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Des nazis sur le divan

Quand Rudolf Hess, proche collaborateur d’Hitler, se retrouva aux mains des Anglais en 1941, il fut rapidement pris en charge… par des psychanalystes. Cette nouvelle science donnait l’espoir de comprendre les ressorts de l’âme nazie et donc de mener la guerre plus efficacement. Les agents du renseignement américain pensaient de même, au point de psychanalyser Hitler à distance.


Piotr Uklańskis "Real Nazis", Heinz Bunse
Le 10 mai 1941, au cours de l’un des épisodes les plus étranges de la Seconde Guerre mondiale, Rudolf Hess s’extirpa d’un appareil de la Luftwaffe pour atterrir en parachute sur une ferme écossaise. Il avait probablement l’intention de négocier un accord de paix entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne nazie. Mais nul ne sait avec certitude si Hess agissait de son propre chef, ou s’il avait au préalable noué des contacts au Royaume-Uni. De même, on ignore quel bénéfice précis il espérait tirer de l’opération. Peut-être imaginait-il qu’il serait reçu dans les plus hautes sphères de la diplomatie britannique, voire qu’on l’y accueillerait en héros ; et que ses compatriotes l’acclameraient pour avoir précipité la fin de cette guerre insensée contre l’Angleterre, lui abandonnant la maîtrise des mers en échange de la liberté de se concentrer sur l’Union soviétique, le véritable ennemi racial et idéologique. Quoi qu’il en soit, il y a une chose à laquelle le dauphin d’Hitler ne s’attendait certainement pas : tomber aux mains des psychanalystes. Tout laisse à penser que le prisonnier Hess a livré des informations utiles au renseignement militaire. Mais les quatre années qu’il passa sur le sol britannique ont en définitive davantage intéressé les experts en psychologie que les stratèges (1). Une fois remis des blessures subies lors de son saut en parachute, Hess devint l’objet de toutes les attentions en tant que représentant de l’énigmatique esprit nazi. Médecins et psychologues se mirent à chercher en lui des clés pour comprendre l’ennemi : ils espéraient, en sondant la psyché de l’un des plus proches partisans du Führer, percer le secret du pouvoir d’attraction exercé par Hitler. Comme l’ont montré les examens conduits sous la direction du docteur Henry Dicks, de la clinique Tavistock, à Londres, Hess présentait son lot d’anomalies et de névroses. Dicks trouva en lui un patient irascible. Coopératif un jour, il pouvait le lendemain se montrer hostile et paranoïaque. Il traverserait plus tard de longues phases d’une amnésie réelle ou plus probablement simulée. Hess était hypocondriaque : avant de prendre les commandes de son Messerschmitt, il avait pris soin d’emporter avec lui une quantité impressionnante de remèdes spécifiques. Et il se montrait difficile sur le plan de la nourriture, ce qui n’était pas sans lien avec sa crainte d’être empoisonné. Ajouté aux questions entourant sa sexualité et au fait qu’il niait sa responsabilité dans les crimes nazis, tout cela fournissait de bonnes raisons d’approfondir l’analyse. Certains notaient un décalage entre la virilité exacerbée du comportement de Hess et ses manières obséquieuses envers Hitler – signe pour eux de la dimension homosexuelle de leur relation. Les premières observations n’ont fait, semble-t-il, qu’épaissir le mystère : la carrière de Hess comme numéro deux du parti national-socialiste avait été placée sous le sceau d’une loyauté et d’un dévouement sans bornes au Führer. Dans Le Triomphe de la volonté, film de propagande réalisé par Leni Riefenstahl, on le voit dans toute sa servilité, présentant Hitler au congrès du parti à Nuremberg, puis le couvant d’un regard plein d’admiration pendant son discours. Il ne fait pourtant à peu près aucun doute que Hess mena son aventure britannique sans l’assentiment d’Hitler et sans même l’en informer. On raconte que celui-ci entra dans une colère noire lorsqu’il apprit la nouvelle le lendemain. En outre, bien que Hess réfutât fermement toute implication personnelle dans la persécution des Juifs, il les estimait responsables de leur propre malheur, reprenant à son compte nombre de fantasmes sur leur omnipotence, leur rouerie et leurs séductions. Qu’un représentant d’Hitler finît sur un divan, soumis à cette « science juive » dont les nazis fustigeaient comme chacun sait l’obsession « dégénérée » pour la sexualité – et qu’ils avaient, officiellement du moins, bannie des universités et du paysage médical du IIIe Reich –, voilà qui ne manquait pas d’ironie. Les psychanalystes d’Europe centrale avaient massivement fui la montée du nazisme en Allemagne et dans l’Autriche annexée, si bien que le centre de gravité de la discipline s’était déplacé de Vienne, Berlin et Budapest vers Londres, Boston et New York. Ce flot de réfugiés arrivait auréolé du prestige de la science médicale allemande. Grâce à eux, lorsque Hess quitta le sol allemand, la psychanalyse était en train de gagner en influence et en
