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La revanche posthume d’Ortega y Gasset

Injustement décrié pour sa neutralité pendant la guerre d’Espagne, l’auteur de La Révolte des masses était pourtant un penseur de premier plan. À bien des égards prophétique, ce libéral convaincu, laïc, démocrate élitiste, promoteur de l’idée européenne, mettait en garde contre les radicalismes de droite comme de gauche.

En 1930 paraissait La Révolte des masses, livre parmi les plus importants de José Ortega y Gasset, ce philosophe parmi les plus élégants et les plus intelligents du libéralisme. Mais la guerre civile espagnole, les quarante années de dictature franquiste et l’apogée des doctrines marxistes qui ont marqué l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle ont injustement relégué sa réflexion au grenier, parmi les vieilleries. Quand ces circonstances ne l’ont pas dénaturée, réduite à une référence de la pensée conservatrice. Il existe pourtant un abîme entre libéralisme et conservatisme, comme l’a montré Friedrich Hayek dans un essai célèbre (1). Bien qu’il n’ait jamais systématisé sa pensée dans un corpus d’idées organisées, Ortega y Gasset a développé, dans ses innombrables essais, articles, conférences et notes, un discours incontestablement libéral, aussi critique à l’égard de l’extrémisme dogmatique de la gauche que du conservatisme autoritaire, nationaliste et catholique de la droite. Et cette philosophie n’a rien perdu de son actualité. Elle prend même aujourd’hui un étonnant relief, après la faillite du marxisme et alors que le libéralisme intellectuel est tombé ces dernières années dans l’économisme excessif. La Révolte des masses en offre la meilleure preuve. Le livre s’appuie sur une intuition géniale : la suprématie des élites a vécu ; les masses ont fait irruption dans la société, provoquant un bouleversement profond des valeurs civiques et culturelles, ainsi que des comportements sociaux. Formulée au moment de l’ascension du communisme et des fascismes, du syndicalisme et des nationalismes, alors que se produisaient les premières manifestations de la culture de masse, l’intuition d’Ortega décèle l’un des traits fondamentaux de la société moderne. Tout aussi pertinente est sa critique du phénomène. Elle se fonde sur la défense de l’individu, dont il voit la souveraineté menacée – et à bien des égards déjà submergée – par cette irruption irrépressible de la foule, du collectif. Pour Ortega, le concept de « masse » n’a rien à voir avec celui de classe sociale et s’oppose spécifiquement à la définition qu’en donne le marxisme. La « masse » dont il parle englobe des hommes et des femmes de milieux différents, qui se sont fondus en un être collectif, abdiquant ainsi leur individualité souveraine pour n’être plus qu’une « partie de la tribu ». La masse est cet ensemble de personnes désindividualisées, qui ont cessé d’être des unités humaines libres et pensantes pour se dissoudre dans un groupe qui pense et agit pour elles en mobilisant davantage les émotions, les instincts et les passions que la raison. Ces masses s’aggloméraient alors déjà autour de Benito Mussolini, en Italie, et allaient bientôt se presser autour de Hitler, en Allemagne, ou vénérer Staline, le « petit père des peuples », en Russie. Le communisme et le fascisme, « deux clairs exemples de régression substantielle », sont pour Ortega de parfaites illustrations de la transformation de l’individu en homme-masse. Mais le penseur espagnol ne voit pas dans ce phénomène de massification l’apanage des foules totalitaires. Il est aussi à ses yeux une réalité des démocraties, où l’individu tend de plus en plus à être absorbé par des ensembles grégaires qui jouent un rôle de premier plan dans l’espace public, phénomène qu’il analyse comme une résurgence du primitivisme et de certaines formes de barbarie dissimulées sous les oripeaux de la modernité. Cette vision est celle d’un penseur libéral qui considère la dissolution de l’individu dans le panurgisme comme une régression historique et une sérieuse menace pour la civilisation démocratique. Le livre offre également un plaidoyer précoce et surprenant – à la veille de la Seconde Guerre mondiale – pour une Europe unie, une communauté dans laquelle les nations se fondraient, sans perdre leurs traditions et leurs cultures : « L’Europe sera l’hyper-nation. » Cette union est aux yeux d’Ortega la seule voie de salut possible pour un continent qui a perdu son hégémonie historique, que la Russie et les États-Unis paraissent désormais décidés à assumer. Cette audacieuse proposition de création d’une union européenne qui ne commencera à prendre forme que des décennies plus tard est l’une des plus belles réussites du livre et une preuve de la lucidité visionnaire d’Ortega.   