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Le virus du freudisme

Science parallèle, la psychanalyse s’est imposée comme une « peste », disait Freud lui-même. C’est qu’elle fait dire à l’inconscient ce que chacune de ses clientèles veut bien entendre. Et désarme les meilleurs esprits en brandissant l’arme de la « résistance ».


© Rue des Archives

Seul Hollywood pouvait combiner psychanalyse et comédie musicale. Dans Les Nuits ensorcelées (Lady in the Dark, 1944), Ginger Rogers interprète une éditrice de mode en proie à des angoisses.

Dans les interminables « guerres freudiennes » qui opposent défenseurs et détracteurs de la psychanalyse, les premiers invoquent le plus souvent son succès et sa longévité : « Si les théories de Freud sont aussi fausses et absurdes que vous le dites, comment expliquez-vous qu’elles aient eu un tel impact sur la culture occidentale, de la psychiatrie et la psychologie à la péda­gogie en passant par la sexologie, la philosophie, les sciences humaines, les arts, la littérature ? » En réponse à The Freud Files, un livre retraçant la façon dont Freud avait délibérément effacé de ses récapitulations historiques les nombreuses critiques qui lui étaient faites à l’époque, l’historien et philosophe britannique John Forrester objectait ainsi qu’une bonne histoire de la psychanalyse devrait au contraire « se sentir obligée de rendre compte des réactions non seulement critiques mais aussi enthousiastes à l’égard de Freud. Autrement, il n’y a pas moyen de comprendre que tant de personnalités éminentes, d’Einstein à Russell, de W. H. Auden à Philip Roth, aient considéré Freud comme une figure d’importance historique mondiale. […] La vraie question historique est celle-ci : pourquoi, en dépit de tant d’hosti­lité, Freud reste-t-il si lu, si influent et si omniprésent ? » 1   L’argument est massif, incontournable, mais il est spécieux si l’on veut y voir une validation des théories freudiennes. Si la vérité d’une thèse se mesurait à l’aune de son succès culturel, nous devrions compter les religions et les idéologies au nombre des théories scientifiques. La réalité est que la psychanalyse n’a pas diffusé à l’origine parce qu’elle aurait créé un consensus autour de ses idées parmi les experts, comme le ferait une théorie scientifique « normale ». Bien au contraire : au niveau institutionnel, le projet déclaré de Freud de « conquérir la psychiatrie » avec l’aide d’Eugen Bleuler et de Carl Gustav Jung fut à l’époque un échec total. Irrités par le sectarisme et l’amateurisme des freudiens, les grands noms de la psychiatrie et de la psychologie germaniques réagirent avec violence à l’offensive lancée par le « médecin des nerfs » de Vienne.   En 1913, après huit ans de polémiques furieuses, la psychanalyse fut solennellement condamnée par la profession entière lors du congrès de l’Association allemande de psychiatrie organisé à Breslau. Il fallut attendre la montée du nazisme et l’émigration des psychanalystes d’Europe centrale en Amérique du Nord pour que la psychanalyse « conquière » enfin la psychiatrie, la ­pédiatrie et la psychologie universitaire, d’abord aux États-Unis (des ­années 1940 à la fin des années 1960), puis en France et quelques autres pays latins (à partir des années 1960).   Ce n’est donc pas, au départ, parce qu’elle aurait victorieusement surmonté les objections souvent très circonstanciées qui lui étaient faites que la psychanalyse a diffusé dans la culture, mais en dépit de celles-ci. Rejetée par l’université et les facultés de médecine, elle s’est développée en marge par la force des choses, en se glorifiant des « résistances » qui lui étaient opposées. La psychanalyse est devenue une science parallèle, « profane », privée (« notre science », écrit Freud dans un texte où il se compare à Copernic et à Darwin), recrutant des patients-disciples de façon entièrement autarcique et indépendamment de toute sanction académique.   