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Une leçon de journalisme

En 1955, un jeune reporter nommé Gabriel García Márquez questionne cent vingt heures durant le survivant d’un naufrage. Il en résulte un reportage haletant, écrit à la première personne. Un chef-d’œuvre donné en exemple à toute la profession.

Faire du journalisme, c’est questionner. Au départ, le lecteur ne sait rien, et le journaliste non plus ; lorsque le journaliste raconte, c’est qu’il a questionné, qu’il a su questionner. L’art de questionner, c’est l’essence même de n’importe quel « livre de style » pouvant fournir des outils aux professionnels du journalisme. Parmi ceux-ci, il existe une œuvre majeure, un monument : Récit d’un naufragé. Gabriel García Márquez l’a écrit en 1955, alors qu’il n’était encore qu’un tout jeune journaliste, affublé d’une moustache noire de paysan mexicain, au sein de la rédaction dépeuplée du journal de Bogotá El Espectador. Juan José Millas, l’un des grands journalistes du monde hispanophone, considérait ce récit du célèbre écrivain colombien comme le meilleur reportage du XXe siècle. Il devint un livre, publié en 1970, parce que quelqu’un avait dit à García Márquez que l’heure était venue pour ce bijou de voyager au lieu de croupir dans les archives. Mais, jusqu’à cette date, ce reportage miraculeux restait enfermé dans l’histoire du journalisme de son pays. On a lu ce reportage comme un conte lorsqu’il parut, en 1955, en plein état d’exception décrété en Colombie par le gouvernement militaire de Rojas Pinilla. Aujourd’hui aussi, il se lit encore comme un conte, mais surtout comme une leçon de journalisme très difficile à égaler. Au départ, il y eut surtout une grande curiosité. Un navire militaire, le Caldas, venait de sombrer. L’équipage ne perdit qu’un seul homme. Mais l’histoire d’un des marins, qui survécut jour après jour en pleine mer, en frôlant la mort, alimenta aussitôt les rubriques à sensation des journaux, des stations de radio et des bulletins d’information télévisés. Le marin fit même de la publicité. Sa montre avait résisté à ce voyage au bout de la peur et continua à lui donner l’heure exacte. Plusieurs entreprises s’intéressèrent au modèle porté afin d’en faire un exemple de solidité. On sut ainsi tout du survivant, et du bateau qui avait sombré. Et quand le marin Alejandro Velasco se rendit à la rédaction d’El Espectador pour rencontrer quelques jeunes journalistes que dirigeait Guillermo Cano (aucun n’avait beaucoup plus de trente ans) et essayer de leur vendre ce qui restait à découvrir de son autobiographie marquée par le naufrage, tout semblait avoir été dit, ou presque. Cano, qui était un journaliste clairvoyant, astucieux et réservé, raccompagna le marin jusqu’à la porte, lui mit la main sur l’épa
ule et lui dit : désolé, pour nous l’affaire est finie, mais – raconte García Márquez – il eut un instant de grande lucidité et il se dit que peut-être le fils du télégraphiste d’Aracataca (1) pourrait s’asseoir avec cet homme devant une table de bois et lui extraire un « dernier jus ». En le questionnant. Cano savait que ce jeune journaliste au regard de chien battu et à la lèvre heureuse, qui semblait avoir voyagé à dos d’âne depuis la côte caraïbe jusqu’à ce pays de blancs-becs, était le plus prometteur de Colombie, et qu’il affûtait ses questions, depuis la première (García Márquez commençait toutes ses conversations par un « Viens par là… ») jusqu’à la dernière, sans que son interlocuteur puisse reprendre sa respiration. C’est ce que fit Gabito (2). Le journaliste s’assit devant le marin et le suffoqua de questions, comme s’il était en train de lui faire un bouche-à-bouche en haute mer. Comme le disait le titre en gros caractères de son récit, Luis Alejandro avait passé dix jours à la dérive sur un radeau sans boire ni manger. Il avait été proclamé héros de la patrie. Il avait été embrassé par les reines de beauté. La