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Pourquoi elles mettent le voile

Souvent dénoncé comme le symbole d’un islam patriarcal et misogyne, le hijab fut un temps, dans les années 1970, le vêtement d’adoption d’Égyptiennes éduquées et souhaitant s’engager dans la vie active. S’il fut par la suite détourné par des mouvements islamistes, il n’a pas perdu toutes ses vertus : il protège le corps féminin et gomme les écarts de richesse.

En 1956, l’historien Albert Hourani, célèbre pour sa magistrale « Histoire des peuples arabes », écrivit un court article dans le Courrier de l’UNESCO, dans lequel il prédisait que le hijab, le voile porté par les femmes musulmanes, était voué à disparaître dans les pays arabes « avancés » tels que l’Égypte, et ne se maintiendrait que dans des « régions arriérées » telles que le Yémen et l’Arabie saoudite, où perdurait l’« ordre ancien ». Plus d’un demi-siècle plus tard, le voile est fièrement, voire crânement, arboré par des étudiantes de première année d’Harvard. Sans parler de la partie féminine du public venu assister, au Sheldonian Theatre d’Oxford, à un débat entre le professeur Tariq Ramadan et Shaikh Hamza Yusuf Hanson, le célèbre converti américain. Dans le monde de l’après-11 Septembre, comme le souligne Leila Ahmed dans son livre émouvant bien qu’érudit, le voile porté par les femmes vivant dans des pays occidentaux tels que le Royaume-Uni ou les États-Unis a fini par symboliser un large éventail d’attitudes, allant de la résistance contre l’islamophobie ou les préjugés antimusulmans à l’expression de leur soutien aux femmes musulmanes vivant en Irak, en Bosnie, en Somalie ou en Palestine. En témoigne l’existence d’associations s’intitulant, par exemple, « Le voile pour la solidarité ». Comment se fait-il, se demande Leila Ahmed, que cette pièce de tissu, autrefois symbole de l’oppression patriarcale, puisse aujourd’hui signifier un appel à la justice ?

Ses réponses, comme on peut s’y attendre de la part de l’une des plus grandes spécialistes des questions relatives au genre dans le monde islamique, sont complexes et nuancées, et ce n’est pas rendre justice à sa grande expertise que de les réduire à des formules simplistes. Après avoir revisité son Égypte natale, pays qui, avant la révolution, avait connu en moins de trente ans le « passage d’une société majoritairement non islamique et non voilée à une société majoritairement islamique et voilée », elle passe en revue les opinions des chercheurs qui se sont penchés sur le phénomène. Leurs conclusions font apparaître un clivage entre ceux qui considèrent le voile comme une tendance principalement initiée par les femmes et servant leurs propres objectifs (par exemple, ne pas être victime d’agression sexuelle dans les transports en commun du Caire, notoirement bondés) et ceux pour qui ce sont les hommes à la tête des mouvements islamistes qui ont fait de ce vêtement un puissant symbole critique devant aider à la propagation de leur idéologie.

Le voile, la condition féminine et les islamistes

Considérées avec les facilités du recul historique, explique Ahmed, ces deux perspectives peuvent être conciliées. Ainsi, deux chercheurs basés aux États-Unis, Fadwa el Guindi et John Alden Williams, auteurs d’une enquête de terrain réalisée en égypte dans les années 1970, reconnaissaient qu’à l’origine c’est sous l’impulsion des femmes que se généralisa le port du voile. Ce vêtement islamique, « dont la modernité saute aux yeux », atténuait les différences de classe entre les femmes du fait de la standardisation des tissus et des couleurs. Mieux, il « favorisa et fit progresser la condition féminine ». El Guindi découvrit que, parmi les femmes qui adoptèrent ce vêtement, la cohorte la plus nombreuse était composée d’étudiantes en sciences appliquées (médecine, ingénierie) et qu’elles étaient moins nombreuses en sciences humaines. « Les femmes qui furent les plus nombreuses à l’adopter, écrivait-elle, étaient celles qui avaient l’intention de travailler plutôt que d’être des mères au foyer. » Dans les années 1980 et 1990, toutefois, le mouvement passa sous la domination des islamistes mâles, encouragés et parfois financés par les pays des régions que Hourani appelait « arriérées », comme l’Arabie saoudite et le Golfe, où prévalaient des conceptions bien plus conservatrices du rôle de la femme. Sayyid Qutb, l’intellectuel islamiste le plus influent – et qui, chose inhabituelle, n’était pas marié –, adopta une position résolument restrictive quant aux droits des femmes. Le fait de prendre soin de la famille et des enfants définissait à la fois « l’identité, l’importance et la dignité » des femmes. Des islamistes radicaux formulèrent des opinions plus extrêmes, comme Salah Siriyyah, qui fut exécuté pour avoir participé à une tentative d’assassinat visant le président Sadate en 1974 ; selon lui, « ceux qui s’opposent au vêtement islamique des femmes et font l’apologie des tenues indécentes méritent la mort ».

