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La revanche d’Anastase Ier

Cet empereur byzantin méconnu est de ceux qui ont façonné l’Europe. Il avait anticipé la division du monde méditerranéen après la chute de Rome. Une nouvelle biographie lui rend justice.

Quand l’Antiquité a-t-elle pris fin ? On pourrait juger la question insoluble, la tradition gréco-romaine n’ayant jamais cessé d’irriguer l’histoire européenne. La définition du moment charnière entre l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge est pourtant depuis des siècles un objet de débat : la date clé est-elle la chute de l’Empire romain d’Occident, en 476, comme le veut la tradition historiographique la plus ancienne ? La conquête arabe, près de trois siècles plus tard, comme le proposa Henri Pirenne (1) ? L’invasion lombarde en Italie, en 568 ? Le règne de l’empereur Justinien, à partir de 527 ? Ou la mort de son successeur Héraclius, en 641 ? Le débat n’est pas clos, mais c’est le VIIe siècle qui semble peu à peu s’être imposé, car « davantage de fils se sont rompus » durant ce siècle que durant tout autre, comme le constate Alexander Demandt dans son livre sur l’Antiquité tardive (2). Dans sa biographie d’Anastase Ier, qui régna sur l’Empire romain d’Orient de 491 à 518, Mischa Meier ne s’intéresse guère à ce débat. Il joue cependant un rôle décisif dans son livre. Car si Anastase a vécu bien avant les victoires musulmanes et la rupture de l’unité du monde méditerranéen, son règne fut traversé de crises majeures. Dès les premières années, alors que ses armées étaient occupées à écraser une révolte en Asie Mineure, des hordes de guerriers huns et proto-bulgares envahissaient les provinces européennes de l’empire, parvenant jusqu’aux environs de Constantinople. Au milieu de son règne, Anastase dut faire face à une agression des Perses, qui prirent notamment l’importante forteresse frontalière d’Amida, l’actuelle Diyarbakir. Et vers la fin de sa vie, alors qu’il avait plus de 80 ans, l’empereur fut confronté aux manœuvres habiles d’un prétendant au trône dont il ne triompha qu’au bout de trois ans, à l’issue d’une bataille navale meurtrière.   L’empereur contre le pape C’est également sous Anastase que l’unité de l’Église chrétienne fut rompue au sein de l’empire. À l’origine, une querelle do
ctrinale : le divin et l’humain présents dans la personne du Christ constituent-ils « deux natures distinctes », comme l’avait proclamé le concile de Chalcédoine en 451, où s’y confondent-ils en une seule essence, divine, comme l’affirmaient les monophysites ? Ce conflit théologique fut d’autant plus grave qu’il recouvrait des lignes de fracture historiques : tandis que la partie occidentale de l’empire, dominée par les Goths, les Vandales et les Francs, était fidèle aux professions de foi du concile de Chalcédoine, la partie orientale était majoritairement monophysite. Pour mettre fin à ces dissensions, le prédécesseur d’Anastase, Zénon, avait rédigé un compromis en 482, l’Henotikon (acte d’union), qui passait sous silence les points litigieux. En fait de réconcilier, ce texte eut pour effet d’accentuer la rupture, en raison de la réaction hostile de l’évêque de Rome, qu’on commençait à l’époque à appeler papa, le pape. Anastase, qui avait accédé au trône à 62 ans, défendit d’abord l’acte d’union face à la résistance acharnée du pape Gélase. Celui-ci, dans une lettre passée à la postérité, l’exhortait de s’occuper des affaires temporelles et ne pas se mêler des affaires spirituelles. Mais la guerre contre les Perses avait appris à l’empereur que le centre de gravité de son pouvoir était à l’Est. Aussi prit-il de plus en plus clairement la défense du monophysisme. Ce qui lui valut de tomber en disgrâce auprès des historiens byzantins de son temps, d’obédience chalcédonienne. Johannes Malalas, l’auteur d’une chronique universelle abondamment citée, le fait mourir pendant un orage, rongé par l’angoisse, et Marcellinus Comes s’attarde sur sa perfidie et son parjure. Mischa Meier analyse la politique religieuse d’Anastase comme l’une des composantes d’une vision politique plus large. À ses yeux, Anastase est le premier homme politique réaliste de l’Antiquité finissante. À la différence de la plupart de ses contemporains, le vieux renard avait compris que les Italiens, les Gaulois et les Hispaniques étaient perdus pour l’empire. C’est pourquoi il donna au roi franc, Clovis, le titre de consul ; pourquoi il envoya à l’Ostrogoth Théodoric, qui résidait à Ravenne, les insignes impériaux, et concentra ses efforts sur la défense de la moitié orientale de l’empire. Mischa Meier nous fait entendre la dissonance entre l’historiographie de son temps et l’historiographie actuelle. En faisant le portrait d’une époque minée par la peur de la fin du monde, les guerres civiles et les conflits religieux. Anastase, nommé dikoros en raison de ses yeux vairons, semblait confirmer ces attentes apocalyptiques. Ce n’était, littéralement parlant, qu’un trompe-l’œil, car sa politique fut rigoureusement pragmatique. Il isola par une diplomatie habile le roi ostrogoth, qui rêvait d’une grande alliance germanique en Europe de l’Ouest. Il contint le peuple de Byzance en lui offrant du pain et des jeux, et conclut une trêve avec Vitalien, son ennemi juré. Certes, Anastase ne parvint pas à combler le fossé qui séparait les deux doctrines chrétiennes. Mais rien ne dit qu’il ait réellement voulu le faire. Pour l’authentique réaliste que nous dépeint Mischa Meier, cette réunification était peu souhaitable, car elle aurait divisé l’Orient romain. Sous les successeurs d’Anastase, qui retournèrent à l’orthodoxie de Chalcédoine, la partie orientale de l’Empire byzantin commença à s’éloigner de la capitale, ce qui facilita les conquêtes perse et arabe de la Syrie et de l’Afrique du Nord. Meier l’établit clairement au passage, l’Antiquité, du temps d’Anastase Ier, était loin d’être terminée. Mais sa politique extérieure anticipa sur un ordre du monde médiéval, dans lequel l’Europe serait régie par deux empereurs, l’un franc, l’autre byzantin. Il est peu probable qu’Anastase ait pu seulement imaginer un tel ordre. C’est là un autre enseignement de la remarquable biographie que signe Mischa Meier : la conduite politique des acteurs historiques est parfois en avance de plusieurs siècles sur leur pensée.   Ce texte est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 14 octobre 2009. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Anastase Ier. La naissance de l’Empire byzantin de L’empereur Akbar ou la tolérance souveraine, Klett Cotta Verlag, non traduit

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