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La pitié dangereuse

L’empathie est à la mode. Des spécialistes en tous genres se donnent le mot : elle est le propre de l’homme, en manquer est pathologique, la cultiver est la voie du salut individuel, collectif, voire planétaire. Redescendons sur terre : l’empathie est souvent bien mauvaise conseillère, en morale comme en politique.

En 2008, Karina Encarnacion, une fillette de 8 ans habitante du Missouri, a écrit à Barack Obama afin de le conseiller sur le choix d’un chien pour ses filles. Elle en a profité pour lui suggérer de faire respecter le tri sélectif des déchets et d’interdire les guerres inutiles. Dans ses remerciements à la gamine, le président lui a donné à son tour ce conseil : « Si tu ne sais pas encore ce que signifie empathie, je te demande d’aller regarder dans le dictionnaire. Je pense que notre monde manque d’empathie, et qu’il reviendra à ta génération de veiller à y remédier. »

Ce n’était pas la première fois que Barack Obama se posait en défenseur de l’empathie. Deux ans plus tôt, lors d’une remise de diplômes à l’université Xavier de Cincinnati, il avait affirmé l’importance de « voir le monde avec les yeux de celui qui ne nous ressemble pas – l’enfant qui a faim, l’ouvrier sidérurgiste qui s’est fait licencier, la famille qui a perdu tout ce qu’elle avait dans un ouragan… ». Et de poursuivre : « Quand on réfléchit de cette façon – quand on choisit d’élargir le champ de ses préoccupations et de comprendre la souffrance des autres, qu’il s’agisse d’amis proches ou de parfaits étrangers, il est plus difficile de ne pas agir, de ne pas aider. »

Le mot empathie – une transposition de l’allemand Einfühlung, « éprouver dedans » – est vieux d’un siècle seulement, mais voilà bien longtemps que l’homme s’intéresse aux implications morales de sa relation affective à la vie d’autrui. Dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), Adam Smith fait remarquer que la seule expérience sensorielle ne peut suffire à nous rendre compatissants : « Que notre frère soit soumis au supplice du chevalet, aussi longtemps que nous serons à notre aise jamais nos sens ne nous informeront de ce qu’il souffre. » Ce qui fait de nous des êtres moraux, selon Smith, c’est la capacité que nous avons, par l’imagination, « de nous placer dans sa situation… et de devenir, dans une certaine mesure, la même personne. Et par là nous formons quelque idée de ses sensations et même nous sentons quelque chose qui, quoique plus faible en degré, n’est pas entièrement différent d’elles ».

De ce point de vue, l’empathie est donc une projection instinctive du vécu des autres. Quand James Bond se fait frapper aux testicules dans Casino Royale, tous les hommes dans la salle font la grimace et serrent les jambes. Adam Smith décrit comment « les personnes à la fibre délicate », devant les plaies et ulcères des mendiants, « sont susceptibles de sentir une démangeaison ou une sensation désagréable dans les régions correspondantes de leur propre corps ». Il existe désormais, en sciences sociales, un quasi-consensus en faveur de ce que le psychologue Daniel Batson a appelé l’« hypothèse de l’empathie-altruisme ». Celui-ci a démontré que la simple injonction d’adopter le point de vue de l’autre, donnée aux sujets de ses études, suffisait à les rendre plus compatissants et enclins à aider (1).

La recherche sur l’empathie connaît aujourd’hui un essor considérable car les neurosciences cognitives vivent ce que l’on appelle parfois la « révolution de l’affect ». On prête de plus en plus attention aux émotions, notamment quand elles ont rapport à la pensée et l’action morales. Il apparaît ainsi que certaines parties de notre système neuronal, activées quand nous souffrons, le sont aussi quand nous observons la souffrance d’autrui. Des chercheurs étudient également l’émergence de l’empathie chez les chimpanzés et autres grands singes [lire « Nous sommes tous des primates ! », Books, n° 13, mai-juin 2010], son développement chez les jeunes enfants, et les circonstances qui la déclenchent.