Raz-de-marée de mauvais goût L’essai pose aussi un autre principe purement libéral : le déclin du continent est en partie dû au développement démesuré de l’État, dont les pesanteurs bureaucratiques et interventionnistes ont étouffé l’esprit d’initiative et la créativité des citoyens. Avec un flair certain, Ortega annonce que l’irruption des masses dans la vie politique et sociale aura notamment pour conséquence la dévalorisation et la vulgarisation de la culture – c’est-à-dire le remplacement du produit artistique authentique par sa caricature, sa version stéréotypée et mécanisée – et un raz-de-marée de mauvais goût, de trivialité et de bêtise. Dans ce domaine, Ortega était élitiste, mais son élitisme n’était pas incompatible avec ses convictions démocratiques, puisqu’il portait uniquement sur l’exigence en matière de création. En matière de diffusion, il était universaliste : la culture devait être à la portée de tous. Simplement, Ortega pensait que les modèles esthétiques et intellectuels devaient être définis par les grands artistes et les meilleurs penseurs, ceux qui avaient renouvelé la tradition et inventé de nouvelles formes, introduisant une nouvelle manière de comprendre la vie et sa représentation artistique. Car si ces référents émanaient du goût moyen de la masse – l’homme ordinaire –, il en résulterait un appauvrissement brutal de la vie culturelle et une quasi-asphyxie de la créativité. L’élitisme d’Ortega sur ce plan est également inséparable de son cosmopolitisme, de sa conviction que la véritable culture n’a pas de frontières et relève du patrimoine universel. Sa pensée est profondément antinationaliste. Dans sa défense du libéralisme, Ortega insiste sur le caractère laïc que doit avoir l’État dans une société démocratique – « L’histoire est la réalité de l’homme. Il n’en a pas d’autre » – et sur le caractère profondément incompatible de la pensée libérale et du catholicisme dogmatique, qu’il qualifie d’antimoderne. Le cours des choses n’est pas écrit d’avance par une divinité toute-puissante. Ce n’est qu’œuvre humaine, donc « tout est possible dans l’histoire, autant le progrès triomphal et indéfini qu’une régression périodique ». Ortega y Gasset fait ici preuve – c’est le moins que l’on puisse dire – d’une grande indépendance d’esprit et de convictions suffisamment solides pour pouvoir résister aux pressions intellectuelles et politiques de son temps. Un temps, rappelons-le, où l’intelligentsia perdait foi en la démocratie, discréditée par la droite fasciste et la gauche communiste, et cédait souvent à la tentation de rejoindre l’un ou l’autre camp, avec une préférence marquée pour le second. Mais le libéralisme d’Ortega y Gasset, bien qu’authentique, reste partiel. Sa défense de l’individu, du pluralisme des opinions et des critiques, d’un État modeste et laïc qui stimule la liberté personnelle au lieu de l’étouffer ne s’accompagne pas chez lui d’une défense du libre marché. Ortega témoigne à l’égard de cet aspect de la vie sociale d’une méfiance qui confine au dédain, et parfois d’une méconnaissance surprenante de la part d’un intellectuel si curieux et ouvert. Il s’agit là, sans doute, d’une question de génération. Tous les libéraux espagnols plus ou moins contemporains d’Ortega, tels que l’écrivain Ramon Pérez de Ayala ou le médecin Gregorio Marañon – avec lesquels il fonda en 1931 un parti de centre droit favorable au nouveau régime démocratique instauré après la chute de la dictature monarchiste du général Primo de Rivera et du roi Alphonse XIII (2) –, l’étaient au sens politique, éthique, civique et culturel, mais pas économique. Ils ignoraient cet autre principe fondamental de la doctrine : sans liberté économique et sans garantie de la propriété privée et des contrats, la démocratie et les libertés publiques sont toujours menacées. Bien qu’il eût pris ses distances à l’égard de l’éducation reçue chez les Jésuites, Ortega conserva toujours des traces du mépris – ou du moins de la méfiance invétérée – qu’éprouve la morale catholique pour l’argent, les affaires, la réussite et le capitalisme ; comme si se reflétait dans cette dimension de l’activité sociale le trait le plus bassement matérialiste de l’animal humain, incompatible avec sa personnalité spirituelle et intellectuelle. D’où, probablement, les allusi
