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Le drame du parent asphyxiant

Malheur à l’enfant investi de toutes les attentes de ses parents, et en particulier de sa mère, chargé d’apaiser leur chaos intérieur ou de combler le vide de leur existence ! Étouffant sa personnalité pour mieux répondre à leurs désirs et obtenir leur amour, il devient un adulte névrosé, perpétuellement en quête de reconnaissance. Et malheur à l’enfant de cet adulte-là ! Cette souffrance se transmet de génération en génération.

On définit généralement les névroses comme les tentatives malheureuses faites par l’être humain pour venir à bout de conflits intérieurs toujours renouvelés. Ces conflits prennent leur source dans le tiraillement de l’enfant entre ses pulsions et les interdits sociaux et parentaux. Selon sa force, le Moi se soumet aux interdictions, conquiert de haute lutte une certaine marge de liberté, ou bien encore se réfugie dans le langage secret de ses symptômes, tentant comme il peut de concilier plaisir et obéissance. Quand tout va bien, il sent les conflits qui l’habitent et parvient donc à les exprimer, par la colère, la haine, le chagrin, la joie, l’envie, la jubilation ou la douleur. Quand il ne peut ni ressentir ni agir, ses mécanismes de défense lui viennent en aide, et c’est en sous-sol que se déchaîne l’enfer du refoulé. Mais que se passe-t-il si l’instance qui rend possible le ressenti – le Soi –, centre actif de tous ces processus de défense, s’atrophie, se dessèche ? Celui-ci se nourrit, selon la formule devenue presque proverbiale du psychanalyste Heinz Kohut, de l’éclat dans l’œil de la mère. Mais cet éclat peut être empoisonné. C’est là le sujet de l’ouvrage d’Alice Miller. Bon nombre de ses idées ont déjà été formulées par certains pionniers de la psychanalyse dans une langue parfois difficile, et elle cite les noms de ceux dont elle s’inspire : Winnicott, Kohut… [Lire « L’enfant doué et le vrai Soi », ci-dessous] Mais pourquoi ce petit volume est-il alors si fascinant ? À cause du ton poignant, propre à une femme qui a fait l’expérience, et l’a vu faire autour d’elle, de la chute dans un abîme intérieur sans fond. Pour écrire avec une telle urgence, il faut avoir une connaissance si intime du désespoir qu’il devient impératif de s’intéresser à la souffrance des autres. Aucun être humain ne naît avec un Soi prêt à se déployer tout seul. Le parent qui veut nourrir celui de son enfant doit être bien disposé à son égard, en se comportant comme si le nouveau-né possédait déjà une personnalité propre. Mais pour être capable d’accepter et d’encourager cet autre être autonome en formation, il lui faut être lui-même une personne autonome, en paix avec son Soi. Les enfants assouvissent un certain nombre de désirs de leurs parents, dont beaucoup sont bien connus. Alice Miller a puisé dans son expérience d’analyste et les récits d’enfance de Hermann Hesse des situations qu’elle met en scène pour montrer comment le processus de construction de soi peut échouer, dès le plus jeune âge. De nombreuses mères ont besoin d’enfants dociles. Pour faire taire leur
propre chaos intérieur ; entendre un écho dans le vide de leur existence sans eux ; ou encore entretenir des rêves de grandeur sur leur avenir, et compenser une mauvaise image d’elles-mêmes. La vie intérieure de l’enfant est ainsi asphyxiée, comme un lac dont les eaux polluées par les engrais ne peuvent plus se régénérer. L’enfant obligé d’être la fierté de ses parents ne sait jamais vraiment s’il est aimé : cet amour est toujours sous condition, quand il ne fait pas l’objet d’un insidieux chantage. Ce genre de situation produit ce que Winnicott a appelé le « faux self », qui a intériorisé les attentes souvent inconscientes des parents. Ce que l’enfant est vraiment, plus personne ne le sait. Pour échapper à ce vide, on s’imagine souvent des choses merveilleuses sur soi ; pour ne pas se haïr, on s’éprend d’une image rêvée de soi-même ou de l’image rêvée qu’en ont les parents. Plus l’enfant sert de béquille à ses père et mère, plus grande sera sa crainte d’être un jour confronté, dans le cadre d’une relation ou d’une thérapie, à la question à la fois tant attendue et tant redoutée : mais, au fait, qui es-tu ?   