 

1 % de psychopathes

Cette curiosité nouvelle n’a pas seulement un intérêt théorique : si nous parvenions à comprendre le fonctionnement de l’empathie, nous pourrions la développer. Certains contiennent en effet leur empathie en adhérant délibérément à une idéologie politique ou religieuse qui prône la cruauté envers l’adversaire, tandis que d’autres en sont dépourvus en raison d’une déficience génétique, de maltraitances parentales, de brutalités, ou du fâcheux cocktail de tout cela. À l’extrême, on trouve le 1 % environ de personnes déclarées cliniquement psychopathes. Sur la liste classique des caractéristiques du mal, on trouve en effet toujours « insensibilité, absence d’empathie » ; et bien d’autres traits distinctifs de cette pathologie, tels que l’absence de sentiment de culpabilité ou la compulsion mensongère, découlent manifestement de cette déficience de base [lire « Dans la tête du tueur en série », Books, n° 43, mai 2013]. Certains imputent d’ailleurs au déficit d’empathie la plupart des malheurs du monde. Dans The Science of Evil, Simon Baron-Cohen va même jusqu’à assimiler mal et « érosion de l’empathie ».

Dans un nouveau livre de fond consacré au harcèlement à l’école, Sticks and Stones, Emily Bazelon écrit : « Le plus effrayant, dans les brimades, c’est la parfaite absence d’empathie qu’elles suscitent » – un diagnostic qu’elle applique non seulement aux auteurs des violences mais aussi à tous ceux qui ne font rien pour secourir les victimes (2). Elle souligne cependant que seule une petite minorité des gamins impliqués deviendront d’authentiques psychopathes. La suspension de l’empathie est plutôt chez eux affaire de circonstances : les persécuteurs en sont venus à tenir leurs victimes pour totalement dépourvues de valeur, et ont désactivé leur mécanisme d’empathie. Mais la plupart, en grandissant, finiront par abandonner – et sans doute regretter – leur comportement atroce. « L’essentiel est de se rappeler que tout le monde ou presque est capable de faire preuve d’empathie et de se comporter correctement, et qu’il faut cultiver ce potentiel au maximum », soutient l’auteur.

Deux autres livres récents, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, de Jeremy Rifkin (3), et Humanity on a Tightrope, de Paul R. Ehrlich et Robert E. Ornstein (4), font valoir de façon très convaincante que l’empathie a toujours été le moteur du progrès de l’humanité, et qu’il nous faut la développer pour assurer la survie de notre espèce. Ehrlich et Ornstein nous intiment ainsi de « former sur le plan émotionnel une seule famille mondiale ». Rifkin, quant à lui, nous invite à franchir le cap de la « conscience empathique globale », voyant là notre dernière chance de sauver la planète de la destruction écologique. Et de conclure par cette question inquiète : « Parviendrons-nous à temps à la conscience écologique et à l’empathie globale pour éviter la catastrophe planétaire ? » Ce sont là des ouvrages sophistiqués, qui offrent une synthèse accessible de toute la littérature scientifique sur le sujet. Et, bien dans l’air du temps, ils voient avec enthousiasme dans le développement de l’empathie le remède aux maux de l’humanité.

Ne leur en déplaise, cet enthousiasme est peut-être mal placé. Car l’empathie a aussi ses défauts : elle est chauvine, encline à l’étroitesse d’esprit et incapable d’additionner deux plus deux. [Lire « Ils pourraient sauver le monde », Books, n° 41, mars 2013.] Nous donnons souvent le meilleur de nous-mêmes quand nous avons l’intelligence de ne pas trop nous y fier.

