La revanche posthume d’Ortega y Gasset
par Mario Vargas Llosa

La revanche posthume d’Ortega y Gasset

Injustement décrié pour sa neutralité pendant la guerre d’Espagne, l’auteur de La Révolte des masses était pourtant un penseur de premier plan. À bien des égards prophétique, ce libéral convaincu, laïc, démocrate élitiste, promoteur de l’idée européenne, mettait en garde contre les radicalismes de droite comme de gauche.

Publié dans le magazine Books, octobre 2011. Par Mario Vargas Llosa
En 1930 paraissait La Révolte des masses, livre parmi les plus importants de José Ortega y Gasset, ce philosophe parmi les plus élégants et les plus intelligents du libéralisme. Mais la guerre civile espagnole, les quarante années de dictature franquiste et l’apogée des doctrines marxistes qui ont marqué l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle ont injustement relégué sa réflexion au grenier, parmi les vieilleries. Quand ces circonstances ne l’ont pas dénaturée, réduite à une référence de la pensée conservatrice. Il existe pourtant un abîme entre libéralisme et conservatisme, comme l’a montré Friedrich Hayek dans un essai célèbre (1). Bien qu’il n’ait jamais systématisé sa pensée dans un corpus d’idées organisées, Ortega y Gasset a développé, dans ses innombrables essais, articles, conférences et notes, un discours incontestablement libéral, aussi critique à l’égard de l’extrémisme dogmatique de la gauche que du conservatisme autoritaire, nationaliste et catholique de la droite. Et cette philosophie n’a rien perdu de son actualité. Elle prend même aujourd’hui un étonnant relief, après la faillite du marxisme et alors que le libéralisme intellectuel est tombé ces dernières années dans l’économisme excessif. La Révolte des masses en offre la meilleure preuve. Le livre s’appuie sur une intuition géniale : la suprématie des élites a vécu ; les masses ont fait irruption dans la société, provoquant un bouleversement profond des valeurs civiques et culturelles, ainsi que des comportements sociaux. Formulée au moment de l’ascension du communisme et des fascismes, du syndicalisme et des nationalismes, alors que se produisaient les premières manifestations de la culture de masse, l’intuition d’Ortega décèle l’un des traits fondamentaux de la société moderne. Tout aussi pertinente est sa critique du phénomène. Elle se fonde sur la défense de l’individu, dont il voit la souveraineté menacée – et à bien des égards déjà submergée – par cette irruption irrépressible de la foule, du collectif. Pour Ortega, le concept de « masse » n’a rien à voir avec celui de classe sociale et s’oppose spécifiquement à la définition qu’en donne le marxisme. La « masse » dont il parle englobe des hommes et des femmes de milieux différents, qui se sont fondus en un être collectif, abdiquant ainsi leur individualité souveraine pour n’être plus qu’une « partie de la tribu ». La masse est cet ensemble de personnes désindividualisées, qui ont cessé d’être des unités humaines libres et pensantes pour se dissoudre dans un groupe qui pense et agit pour elles en mobilisant davantage les émotions, les instincts et les passions que la raison. Ces masses s’aggloméraient alors déjà autour de Benito Mussolini, en Italie, et allaient bientôt se presser autour de Hitler, en Allemagne, ou vénérer Staline, le « petit père des peuples », en Russie. Le communisme et le fascisme, « deux clairs exemples de régression substantielle », sont pour Ortega de parfaites illustrations de la transformation de l’individu en homme-masse. Mais le penseur espagnol ne voit pas dans ce phénomène de massification l’apanage des foules totalitaires. Il est aussi à ses yeux une réalité des démocraties, où l’individu tend de plus en plus à être absorbé par des ensembles grégaires qui jouent un rôle de premier plan dans l’espace public, phénomène qu’il analyse comme une résurgence du primitivisme et de certaines formes de barbarie dissimulées sous les oripeaux de la modernité. Cette vision est celle d’un penseur libéral qui considère la dissolution de l’individu dans le panurgisme comme une régression historique et une sérieuse menace pour la civilisation démocratique. Le livre offre également un plaidoyer précoce et surprenant – à la veille de la Seconde Guerre mondiale – pour une Europe unie, une communauté dans laquelle les nations se fondraient, sans perdre leurs traditions et leurs cultures : « L’Europe sera l’hyper-nation. » Cette union est aux yeux d’Ortega la seule voie de salut possible pour un continent qui a perdu son hégémonie historique, que la Russie et les États-Unis paraissent désormais décidés à assumer. Cette audacieuse proposition de création d’une union européenne qui ne commencera à prendre forme que des décennies plus tard est l’une des plus belles réussites du livre et une preuve de la lucidité visionnaire d’Ortega.   