant de vêtements. À l’intérieur de la pièce, tuyaux et fils électriques pendent du plafond. Sur un mur – une porte de garage métallique – quelqu’un a griffonné un numéro de téléphone pour des plats à emporter. Les autres murs sont recouverts de papier peint à motif peau de léopard. La décoration se résume à un grand calendrier orné de la photo d’un jeune prêtre nigérian tout sourire. À chaque date correspond une citation des Écritures, et le tout est surmonté de l’exhortation : « Lisez la Bible en un an ! »

Les lunettes cerclées de métal de Nwaosu, souvent de guingois, lui donnent un air professoral rare chez les commerçants. Il n’était pas dans ses projets de devenir homme d’affaires à Canton. Le jeune homme a toujours voulu devenir prêtre. Ses parents, enseignants, ont eu huit enfants. À 20 ans, il est entré au séminaire, mais il a bientôt été affecté de problèmes rénaux, qui l’épuisaient et le faisaient souffrir. La prêtrise étant physiquement éprouvante, le séminaire lui a demandé de renoncer : « J’étais anéanti. »

Il n’avait guère confiance dans les hôpitaux nigérians, et les médecins lui dirent que le traitement lui coûterait au moins 10 000 dollars. « Ma famille ne pouvait pas payer une telle somme, explique-t-il. J’ai cru que j’allais mourir. J’ai écrit à la Fondation Ford. Ils m’ont répondu qu’ils n’aidaient que les associations, non les individus. J’ai donc décidé que je m’aiderais moi-même. » Nwaosu emprunta un peu d’argent à un ami pour acheter une carte de téléphone portable, et il commença à faire payer les gens pour passer des appels. Il passa ensuite à la vitesse supérieure en vendant directement des cartes. Au printemps 2006, il avait mis assez d’argent de côté pour envisager de partir à l’étranger. « Au début, je voulais aller en Allemagne, confie-t-il. Mais l’ambassade a refusé de me recevoir. J’ai essayé les Pays-Bas, mais ça n’a pas marché non plus. » Obtenir un visa chinois fut beaucoup plus simple. Il versa plus de 850 dollars à un agent à Lagos et, un mois plus tard, il prenait l’avion pour la première fois de sa vie. Destination Pékin. À l’arrivée, il monta dans un taxi, mais il ignorait qu’il devait demander au chauffeur de brancher son compteur : « Ça aurait dû me coûter 30 yuans. Il m’en a demandé 450 ! »

Les soins médicaux en Chine n’étaient pas chers, Nwaosu fut bien soigné, mais il ne parvenait pas à gagner sa vie à Pékin et partit vers le sud, pour Canton. Avec rien d’autre en poche que le numéro d’un inconnu, griffonné sur un bout de papier : un négociant nigérian arrivé quatre mois plus tôt. « C’est lui qui m’a enseigné la nature de ce lieu », confie-t-il.

Pour sa première affaire à Canaan, Nwaosu avait commandé pour 2 000 dollars de composants électroniques, qui devaient être livrés à sa sœur, à charge pour elle de les vendre à Lagos. Quand la marchandise arriva, il comprit pourquoi il ne faut jamais payer pour des articles avant de les avoir examinés. Il ne s’agissait pas des bonnes pièces, il ne pouvait rien en faire. « J’ai eu l’impression que le monde s’effondrait », se souvient-il. « Toutes mes économies s’étaient envolées. Comment allais-je pouvoir me nourrir ? J’étais à nouveau en rade. Certains jours, je ne mangeais pas. »

Il tenta sa chance dans le commerce des DVD, une niche en vogue autour de Canaan, où les boutiques proposent des catalogues de films piratés épais comme des annuaires téléphoniques. Les commerçants peuvent acheter des vidéos à 34 cents l’unité. « Avec un investissement de 1 000 dollars, nous pouvions espérer récupérer trois fois notre mise, explique Nwaosu. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était un bon début. »

 

« Triple clandestin »

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Dans l’écosystème du marché, Nwaosu est un magouilleur – un mot aux connotations largement positives dans le patois de Canaan, salmigondis d’anglais, de français, de chinois, d’igbo et d’autres langues africaines. Le jeune homme consacre une partie de son temps à faire les boutiques, pour dénicher de bonnes affaires, et à négocier les prix avec les usines. Son bureau n’est pas à proprement parler le sien : la compagnie de transport maritime dont il est client lui prête un poste de travail, qu’il occupe à tour de rôle avec d’autres commerçants, partageant avec eux un ordinateur, une calculatrice et un distributeur de Kleenex.