Ce sont ces intellectuels, écrivains, artistes, musiciens, journalistes et oisifs fortunés formant l’essentiel de la clientèle de Freud et de ses élèves qui ont été les principaux vecteurs de ce qu’Elias Canetti, dans son autobiographie, appe­lait l’« infestation psychanalytique » qui sévissait à Vienne. Celle-ci ne s’est pas répandue d’abord dans les colloques universitaires ou les revues scientifiques, mais dans les cafés, les salons, les gazettes, les romans (Italo Svevo), les pièces de théâtre (Schnitzler), la peinture (Dalí), l’opéra (Elektra, de Strauss et Hofmannsthal), les comédies musicales (Lady in the Dark, de Kurt Weill), les films (Les Mystères d’une âme, de G. W. Pabst, Germaine Dulac, bientôt Hollywood, Hitchcock, John Huston et Jean-Paul Sartre, Marilyn Monroe, Woody Allen…)   À partir des années 1920, les choses sont claires : propulsée par tant de « personnalités éminentes », comme dit Forrester, la psychanalyse s’est muée en un véritable phénomène de société et Freud est devenu le nom de ce que le poète W. H. Auden appelait « un courant d’opinion tout entier » 2. En 1923, le roman­cier D. H. Lawrence notait déjà que le complexe d’Œdipe était « un terme courant, un sujet de conversation ordinaire dans les salons » 3. L’année suivante, André Breton annonçait : « La mode est cet hiver à la psycho-analyse » 4. L’intellectuel socialiste italien Giorgio ­Voghera raconte de même dans ses souvenirs sur « les années de la psychanalyse » comment celle-ci avait fait l’objet d’un véri­table engouement à Trieste au sortir de la guerre : « Plus que d’un courant, il s’agissait d’un cyclone. [...] Tous les adultes qui vivaient autour de moi étaient littéralement emportés » 5. Or, comme le notait au même moment l’écrivain Gilbert K. Chesterton, une mode ne se répand pas parce qu’elle serait vraie : « Impos­sible désormais de ne voir dans la psychanalyse qu’une tocade ; elle a été élevée au rang de mode et possède toute l’autorité ­morale et l’irrévocabilité intellectuelle que nous associons à une forme particulière de chapeau ou de moustache. […] Quoi qu’il en soit, une théorie n’est ­jamais qu’une pensée, tandis qu’une mode est un fait. Si tant est que certaines choses hantent les centres de la civilisation, elles jouent un rôle tout aussi important dans l’histoire qu’elles soient en fin de compte le fruit d’une méprise ou non » 6. Face à un tel phénomène de contagion, la question n’est donc pas de savoir si c’est vrai ou faux, mais seulement comment ça se propage et pourquoi. « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste », ­aurait confié Freud à son ami et confrère Jung en ­débarquant aux États-Unis en 1909. 7 Nous retrouvons la question de Forrester, mais dépouillée cette fois-ci de son intention apologétique : comment expliquer le succès des théories de Freud sans y voir circulairement la preuve de leur vérité ? Comment expliquer la « peste » ou cette « infestation » dont parlait Canetti ?   Suivons le fil de ces métaphores. Les idées sont bien, en effet, comme des orga­nismes vivants : elles tendent à se repro­duire, à se répliquer (à se répéter, ­disait le psychologue Jean-Gabriel Tarde), telles des rats ou des virus. ­Encore faut-il pour cela qu’elles trouvent une niche écologique accueillante où elles puissent se multiplier et proliférer (par imitation, disait encore Tarde), sinon elles disparaissent, faute d’uptake de la part du milieu. Demandons-nous donc pour commencer quelles étaient les conditions qui ont favorisé la récep­tion des idées psychanalytiques, au détri­ment d’autres idées (d’autres théories psychologique
s, d’autres psychothérapies) avec lesquelles elles étaient en compétition. Quels étaient les « paramètres » de la niche ?   À ce stade, on pourrait être tenté de se tourner vers telle ou telle explication psychologique ou sociologique. On dira alors que la psychanalyse a ­répondu (et répond encore) à de très profonds besoins : le besoin, par exemple, de trouver un substitut aux solides certitudes de la religion ; le besoin de donner un sens au mal-être et à l’angoisse existentielle dans un monde déserté par Dieu ; le besoin d’une théorie justifiant la libé­ration sexuelle à l’époque du déclin de la famille nucléaire, ou bien, inversement, le besoin d’assujettir le désir à la Loi symbolique face au délitement de l’autorité paternelle/masculine. On dira encore que la montée de la psychanalyse au début du XXe siècle a correspondu à la propagation des thèses évolutionnistes, ou bien qu’elle a fourni une idéologie à la société capitaliste et à l’individualisme moderne, ou bien qu’elle a servi de refuge aux déçus du marxisme lorsque celui-ci s’est effondré.   