publicité l’avait enrichi. Puis, détesté du gouvernement et bientôt oublié pour toujours. L’ostracisme civil et militaire dont le régime dictatorial colombien l’avait frappé résultait justement de l’enquête de Gabito. Celle-ci avait mis en évidence que le bateau naufragé avait contrevenu aux règles de sécurité qui s’imposaient en matière de transport militaire et que la junte qui dirigeait le pays avait menti à ce sujet. Le garçon avait donc raconté au journaliste, sans cachotteries ni accommodements, la situation d’irrégularité dans laquelle lui et ses camarades avaient vécu, et il avait fait rougir de colère les militaires colombiens. Ses chefs étaient passés du bonheur de voir leur héros triompher dans la presse à la stupeur de lire tout ce qu’il disait sur leurs supercheries. Telle fut la substance de cette histoire, ce que Gabo parvint à extraire du jeune homme.   De la routine à la tragédie Les questions posées ne sont pas dans le récit (ou dans le conte, comme diraient les Colombiens ou les Cubains), parce que García Márquez, avec sa perspicacité magistrale, avait adopté le point de vue de celui qui raconte. Il ne s’était pas assis pour relater ce que l’homme allait lui dire dans le style indirect cher aux romanciers, mais il s’était approprié ce récit, et s’était identifié lui-même à Luis Alejandro : montant dans le bateau, faisant la bringue avec ses amis et sa fiancée, et devenant l’un des membres de l’équipage habitué à accomplir son travail dans un état de somnolence provoqué par trois journées passées sur le pont. À la routine avait succédé la tragédie, et le journaliste avait pris tout cela à son compte, comme si les lecteurs allaient (comme si nous allions) vivre, comme lui, pratiquement en temps réel, le naufrage qui allait happer cet interlocuteur dont la respiration transportait le jeune journaliste. Gabo était devenu un miroir invisible assis à sa table devant le héros du Caldas. Avec cette précision légendaire qui est la marque de ses reportages, García Márquez raconte qu’il y eut vingt séances d’interview de six heures chaque jour, durant lesquelles il prit des notes et lança des questions trompeuses pour déceler les contradictions du marin. Ainsi, explique le maître, nous avons réussi à reconstruire le récit compact et véridique de ses dix jours en mer. Cette histoire est tellement incroyable : comment les gens la croiraient-ils ? Réponse de García Márquez : le récit du naufragé était si minutieux et si passionnant que mon unique problème littéraire fut justement de le rendre crédible aux yeux du lecteur. Luis Alejandro n’en a pas démenti une seule ligne : le récit (c’est pour cela qu’il nous paraît juste) parut, écrit à la première personne, et fut signé par lui, Luis Alejandro, et pendant plus de vingt ans il fut le héros, l’unique signataire de ce chef-d’œuvre. García Márquez questionna le naufragé pendant cent vingt heures, 7 200 minutes. Au quatrième jour de travail, le marin affirma que les héros ne s’étaient pas sauvés au milieu d’une tempête effrayante ; c’était un mensonge, il n’y avait pas eu de tempête, le naufrage résultait de la surcharge du navire. Et Luis Alejandro continua de raconter son histoire, ce qui rendit le gouvernement furieux. Celui-ci mit du temps à fermer El Espectador, et une légende était déjà en train de s’écrire à partir de ce récit d’un naufrage, la légende du grand journaliste du XXe siècle. Pour un journaliste, jeune ou vieux, lire ce Récit d’un naufragé, ce n’est pas seulement rendre hommage à son auteur, c’est écouter une source où coulerait le meilleur du journalisme, un art qui consiste à savoir quelles questions poser pour savoir quelles histoires raconter.   Cet article est paru dans El País le 8 décembre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.
LE LIVRE
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Récit d’un naufragé, Grasset

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