Tous les dimanches après-midi, Nwaosu s’éclipse du marché et prend le bus jusqu’à la cathédrale du Sacré-Cœur, un édifice gothique situé à l’autre bout de la ville, pour assister à la messe. Sur les vitraux, des saints aux traits européens veillent sur le prêtre chinois et ses ouailles polyglottes. L’office de 15 h 30 est la seule messe en anglais, et l’assemblée est devenue presque entièrement africaine au cours des dernières années. Des centaines de fidèles s’entassent sur les bancs, au coude à coude ; d’autres, le long des murs, s’accroupissent sur des sièges en plastique. D’autres encore, plus nombreux, sont entassés à l’arrière de la nef, et les derniers arrivés se pressent devant le portail, saisissant au vol des bribes de l’Évangile et apercevant l’autel au loin, où un crucifix en bois est surmonté d’une ampoule au néon, qui lui fait comme une auréole. Après la messe, des centaines de Nigérians se retrouvent dans une dépendance délabrée de l’église pour un office charismatique accompagné de guitares et de percussions assourdissantes. Les bras en l’air, oscillant, ils chantent et parlent en des langues inconnues, jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Nwaosu s’aventure rarement loin de Canaan ou de l’église. « Je n’ai guère de vie sociale », confie-t-il. Ses pairs sont presque tous des hommes jeunes et ambitieux. Au moins dix-neuf pays sont représentés parmi les marchands de Canaan, mais les Nigérians comptent pour près de la moitié d’entre eux, selon les enquêtes disponibles. Les musulmans africains sont aussi visibles à la mosquée de Huaisheng que les chrétiens le sont à la cathédrale du Sacré-Cœur. Tous ces nouveaux venus ont créé un tissu d’associations, au nom de leur pays natal, pour résoudre les différends et collecter de l’argent pour les enterrements et les mariages. On dénombre à présent tellement de ces comités qu’ils passent une partie de leur temps à se chamailler pour savoir lequel est le plus puissant. Certains émettent des cartes d’identité pour ne pas perdre la trace de leurs nationaux. En été, un championnat de football contribue à détendre l’atmosphère.

Pendant les décennies de la guerre froide, les Chinois ont courtisé les Africains en leur proposant de s’allier au nom de la libération des peuples, mais c’est le capitalisme qui a finalement fait converger leurs intérêts. Entre 2002 et 2007, les échanges avec le continent noir – pétrole, bois, cuivre et diamants, principalement – ont augmenté d’environ 700 %, pour atteindre 73 milliards de dollars, ce qui fait de la Chine le deuxième partenaire commercial de l’Afrique, après les États-Unis (1). La population africaine de Canton, la plus grande ville du Sud, a commencé de croître en 1998, quand la crise financière asiatique a chassé de Bangkok et de Kuala Lumpur les commerçants du continent en quête de nouveaux marchés. Entre 2000 et 2005, le nombre de ceux qui arrivent avec des visas de tourisme a quintuplé. À présent, la ville compterait 20 000 résidents africains, plus que Pékin et Shanghai réunies. C’est la communauté étrangère la plus importante de Canton.

La croissance économique incitant à accueillir les migrants, les autorités chinoises annoncèrent en 2004 la création d’une carte verte, dont les titulaires pourraient séjourner dix ans dans le pays, sans avoir à la renouveler. Mais, le jour même de l’annonce, le porte-parole du ministère concerné tint à préciser qu’il ne s’agissait pas d’accueillir toute la misère du monde : « La Chine n’a pas vocation à devenir une terre d’immigration, et les nouvelles dispositions visent simplement à attirer une main-d’œuvre étrangère de haut niveau. » Aujourd’hui, le pays a quasiment cessé de délivrer des visas de plus de trois mois aux Nigérians. Et la plupart d’entre eux restent illégalement dans le pays.