visibilité en Angleterre comme aux États-Unis, et pas uniquement chez les psychiatres : elle imprégnait aussi la culture et la politique de ces pays. La rencontre entre Hess, le nazi inconditionnel, et Dicks, l’Anglais introduit dans les cercles freudiens, est au cœur du superbe livre de Daniel Pick. Mais ce n’est pas le seul épisode dont il traite au cours duquel des psychologues et des psychanalystes ont entrepris de se pencher sur le cas d’Hitler et de ses ouailles. L’auteur replace dans leur contexte historique les perspectives psychanalytiques – l’adjectif étant ici entendu au sens large – sur le fascisme ; et montre ce faisant que des psychanalystes, des psychologues et des sociologues freudiens étaient, à l’époque, en mesure de faire valoir un point de vue sur le nazisme, et que ce point de vue était entendu et pris en compte des deux côtés de l’Atlantique. On ne pouvait rêver meilleur auteur que Pick pour un tel livre : cet historien distingué, à l’érudition admirable, est lui-même psychanalyste. Il maîtrise aussi bien les subtilités théoriques de la discipline que son contexte historique. S’il s’attache à défendre la pertinence de la psychanalyse en tant qu’outil d’analyse des phénomènes sociaux, Pick a l’intelligence de ne pas tomber dans l’écueil de la psycho­histoire ou de la psychobiographie. Il n’a pas pour ambition de sonder lui-même l’esprit nazi ; il fait le récit historique de cette quête menée dans les années 1940 et au-delà.   Le Führer, un masochiste pervers Au moment où Dicks plongeait dans les méandres du psychisme de Hess, ses confrères américains cherchaient eux aussi, de leur côté, à cerner la mentalité nazie. L’OSS (l’Office of Strategic Services, un rouage du dispositif de renseignement américain durant la guerre) menait en effet ses propres investigations sur le sujet. Le service était dirigé par le dénommé « Wild Bill » Donovan. Connu pour son ouverture d’esprit et son éclectisme, Donovan avait fait de l’OSS une sorte de laboratoire où l’on explorait toutes les pistes possibles et imaginables afin de comprendre et de contrer la menace allemande. C’est sous sa houlette que le psychanalyste freudien Walter Langer intégra l’OSS, avec pour mission d’étudier l’esprit d’Hitler. Ses recherches s’inscrivaient dans un ensemble de travaux – qui pour certains se recoupaient – portant sur la propagande nazie et les moyens de dénazifier et démocratiser la future Allemagne. Le fait de ne pas pouvoir rencontrer son sujet constituait bien entendu un obstacle. Pour analyser le développement psychique d’Hitler et son emprise quasi hypnotique sur la population, Langer devait s’en remettre aux informations collectées par l’Office. Ses conclusions furent rendues en 1943, et publiées trois décennies plus tard sous le titre The Mind of Adolf Hitler (2). Le Führer y est décrit comme un détraqué fétichiste et obsessionnel, un masochiste pervers dont les délires concernant les Juifs et l’ascendant qu’il exerçait sur son peuple avaient partie liée à une enfance troublée et à la haine de soi qui en avait découlé. À l’appui de ses affirmations, Langer avançait des éléments tels que la proximité d’Hitler avec sa mère ; sa crainte du père, présenté comme un homme violent et effrayant ; la relation compliquée et prétendument sexuelle qu’il avait entretenue avec sa nièce Geli Raubal, et le désintérêt pour la gent féminine qui aurait suivi le suicide de celle-ci (3). Si ce tableau a pu apparaître quelque peu curieux à l’époque, il semble aujourd’hui ridiculement daté. Néanmoins, comme le souligne très justement Pick dans le portrait sympathique et bienveillant qu’il dresse de Langer, son rapport fit mouche. Il avait mis au jour les pulsions autodestructrices d’Hitler et compris dès 1943 que la guerre ne pourrait s’achever qu’avec la destruction totale de l’Allemagne nazie et la mort de son chef. En outre, historiens et spécialistes du fascisme accréditent encore aujourd’hui l’idée d’une dimension érotique dans la relation d’Hitler à son peuple. Quant à la thèse, avancée dès les années 1930, selon laquelle une forme de pathologie sexuelle était à l’œuvre chez les nazis, elle a toujours cours. Les mouvements étudiants allemands des années 1960 l’ont réactivée lorsqu’ils se mirent à dénoncer la pudibonderie supposée des nazis. On la retrouve également dans certaines