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L’espionne qui fut emballée par Christo

En 1984, une agente des services secrets bulgares rencontre l’artiste à New York. Elle doit établir un rapport sur celui que le régime communiste considère comme un traître à la patrie.


© Hervé Gloaguen / Gamma-Rapho

Christo à New York, en 1970. Le plasticien s’y est installé six ans plus tôt avec Jeanne-Claude Denat de Guillebon, son épouse et partenaire artistique.

L’artiste-plasticien Christo (Hristo Iavachev) a 22 ans lorsqu’il quitte son pays natal, la Bulgarie, en 1957. Jusqu’à sa mort, le 31 mai dernier, il n’y remettra jamais les pieds, y compris après la chute du régime communiste, en 1989. La police politique du régime, la redoutable Darjavna Sigurnost (DS) a dû longuement s’interroger sur ce personnage un peu fantasque. Est-il un dissident? Représente-t-il une menace? L’homme ne s’exprimait jamais en bulgare, évitait soigneusement ses anciens compatriotes et semblait avoir tiré un trait sur son passé.

En juillet 1984, Christo est déjà une célébrité mondiale : il vient de réaliser son œuvre monumentale Surrounded Islands en Floride et s’apprête, avec sa compagne Jeanne-Claude, à « emballer » le Pont-Neuf, à Paris. C’est alors que, à New York, la DS arrive à l’approcher grâce à l’agente « Elena », qui réussit l’exploit de se faire inviter par Christo et Jeanne-Claude à leur domicile, à Soho.

À son retour à Sofia, elle livre à son officier traitant le rapport suivant, qui a été exhumé des archives de la DS en 2016, pour les besoins d’une exposition consacrée à la résistance anticommuniste.

 

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
Strictement confidentiel

RAPPORT

Objet : Hristo Iavachev et Georgi Daskalov, artistes-peintres résidant aux États-Unis
De : agent « Elena »
À : capitaine Stoïan Tenev, officier traitant

Le 4 juillet 1984

J’ai rencontré Hristo Iavachev à deux reprises : la première fois au restaurant, la seconde chez lui. J’avais déjà une ­petite idée sur lui grâce à son frère et à sa belle-sœur, qui sont, comme vous le savez, de bons amis à moi. J’ai également pu faire la connaissance de son épouse [Jeanne-Claude Denat de Guillebon] lorsqu’elle est venue pour quelques jours en Bulgarie.

Au restaurant, j’ai été accueillie par un homme gentil, bienveillant, modeste et peut-être même et surtout timide. Il est très nature et fait tout pour que son interlocuteur se sente à l’aise. Il est très attentif, disponible et à l’écoute. Outre Hristo et son épouse, il y avait quatre autres personnes à table ce soir-là. Il a discuté tour à tour avec tout le monde, toujours avec la même gentillesse et la même attention. Il a aussi tenu à ce que tout le monde puisse s’exprimer en respectant les opinions des uns et des autres, toujours en restant poli mais avec une certaine fermeté. C’est ce qui m’a le plus frappée. Nous étions trois Bulgares conviés à ce dîner et, à la fin, nous avons tous exprimé le désir de visiter son atelier et de voir ses œuvres. Notre demande a été accueillie favorablement, mais j’ai senti qu’il s’agissait là d’une exception, d’une faveur même, ce qui s’est confirmé par la suite.

Hristo Iavachev vit dans le quartier de Soho depuis son arrivée aux États-Unis ; il est devenu propriétaire de sa maison il y a trois ans. Quand je dis « maison », c’est peut-être un peu exagéré, car il s’agit d’une ancienne usine (Soho était, dans le temps, la zone industrielle de New York) sur quatre étages. Aujourd’hui, le premier est occupé par leur fils, le deuxième leur sert d’entrepôt, et Hristo et sa femme habitent au troisième. L’atelier de Hristo est situé au quatrième. La bâtisse, très ancienne, ne possède ni ascenseur ni chauffage central, comme c’est souvent le cas dans le quartier. L’appartement de Hristo consiste en une immense pièce – c’est un ancien atelier d’usine, et on y voit toujours des tuyaux d’aération et toutes sortes de vieilles ­machines. Derrière une espèce de paravent en carton-pâte se trouve leur chambre à coucher. La cuisine – si tant est que l’on puisse appeler cela une cuisine – est séparée de cette pièce par un bar américain derrière lequel on trouve un réfrigérateur, une gazinière, etc. Plus loin, il y a une table basse entourée de canapés. Tout est très simple mais non dépourvu de goût et donne un sentiment d’espace et de confort. La plupart des meubles ont été fabriqués par Hristo et Jeanne-Claude ; ils datent de leur arrivée à New York il y a vingt et un ans, alors qu’ils étaient très pauvres. Seuls les canapés et la table basse ont été achetés plus tard. Je me souviens qu’à la question de savoir s’il ne comptait pas déménager dans un lieu plus confortable, Hristo a répondu avec stupéfaction qu’ils n’avaient besoin de rien de plus pour vivre et travailler.