Toutes ces explications sont sans doute valables. Le problème est qu’elles le sont toutes. Or c’est cela qu’il s’agit de comprendre : comment la psychanalyse a-t-elle pu répondre à des besoins aussi divers et contradictoires ? Qu’y a-t-il dans la théorie psychanalytique qui la rende capable de prospérer dans tant de milieux, d’envahir tant de niches, de survivre à tant de bouleversements dans l’écologie des esprits ? Rien en particulier, en fait : c’est précisément parce qu’elle est sans véritable consistance théorique que la psychanalyse a pu s’acclimater à des environnements si différents, en mutant selon les circonstances et les besoins. On se trompe lorsqu’on parle de « la psychanalyse », comme s’il y avait là un corps de doctrine cohérent, organisé autour de thèses clairement défi­nies et par conséquent potentiellement réfutables. En réalité, c’est une théorie mutante, caméléonique, et comme telle suprêmement adaptable aux milieux les plus réfractaires.   C’était déjà vrai chez Freud, dont les multiples revirements théoriques ont toujours correspondu à la nécessité de contourner, le plus souvent en se les appropriant silencieusement, les objec­tions qui lui étaient faites par Fliess, Adler, Stekel, Jung, Rank et d’autres. On retrouve le même opportunisme chez ses successeurs. Lorsque les émigrés d’Europe centrale sont arrivés aux États-Unis, ils se sont empressés de promouvoir une ego psychology, ou psychologie du moi, compatible avec la psychologie développementale de l’époque. Lorsque le biologisme de Freud a paru désuet et réducteur, on a vu apparaître au Royaume-Uni une object relations theory, ou théorie de la relation d’objet, attentive aux rapports interpersonnels. Lorsque son positivisme s’est révélé pareil­lement difficile à vendre en Europe continentale auprès d’un public imbu de phénoménologie et de dialectique, on a assisté à une réforme « herméneutique » de la psychanalyse (Habermas, Ricœur) et au lancement d’une théorie du désir comme pure négativité bien faite pour plaire aux lecteurs d’Alexandre ­Kojève et aux existentialistes des années 1950 (Lacan). En Amérique du Sud, la psychanalyse s’est fortement teintée de marxisme pour être du bon côté de l’histoire (Fromm). Plus près de nous, les narrativistes américains sont devenus résolument postmodernes et ne jurent plus que par les récits et la « vérité narrative », tandis que leurs collègues « thérapeutes de la mémoire retrouvée » retournent au contraire à la vieille théorie de la séduction et exhument chez leurs patients des souvenirs d’abus sexuels ­infantiles conformes aux prédictions des féministes américaines des années 1980 et 1990. Sans oublier les « neuropsychanalystes », qui prêchent un rapprochement avec les neurosciences (Freud était bien neurologue, n’est-ce pas ?), ni ceux qui sautent actuellement dans le train de la méditation et de la pleine conscience.   Comment s’étonner, dans ces conditions, que la psychanalyse se répande partout ? C’est qu’elle fait dire à l’inconscient ce que chacune de ses clientèles veut bien entendre, en creusant à chaque fois une niche où l’offre correspond exactement à la demande. La théorie « traumatique » de la séduction avancée par Freud s’avérait-elle être en contradiction avec les théories biogénétiques de Fliess, à l’époque son interlocuteur le plus important ? Il l’a promptement abandonnée au profit d’une théorie de la sexualité infantile compatible avec les hypothèses de son ami. On lui reprochait de toutes parts son insistance unilatérale sur la sexualité ? Qu’à cela ne tienne, il a développé la théorie du narcissisme et l’analyse du moi, en empruntant discrètement à certains de ses critiques (Jung, Adler). Les névroses traumatiques de la guerre de 1914-1918 avaient montré qu’on pouvait souffrir de symptômes hystériques pour des raisons autres que sexuelles ? Freud a sorti de son chapeau la théorie de la compulsion de répétition et de la pulsion de mort. La théorie freudienne de l’envie du pénis heurtait-elle décidément les nouvelles sensibilités ­féministes ? La plupart des successeurs de Freud l’ont tacitement reléguée au placard, tout comme ils ont reformulé le complexe d’Œdipe de mille et une ­manières pour le concilier avec les nouvelles formes d’arrangement familial.   