histoires graveleuses (et fantaisistes) au sujet des programmes de la SS destinés à perpétuer la race aryenne (4) ; dans l’interprétation qui est parfois donnée de la culture nazie comme l’expression d’une camaraderie ultravirile entre homosexuels refoulés (et, dans certains cas, pas si refoulés que cela) ; et même dans la figure de la gardienne de camp sadique dont le cinéma et la littérature d’après guerre ont forgé une représentation érotisée. Bref, l’image qui ressort de nos tentatives désespérées de comprendre les nazis est invariablement celle d’un groupe d’hommes ayant un problème avec leur sexualité – qu’il s’agisse d’un refoulement, d’une exacerbation ou d’une déviance. Viennent ensuite des passages consacrés aux Études sur la personnalité autoritaire d’Adorno, aux procès de Nuremberg et à la dénazification. Là encore, Pick s’intéresse au rôle de la psychologie et de la psychanalyse dans l’appréhension des responsables nazis et de leurs partisans. Pris dans son ensemble, le livre forme un rappel salutaire de l’influence de ces théories sur la perception de la menace nazie et sur les stratégies mises en œuvre pendant la guerre pour contrer l’influence d’Hitler sur les Allemands. Mais aussi de la façon dont, après la fin du conflit, des représentants de la psychanalyse et des disciplines associées prirent part aux discussions sur la culpabilité des criminels nazis et des Allemands « ordinaires », et sur les moyens pour les Alliés de transformer une population soumise au joug fasciste en un ensemble de citoyens démocrates. Bien écrit et parfaitement documenté, The Pursuit of the Nazi Mind a le grand mérite de redonner toute leur place à la psychologie et à la psychanalyse dans les débats apparus au milieu du siècle dernier autour du totalitarisme et de la force d’attraction du fascisme. Il nest pas étonnant que les acteurs de ces débats aient eu à ce point recours à des explications d’ordre psychologique pour éclairer la « folie » d’Hitler, voire même de la nation allemande tout entière. En revanche, la démonstration par Pick de la place centrale de la psychanalyse dans ces discussions est fascinante. Il s’agit d’un apport important à l’historiographie. Que percer les secrets de la sexualité d’Hitler ait pu être considéré comme déterminant pour la compréhension, la défaite, puis la traduction en justice de l’ennemi nazi est très éclairant pour l’historien.   Vibrant plaidoyer Malheureusement, le livre ne donne pas toujours une idée claire de l’influence de ses protagonistes. Après avoir consacré pratiquement tout un chapitre au rapport de Langer, Pick note que ce document, remisé sur une étagère de l’OSS, eut sans doute un impact limité. De même, les juges de Nuremberg ne manifestèrent que peu d’intérêt pour les explications psychanalytiques. On referme donc l’ouvrage sans avoir totalement saisi l’importance du rôle joué dans la lutte contre l’Allemagne nazie par Dicks, Langer et tant d’autres personnages si bien décrits au fil des pages. De plus, il arrive parfois que son sujet échappe quelque peu à l’auteur, le propos dépassant la plupart du temps le cadre strict de la psychanalyse freudienne pour s’intéresser à tout un éventail d’approches issues ou influencées par elle à des degrés divers. Cela dit, ces insuffisances sont peu de chose au regard des apports considérables de ce volume à l’histoire de la psychanalyse et des sciences humaines, mais aussi à l’étude du nazisme. Car même si l’approche est ici d’abord historique, Pick formule en conclusion un vibrant plaidoyer pour la psychanalyse et la psychologie comme moyens d’appréhender l’histoire – ou tout au moins de saisir des phénomènes aussi complexes et troublants que le fascisme. La boîte à outils matérialiste de l’historien ne suffit en effet à comprendre ni les crimes monstrueux de cette période, ni les personnalités quelconques, voire même insignifiantes, qui les ont conçus. La psychanalyse, dont l’histoire est elle-même si remarquablement liée à celle du fascisme, a beaucoup à nous apprendre sur le magnétisme des dirigeants charismatiques et sur ce qui motive leurs disciples. Elle se révèle indispensable pour analyser la façon dont des événements traumatiques s’inscrivent dans des formes d’expression culturelle. Et elle pourrait même nous aider à comprendre pourquoi nous continuons de nourrir un intérêt parfois lubrique pour la sexualité des nazis.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 5 septembre 2012. Il a été traduit par Delphine Veaudor.
LE LIVRE
LE LIVRE

L’exploration de l’esprit nazi de Des nazis sur le divan, Oxford University Press

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