Le chemin de la régularisation demeure obscur : il arrive aux universités, aux employeurs chinois et aux firmes multinationales de parrainer des étrangers pour l’obtention de permis de résidence renouvelables. Les commerçants indépendants comme Nwaosu cherchent désespérément de tels parrains. Son visa a depuis longtemps expiré et il est devenu, selon les termes de la police chinoise, un « triple clandestin » – entré illégalement, travaillant illégalement et résidant illégalement dans le pays. (Selon la presse locale, la Chine compterait désormais 10 000 de ces triples clandestins.)

Aux abords du marché, les raids de la police et des services de l’immigration constituent un sujet de conversation permanent. « Ils chassent les Africains comme des moutons sans berger », dit une chanson pop nigériane sur la vie en Chine. Nwaosu préfère comparer la pression policière aux conditions climatiques : « Parfois, il fait très chaud. Parfois le temps est doux. Ou très froid. » Il n’envisage pourtant pas de partir : « Aux États-Unis ou en Europe, il n’y a pas beaucoup d’opportunités. On trouve un boulot minable, et on gagne tout juste assez pour envoyer un peu d’argent au pays. Mais ici, il ne s’agit pas d’avoir un boulot, on monte soi-même sa propre affaire. »

Le racisme a une longue histoire en Chine et, à Canaan, les vendeurs se plaignent souvent que les Africains exigent de si fortes remises qu’ils rognent leurs bénéfices. Les propriétaires d’immeubles ont commencé à décourager l’« invasion » ethnique, comme l’appelle un agent immobilier, en augmentant les loyers et en adoptant des contrats restrictifs. (La défiance est mutuelle : quand des sondeurs ont demandé à des commerçants africains s’ils voulaient vivre parmi les Chinois, plus des deux tiers ont répondu par la négative.)

Les typologies raciales sont enracinées dans la pensée traditionnelle chinoise. Au IVe siècle av. J.-C., le Zuo Zhuan, texte historique fondateur, donnait cet avertissement : « Si [un homme] n’est pas de notre race, il est sûr qu’il aura un esprit différent. » La peau claire était une marque d’intelligence et de beauté : la princesse du « Livre des odes (2) », le plus ancien recueil de poèmes chinois, a des doigts qui ressemblent à des « brins de jeune herbe blanche » et sa peau est aussi pâle qu’un « onguent glacé ». Les paysans qui triment en plein soleil sont les « hommes à tête noire ». Comme l’écrit Frank Dikötter dans The Discourse of Race in Modern China, la peau sombre a fini par devenir synonyme d’infériorité. Les lettrés comparaient l’Afrique au hundun, le chaos primitif de la mythologie chinoise. Au tournant du XXe siècle, certains des intellectuels les plus favorables aux réformes adoptèrent le racisme scientifique avec le même enthousiasme que certains savants américains de l’époque victorienne lorsqu’ils firent leur la nouvelle discipline de l’eugénisme. Kang Youwei, l’un des principaux philosophes chinois de l’époque, décrivait une hiérarchie des races rigide, dominée par les Blancs et les Jaunes, et proposait que les « Noirs monstrueusement affreux » soient blanchis grâce à des changements d’alimentation, au métissage et à la stérilisation.

 

« Mort aux diables noirs ! »

Le président Mao remit en cause les stéréotypes raciaux de l’ère féodale et salua le mouvement américain pour les droits civiques comme une lutte de libération. Mais le changement fut de courte durée ; ses successeurs réformateurs célébrèrent la réussite économique, et non plus l’égalitarisme. Sur les campus, les étudiants africains venus dans le cadre d’échanges, jusque-là traités comme des camarades de combat révolutionnaire, devinrent des symboles de leurs pays en difficulté, et se heurtèrent à l’hostilité. Tout au long des années 1980 et 1990, dans l’ensemble du pays, les universités furent le théâtre d’incidents, souvent déclenchés par le fait que des Chinoises sortent avec des Africains. Les tensions culminèrent le 24 décembre 1988, à l’université de Nankin, quand des gardiens demandèrent à deux étudiants noirs de donner le nom de leurs petites amies chinoises. L’affaire dégénéra en émeute, faisant treize blessés. Le lendemain, des étudiants attaquèrent le dortoir des Africains, en criant : « Mort aux diables noirs ! » Pendant que ceux-ci fuyaient Nankin, des milliers de Chinois manifestèrent dans les rues de la ville durant cinq nuits, scandant des slogans racistes et exigeant des représailles. La discrimination était monnaie courante. En 1992, un politologue à l’université de science et technologie de Hong Kong, Barry Sautman, enquêta auprès de responsables de l’administration, d’intellectuels et d’étudiants, leur demandant de classer les différents groupes étrangers en fonction de leur intelligence, de leur application au travail et d’autres qualités. Les Africains sortirent bons derniers.