ons dédaigneuses aux États-Unis qui figurent dans La Révolte des masses : Ortega juge, non sans une certaine morgue culturelle, que ce « paradis des masses » a sacrifié ses « qualités » au bénéfice d’une culture superficielle. De là découle l’une des rares âneries du livre : l’affirmation que les États-Unis sont incapables de développer la science comme l’a fait l’Europe. L’une des conséquences de la suprématie de l’homme-masse est, selon lui, le désintérêt de la société pour la culture, au sens noble du terme. À l’ère du panurgisme, la science passe au second plan et l’attention des masses se concentre sur la technique, les merveilles et les prodiges que réalise ce sous-produit de la science – car, sans elle, ni la luxueuse automobile aux lignes aérodynamiques ni les analgésiques qui soulagent la migraine ne seraient possibles. Il compare la déification du produit de consommation fabriqué par la technique avec l’éblouissement du primitif d’un village africain devant les objets de l’industrie moderne, qu’il voit comme de purs produits de la nature, à l’instar des fruits et des animaux. La science, dit Ortega, suppose la civilisation, et donc le long processus historique qui la rend possible. Aussi imagine-t-il que les États-Unis ne pourront jamais dépasser le stade de la technologie : « Quel esprit lucide croira que, si l’Europe disparaissait, les Américains pourraient continuer la science ? » C’est l’une des prédictions erronées de ce livre par ailleurs rempli de prophéties qui se sont réalisées.   Déchirement face à la guerre civile Dans La Révolte des masses, Ortega critique le nationalisme comme un phénomène typique de l’hégémonie grandissante du collectif sur l’individuel. Il rejette l’idée, relevant selon lui du mythe, qu’une nation se constitue sur une communauté de race, de religion ou de langue, et penche plutôt pour la vision de Renan : la nation comme « plébiscite de tous les jours » à travers lequel ses membres réaffirment quotidiennement, par leur conduite et leur respect des lois et des institutions, la volonté de construire une « unité de destin ». Cette conception est flexible, moderne et compatible avec l’idée que l’Europe finira par former une union supranationale dans laquelle les pays du continent s’uniront en une communauté plurielle et solidaire. L’Épilogue pour les Anglais, critique sévère du pacifisme dominant parmi les intellectuels occidentaux de l’époque, est écrit et ajouté à La Révolte des masses en 1937 (3), sept ans après la première édition, en pleine guerre civile espagnole. Ortega s’en prend aux interprétations stéréotypées que l’on donne à l’étranger des événements dans son pays. Le penseur évoque les intellectuels anglais qui, « dans le confort de leur bureau ou de leur club », signent des pétitions où les communistes sont présentés en « défenseurs de la liberté » ; quand, en Espagne, ceux-ci contraignent des écrivains à parapher des manifestes ou à parler à la radio d’une manière conforme à leurs intérêts. Il en déduit que l’opinion publique internationale constituerait dans certains cas une « intervention armée » dans les affaires intérieures d’un pays, tant elle peut avoir des effets meurtriers sur son avenir. La thèse ne tient pas, bien sûr : l’accepter reviendrait à justifier la suppression de la liberté d’expression et d’opinion au prétexte de la sécurité nationale. En outre, elle méconnaît cette réalité : on connaît souvent mieux à l’étranger ce qui se passe dans une dictature, car la censure empêche ceux qui la subissent d’avoir une claire conscience de la situation. À vrai dire, cette étrange affirmation reflète le malaise et le déchirement ressentis par Ortega face à la guerre civile. À ses yeux, les intellectuels européens ont paré les républicains de toutes les vertus pour des raisons idéologiques, sans tenir compte des violations et des excès antidémocratiques qu’ils avaient eux aussi commis. C’est pourquoi Ortega ne pouvait ni ne voulait prendre parti pour un camp, d’autant qu’il en était arrivé à cette conclusion : la lutte n’était pas fondamentalement entre la république démocratique et le fascisme, mais entre celui-ci et les communistes, alternative à laquelle le philosophe