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Raymond Pernet : « Un tiers des “surdoués” sont en échec scolaire »

Près de 1 % des enfants conjuguent précocité intellectuelle et difficultés à l’école. Rarement diagnostiqués, ils vivent avec leurs familles un cauchemar lourd de conséquences : baisse de motivation, perte d’estime de soi, phobie scolaire, dépression, addictions, etc. Il est indispensable de les dépister très tôt, par des tests de QI mais aussi en procédant à une évaluation globale de leur personnalité.

  Raymond Pernet est un médecin généraliste suisse. Il est chargé de cours à la faculté de médecine de Lausanne et préside l’Association valaisanne de parents d’enfants à haut potentiel (AVPEHP).   Une catégorie souvent méconnue regroupe les enfants à haut potentiel en échec scolaire. Sont-ils nombreux ? On considère que 2 % à 2,5 % des enfants sont « surdoués ». Seul un tiers d’entre eux s’intègre sans difficultés à l’école. D’autres sont « sous-performants », sans pour autant être exclus du système scolaire ; ils restent dans la moyenne – avec parfois des notes très contrastées. Mais un tiers environ des enfants à haut potentiel est en situation d’échec.   Pourquoi ne parviennent-ils pas à s’intégrer dans le système ? Leur fonctionnement cognitif est différent. Ils ont une pensée en arborescence, allant dans tous les sens comme les ramifications d’un arbre, qui établissent toutes sortes de liens immédiats alors que l’apprentissage scolaire est linéaire. Ceci conduit ces enfants à des fulgurances qu’ils ne parviennent pas à expliquer. Leur réflexion les entraîne souvent bien au-delà – voire complètement à côté – de la question posée. Les hauts potentiels détestent la répétition. Ils se révèlent meilleurs dans les tâches complexes que dans les tâches simples. Ils sont souvent très créatifs. Leur pensée est originale. Très tôt, ils se posent des questions existentielles. Leur hypersensibilité, leur anxiété, leur sens de la justice les mettent à part dans les classes et ils sont souvent victimes de harcèlement. Comme le montrent certaines études sur les jumeaux, le fait d’être « surdoué » est pour partie lié à l’héritage génétique, mais l’influence de cette hérédité est bien sûr modulée par le milieu familial, éducatif et l’environnement.   À quoi peut-on reconnaître un enfant précoce qui rejoint le groupe des premiers de la classe d’un premier de la classe non précoce ? Les hauts potentiels se distinguent par cette forme de pensée particulière, originale, que je viens d’évoquer. Ils ont beaucoup d’imagination et témoignent d’une grande curiosité. Ils recherchent le sens des tâches qu’on leur demande d’effectuer. Leur très grande sensibilité complique les relations avec autrui. Du fait de leur différence, ils se sentent souvent incompris. C’est bien pour cela que le QI tout seul n’est qu’un élément du diagnostic.   Quelle place accordez-vous au test de QI justement ? Le test de QI est essentiel pour définir cette population. On fixe le seuil entre 125 et 130 mais cela reste un élément d’une évaluation globale. C’est l’ensemble de la personnalité qui doit être analysée. Ce test doit être interprété avec beaucoup de prudence, a fortiori quand l’enfant présente des troubles d’apprentissage associés à la précocité – dyslexie, difficultés d’attention, un trouble dans les apprentissages numériques (dyscalculie), voire une difficulté de coordination des gestes (dyspraxie) nécessitant un bilan plus approfondi. Chez ces enfants à haut potentiel qui présentent des troubles d’apprentissage, les difficultés scolaires entraînent souvent une baisse de motivation, une perte d’estime de soi, des stratégies d’évitement allant jusqu’à la phobie scolaire, à la dépression, à la fuite et au refuge dans les addictions. Si le QI est très élevé, au-dessus de 150, on est alors dans une autre dimension, plus proche du spectre autistique (lire « Et le QI dans tout ça ? », ci-dessous).   Les garçons précoces en difficulté semblent plus nombreux que les filles… Plus nombreux non, mais plus visibles car ils présentent davantage de troubles du comportement, comme l’agitation ou le non-respect des contraintes éducatives. Les filles cherchent plutôt à se fondre dans la norme et intérioriser leur différe
nce, au risque de développer par la suite des troubles psychologiques, notamment à l’adolescence.   Ces enfants ne sont-ils pas souvent confondus avec des hyperactifs ? On retrouve un certain degré d’hyperactivité chez certains, surtout s’ils ne sont pas suffisamment « nourris intellectuellement » dans le système scolaire. Et une proportion d’entre eux présente un véritable trouble de l’attention avec hyperactivité (TDAH) (lire nos articles sur le TDAH ici, ici, ici et ici). Il appartient donc aux médecins de poser un diagnostic précis.   Quel est leur comportement hors de l’école ? On retrouve les mêmes caractéristiques qu’à l’école. S’ajoute à cela le fait que leurs centres d’intérêt étant souvent différents de ceux des enfants du même âge, ils peinent parfois à se faire des amis. Quand ils sont isolés, ils se réfugient dans leur monde. Ils peuvent aussi faire preuve d’hyperactivité et être très désorganisés. Ces enfants ont aussi une hyperesthésie : une perception exacerbée des informations sensorielles qu’ils reçoivent continuellement, comme par exemple l’oreille absolue, l’intolérance au bruit, un odorat et un goût très fins.   En 1951, le pédagogue belge Raymond De Craecker parlait des « bien doués ». Dans les années 1970 et 1980, on disait « surdoués ». Aujourd’hui on parle d’« enfants précoces » ou « à haut potentiel intellectuel ». Quelle est selon vous la meilleure appellation ? J’aime bien « précoce » couramment utilisé. Et le terme de « zèbre » inventé par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin (1). Mais peut-être « haut potentiel » est-il le moins connoté négativement, le moins sujet à polémique. Car être « surdoué » peut être une chance mais aussi un handicap si les potentiels ne trouvent pas à s’exprimer.   