Des nazis sur le divan
par Paul Lerner

Des nazis sur le divan

Quand Rudolf Hess, proche collaborateur d’Hitler, se retrouva aux mains des Anglais en 1941, il fut rapidement pris en charge… par des psychanalystes. Cette nouvelle science donnait l’espoir de comprendre les ressorts de l’âme nazie et donc de mener la guerre plus efficacement. Les agents du renseignement américain pensaient de même, au point de psychanalyser Hitler à distance.

Publié dans le magazine Books, mars 2013. Par Paul Lerner

Piotr Uklańskis "Real Nazis", Heinz Bunse
Le 10 mai 1941, au cours de l’un des épisodes les plus étranges de la Seconde Guerre mondiale, Rudolf Hess s’extirpa d’un appareil de la Luftwaffe pour atterrir en parachute sur une ferme écossaise. Il avait probablement l’intention de négocier un accord de paix entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne nazie. Mais nul ne sait avec certitude si Hess agissait de son propre chef, ou s’il avait au préalable noué des contacts au Royaume-Uni. De même, on ignore quel bénéfice précis il espérait tirer de l’opération. Peut-être imaginait-il qu’il serait reçu dans les plus hautes sphères de la diplomatie britannique, voire qu’on l’y accueillerait en héros ; et que ses compatriotes l’acclameraient pour avoir précipité la fin de cette guerre insensée contre l’Angleterre, lui abandonnant la maîtrise des mers en échange de la liberté de se concentrer sur l’Union soviétique, le véritable ennemi racial et idéologique. Quoi qu’il en soit, il y a une chose à laquelle le dauphin d’Hitler ne s’attendait certainement pas : tomber aux mains des psychanalystes. Tout laisse à penser que le prisonnier Hess a livré des informations utiles au renseignement militaire. Mais les quatre années qu’il passa sur le sol britannique ont en définitive davantage intéressé les experts en psychologie que les stratèges (1). Une fois remis des blessures subies lors de son saut en parachute, Hess devint l’objet de toutes les attentions en tant que représentant de l’énigmatique esprit nazi. Médecins et psychologues se mirent à chercher en lui des clés pour comprendre l’ennemi : ils espéraient, en sondant la psyché de l’un des plus proches partisans du Führer, percer le secret du pouvoir d’attraction exercé par Hitler. Comme l’ont montré les examens conduits sous la direction du docteur Henry Dicks, de la clinique Tavistock, à Londres, Hess présentait son lot d’anomalies et de névroses. Dicks trouva en lui un patient irascible. Coopératif un jour, il pouvait le lendemain se montrer hostile et paranoïaque. Il traverserait plus tard de longues phases d’une amnésie réelle ou plus probablement simulée. Hess était hypocondriaque : avant de prendre les commandes de son Messerschmitt, il avait pris soin d’emporter avec lui une quantité impressionnante de remèdes spécifiques. Et il se montrait difficile sur le plan de la nourriture, ce qui n’était pas sans lien avec sa crainte d’être empoisonné. Ajouté aux questions entourant sa sexualité et au fait qu’il niait sa responsabilité dans les crimes nazis, tout cela fournissait de bonnes raisons d’approfondir l’analyse. Certains notaient un décalage entre la virilité exacerbée du comportement de Hess et ses manières obséquieuses envers Hitler – signe pour eux de la dimension homosexuelle de leur relation. Les premières observations n’ont fait, semble-t-il, qu’épaissir le mystère : la carrière de Hess comme numéro deux du parti national-socialiste avait été placée sous le sceau d’une loyauté et d’un dévouement sans bornes au Führer. Dans Le Triomphe de la volonté, film de propagande réalisé par Leni Riefenstahl, on le voit dans toute sa servilité, présentant Hitler au congrès du parti à Nuremberg, puis le couvant d’un regard plein d’admiration pendant son discours. Il ne fait pourtant à peu près aucun doute que Hess mena son aventure britannique sans l’assentiment d’Hitler et sans même l’en informer. On raconte que celui-ci entra dans une colère noire lorsqu’il apprit la nouvelle le lendemain. En outre, bien que Hess réfutât fermement toute implication personnelle dans la persécution des Juifs, il les estimait responsables de leur propre malheur, reprenant à son compte nombre de fantasmes sur leur omnipotence, leur rouerie et leurs séductions. Qu’un représentant d’Hitler finît sur un divan, soumis à cette « science juive » dont les nazis fustigeaient comme chacun sait l’obsession « dégénérée » pour la sexualité – et qu’ils avaient, officiellement du moins, bannie des universités et du paysage médical du IIIe Reich –, voilà qui ne manquait pas d’ironie. Les psychanalystes d’Europe centrale avaient massivement fui la montée du nazisme en Allemagne et dans l’Autriche annexée, si bien que le centre de gravité de la discipline s’était déplacé de Vienne, Berlin et Budapest vers Londres, Boston et New York. Ce flot de réfugiés arrivait auréolé du prestige de la science médicale allemande. Grâce à eux, lorsque Hess quitta le sol allemand, la psychanalyse était en train de gagner en influence et en visibilité en Angleterre comme aux États-Unis, et pas uniquement chez les psychiatres : elle imprégnait aussi la culture et la politique de ces pays. La rencontre entre Hess, le nazi inconditionnel, et Dicks, l’Anglais introduit dans les cercles freudiens, est au cœur du superbe livre de Daniel Pick. Mais ce n’est pas le seul épisode dont il traite au cours duquel des psychologues et des psychanalystes ont entrepris de se pencher sur le cas d’Hitler et de ses ouailles. L’auteur replace dans leur contexte historique les perspectives psychanalytiques – l’adjectif étant ici entendu au sens large – sur le fascisme ; et montre ce faisant que des…
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Commentaire

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  1. Marie dit :

    Donc, Boris Vian se serait inspiré des nazis quand il a écrit dans « En avant le zizique », conversation avec un adjudant : « Moi, quand j’entends parler de culture, j’ prends mon revolver » ?