se refusait. Pourtant, cela semble évident au vu de sa correspondance et des témoignages de ses proches, le penseur espagnol, sans jamais le rendre public, avait fini par penser que Franco et les « nationaux » représentaient un moindre mal. Cette erreur lui sera impitoyablement reprochée et contribuera à éloigner son œuvre des intellectuels dits progressistes. En vérité, il n’y a pas de moindre mal lorsqu’il s’agit de choisir entre deux totalitarismes – cela revient à choisir entre le sida et un cancer en phase terminale. Lire Ortega est toujours un plaisir, une jouissance esthétique, en raison de la beauté et de l’aisance de son style, clair, fluide, intelligent, cultivé, émaillé d’ironie et à la portée de n’importe quel lecteur. Ce dernier trait incite certains à lui refuser la qualité de philosophe, le reléguant au statut d’homme de lettres ou de journaliste. Il est vrai que la plume d’Ortega se haussait parfois du col. Bien qu’il eût dicté deux commandements à l’intellectuel – s’opposer et séduire –, sa coquetterie et sa vanité le conduisirent parfois à négliger le premier au profit du second. Mais ces faiblesses occasionnelles sont plus que compensées par la vigueur et la grâce que son talent était capable d’insuffler aux idées, qui s’apparentent dans ses essais aux personnages vivants et imprévisibles de La Comédie humaine, qui l’avait tellement ébloui à l’adolescence. Cette veine réaliste, qui – tout comme la grande tradition picturale espagnole – était inséparable de sa vocation intellectuelle, contribua à humaniser sa pensée. Ni la philosophie en particulier ni la culture en général ne devaient se réduire à un pur exercice d’acrobatie rhétorique, une gymnastique pour esprits distingués. Pour cet « élitiste », la mission du penseur ne pouvait être que démocratique : s’immiscer dans la vie de tous les jours et s’en inspirer. Bien avant que les existentialistes français ne développent leur thèse sur l’« engagement » de l’intellectuel dans son époque et sa société, Ortega avait fait sienne cette conviction et l’avait mise en pratique dans ses écrits. Il se pliait avec une discipline intransigeante à cette maxime, l’une de ses phrases les plus célèbres : « La clarté est la politesse du philosophe. » Je ne crois pas que cet effort, inspiré par le désir qu’avait Goethe de toujours aller « de l’obscur vers le clair (4) », appauvrisse sa pensée. Au contraire, l’un de ses grands mérites est d’avoir su mettre à la portée des lecteurs profanes les grands sujets de la philosophie, de l’histoire et de la culture en général, sans pour autant les affadir ni les trahir. Le journalisme l’y incita, bien sûr, ainsi que ses conférences, où il s’adressait à de vastes publics hétérogènes tant il était convaincu que la pensée confinée dans les salles de cours ou les colloques universitaires, loin de l’agora, s’étiolait. Il croyait fermement que la philosophie aide les êtres humains à vivre, à résoudre leurs problèmes, à affronter avec lucidité le monde qui les entoure, et ne doit donc pas être le patrimoine exclusif des penseurs. Cette obsession de vouloir se faire comprendre de tous ses lecteurs est l’une des leçons les plus précieuses qu’il nous a léguées, un témoignage de sa conviction démocratique et libérale, d’une lumineuse importance pour notre époque où, dans différents domaines de la culture, le jargon l’emporte sur le langage commun, dissimulant souvent non la complexité scientifique mais la prestidigitation verbeuse et la tricherie. Que nous partagions ou non ses thèses, une chose est claire : Ortega ne triche pas, la limpidité de son discours l’en empêche.   Tout un spectacle Qu’était-il, politiquement parlant ? Libre-penseur, athée (ou, du moins, agnostique), cosmopolite, européen convaincu, adversaire du nationalisme et de tous les dogmatismes, démocrate. Son adjectif favori était « radical ». L’analyse et la réflexion devaient toujours aller à la racine des problèmes, ne jamais rester à la périphérie ou en surface. Pourtant, en politique, il se tint parfois éloigné de ce radicalisme qu’il prêchait. L’échec de la République et le bain de sang de la guerre civile traumatisèrent Ortega y Gasset. Il avait soutenu l’avènement de la République, en laquelle il plaçait beaucoup d’espoir, mais les désordres et les violences qui l’accompagnèrent le firent frémir (« Ce n’est pas cela, ce n’est pas cela », proclama-t-il dans un célèbre article (5)). Puis, le