En 1949, Kathy Fiscus, une fillette de 3 ans, est tombée dans un puits à San Marino, en Californie, et l’Amérique entière a été tenaillée par l’angoisse. Quarante ans plus tard, en octobre 1987, c’était la tragédie de Jessica McClure – « bébé Jessica » –, une enfant de 18 mois tombée dans un puits au Texas, qui tétanisait la nation pendant les cinquante-huit heures que dura son sauvetage. « Tout au long de l’opération, remarqua le président Reagan, chaque Américain est devenu le parrain ou la marraine de Jessica. »

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Le pouvoir immense de l’empathie a été attesté un nombre incalculable de fois. C’est à cause d’elle que les Américains ont été fascinés par le sort de Natalee Holloway, une adolescente disparue à Aruba en 2005. C’est à cause d’elle encore que, au lendemain des grandes catastrophes très médiatisées – le tsunami en 2004, les ouragans Katrina en 2005 ou Sandy en 2012 –, les gens donnent leur temps, leur argent, et même leur sang. C’est à cause d’elle, toujours, que la fusillade qui a fauché vingt enfants de l’école primaire de Sandy Hook à Newtown, dans le Connecticut, en décembre 2012, a provoqué une affliction générale et un profond désir d’aider. Quant au mois d’avril dernier, c’est un élan de solidarité tout semblable qui s’est manifesté en faveur des victimes de l’attentat du marathon de Boston.

Pourquoi réagit-on à ces malheurs et pas à d’autres ? Le psychologue Paul Slovic souligne que, au moment de la disparition de Natalee Holloway, son histoire a occupé bien davantage l’antenne que le génocide alors en cours au Darfour. Et Katrina a fait dix fois moins de morts que n’en causent chaque jour les maladies évitables, et treize fois moins que n’en provoque, également chaque jour, la malnutrition.

Cela s’explique, bien sûr, par la force du dernier événement en date, capable de capter toute notre attention. De même que nous pouvons devenir insensibles au bruit de la circulation, nous devenons indifférents aux problèmes qui semblent n’avoir pas de fin, comme la famine en Afrique – ou les homicides aux États-Unis. Au cours des trois dernières décennies, il s’est produit une soixantaine de tueries de masse, qui ont fait environ cinq cents morts ; soit le millième environ des meurtres commis sur la même période. Mais les fusillades font la une, et les plus importantes d’entre elles restent gravées dans la mémoire collective – Columbine, Virginia Tech, Aurora, Sandy Hook… Les autres homicides – 99,9 % d’entre eux, donc – ne forment qu’une sorte de bruit de fond, sauf à connaître la victime.

Car la clé de l’empathie, c’est ce qu’on appelle l’effet « victime identifiable ». Comme l’écrivait l’économiste Thomas Schelling avec un humour mordant il y a quarante-cinq ans, « faites savoir qu’une fillette brune de 6 ans a besoin de milliers de dollars pour une opération qui prolongera sa vie jusqu’à Noël, et la poste sera submergée d’espèces sonnantes et trébuchantes pour la sauver. Mais annoncez que, sans la TVA, le système hospitalier du Massachusetts dépérira et que les décès évitables augmenteront de manière à peine perceptible, bien rares sont ceux qui écraseront une larme ou prendront leur chéquier ».

Cet effet s’observe en laboratoire. Les psychologues Tehila Kogut et Ilana Ritov ont demandé à certains sujets ce qu’ils étaient prêts à donner pour mettre au point un médicament capable de sauver la vie d’un seul enfant, et à d’autres quelle somme ils consentiraient à verser pour en sauver huit. Les réponses furent à peu près identiques. Mais quand les chercheurs ont posé la même question à un troisième groupe en précisant le nom et l’âge de l’enfant et en montrant sa photo, les dons ont explosé – il y avait maintenant bien plus d’argent pour ce seul bambin que pour le groupe de huit.

De fait, le nombre des victimes est presque sans importance – l’impact psychologique d’une tragédie touchant cinq mille personnes est quasiment le même que celui d’une tragédie qui en affecte 500 000. Imaginez que vous lisiez dans le journal qu’un tremblement de terre au bout du monde vient de faire deux mille victimes, puis appreniez que le bilan réel fut de vingt mille morts : seriez-vous donc dix fois plus triste ? La raison seule, et non l’empathie, nous permet de reconnaître l’importance des chiffres.