Aujourd’hui, les campus chinois sont moins marqués par les tensions raciales, et Sautman a constaté une diminution sensible des incidents lors d’enquêtes récentes. De nombreux expatriés noirs expliquent l’amélioration du climat par l’afflux d’images montrant la diversité. « Le basket américain s’est révélé un très bon ambassadeur pour les Noirs en Chine », m’a confié Ron Sims II, Noir américain et concepteur de sites Internet, qui a passé deux ans et demi à enseigner l’anglais en Chine. « Quand j’ai essayé de leur expliquer d’où je venais aux États-Unis, personne n’avait jamais entendu parler de Cleveland. En revanche, tout le monde connaissait la star de l’équipe de basket, LeBron James. »

Rien n’indique, cependant, que les connaissances raciales des Chinois se soient améliorées. John Pollock, qui vient d’Atlanta et étudie à l’université des langues et de la culture de Pékin raconte que des personnes récemment arrivées en ville lui ont demandé : « Est-ce que tu prends des douches ? », « Est-ce que la couleur de ta peau part en frottant ? », ou encore : « Est-ce que je peux te toucher les cheveux ? »

Tandis que la messe s’achevait à la cathédrale du Sacré-Cœur, un dimanche de novembre, les Nigérians se sont attardés quelques instants pour dire une prière à l’intention d’un compatriote, un homme d’affaires récemment décédé d’une crise cardiaque. Ils ont organisé une collecte pour rapatrier son corps. La logistique en a incombé à Ojukwu Emma. De stature moyenne, son visage aux paupières tombantes empreint d’une grande sérénité, il porte souvent un manteau en cuir foncé. Il est marié à une Chinoise, conduit une berline noire rutilante, et jouit de cette vie tranquille dont rêvent les nouveaux arrivants. Il a été élu président de la Nigerian Community China, association qui a son siège à Canton. Son rôle est comparable à celui de tout responsable d’une communauté de migrants, et il travaille beaucoup. Un soir, il a retardé jusqu’à 22 heures le rendez-vous qu’il avait prévu de m’accorder, pour pouvoir accompagner l’ambassadeur du Nigeria qui rendait visite à ses ressortissants incarcérés en attendant leur expulsion. Il travaille à quelques minutes en voiture du marché de Canaan, dans un bureau faiblement éclairé auquel les drapeaux chinois et nigérian posés dans un coin de la pièce donnent l’apparence d’une ambassade de fortune. Quand je l’ai interrogé sur l’homme d’affaires dont il devait rapatrier le corps, il a marqué une pause et m’a demandé : « Lequel ? » Il devait s’occuper de six autres cadavres au même moment…

 

Un trafic de papiers florissant

Cordonnier de formation, Emma est venu faire des affaires en Chine il y a dix ans. Il avait modestement réussi, quand, en 2004, après avoir passé une grosse commande – dix containers de chaussures –, il découvrit que son fournisseur avait utilisé une colle bas de gamme. Entre la Chine et le Nigeria, les chaussures s’étaient disloquées. « Je n’ai rien pu sauver, pas même un container », explique-t-il. Il est reparti de zéro, en s’installant cette fois en Chine pour surveiller le moindre détail de ses transactions. Il a été élu à la tête de la communauté nigériane de Canton, qui compte, selon lui, entre 5 000 et 7 000 expatriés. Sa première tâche a été de désamorcer l’hostilité croissante des Chinois à l’encontre de ses compatriotes. « Il y a cinq ans, dit-il, on arrivait, on buvait du thé, et vingt minutes plus tard, on vous tamponnait votre passeport. »