La visite de son atelier a été la grande expérience de la journée. Le lieu est encore plus simple : on y respire, littéralement, l’air de l’ancienne usine. Avec une sorte de conviction fanatique, Hristo s’est mis à nous exposer ses idées sur l’art. D’un coup, il est devenu un autre homme : fort, autoritaire, d’une certaine façon péremptoire aussi. Toutes ses œuvres monumentales sont d’abord des esquisses sur papier destinées à la vente. C’est grâce à cet argent qu’il finance ses projets. Ses tableaux atteignent désormais des prix très élevés. Avec une grande simplicité, il nous a aussi expliqué que l’argent ne suffisait jamais et qu’il était obligé de beaucoup emprunter aux banques. L’un dans l’autre, il se retrouvait toujours à sec, mais il arrivait néanmoins à s’en sortir grâce à la vente de ses esquisses. Les autorités de l’État de Floride lui ont récemment proposé de financer l’un de ses projets et il a refusé catégoriquement, afin, dit-il, de n’avoir de comptes à rendre à personne et de garder son indépendance.

Hristo a pas mal oublié notre langue, mais son application à parler le bulgare est presque touchante. Il cherche désespérément le bon mot mais s’énerve lorsque quelqu’un tente de l’aider. J’ai l’impression qu’il parle mal toutes les langues, en réalité. Il s’habille très simplement, je dirais même comme un ouvrier. Plus généralement, il y a quelque chose de vraiment prolétaire dans son allure.

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C’est à peu près tout ce que je peux vous dire de lui. Mon récit est plus émotionnel qu’objectif. Je ne vous cache pas qu’il s’agissait pour moi d’une rencontre très spéciale, sentimentale même, parce que j’avais beaucoup entendu parler de lui par son frère, en Bulgarie.

Sur ce, je voudrais ouvrir, ici, une parenthèse qui pourrait vous être utile. Lors de mon séjour à New York, j’ai également rencontré un autre artiste, le peintre Georgi Daskalov 1, que je connais du lycée. Nous ne nous étions pas vus depuis trente ans. Nous avons naturellement parlé de Hristo Iavachev lors de ces retrouvailles. J’attache beaucoup d’importance à l’appréciation qu’en donne Georgi – premièrement parce qu’il est bulgare, deuxièmement parce qu’il est artiste également, même s’il est loin d’être aussi célèbre que Hristo. Georgi parle de lui avec beaucoup d’admiration et de respect. Voici comment il m’a décrit la journée type de Hristo : tous les matins, il se lève à 7 heures, avale un jus de fruits et se met au travail. À midi, il boit du jus, prend quelques vitamines, parfois un sandwich, puis se remet au travail sans interruption jusqu’à 19 h 30. À 20 heures, il accueille chez lui des galeristes, des critiques d’art et d’éventuels acheteurs, avec qui il reste jusqu’à 21 h 30. Puis ils vont dîner quelque part avec Jeanne-Claude ou bien ils restent à la maison. C’est ce qu’il fait, immuablement, tous les jours de l’année, y compris le dimanche et à Noël, au Nouvel An, à Pâques, etc. La seule exception, c’est lorsqu’il est sur le terrain, en train d’inspecter ses installations. Lorsque j’ai raconté à Georgi que ce jour même nous allions rendre visite à Hristo, il n’en a pas cru ses oreilles. Il n’en revenait pas que Hristo nous ouvre sa porte. Georgi a aussi dit que Hristo était un artiste entièrement voué à son œuvre. Il a souligné le rôle essentiel que joue sa femme. Elle est non seulement son binôme artistique mais aussi, selon son expression, une sorte de « coussin d’air » entre Hristo et le monde réel. C’est elle qui gère tous les aspects pratiques, par exemple – les relations avec les acheteurs, les finances, la logistique des projets et l’achat de matériaux –, Hristo étant totalement incapable de s’en occuper. Elle est plus pragmatique et terre à terre (c’est aussi mon impression).

Selon Georgi Daskalov, Hristo est devenu cette année l’un des plus importants artistes-plasticiens du monde. Il s’est dit étonné que son confrère ne soit toujours pas reconnu en Bulgarie. Il affirme que, sur ce point, Hristo reste très discret, mais qu’il ne manque pas de souligner ses origines bulgares lorsqu’il parle à la presse. Aux États-Unis, on le surnomme même « the Bulgarian guy ». Je tiens à souligner qu’il s’agit là d’une opinion strictement personnelle, exprimée lors d’une conversation privée, voire intime. Selon Daskalov, Hristo est l’un des artistes majeurs du XXe siècle.

Quant à moi, n’étant pas spécialiste du domaine, je ne peux me prononcer là-dessus. Ce que je peux dire de Hristo Iavachev en conclusion ? J’ai rencontré un homme habité par une foi inébranlable dans l’art, entièrement dévoué à son travail. Un homme modeste, timide, tolérant et respectueux des autres. Le contact avec lui est riche, on en ressort avec l’impression d’avoir rencontré une personnalité hors du commun.

— « Elena » est le nom de code d’une ancienne informatrice de la police politique bulgare, dont l’identité reste un mystère.

— Ce rapport a été reproduit dans le catalogue de l’exposition « Formes de résistance 1944-1985 », qui s’est tenue à la Galerie d’art de la ville de Sofia, en 2016. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Georgi Daskalov (1923-2005), aussi orthographié Geogi Daskaloff, s’est établi à New York après avoir vécu quelques années à Paris dans les années 1960.

LE LIVRE
LE LIVRE

Formi na saprotiva 1945-1985 (« Formes de résistance, 1945-1985 ») de Krassimir Iliev, Galerie d’art de la ville de Sofia, 2016

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