Comment peut-on être africain en Chine ?
par Evan Osnos

Comment peut-on être africain en Chine ?

Comme Joseph Nwaosu, des dizaines de milliers de commerçants africains considèrent la Chine comme un eldorado. Là, dans ce gigantesque atelier du monde, bien des opportunités sont à saisir. Malgré le racisme persistant, le harcèlement policier et les arnaques en tout genre, ils ne veulent pour rien au monde en partir.

Publié dans le magazine Books, septembre 2011. Par Evan Osnos
Joseph Nwaosu, un exportateur nigérian, ne s’est pas encore acclimaté à l’humidité hivernale de Canton. Sur une chemise boutonnée jusqu’au col, il enfile d’ordinaire un épais pull-over marron à col roulé, et une parka beige fatiguée ; si nécessaire, il porte un bonnet de laine. Ces couches de vêtements l’aident à supporter son trajet quotidien. Depuis son appartement, où il dort sur un matelas à même le sol, pour un loyer de 40 dollars par mois, il lui faut une heure de bus et une demi-heure de marche pour atteindre son bureau, en face du Centre de vente et d’exportation de vêtements de Canaan, un bâtiment à demi éclairé aux murs rose pâle. La quasi-totalité des clients sont des commerçants originaires du Nigeria, du Mali, du Ghana et d’autres pays africains. Ils sont si nombreux à venir en Chine qu’en novembre 2008 Kenya Airways a inauguré une liaison entre Canton et Nairobi, première ligne sans escale entre la Chine continentale et l’Afrique. Depuis l’ouverture du Canaan Center, en 2003, des marchés similaires ont surgi alentour, où se pressent acheteurs africains et vendeurs chinois. Les chauffeurs de taxi appellent le quartier Chocolate City. Le marché de Canaan donne sur la Guangyuan West Road – au sol, huit voies où rugissent voitures, camions et scooters, et, en hauteur, quatre autres voies bâties sur des travées en béton qui arrêtent la pluie et le soleil. Chaque mètre carré est occupé par des commerces. Sur le chemin de son travail, Nwaosu (dont j’ai changé le nom) emprunte un trottoir où l’on peut se procurer, pêle-mêle, une pierre à aiguiser les couperets de boucher, une machine à coudre, une carte de téléphone portable pour l’Afrique, une heure de sexe, un lot de chaussettes, un oiseau chanteur électronique, une dose de 3,5 grammes de cocaïne ou un moule pour préparer de parfaits raviolis. Les trottoirs sont bordés de photomatons, d’échoppes vendant des téléphones portables et de boutiques remplies à craquer de jeans et de tee-shirts, de chaussures montantes en peau de crocodile et de costumes sur mesure, de maillots de foot et de gilets pare-balles (410 dollars pour les modèles en Nylon bleu, 556 pour les modèles camouflage). Mais les véritables affaires se concluent à l’intérieur, où les marchands signent des contrats pour des déstockages d’usines ou des contrefaçons de vêtements Prada, Lacoste et Ralph Lauren. À Canaan, le cash est roi et on ne connaît pas les frontières : des extensions de cheveux « 100 % naturels » sont coupées sur des têtes en Inde, tressées à la main en Chine, et emballées pour être vendues en Afrique occidentale. L’homme qui les vend commercialisait, jusqu’à récemment, des pièces détachées pour motos à Singapour ; si le business des perruques périclite, il passera encore à autre chose.   Le Nigérian qui rêvait d’être prêtre Âgé de 29 ans, Nwaosu est mince comme un fil, avec une lueur de défiance dans le regard. Il travaille dans un minuscule bureau sans fenêtres au-dessus d’une rangée d’échoppes de vêtements. Par la porte ouverte, on entend le bruit assourdissant d’une chaîne stéréo, et les jurons d’un commerçant tentant de fermer un container débordant de vêtements. À l’intérieur de la pièce, tuyaux et fils électriques pendent du plafond. Sur un mur – une porte de garage métallique – quelqu’un a griffonné un numéro de téléphone pour des plats à emporter. Les autres murs sont recouverts de papier peint à motif peau de léopard. La décoration se résume à un grand calendrier orné de la photo d’un jeune prêtre nigérian tout sourire. À chaque date correspond une citation des Écritures, et le tout est surmonté de l’exhortation : « Lisez la Bible en un an ! » Les lunettes cerclées de métal de Nwaosu, souvent de guingois, lui donnent un air professoral rare chez les commerçants. Il n’était pas dans ses projets de devenir homme d’affaires à Canton. Le jeune homme a toujours voulu devenir prêtre. Ses parents, enseignants, ont eu huit enfants. À 20 ans, il est entré au séminaire, mais il a bientôt été affecté de problèmes rénaux, qui l’épuisaient et le faisaient souffrir. La prêtrise étant physiquement éprouvante, le séminaire lui a demandé de renoncer : « J’étais anéanti. » Il n’avait guère confiance dans les hôpitaux nigérians, et les médecins lui dirent que le traitement lui coûterait au moins 10 000 dollars. « Ma famille ne pouvait pas payer une telle somme, explique-t-il. J’ai cru que j’allais mourir. J’ai écrit à la Fondation Ford. Ils m’ont répondu qu’ils n’aidaient que les associations, non les individus. J’ai donc décidé que je m’aiderais moi-même. » Nwaosu emprunta un peu d’argent à un ami pour acheter une