Le trafic de papiers est aujourd’hui florissant. Les commerçants s’accusent mutuellement de dénoncer leurs compatriotes aux services de l’immigration en échange d’argent ou de faveurs. La peur et l’anonymat n’incitent pas à la solidarité. « J’ai acheté un passeport en Malaisie, un faux, et je suis venu ici avec, m’a confié un commerçant qui se fait appeler Lucky Okeke. L’avion de Thai Air Asia volait si bas que j’ai cru qu’on allait s’écraser. J’ai pensé : “Personne ne saura ce qui m’est arrivé”, car ce n’était même pas mon passeport. »

Emma se rend souvent dans les hôpitaux pour effectuer des démarches administratives au nom des migrants qui se sont blessés en tentant d’échapper à la police de l’immigration. « Il y en a tellement qui sautent des balcons et se brisent les jambes ! Ils rapatrient des Nigérians chaque semaine. Par groupes de dix, quinze ou vingt. » Je lui ai demandé pourquoi les choses avaient à son avis mal tourné. « Parfois nous nous disons que les Chinois sont racistes parce que nous sommes noirs. Et il y a assurément des imbéciles qui pensent de cette manière. Mais nous-mêmes contribuons aussi, parfois, à détériorer la situation. » « Augmentation du taux de criminalité chez les étrangers de Canton » : ainsi titrait il n’y a pas longtemps un quotidien gouvernemental de la ville, qui tient régulièrement la chronique des arrestations d’Africains pour trafic de drogue, escroquerie et immigration illégale. Emma estime que ses compatriotes sont à l’origine de leur propre problème d’image, et qu’il leur appartient de le résoudre. « C’est la raison de nos efforts pour nous unir et cesser d’enfreindre la loi », dit-il. Un soir de septembre 2008, il a reçu un coup de fil lui annonçant l’hospitalisation d’un commerçant nigérian, blessé à la tête après une altercation avec des agents de sécurité : Ojide Ekene cherchait un endroit pour uriner à l’entrée d’une station de métro quand des vigiles l’ont frappé à coups de matraques. Il est tombé et s’est cogné. Après treize jours d’hôpital, il est mort. Ce jour-là, les Nigérians ont manifesté devant la station de métro et l’hôpital. La nouvelle de son décès et des photographies du corps ont circulé sur Internet, avec une litanie de commentaires acerbes sur le traitement réservé par la Chine aux immigrés. « Gouvernement nigérian, s’il te plaît, fais quelque chose avant que cela ne devienne incontrôlable », écrivait un internaute sur un forum. Emma a appelé au calme, et il n’y a finalement pas eu de débordements.

Le leader communautaire veut convaincre le gouvernement nigérian d’ouvrir un consulat à Canton, pour faciliter les relations interraciales. Il souhaite aussi instaurer un système obligeant les Nigérians à avoir un business plan précis avant de partir pour la Chine. Et un jour, espère-t-il, il y aura des concerts de musique africaine, un magazine, on célébrera la fête nationale nigériane. « Nous voulons ce qu’ont les Chinois à l’étranger. On trouve des Chinatown partout. Au Nigeria, il y en a sept. C’est mon rêve. Nous voulons avoir cela en Chine. »

À deux heures de voiture au sud-est de Canaan se trouve Shenzen. En mars 2004, le Shenzen Daily a publié un court article au sujet d’un certain Mark Ndesandjo, qui travaillait comme bénévole dans un orphelinat de quartier, enseignant la musique et donnant des instruments. « Ici, les enfants n’ont pas besoin de nourriture. Ce qui manque, ce sont les arts, la musique », déclarait-il au journal, qui publiait une photographie de ce grand Noir assis au milieu d’une foule d’enfants. Après le début de la campagne présidentielle de Barack Obama, Ndesandjo est revenu sous les projecteurs. Avec le visage d’Obama ornant d’innombrables calicots et débardeurs dans les vitrines de Canaan, et les badges au revers des vestes des marchands, des journalistes ne tardèrent pas à découvrir que l’homme de l’orphelinat de Shenzen était le jeune demi-frère du futur président américain – né à Nairobi du même père, Barack Obama Sr., et de sa troisième épouse, une Américaine du nom de Ruth Ndesandjo. Pendant que Barack était élevé à Hawaii et en Indonésie, Mark avait grandi au Kenya.