On chercherait en vain dans ces reformulations interprétatives un quelconque développement cumulatif. Ce qui est souvent présenté comme « progrès de la psychanalyse » n’est jamais que la dernière interprétation en date ou la plus acceptable dans un contexte institutionnel, historique et culturel donné. En fin de compte, la seule chose qui soit restée constante à travers tous ces remaniements et reniements, c’est le postulat de l’inconscient, couplé avec la prétention des psychanalystes à en interpréter les messages. Les deux vont ensemble. L’inconscient, par définition, ne se présente jamais à la conscience et nous ne pouvons donc le connaître, comme l’explique Freud, qu’une fois qu’il a été « traduit » en conscient. Or comment s’opère cette traduction ? Uniquement grâce aux interprétations de l’analyste, qui dit qu’il y a quelque chose à traduire là où les principaux intéressés n’en savent rien et même en doutent fortement au départ. L’analyste peut par conséquent faire dire à l’inconscient ce qu’il veut, sans craindre d’être démenti puisque l’inconscient ne parle jamais qu’à travers lui et que le témoignage des patients, quant à lui, est disqualifié comme « résistance ».   À la fin, il ne faut donc pas tant se demander ce qui, dans la théorie psychanalytique, répondrait à tel ou tel besoin, mais plutôt ce qui a convaincu tant de « personnalités éminentes » d’accepter le pouvoir herméneutique de Freud et de ses successeurs. Comment la psychanalyse a-t-elle procédé pour qu’ils suspendent leur esprit critique au point d’accorder foi à des interprétations symboliques improbables et à des théories aussi contre-intuitives que celles du complexe d’Œdipe, de la sexualité perverse infantile, du primat du phallus, de l’envie de pénis, de la pulsion de mort ? Comment, autrement dit, la peste psychanalytique a-t-elle fait pour désamorcer les défenses (les résistances) immunitaires des meilleurs esprits ?   En les traitant comme des « résistances à la psychanalyse », précisément. On connaît l’argument : lorsqu’un patient ou un collègue objectait quelque chose à ses interprétations, Freud y voyait une confirmation de sa théorie. Dans le cas Dora, il écrit : « Le “non” que nous ­oppose le malade, après qu’on a pré­senté pour la première fois à la perception consciente l’idée refoulée, n’est qu’une preuve du refoulement. » 8 Et à Jung : « J’incline à ne pas traiter les collègues qui sont dans la résistance autrement que les malades qui se trouvent dans la même situation. »9 Il faut bien voir en effet que la résistance du patient est toujours une résistance aux interprétations de l’analyste, c’est-à-dire une résistance à la théorie qui les sous-tend. C’est cela que veut dire la fameuse « analyse des résistances » : l’analyste doit se battre pied à pied avec le patient pour l’amener à accepter sa théorie et il n’y a de ce point de vue aucune différence entre la cure psychanalytique et les controverses scientifiques dans lesquelles l’analyste est engagé par ailleurs. Dans tous les cas, il s’agit de convaincre le sceptique (le patient, le malade) d’arrêter de résis­ter à la vérité (à l’analyste). La thérapie, en psychanalyse, se confond avec un endoc­trinement dans la mesure où il faut deve­nir un disciple pour guérir.   Or quel meilleur moyen de faire tomber la résistance que d’y voir une preuve de la théorie à laquelle elle s’oppose ? « Si vous refusez de croire à mes interprétations, c’est bien le signe que vous voulez éviter la vérité que j’ai débusquée. Plus vous protestez, plus vous avouez. » L’argument est bien évidemment sophis­tique dans la mesure où il préjuge de ce qui est à prouver, à ­savoir l’existence d’un inconscient ­refoulé ­auquel seul l’analyste aurait accès. Il n’en reste pas moins extraordinairement efficace, car il immunise la psychanalyse contre toutes les objections qu’on peut lui faire. De plus, il place l’interlocuteur sceptique devant un choix : soit, dégoûté par tant de mauvaise foi, il arrête de discuter et claque la porte (c’est ce que firent la patiente « Dora » et les collègues de Freud), laissant du coup le champ libre au psychanalyste pour crier victoire ; soit il accepte de continuer, pour voir (c’est ce que firent forcément la plupart des patients de Freud, puisqu’ils étaient là pour ça), mais alors il a déjà abdiqué tout esprit critique au profit de l’analyste-qui-sait-ce-que-lui-ne-sait-pas. De sceptique, il est devenu un croyant, un fidèle qui s’en remet à l’analyste (et derrière lui à Freud, l’archi-analyste) pour déchiffrer le message d’un inconscient qui ne se manifeste à lui que sous la forme inversée du doute et de la résistance. Credo quia absurdum.   