Raz-de-marée de mauvais goût L’essai pose aussi un autre principe purement libéral : le déclin du continent est en partie dû au développement démesuré de l’État, dont les pesanteurs bureaucratiques et interventionnistes ont étouffé l’esprit d’initiative et la créativité des citoyens. Avec un flair certain, Ortega annonce que l’irruption des masses dans la vie politique et sociale aura notamment pour conséquence la dévalorisation et la vulgarisation de la culture – c’est-à-dire le remplacement du produit artistique authentique par sa caricature, sa version stéréotypée et mécanisée – et un raz-de-marée de mauvais goût, de trivialité et de bêtise. Dans ce domaine, Ortega était élitiste, mais son élitisme n’était pas incompatible avec ses convictions démocratiques, puisqu’il portait uniquement sur l’exigence en matière de création. En matière de diffusion, il était universaliste : la culture devait être à la portée de tous. Simplement, Ortega pensait que les modèles esthétiques et intellectuels devaient être définis par les grands artistes et les meilleurs penseurs, ceux qui avaient renouvelé la tradition et inventé de nouvelles formes, introduisant une nouvelle manière de comprendre la vie et sa représentation artistique. Car si ces référents émanaient du goût moyen de la masse – l’homme ordinaire –, il en résulterait un appauvrissement brutal de la vie culturelle et une quasi-asphyxie de la créativité. L’élitisme d’Ortega sur ce plan est également inséparable de son cosmopolitisme, de sa conviction que la véritable culture n’a pas de frontières et relève du patrimoine universel. Sa pensée est profondément antinationaliste. Dans sa défense du libéralisme, Ortega insiste sur le caractère laïc que doit avoir l’État dans une société démocratique – « L’histoire est la réalité de l’homme. Il n’en a pas d’autre » – et sur le caractère profondément incompatible de la pensée libérale et du catholicisme dogmatique, qu’il qualifie d’antimoderne. Le cours des choses n’est pas écrit d’avance par une divinité toute-puissante. Ce n’est qu’œuvre humaine, donc « tout est possible dans l’histoire, autant le progrès triomphal et indéfini qu’une régression périodique ». Ortega y Gasset fait ici preuve – c’est le moins que l’on puisse dire – d’une grande indépendance d’esprit et de convictions suffisamment solides pour pouvoir résister aux pressions intellectuelles et politiques de son temps. Un temps, rappelons-le, où l’intelligentsia perdait foi en la démocratie, discréditée par la droite fasciste et la gauche communiste, et cédait souvent à la tentation de rejoindre l’un ou l’autre camp, avec une préférence marquée pour le second. Mais le libéralisme d’Ortega y Gasset, bien qu’authentique, reste partiel. Sa défense de l’individu, du pluralisme des opinions et des critiques, d’un État modeste et laïc qui stimule la liberté personnelle au lieu de l’étouffer ne s’accompagne pas chez lui d’une défense du libre marché. Ortega témoigne à l’égard de cet aspect de la vie sociale d’une méfiance qui confine au dédain, et parfois d’une méconnaissance surprenante de la part d’un intellectuel si curieux et ouvert. Il s’agit là, sans doute, d’une question de génération. Tous les libéraux espagnols plus ou moins contemporains d’Ortega, tels que l’écrivain Ramon Pérez de Ayala ou le médecin Gregorio Marañon – avec lesquels il fonda en 1931 un parti de centre droit favorable au nouveau régime démocratique instauré après la chute de la dictature monarchiste du général Primo de Rivera et du roi Alphonse XIII (2) –, l’étaient au sens politique, éthique, civique et culturel, mais pas économique. Ils ignoraient cet autre principe fondamental de la doctrine : sans liberté économique et sans garantie de la propriété privée et des contrats, la démocratie et les libertés publiques sont toujours menacées. Bien qu’il eût pris ses distances à l’égard de l’éducation reçue chez les Jésuites, Ortega conserva toujours des traces du mépris – ou du moins de la méfiance invétérée – qu’éprouve la morale catholique pour l’argent, les affaires, la réussite et le capitalisme ; comme si se reflétait dans cette dimension de l’activité sociale le trait le plus bassement matérialiste de l’animal humain, incompatible avec sa personnalité spirituelle et intellectuelle. D’où, probablement, les allusions dédaigneuses aux États-Unis qui figurent dans La Révolte des masses : Ortega juge, non sans une certaine morgue culturelle, que ce « paradis des masses » a sacrifié ses « qualités » au bénéfice d’une culture superficielle. De là découle l’une des rares âneries du livre : l’affirmation que les États-Unis sont incapables de développer la science comme l’a fait l’Europe. L’une des conséquences de la suprématie de l’homme-masse est, selon lui, le désintérêt de la société pour la culture, au sens noble du terme. À l’ère du panurgisme, la science passe au second plan et l’attention des masses se concentre sur la technique, les merveilles et les prodiges que réalise ce sous-produit de la science – car, sans elle, ni la luxueuse automobile aux lignes aérodynamiques ni les analgésiques qui soulagent la migraine ne seraient possibles. Il compare la déification du produit de consommation fabriqué par la technique avec l’éblouissement du primitif d’un village africain devant les objets de l’industrie moderne, qu’il voit comme de purs produits de la nature, à l’instar des fruits et des animaux. La science, dit Ortega, suppose la civilisation, et donc le long processus historique qui la rend possible. Aussi imagine-t-il que les États-Unis ne pourront jamais dépasser le stade de la technologie : « Quel esprit lucide croira que, si l’Europe disparaissait, les Américains pourraient continuer la science ? » C’est l’une des prédictions erronées…
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