carte de téléphone portable, et il commença à faire payer les gens pour passer des appels. Il passa ensuite à la vitesse supérieure en vendant directement des cartes. Au printemps 2006, il avait mis assez d’argent de côté pour envisager de partir à l’étranger. « Au début, je voulais aller en Allemagne, confie-t-il. Mais l’ambassade a refusé de me recevoir. J’ai essayé les Pays-Bas, mais ça n’a pas marché non plus. » Obtenir un visa chinois fut beaucoup plus simple. Il versa plus de 850 dollars à un agent à Lagos et, un mois plus tard, il prenait l’avion pour la première fois de sa vie. Destination Pékin. À l’arrivée, il monta dans un taxi, mais il ignorait qu’il devait demander au chauffeur de brancher son compteur : « Ça aurait dû me coûter 30 yuans. Il m’en a demandé 450 ! » Les soins médicaux en Chine n’étaient pas chers, Nwaosu fut bien soigné, mais il ne parvenait pas à gagner sa vie à Pékin et partit vers le sud, pour Canton. Avec rien d’autre en poche que le numéro d’un inconnu, griffonné sur un bout de papier : un négociant nigérian arrivé quatre mois plus tôt. « C’est lui qui m’a enseigné la nature de ce lieu », confie-t-il. Pour sa première affaire à Canaan, Nwaosu avait commandé pour 2 000 dollars de composants électroniques, qui devaient être livrés à sa sœur, à charge pour elle de les vendre à Lagos. Quand la marchandise arriva, il comprit pourquoi il ne faut jamais payer pour des articles avant de les avoir examinés. Il ne s’agissait pas des bonnes pièces, il ne pouvait rien en faire. « J’ai eu l’impression que le monde s’effondrait », se souvient-il. « Toutes mes économies s’étaient envolées. Comment allais-je pouvoir me nourrir ? J’étais à nouveau en rade. Certains jours, je ne mangeais pas. » Il tenta sa chance dans le commerce des DVD, une niche en vogue autour de Canaan, où les boutiques proposent des catalogues de films piratés épais comme des annuaires téléphoniques. Les commerçants peuvent acheter des vidéos à 34 cents l’unité. « Avec un investissement de 1 000 dollars, nous pouvions espérer récupérer trois fois notre mise, explique Nwaosu. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était un bon début. »   « Triple clandestin » Dans l’écosystème du marché, Nwaosu est un magouilleur – un mot aux connotations largement positives dans le patois de Canaan, salmigondis d’anglais, de français, de chinois, d’igbo et d’autres langues africaines. Le jeune homme consacre une partie de son temps à faire les boutiques, pour dénicher de bonnes affaires, et à négocier les prix avec les usines. Son bureau n’est pas à proprement parler le sien : la compagnie de transport maritime dont il est client lui prête un poste de travail, qu’il occupe à tour de rôle avec d’autres commerçants, partageant avec eux un ordinateur, une calculatrice et un distributeur de Kleenex. Tous les dimanches après-midi, Nwaosu s’éclipse du marché et prend le bus jusqu’à la cathédrale du Sacré-Cœur, un édifice gothique situé à l’autre bout de la ville, pour assister à la messe. Sur les vitraux, des saints aux traits européens veillent sur le prêtre chinois et ses ouailles polyglottes. L’office de 15 h 30 est la seule messe en anglais, et l’assemblée est devenue presque entièrement africaine au cours des dernières années. Des centaines de fidèles s’entassent sur les bancs, au coude à coude ; d’autres, le long des murs, s’accroupissent sur des sièges en plastique. D’autres encore, plus nombreux, sont entassés à l’arrière de la nef, et les derniers arrivés se pressent devant le portail, saisissant au vol des bribes de l’Évangile et apercevant l’autel au loin, où un crucifix en bois est surmonté d’une ampoule au néon, qui lui fait comme une auréole. Après la messe, des centaines de Nigérians se retrouvent dans une dépendance délabrée de l’église pour un office charismatique accompagné de guitares et de percussions assourdissantes. Les bras en l’air, oscillant, ils chantent et parlent en des langues inconnues, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Nwaosu s’aventure rarement loin de Canaan ou de l’église. « Je n’ai guère de vie sociale », confie-t-il. Ses pairs sont presque tous des hommes jeunes et ambitieux. Au moins dix-neuf pays sont représentés parmi les marchands de Canaan, mais les Nigérians comptent pour près de la moitié d’entre eux, selon les enquêtes disponibles. Les musulmans africains sont aussi visibles à la mosquée de Huaisheng que les chrétiens le sont à la cathédrale du Sacré-Cœur. Tous ces nouveaux venus ont créé un tissu d’associations, au nom de leur pays natal, pour résoudre les différends et collecter de l’argent pour les enterrements et les mariages. On dénombre à présent tellement de ces comités qu’ils passent une partie de leur temps à se chamailler pour savoir lequel est le plus puissant. Certains émettent des cartes d’identité pour ne pas perdre la trace de leurs nationaux. En été, un championnat de football contribue à détendre l’atmosphère. Pendant les décennies de la guerre froide, les Chinois ont courtisé les Africains en leur proposant…
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