 

Le business des atrocités

À l’échelle de l’action humanitaire à présent, le réflexe empathique peut conduire à bien des égarements, comme l’a dénoncé Linda Polman. [Lire « L’humanitaire, une passion dangereuse », Books, n° 31, avril 2012.] Il en est ainsi lorsque les responsables de la violence tirent profit de l’aide – notamment à travers les « taxes » que les seigneurs de guerre exigent souvent des ONG – et sont incités par là même à redoubler d’atrocités. Cela rappelle ces parents qui mutilent leurs bébés à la naissance, en Inde, pour en faire de meilleurs mendiants : les handicaps de ces enfants nous fendent le cœur, mais c’est le raisonnement détaché qui est nécessaire si nous voulons faire vraiment quelque chose pour leur éviter ce sort.

La « politique de l’empathie » ne permet pas non plus d’éclairer les débats de la sphère publique. Car l’identité de ceux qui doivent bénéficier de notre sollicitude est matière à désaccord. Les progressistes militent ainsi pour un durcissement de la législation sur les armes, en se concentrant sur les victimes de la violence armée ; les conservateurs, eux, attirent l’attention sur les personnes démunies face aux criminels. Les progressistes favorables au renforcement des règles de sécurité dans l’entreprise invoquent le salarié touché par un accident du travail ; les conservateurs, eux, parlent du petit patron ruiné par une réglementation trop tatillonne. N’allez donc pas supposer que vos adversaires idéologiques penseraient tout comme vous s’ils pouvaient seulement développer leur faculté d’empathie !

Dans bien des cas, l’identification à la victime peut nous induire en erreur. La fureur que l’on éprouve en se mettant à sa place peut susciter un désir de vengeance. Mais cette volonté de châtier est généralement sourde aux conséquences de long terme. Une expérience menée par Jonathan Baron et Ilana Ritov consistait à demander aux sujets la meilleure façon de punir une firme pharmaceutique dont un vaccin avait provoqué la mort d’un enfant. On indiqua à certains qu’une forte amende inciterait la compagnie à fabriquer des produits plus sûrs ; on affirma aux autres qu’une amende trop importante la découragerait de fabriquer ce vaccin sans équivalent sur le marché, ce qui provoquerait davantage de morts. La plupart des gens se moquèrent éperdument des conséquences : ils voulaient voir la compagnie lourdement sanctionnée, quoi qu’il en soit.

Ce type de dynamique se fait régulièrement sentir en matière de justice pénale. En 1987, Willie Horton, un meurtrier d’une prison du Massachusetts en permission viola une femme après avoir battu et ligoté son fiancé. L’opinion en a déduit que l’adoption de ce système avait été une erreur lamentable de la part du gouverneur Michael Dukakis, argument que ses adversaires utiliseront l’année suivante au cours de sa campagne présidentielle. En vérité, ce programme avait sans doute permis de réduire la fréquence des drames de ce genre. Un rapport paru en 1987 a en effet montré que le taux de récidive dans le Massachusetts avait chuté depuis le lancement de la mesure, onze ans plus tôt, et que ses bénéficiaires commettaient moins souvent de nouveaux crimes que les condamnés libérés sans avoir jamais eu la moindre permission. Hélas, il est impossible de désigner les personnes qui, grâce à ce programme, n’ont pas été violées, ni agressées, ni tuées, tout comme il est impossible de désigner un individu précis sauvé par un vaccin.

Voilà qui renvoie à une logique plus générale. Les politiques les plus judicieuses produisent souvent des bénéfices purement statistiques mais des victimes qui ont un nom et une histoire. Dans le cas du réchauffement climatique, les limites de l’empathie sont particulièrement frappantes. Ceux qui s’opposent aux mesures de réduction des émissions de CO2 invoquent une multitude de victimes parfaitement identifiables – tous ceux que pénaliseraient l’augmentation des coûts et les fermetures d’entreprises. Face à eux, les millions d’hommes qui, à une date indéterminée, souffriront des conséquences de notre inaction présente ne constituent que de pâles abstractions.