Impossible de dire non Quand on a été la fierté de ses parents, en accomplissant dûment tout ce qu’ils attendaient, on est condamné à en faire toujours plus, à s’arranger, sous peine de succomber à la panique ou à la dépression, pour que la reconnaissance d’autrui ne cesse jamais. Parvenues à l’âge adulte, quand elles se décident enfin à consulter un analyste, ces personnes qui ont développé très tôt un véritable génie de l’adaptation, un sens qui leur permet de déceler les conditions auxquelles elles seront aimées, acceptent inconsciemment, intériorisent même, les convictions du thérapeute, car il leur est impossible de dire non. C’est ici qu’intervient la réflexion d’Alice Miller sur la condition d’analyste – une réflexion importante, nécessaire et sans concession. Rares sont les thérapeutes à n’avoir pas fait l’impasse sur la compréhension de certains aspects essentiels de leur propre fonctionnement (1). Les patients risquent de devoir leur apporter ce qu’ils n’ont pas suffisamment reçu de leur père et mère : une attention, une admiration totales et un respect sans borne pour tout ce qu’ils pensent. C’est pourquoi le premier chapitre du livre traite non seulement du « drame de l’enfant doué » mais aussi du « trouble narcissique de l’analyste », assuré que ce qu’il dit à la personne allongée sur le divan bénéficie d’une attention accordée d’ordinaire aux seules stars ; et cela même si son patient le contredit. Le « meurtre des sentiments » (avec pour conséquence le vide, le désespoir, la honte et la dépression) est le grand thème d’Alice Miller ; la résurrection des sentiments en est le pendant thérapeutique. On sent qu’elle a personnellement connu cette douleur qu’entraîne la perte de soi et qu’elle est prête à accepter de chaque patient que « ses sentiments racontent une histoire que nul ne connaît encore ». Histoire dont les scènes se répètent souvent, dans lesquelles la créativité de l’enfant, ses dons, sa sensibilité, sa découverte autonome du monde menacent l’équilibre de la mère ou de la famille. Dans ce combat sous-jacent contre l’épanouissement de l’enfant, les punitions subtiles consistant à faire honte et humilier ont des effets plus profonds que les interdictions pures et simples. Tout le mépris qu’il a fallu subir, c’est ensuite au thérapeute, pendant le traitement, de l’encaisser provisoirement. Pour de nombreux analystes, c’est le plus grand défi. Comprendre les raisons du mépris d’un patient est un travail qui s’apparente, avant la féconde illumination finale, à un chemin semé d’embûches : il mène inévitablement au bord du précipice de la remise en cause de sa propre valeur, présent en chacun de nous. Mais dès que l’on prend du recul en se souvenant combien le mépris est, dans bien des domaines de la vie sociale, un moyen de se rassurer sur soi-même, la recherche de l’origine précise de ce sentiment devient une entreprise courageuse et impérieuse. L’ouvrage d’Alice Miller est porté par un ton qui semble dire : « Voilà où je me trouve, je n’y peux rien », un ton qui suggère comme le chemin jusqu’à la prise de conscience libératrice a été long. Tout en donnant de l’espoir, ce livre ne laisse aucun doute : le manque de respect envers l’enfant – non seulement envers les besoins qu’il formule, mais envers son désir, si facile à perturber, d’être soi-même – a des racines très profondes, héritage psychique des générations antérieures. Rompre avec l’imperceptible transmission de cet éclat dans le regard des parents, empoisonné par leur propre détresse psychique est une tâche longue et difficile. Mais Alice Miller éveille notre intérêt d’une façon inédite et captivante. Elle jette une lumière nouvelle sur la souffrance de beaucoup de jeunes gens et d’adultes qui ont erré à travers l’espace tourmenté de leurs envies et se demandent encore, désespérés, pourquoi l’excitation vient si rarement combler le vide qui les habite.   Cet article est paru dans le Spiegel le 16 juillet 1979. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
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Le Drame de l’enfant doué de Le drame du parent asphyxiant

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