C'est donc soit l’un, soit l’autre. Ou bien on refuse d’entrée de jeu de croire l’analyste sur parole et on rejoint la cohorte des « résistants » à la psychanalyse – Karl Jaspers, Ludwig Witt­genstein, Karl Kraus, Karl Popper, Robert Musil, Elias Canetti, Aldous Huxley et tant d’autres. Ou bien on ­décide d’y accorder foi et on entre alors dans un univers parallèle, inversé, où le « non » veut dire « oui » (et vice versa), où le doute indique la certitude, où la non-guérison démontre la justesse du diagnostic. De cet univers on ne sortira pas, ou alors très difficilement, car rien ne peut plus s’opposer aux oracles de l’analyste et la seule position possible est désormais celle du disciple : « Celui que la psychanalyse a une fois empoigné, ­disait le psychiatre Ludwig Binswanger, elle ne le lâche plus. » Le néophyte va maintenant répandre la Bonne Nouvelle et témoigner à son tour de l’inconscient, et ce en dépit de toutes les preuves qu’il a du contraire.   Il est frappant à cet égard de voir comment les patients-disciples de Freud clamaient avoir été sauvés par lui, alors même que nous savons à présent que ses analyses étaient le plus souvent de retentissants échecs thérapeutiques. On pourrait en dire autant des patients de ses successeurs, que leurs analyses interminables et parfois destructrices (Marilyn…) n’ont jamais empêchés de vénérer leur analyste, qu’il soit kleinien, annafreudien ou lacanien. Une telle dévotion, que les psychanalystes appellent « transfert », va bien au-delà de l’« attente confiante » qui est à la base de n’importe quelle relation thérapeutique, qu’elle soit de type psy ou non. On sait bien que la confiance à l’égard du soignant et le sentiment d’être aidé par lui sont des ingrédients essentiels de l’« alliance thérapeutique » et des éventuels effets positifs du traitement, mais, d’ordinaire, ils ne résistent pas longtemps à l’absence de résultat. Il n’en va pas de même en psychanalyse, où les patients continuent typiquement à faire confiance au traitement (et à leur analyste) malgré la persistance des symptômes et du mal-être, au point de rester indéfiniment en analyse. C’est que, en bonne doctrine freudienne, l’absence de résultats thérapeutiques confirme paradoxalement la théorie dans la mesure où celle-ci prédit la résistance et même la « résistance de transfert ». Le patient n’a donc aucune raison de douter du traitement puisque le « chemin du doute et du désespoir » (Hegel) est la manifestation même de la vérité : « Voyons donc, cher monsieur, ce qui se cache derrière votre scepticisme » ; « Explorons plus avant, chère madame, les raisons de votre irritation à mon égard ». Comme disait le sexologue Havelock Ellis, avec Freud c’est toujours « pile je gagne, face tu perds » 10.   Voilà donc comment la peste psychanalytique s’est répandue, à la faveur d’un sophisme paralysant toute défense critique chez ceux qui y succombaient. Une fois inoculée, l’idée de l’inconscient est devenue proprement irrésistible et, du fait même, contagieuse, chaque « hôte » se transformant en un nouveau vecteur de transmission. Peu importe à cet égard ce que Freud, ou Melanie Klein, ou Donald Winnicott, ou Lacan ont mis dans cette idée : il importe seulement qu’elle ait permis sa propre réplication et propagation en chaîne. La psychanalyse est une théorie et une institution prosélyte qui demande de la part de ses adeptes une véritable conversion et une foi dans la Parole de l’Analyste (Freud), quel qu’en soit le contenu. Or la foi est par définition inébranlable. Rien ne peut l’atteindre car elle n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle témoigne face à l’absurde et à l’incognoscible.   Freud est mort depuis longtemps, mais ses disciples continuent à témoigner de sa Parole, malgré toutes les critiques dont il est l’objet. Comme l’écrivait lumineusement la journaliste Dinitia Smith dans The New York Times en 1995, « la réaction sans fin contre Freud confirme la puissance de ses théories » 11.   — Ce texte a été écrit pour Books.  
LE LIVRE
LE LIVRE

The Freud Files: An Inquiry into the History of Psychoanalysis de Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani, Cambridge University Press. Il s’agit d’une édition augmentée de "Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse" (Les Empêcheurs de penser en rond, 2006), 2011

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