Quand j’ai pris contact avec Ndesand­jo à Shenzen, il se sentait meurtri par le traitement de la presse – le Times de Londres avait écrit : « Le demi-frère de Barack Obama a participé à la promotion de produits d’exportation chinois de mauvaise qualité. » Il a proposé que Sui Zhengjun, son ami et associé, me rencontre à sa place. Grand, élégant, Sui avait gardé un peu de la musculature qu’il s’était forgée à l’époque où il était agent de sécurité. Il avait rencontré Ndesandjo par l’intermédiaire d’amis, six ans plus tôt, et avait été impressionné par l’intérêt qu’il portait à l’orphelinat et par ses efforts pour étudier le chinois et lire le classique Rêve dans le pavillon rouge (3). Ndesandjo est venu à Shenzhen dans le cadre d’un programme d’échanges en 2002, après avoir fait ses études à Brown, Stanford, et à la business school d’Emory, et il a décidé de rester. L’année suivante, les deux amis ont ouvert un petit cabinet de conseil, WorldNexus, qui aide les sociétés chinoises dans leurs rapports avec des firmes étrangères. Et ils ont créé la chaîne de restaurants Cabin Barbecue. Ndesandjo a épousé récemment une Chinoise, sa compagne de longue date, et n’a apparemment aucune intention de quitter le pays.

Avant de rencontrer Ndesandjo, Sui n’avait jamais eu d’ami noir. « Je pensais qu’il s’agissait de gens de qualité inférieure, avec peu d’éducation, avoue-t-il. On peut dire que ma propre impression n’était pas fameuse. » Avant d’ajouter : « La plupart des Chinois ont cette opinion des Noirs, parce que c’est une réalité. Bien sûr, certains Noirs sont instruits. Ils sont talentueux dans les domaines du sport et de la musique, mais, en général, ils ne sont pas aussi bons sur le plan scientifique et culturel. »

Un soir, après la fermeture du marché, Joseph Nwaosu m’a emmené dîner dans l’un de ces petits restaurants africains nichés parmi les bâtiments du marché. Des serveuses chinoises apportaient des plats africains – riz jollof, foufou, ragoût de poisson, okras – et presque chaque table était occupée par des Africains ou des couples mixtes. Nwaosu est resté plutôt silencieux, jusqu’au moment où il a abordé un sujet qui le taraudait : « Cela fait quatre ans que je suis sorti du séminaire, et je rêve encore de devenir prêtre. Cette envie aurait dû me passer. Mais cela reste un dilemme spirituel. » Pendant des mois, il s’est demandé s’il devait essayer de retourner au séminaire. Pour l’aider à prendre sa décision, il souhaiterait un signe. Il l’a appelé « l’événement. » Et en attendant qu’il se produise, Nwaosu séjourne en Chine, professant sa religion secondaire – le marché. « Mon premier objectif est de gagner de l’argent et d’attendre “l’événement”, dit-il. Mais ce n’est pas moi qui trouverai “l’événement”, c’est lui qui me trouvera. »

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 9 février 2009. Il a été traduit par Philippe Babo.

Notes

1. En 2009, la Chine est même devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique. Elle l’est restée en 2010, année au cours de laquelle ses échanges avec le continent noir ont atteint 114,81 milliards de dollars.

2. Disponible en français sous le titre Le Livre des poèmes, en édition bilingue, aux éditions La Différence (trad. de Dominique Hoizey).

3. Cao Xueqin, Le Rêve dans le pavillon rouge, 2 vol., Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1981.

Pour aller plus loin

• Fariba Adelkhah et Jean-François Bayart (dir.), Voyages du développement. Émigration, commerce, exil, Karthala, 2007. Dans ce livre de référence sur un aspect méconnu de la mondialisation, il faut signaler le chapitre éclairant de Roland Marchal sur les relations commerciales entre l’Afrique et l’Asie : « Hôtel Bangkok-Sahara ».

• Brigitte Bertoncello et Sylvie Bredeloup, « De Hong Kong à Canton, de nouveaux comptoirs africains s’organisent », Perspectives chinoises, 2007/1.

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Le discours sur les races dans la Chine contemporaine de Comment peut-on être africain en Chine ?, C. Hurst & Co

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