 

La prime aux bénéfices de court terme

L’incapacité du gouvernement à mener des politiques de long terme est souvent imputée au système démocratique (qui favorise les bénéfices de court terme) et à la puissante influence de l’argent. Mais la responsabilité en incombe aussi à la politique de l’empathie. Trop souvent, la solidarité que nous éprouvons pour tel ou tel individu aujourd’hui nous conduit à négliger les crises dont pâtiront, demain, d’innombrables personnes.

Exercer son jugement moral exige bien plus que de se mettre à la place d’autrui. Comme l’indique le philosophe new-yorkais Jesse Prinz, certains des actes que nous réprouvons, comme le vol à l’étalage ou l’évasion fiscale, ne font pas de victimes identifiables (5). Et bien des actions légitimes – comme punir un enfant pour sa conduite dangereuse, appliquer une procédure juste et impartiale de sélection des bénéficiaires de greffes d’organes, malgré la souffrance de ceux qui figurent en bas de la liste – nous obligent à faire taire notre empathie. Un seul décès est indéniablement préférable à huit, même si l’on connaît le nom de ce mort-là ; l’aide humanitaire peut effectivement, si elle est mal ciblée, se révéler contre-productive ; et la menace posée par le changement climatique justifie les sacrifices qu’engendrent les efforts faits pour y remédier. « Il se peut que le déclin de la violence doive quelque chose au développement de l’empathie, écrit le psychologue Steven Pinker, mais il doit aussi beaucoup à des facultés plus éprouvées comme la prudence, la raison, la justice, la maîtrise de soi, les normes et tabous, ou l’idée des droits de l’homme. » [Lire « Un progrès, tout de même ? », Books, n° 38, décembre 2012.] Une analyse raisonnée, et même contre-empathique, de nos obligations morales et de leurs conséquences probables constitue une meilleure méthode pour préparer l’avenir que les élans émotifs de l’empathie.

Rifkin et les autres affirment, de façon convaincante, que le progrès moral impose d’élargir le périmètre de nos préoccupations au-delà de notre famille et tribu, à l’humanité entière. Mais il est impossible d’éprouver de l’empathie pour sept milliards d’étrangers ou de ressentir à l’égard d’un inconnu le même intérêt que pour un enfant, un ami, ou l’être aimé. Notre meilleur espoir n’est pas d’amener les gens à considérer l’humanité comme leur famille – c’est impossible ! Notre meilleur espoir réside, au contraire, dans la reconnaissance de ce fait : même si nous ne nous identifions pas à de lointains étrangers, leur vie possède exactement la même valeur que celle de nos proches.

Il ne s’agit pas d’en appeler à un monde sans empathie. Une race de psychopathes pourrait bien avoir une intelligence suffisante pour inventer les principes de solidarité et de justice (les recherches montrent chez ces criminels une grande aptitude au jugement moral). Le problème, chez les individus dénués d’empathie, est ailleurs : même s’ils sont capables de discerner le bien, ils ne se soucient pas d’agir en ce sens. Pour traduire l’intelligence en acte, il faut une étincelle de sympathie pour autrui.

Mais il suffit d’une étincelle. Si l’on fait abstraction du cas extrême des psychopathes, rien n’indique que les êtres les moins enclins à l’empathie soient moralement inférieurs au reste de l’humanité. Simon Baron-Cohen observe que, malgré une déficience d’empathie propre à leur condition, certaines personnes atteintes d’autisme ou du syndrome d’Asperger possèdent un sens moral très développé en raison d’un désir forcené de suivre les règles et de s’assurer qu’elles sont appliquées de manière juste.

C’est dans nos relations personnelles que l’empathie est réellement essentielle. Personne n’a envie de vivre comme Thomas Gradgrind – le personnage de Charles Dickens dans Les Temps difficiles, caricature de l’utilitariste qui considère toutes les interactions, y compris avec ses propres enfants, en termes exclusivement économiques. L’empathie est ce qui nous rend humain ; c’est ce qui fait de nous à la fois les sujets et les objets de la morale. L’empathie nous trahit seulement lorsque nous la prenons pour maître.