soulèvement franquiste et la polarisation extrême de la société, qui précipita la guerre, ont placé le philosophe dans une sorte de quarantaine idéologique. Selon lui, la démocratie libérale « est la forme politique qui représente la plus haute volonté de coexistence » et celle qui a montré un esprit de tolérance sans précédent dans l’histoire. Car le libéralisme tient « au droit que la majorité accorde à la minorité », c’est « la décision de coexister avec l’ennemi ». Une telle position était-elle tenable en pleine guerre civile ? Le projet qu’il défendait – une société éclairée, fondée sur la coexistence et le droit, européenne – semblait irréel face à la montée parallèle des totalitarismes, qui foulaient au pied les fondements mêmes de la civilisation dont il rêvait. Ortega ne surmonta jamais l’effondrement de ses illusions. Quand on fréquente longtemps l’œuvre d’un écrivain, comme je l’ai fait avec Ortega – même à petites doses quotidiennes –, on se familiarise tant avec lui, avec sa personne, qu’on éprouve le sentiment d’avoir partagé son intimité, d’avoir assisté à ses conversations amicales qui, selon ses disciples, étaient éblouissantes. Ortega devait être un extraordinaire causeur, conférencier, professeur. À la lecture de ses meilleurs essais, on entend sa voix : ses silences calculés, le claquement d’un adjectif insolite et la phrase labyrinthique qui, soudain, se clôt, parachevant ainsi une argumentation avec une passe rhétorique de matador. Tout un spectacle. Ces dernières années, Ortega a été très décrié par la gauche espagnole, accusé, notamment par le journaliste Gregorio Morán dans son livre El maestro en el erial [« Le maître sur le terrain », non traduit], d’avoir été un complice discret des nationalistes, affirmation qui s’appuie sur des arguments spécieux : le fait que deux de ses fils ont combattu dans le camp fasciste, son amitié et sa correspondance avec certains diplomates franquistes. Quant à l’accusation selon laquelle le philosophe, se recommandant d’un tiers, aurait proposé à Franco de lui écrire ses discours, elle relève du ragot. On n’en a jamais présenté une preuve digne de foi et on n’en trouve pas le moindre indice dans sa correspondance. En vérité, si Ortega avait voulu faire partie du régime franquiste, il aurait été accueilli par la grande porte, tant ce pouvoir qui l’attaqua fit aussi de multiples tentatives pour le suborner. Il lui suffisait de déclarer publiquement son adhésion. Il ne le fit jamais. Le fait qu’il ait continué de percevoir son salaire de professeur d’université après sa retraite n’est pas non plus un argument susceptible de le discréditer. Certes, il aurait mieux fait de s’y refuser. Et qu’il ne rentre jamais en Espagne, mourant en exil, ou s’oppose frontalement et sans équivoque à la dictature (6). Combien de confusions sur ce qu’il était, croyait et défendait auraient alors été évitées, et comme il serait facile de faire de lui, aujourd’hui, une figure politiquement correcte. Mais la véritable « circonstance » d’Ortega n’était pas de prendre parti pour l’un des camps lorsque la guerre civile éclata (7) ; l’option qui était la sienne s’est vue pulvérisée dans le conflit et l’a laissé dans un no man’s land. Malgré cela, tout en connaissant la fragilité et l’isolement de sa posture, il lui resta fidèle jusqu’à la mort. C’était une position intenable dans cette situation de rupture et de manichéisme belliqueux, où la nuance et la modération n’avaient plus de place ; mais elle n’était pas malhonnête.   Ni lâche ni opportuniste Quand Ortega revient en Espagne, en 1945, il est convaincu que la fin de la Seconde Guerre mondiale amènera la dictature à se transformer. Il s’est trompé, bien sûr, et paya très cher cette erreur : il vécut dans le pays par intermittences, effectuant de longs séjours au Portugal, vilipendé par les ultras du régime qui ne lui pardonnaient pas son laïcisme, tout en tâchant d’esquiver, tel un chat, les tentatives de ceux qui cherchaient à l’instrumentaliser en faisant de lui une sorte de pré-idéologue de la Phalange. Ces velléités prirent parfois des formes grotesques, comme la semaine d’exercices spirituels que la Phalange organisa à l’université de Madrid pour « la conversion d’Ortega y Gasset » ou les campagnes systématiques menées en chaire pour que le philosophe suive l’exemple de son collègue Manuel García Morente, touché, lui, par le Saint-Esprit et qui avait rejoint le