Leila Ahmed apporte un éclairage à la fois intéressant et émouvant sur la carrière de Zanaib al-Ghazali, la « mère oubliée » des Frères musulmans, dirigeante d’un mouvement qui prétendait rassembler trois millions de femmes dans toute l’Égypte en 1964, année où il fut dissous par le gouvernement. Les « six années terribles » d’emprisonnement et de tortures auxquelles la condamna le régime de Nasser ne firent que durcir ses positions. Lors d’une interview accordée en 1985 au Christian Science Monitor, elle signifia poliment à la journaliste, vêtue d’une robe rose à manches courtes, qu’elle irait « en enfer » si elle ne se couvrait pas, comme al-Ghazali elle-même, d’un ample vêtement « ne laissant apparaître que le visage, les mains et les pieds, chaussés de sandales ».

 

Stéréotypes antimusulmans

Le détournement du voile par les islamistes mâles est-il irréversible ? Et prive-t-il nécessairement les femmes de toute autonomie ? Replacés dans le contexte plus large des guerres culturelles qui ont entouré la question du genre, les islamistes ne sont pas les seuls, souligne Leila Ahmed, à avoir pratiqué un tel détournement. Depuis l’époque coloniale, les droits des femmes ont ainsi servi à justifier l’ingérence occidentale dans le monde arabe. Pour Evelyn Baring, futur comte de Cromer, consul général de la Grande-Bretagne et gouverneur de facto de l’Égypte de 1883 à 1907, la « dégradation » des femmes signifiée par le port du voile et par leur cantonnement à la sphère domestique prouvait l’infériorité de l’islam par rapport au christianisme et fournissait aux chrétiens, en particulier les Britanniques, une justification pour gouverner les « races sujettes ». Baring n’était pourtant guère favorable aux droits des femmes, lui qui fut un temps président de la National League for Opposing Woman Suffrage (« Ligue nationale d’opposition au vote des femmes »).

Le temps passe et rien ne change. Peu après le 11 Septembre, la Première dame américaine, Laura Bush, a défini le « combat contre le terrorisme » comme un « combat pour les droits et la dignité des femmes ». Aujourd’hui, des femmes en lutte contre l’islamisme, comme l’ancienne députée néerlandaise Ayaan Hirsi Ali, auteure de Ma vie rebelle (Pocket, 2008) et de Insoumise (Pocket, 2006), l’activiste canadienne Irshad Manji, auteure de Musulmane mais libre (Grasset, 2004), ou Azar Nafisi, auteure de Lire Lolita à Téhéran (10/18, 2005) – tous livres à grand succès –, sont portées aux nues par les néoconservateurs pour des raisons douteuses. Ahmed, faisant écho à l’intellectuelle irano-américaine Hamid Dabashi écrit : « Tandis que le thème de l’“oppression des femmes dans le monde islamique” se focalise en apparence sur la condition des femmes musulmanes, son message implicite tend à renforcer les stéréotypes antimusulmans, et ces livres entretiennent donc une propagande censée justifier les attaques dirigées contre les pays à majorité musulmane. »

Les étudiantes de première année d’Harvard qui mettent un point d’honneur à porter le voile ont ainsi sans doute le mérite de compliquer le débat en envoyant un signal contraire.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en septembre 2011.

LE LIVRE
LE LIVRE

A Quiet Revolution de Leila Ahmed, Yale University Press, 2011

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