Depuis quand cette catégorie d’enfants est-elle identifiée ? Ce sont les livres du Français Jean-Charles Terrassier au début des années 1980, avec ses travaux sur la notion centrale de dyssynchronie, suivis des ouvrages de la psychologue Arielle Adda dans les années 1990, qui ont fait connaître cette problématique (2). Terrassier explique que les enfants à haut potentiel intellectuel ont un développement hétérogène s’exprimant par une double dyssynchronie : l’une interne (l’âge affectif ne suit pas l’âge intellectuel par exemple), l’autre externe (entre autres, la pensée va plus vite que la parole et que l’écriture).   À quel âge peut-on détecter un haut potentiel ? On dispose d’une panoplie de tests adaptés dès l’âge de 3 ans. Mieux vaut en tout cas détecter un enfant à haut potentiel dès les premières années de scolarité. Plus le diagnostic tarde, plus les mesures nécessaires sont difficiles à mettre en œuvre. N’est-il pas dangereux d’étiqueter ainsi un enfant ? Non. Il est important pour lui comme pour son entourage de reconnaître et de prendre en compte ses particularités. Habituellement, l’annonce du diagnostic rassure fortement ces enfants qui se sentent différents. Les parents aussi sont soulagés, car il y a souvent une grande souffrance familiale.   Quelle est la proportion d’enfants à haut potentiel qui ne sont pas identifiés comme tels ? Cela varie très fortement d’un lieu à l’autre selon la formation et la sensibilisation des professionnels de santé et des enseignants. Chez les migrants ou dans les populations défavorisées, ils ne sont que très peu détectés. En Israël, aux États-Unis, en Corée du Sud, on fait un dépistage systématique par un QI en début de scolarité. Son parcours scolaire étant souvent très chaotique, l’enfant à haut potentiel en échec scolaire et non détecté risque de se voir orienté dans une filière professionnelle inadaptée. C’est la voie ouverte aux dérives psychiatriques ou aux addictions.   S’agit-il d’une pathologie ou d’un effet inévitable de la norme scolaire sur des enfants qui s’en écartent ? Selon nous, c’est une pathologie, en ce sens qu’il s’agit d’un fonctionnement cérébral différent, comme le confirment, de plus en plus, les avancées des neurosciences et celles de l’imagerie fonctionnelle par IRM. La rigidité scolaire conduit à des pathologies surajoutées si les particularités de ces enfants ne sont pas reconnues et prises en compte : perte de l’estime de soi, stratégies d’évitement, phobies scolaires et même dépressions.   Le sentiment de décalage décrit par les enfants à haut potentiel va-t-il se poursuivre à l’âge adulte ? Malheureusement oui. Ils ont parfois de grandes difficultés dans le monde professionnel, voire dans leurs relations avec les autres. Ceux qui trouvent un travail qui leur permet d’exprimer leur créativité tout en gardant une certaine indépendance sont ceux qui s’en sortent le mieux.   Quelles sont les mesures à prendre pour aider les enfants à haut potentiel en échec scolaire ? Il faut que l’école organise du tutorat dans des classes adaptées, et mette en place une pédagogie spécifique. Ce qui évite de les marginaliser et permet ainsi à la société de profiter de leurs grandes compétences et de leur créativité. Mais certains pays ont aussi vu se développer des établissements spécialisés.   Quelles erreurs les parents doivent-ils éviter ? Surtout éviter de « déifier » leur enfant. C’est un gamin particulier qui a droit à une vie ordinaire. Son imaginaire est très riche, il a besoin de temps pour explorer ce monde et jouer. Ne pas le submerger par une foule d’activités parascolaires. Il lui faut un cadre rassurant, prévisible et stable, où n’est pas négligé l’apprentissage de l’effort – garant de la réussite scolaire sur la durée. En raison de leurs facultés intuitives et du fait que tout leur semble facile, ces enfants ont tendance à se laisser vivre et n’apprennent pas l’effort intellectuel. Passé la sixième, cette lacune devient handicapante. Les parents doivent lutter contre l’image souvent négative que cet enfant a de lui-même, image renvoyée par l’école, éventuellement par les pairs. Ils ne doivent pas entrer en guerre contre les enseignants mais s’exprimer dans la franchise et la transparence, tout en étant très fermes en cas de dénigrement, voire de maltraitance.   Et les enseignants ? Leur regard doit être respectueux et valorisant. Les enfants à haut potentiel qui bénéficient de cet environnement s’ouvrent comme des fleurs au printemps et leurs difficultés deviennent moins pesantes. Un bon enseignant doit être exigeant, le cadrer, mais éviter la rigidité qui consiste à traiter tout le monde de la même manière. Il doit faire preuve de souplesse. Il reconnaîtra les handicaps des enfants qui lui sont confiés. Il fera appel aux pédagogues plus expérimentés si nécessaire.   On observe un décalage entre la pertinence et la lucidité de ces enfants et leur comportement soudain très infantile. Comment expliquer ce contraste ? Un rien, une remarque banale, les fait disparaître dans un « tsunami émotionnel », avec des attitudes considérées comme immatures. Leur fonctionnement affectif est envahissant. Il est présent en permanence. C’est pourquoi le regard des parents et des enseignants doit être empathique pour ne pas les blesser profondément. La construction de l’estime de soi est une entreprise très compliquée chez eux.   Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay
LE LIVRE
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Les Enfants surdoués, ESF

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