 

Que faire d’un entrepôt de peluches ?

Après le massacre de Sandy Hook, la ville de Newtown a tant reçu d’aide que celle-ci s’est transformée en fardeau. Il a fallu recruter plus de huit cents bénévoles pour gérer les cadeaux – qui continuaient d’affluer malgré l’appel vibrant des responsables municipaux à réorienter cette générosité. Un entrepôt entier a été rempli de peluches dont les habitants de la ville n’avaient pas le moindre usage, et des millions de dollars se sont déversés sur cette commune relativement prospère. Nous avons ressenti leur douleur, nous voulions les aider. Pendant ce temps – et ce n’est qu’un avant-goût d’une liste qui pourrait être longue –, près de vingt millions d’enfants se couchent le ventre vide chaque soir aux États-Unis, et le programme fédéral d’aide alimentaire a été amputé de près de 20 %. Bon nombre des inconnus bien intentionnés qui ont apporté leur obole aux soins médicaux de « bébé Jessica » approuvent les restrictions budgétaires imposées au programme de protection sociale Medicaid, restrictions qui affecteront des millions de pauvres. L’an prochain, cinquante millions d’Américains peut-être seront victimes d’une intoxication alimentaire ; mais la réduction de ses moyens obligera la FDA, l’agence fédérale de sécurité alimentaire, à mener deux mille inspections de moins. Plus subrepticement encore, l’Américain moyen émettra en 2014 dans l’atmosphère environ 20 tonnes de dioxyde de carbone, mais de nombreux parlementaires cherchent à assouplir encore la réglementation sur les émissions de gaz à effet de serre.

Tels sont les paradoxes de l’empathie. La force de cette faculté tient à sa capacité de concentrer, comme un faisceau laser, toutes nos propensions à la solidarité sur un objet unique. Mais, pour que notre planète survive avec ses milliards d’hommes, il nous faudra prendre aussi en considération le bien-être d’individus qui n’ont encore subi aucun dommage, dont beaucoup ne sont même pas encore nés. Ils n’ont pas de nom, ni de visage, ni de biographie – rien qui puisse marquer notre conscience ou éveiller notre compassion. Leur avenir en appelle, plutôt, au raisonnement et au calcul. Notre cœur ira toujours au bébé tombé dans le puits – c’est à cela que l’on mesure notre humanité. Mais l’empathie devra céder le pas à la raison pour que l’espèce ait un avenir.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 20 mai 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1|The Altruism Question, Psychology Press, 1991.

2|Sticks and Stones: Defeating the Culture of Bullying and Rediscovering the Power of Character and Empathy, Random House, 2013.

3|Une nouvelle conscience pour un monde en crise : vers une civilisation de l’empathie, Actes Sud, 2012.

4|Humanity on a Tightrope: Thoughts on Empathy, Family, and Big Changes for a Viable Future, Rowman & Littlefield, 2010.

5| Gut Reactions: A Perceptual Theory of Emotions, Oxford University Press, 2004.

Pour aller plus loin

Alain Berthoz et Gérard Jorland (dir.), L’Empathie, Odile Jacob, 2004. L’état des connaissances scientifiques sur le fonctionnement de l’empathie.

Jacques Hochmann, Une histoire de l’empathie, Odile Jacob, 2012. Un médecin spécialiste de l’autisme s’interroge sur l’engouement pour ce vocable et remonte à ses origines.

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie : leçons de la nature pour une société solidaire, Actes Sud, 2011. L’un des plus célèbres éthologues de la planète montre que la compassion, qui n’est pas l’apanage des hommes, est un phénomène essentiel à la perpétuation des espèces.

LE LIVRE
LE LIVRE

La science du mal de Simon Baron-Cohen, Basic Books, 2012

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