bercail catholique. En dépit du tempérament timoré que lui reprochent certains critiques, Ortega résista aux fortes pressions dont il faisait l’objet et n’écrivit pas une seule ligne reniant ses idées. De sorte que le régime, à la veille de sa mort, fit passer à la presse, par la bouche du ministre de l’Information, cet ordre que je ne résiste pas au plaisir de citer : « Face au décès possible de don José Ortega y Gasset, […] ce journal donnera la nouvelle en gros titre sur deux colonnes et y adjoindra, si on le souhaite, un seul article élogieux, dans lequel les erreurs politiques et religieuses de cette personne ne seront pas omises. En tout cas, on éliminera toujours la dénomination de maestro. » Les erreurs politiques du penseur espagnol ne furent pas celles d’un lâche ni d’un opportuniste ; tout au plus, celles d’un naïf qui s’obstina à incarner une alternative modérée, civile et réformiste, à un moment où celle-ci n’avait pas la moindre possibilité de se réaliser. Sa tiédeur et ses doutes n’ont pas à lui être jetés à la figure. Ils illustrent le destin tragique d’un intellectuel viscéralement et rationnellement allergique aux extrêmes, à l’intolérance, aux vérités absolues, aux nationalismes et à tout dogme religieux ou politique ; un intellectuel qui, pour cette raison même, parut déphasé au moment où la coexistence démocratique partait en fumée. Ce n’est pas seulement Ortega, mais l’idée démocratique et libérale qui fut ébranlée et annihilée dans l’hécatombe. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Les idées d’Ortega y Gasset ne sont-elles pas bien vivantes dans l’Espagne plurielle, libre et bouillonnante d’aujourd’hui ? Ortega est le plus grand penseur, le plus cohérent, que le pays ait donné à la culture laïque et démocratique. Celui, aussi, qui écrivait le mieux. La doctrine libérale contemporaine a beaucoup à apprendre de lui. Avant tout en redécouvrant que le libéralisme ne peut se réduire à une recette économique ; c’est, d’abord, une attitude face à la vie et à la société, fondée sur la tolérance et le respect, sur l’amour de la culture, sur une volonté de coexistence avec l’autre, avec les autres, et sur une défense ferme de la liberté comme valeur suprême. Cette attitude est, en même temps, le moteur du progrès matériel, de la science, des arts et des lettres, et de cette civilisation qui a rendu possible la souveraineté de l’individu, avec son indépendance, ses droits et ses devoirs en permanent équilibre avec ceux des autres, protégés par un système juridique qui garantit la coexistence dans la diversité. La liberté économique est une pièce maîtresse de la doctrine libérale. Et il est déplorable, bien sûr, qu’Ortega et nombre de ses contemporains l’aient ignoré. Mais il n’est pas moins grave de réduire cette pensée à une politique économique. L’échec, ces dernières décennies, de nombreuses tentatives de libéralisation en Amérique latine, en Afrique et même en Europe, n’est-il pas la preuve flagrante que les recettes économiques seules font long feu si elles ne s’appuient sur un corpus d’idées qui les légitiment aux yeux de l’opinion ? La doctrine libérale est une culture au sens le plus large, et les essais d’Ortega y Gasset la reflètent de manière stimulante et lucide, à chaque page. Eût-il été français, il serait aujourd’hui aussi connu et lu que Sartre, dont il anticipa la philosophie existentialiste de l’« homme en situation » – et l’exposa d’une meilleure plume – avec sa thèse de l’homme et sa « circonstance ». Anglais, il eût été un autre Bertrand Russell, comme lui un grand philosophe et un remarquable vulgarisateur. Mais il n’était qu’espagnol, au moment où la culture de Cervantès, Quevedo et Góngora était reléguée dans les sous-sols (l’image est de lui) des grandes cultures modernes reconnues. Depuis, les choses ont changé, et les portes de ce club privé s’ouvrent à la vigoureuse langue qu’il a enrichie et actualisée autant que l’ont fait par la suite un Jorge Luis Borges ou un Octavio Paz. Il est temps que notre époque connaisse et reconnaisse, enfin, comme il le mérite, José Ortega y Gasset.   Le texte de cette conférence, prononcée à Amsterdam en 2005, est paru dans Letras libres en novembre 2010. Il a été traduit par François Gaudry.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Révolte des masses de José Ortega y Gasset, Les Belles Lettres, 2010

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