L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La mort du baiji

Cette espèce rarissime de dauphin vivait dans le fleuve Yangzi Jiang, et seulement là. Elle s’est éteinte. L’indifférence des autorités chinoises et les atermoiements de la communauté internationale ont abandonné le baiji à sa disparition annoncée.

La photographie de couverture est le plus triste de ce triste livre. Qiqi, l’un des très rares dauphins (ou « baiji ») du fleuve Yangzi Jiang jamais photographiés, y ondule gracieusement dans l’eau, pointant vers l’objectif son long bec si particulier. Mort en 2002, Qiqi était l’un des rares baijis en captivité. Vous n’en verrez probablement jamais d’autre, ni dans le Yangzi Jiang [anciennement Yang Tsé-kiang], ni dans la réserve de l’Institut d’hydrobiologie où vivait Qiqi. Comme le rappelle Samuel Turvey dans cette étude approfondie, bien documentée – et indignée –, « seules quatre autres familles de mammifères ont complètement disparu » au cours des cinq cents dernières années. Le baiji, l’une des rares espèces connues de dauphin d’eau douce, est apparu voici vingt millions d’années dans le bassin du Yangzi, et il est décrit dans des documents chinois anciens. Turvey, paléontologue à la Société zoologique de Londres, a déjà passé une bonne partie de sa jeune vie à tenter de repérer le cétacé et – sachant qu’il avait peu de chance d’y parvenir – de le sauver de l’extinction. Les récentes tentatives de recensement lui semblaient ni faites ni à faire. En 1985-1986, les Chinois prétendaient avoir dénombré trois cents baijis, bien que je voie mal comment ils pouvaient savoir qu’il s’agissait de trois cents individus différents. En quelques années, le chiffre semble avoir diminué de moitié. En 2006, alors que Turvey sillonnait le fleuve à la recherche du baiji, un expert chinois qui assurait en avoir vu cent treize l’a fait venir tout excité sur le pont du navire pour qu’il en voie un de près. C’était un marsouin. Sur les milliers de baijis qui pullulaient jadis dans le fleuve, il se peut qu’un ou deux vivent encore, quelque part dans le Yangzi, l’un de ses affluents ou les lacs avoisinants. Turvey rejette la responsabilité de leur disparition sur deux groupes : d’un côté, les autorités et les experts chinois ; de l’autre, l
a communauté internationale qui, après dix à vingt ans d’indifférence et d’atermoiements, a fini par décider qu’il ne restait plus suffisamment de dauphins pour pouvoir sauver l’espèce. Pourtant, à ce moment-là, estime Turvey, il restait peut-être entre dix et vingt baijis, avec une bonne chance de reproduction. Il existait différents points de vue, explique Turvey, sur la manière de sauver le dauphin de l’extinction. Les Chinois soutenaient mordicus – et ils le soutiennent peut-être encore – que des centaines de dauphins vivaient encore dans le fleuve, bien que les observations qui ont eu lieu semblent douteuses et que nul n’ait jamais vraiment tenté d’empêcher les pêcheurs de les capturer, généralement par erreur, avec des hameçons et des filets fatals à un baiji [qui meurt étouffé]. Turvey souligne que la Chine possède l’une des législations et des réglementations les plus complètes et les plus précises qui soient en matière de protection des espèces. Dans les années 1980, elle avait d’ailleurs « élevé le baiji au premier rang des animaux protégés ». Mais, et cela vaut pour le régime juridique chinois en général, appliquer ces lois « semble n’être guère davantage qu’un jeu consistant à cocher les cases d’une liste de “à faire”, juste un nouvel exemple de l’art de sauver la face ». Lorsqu’un baiji était capturé et survivait par miracle à l’épreuve, on en faisait une attraction touristique et un symbole du prestige chinois, qui se voyait pour finir accorder de grandioses obsèques avec cercueil ouvert et retransmission télévisée. Après la capture de Qiqi, ses gardiens imbéciles lui ont donné à manger du pain, du porc, du bœuf, des fruits, des légumes et du poisson surgelé, avant d’essayer en dernier recours le poisson frais, la nourriture normale du dauphin.

La stratégie du « triage »

Quant aux Occidentaux, aux yeux desquels la protection des espèces est une science, ils ont hésité, débattu, tenu conférences et soupesé l’argent nécessaire (un donateur bien connu a proposé de fortes sommes, avant de se rétracter), oubliant juste que le baiji était en train de disparaître. Finalement, les experts occidentaux ont fini par opter pour la stratégie du « triage », un terme emprunté à la médecine [où il désigne le tri des malades ou des blessés aux urgences, selon le degré de gravité de leur état], consistant à décréter quelles espèces pouvaient être sauvées et lesquelles devaient être abandonnées à leur destin funeste. Le triage, dit Turvey, « conjugue l’apparence d’une prise de décision déterminée et la réalité de l’inaction ». Même s’il était possible de nettoyer le Yangzi, aujourd’hui l’un des plus grands égouts de la planète, la survie du baiji serait très improbable, en raison de la densité du trafic fluvial (1). Et s’il était possible de faire cesser la pêche et de tenir les navires à l’écart d’une manière ou d’une autre, cela ne serait quand même pas la même chose que de nettoyer la Tamise. Samuel Turvey rappelle en effet que la Tamise, autrefois presque morte, a été ramenée à la vie ; on y a même vu des saumons et… une baleine (2). Mais les baijis, eux, ne reviendront jamais s’ébattre dans un Yangzi propre comme un sou neuf – en admettant que pareil miracle soit possible. Car il n’existe de baijis nulle part ailleurs sur la planète. La Chine est la principale responsable de sa mort, avec la complicité des Occidentaux et de leurs tergiversations. Résultat ? « Nous avons perdu vingt millions d’années d’une évolution unique, écrit Samuel Turvey, une famille entière de mammifères […] et l’une des créatures les plus belles et les plus énigmatiques de la Terre. » Contrairement au jugement que l’on prête à Chou En-lai sur la Révolution française, il n’est pas trop tôt pour raconter ce qui s’est passé (3).   Ce texte est paru dans la Literary Review. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
LE LIVRE
LE LIVRE

Témoignage d’une extinction. Pourquoi et comment nous n’avons pas su sauver le dauphin du Yangzi Jiang, Oxford University Press

SUR LE MÊME THÈME

Environnement Quand les forêts s’embrasent
Environnement Ces jolis écureuils roux bien de chez nous
Environnement Franzen contre l’obsession climatique

Dans le magazine
BOOKS n°99

DOSSIER

La forêt et nous

Chemin de traverse

20 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Une certitude, des questions

Bestsellers

Le printemps malgré tout

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.