Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

L’hyperactivité de Big pharma

En achetant les services de chercheurs et de médecins, en imaginant des campagnes de publicité agressives, en finançant les associations de parents et en s’infiltrant jusque dans les écoles, l’industrie pharmaceutique est parvenue à faire des troubles comportementaux de l’enfant un marché de premier ordre. Impossible de comprendre le succès de la Ritaline et autres stimulants sans connaître les arcanes de ce système d’intoxication.

Après avoir combattu pendant plus de cinquante ans pour légitimer le trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), Keith Conners pourrait pavoiser. On reconnaît désormais que les enfants gravement hyperactifs et impulsifs, hier brocardés comme de la mauvaise graine, souffrent d’un véritable trouble neurologique (1). La plupart des médecins et des parents acceptent l’usage de médicaments comme l’Adderall et le Concerta pour atténuer les manifestations du TDAH classique et aider les jeunes à réussir à l’école et au-delà (2).

Mais Keith Conners était loin de triompher, à l’automne 2013, lorsqu’il prit la parole devant d’autres spécialistes de cette pathologie à Washington. Il cita les dernières données du Centre américain de contrôle des maladies (CDC) : 15 % des élèves du secondaire ont reçu au moins une fois un diagnostic de TDAH et le nombre d’enfants suivant un traitement médicamenteux est passé de 600 000 en 1990 à 3,5 millions en 2013. Selon lui, il s’agit d’un « désastre national d’une envergure inquiétante ». Conners est professeur émérite de psychologie à l’université Duke. Interrogé après le colloque, il déclara : « Les chiffres rappellent ceux d’une épidémie. Eh bien, ce n’en est pas une. C’est une mixture préparée pour justifier l’administration de médicaments à une échelle sans précédent et injustifiée. »

La flambée des diagnostics et des prescriptions a coïncidé avec une campagne extrêmement efficace des firmes pharmaceutiques, afin de médiatiser le syndrome et de promouvoir les médicaments auprès des médecins, des professeurs et des parents. Et comme le marché infantile se développe à merveille, l’industrie emploie désormais les mêmes techniques de marketing à l’intention des adultes, une cible qui pourrait se révéler plus rentable encore.

Il se trouve peu de gens pour contester que le TDAH classique, qui touche historiquement 5 % des enfants, constitue un handicap à l’école, au travail et dans la vie privée (3). Le médicament atténue souvent l’impulsivité grave et permet de se concentrer. Pourtant, même certains des plus anciens avocats du traitement médicamenteux affirment que le zèle déployé pour dépister et administrer un traitement à chaque enfant atteint conduit aujourd’hui à diagnostiquer et prescrire des médicaments à des personnes dont les symptômes ne sont pas suffisants. Le TDAH est désormais le diagnostic médical le plus fréquent chez les enfants, juste après l’asthme.

En filigrane de cette croissance, la stratégie marketing des firmes pharmaceutiques, qui a étendu l’image du TDAH classique pour y intégrer des comportements relativement normaux comme l’insouciance et l’impatience, tout en exagérant les bienfaits des médicaments (4). Les publicités, à la télévision et dans les magazines grand public, se sont mises à présenter l’étourderie et les mauvaises notes comme des motifs de médication dont l’avantage serait, entre autres, de produire « des résultats scolaires en relation avec l’intelligence de l’enfant » et d’apaiser les tensions familiales.

Depuis 2000, la Food and Drug Administration (FDA) a maintes fois accusé les laboratoires de publicité mensongère pour chacun des produits contre le TDAH mis sur le marché, qu’il s’agisse de stimulants comme l’Adderall ou le Concerta, ou de non-stimulants comme le Strattera (5). Des scientifiques rémunérés par l’industrie ont publié des recherches et prononcé des allocutions encourageant les médecins à faire des diagnostics plus fréquents. De nombreux praticiens ont dépeint ces médicaments comme bénins, alors même que ces produits peuvent avoir des effets secondaires significatifs et que les stimulants sont classés dans la même catégorie que la morphine en raison des risques d’abus et de dépendance qu’ils présentent (6).
Les firmes tentent même de s’adresser directement aux jeunes. Shire, qui domine le marché américain depuis longtemps avec plusieurs traitements dont l’Adderall, a récemment subventionné 50 000 exemplaires d’une bande dessinée s’efforçant de démystifier la pathologie. Avec des super-héros qui disent aux enfants : « Un médicament t’aide à te concentrer et à te maîtriser ! »

Les profits du secteur anti-TDAH ont explosé. En 2012, les ventes de stimulants représentaient près de 9 milliards de dollars, cinq fois plus environ que dix ans plus tôt. Même Roger Griggs, celui qui a lancé l’Adderall en 1994, se dit fermement opposé à la commercialisation des stimulants directement auprès du grand public, en raison de leurs dangers. Il les qualifie de « bombes nucléaires », utiles seulement dans des situations extrêmes, et sous le contrôle étroit d’un médecin.

Dans de très rares cas, l’accoutumance aux stimulants peut aboutir à un effondrement psychique et des tendances suicidaires. Il est revanche beaucoup plus fréquent que des jeunes gens voulant travailler plus que de raison perdent, en prenant ces substances, le sommeil ou l’appétit (7). Et un plus grand nombre encore de personnes développent une accoutumance et ont le sentiment de ne plus pouvoir se passer de ces comprimés.

 

Publicités agressives

Tom Casola, le vice-président de Shire qui supervise la division TDAH, assure que son entreprise entend procurer un traitement efficace, et que seuls les médecins sont responsables de diagnostiquer et de prescrire à bon escient. Il ajoute comprendre certaines des préoccupations exprimées par la FDA et d’autres sur le caractère agressif des publicités, et préconise le remplacement des campagnes qui font fi des recommandations d’emploi. « Shire – et je pense que c’est le cas de la grande majorité des laboratoires –, nous déclare-t-il, entend commercialiser ses produits de manière responsable, dans le respect des réglementations en vigueur. Nous avons une haute idée de notre mission. Il en va de la santé des patients. »

Un porte-parole des laboratoires Janssen (8), qui fabriquent le Concerta [un équivalent de la Ritaline], nous écrit : « Pendant toutes ces années, nous avons travaillé avec les cliniciens, les parents et les associations pour contribuer à former les praticiens et ceux qui s’occupent des enfants au diagnostic et au traitement du TDAH, notamment à l’usage sûr et efficace du médicament. »

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Visant aujourd’hui le marché des adultes, Shire et deux puissantes associations de parents (9) ont recruté des célébrités comme le musicien Adam Levine, du groupe Maroon 5, pour une campagne de marketing intitulée : « C’est ton TDAH. Fais-en ton affaire ». Des quiz en ligne, sponsorisés par les compagnies pharmaceutiques, sont conçus pour encourager les patients à poursuivre leur traitement.

Comme la plupart des pathologies psychiatriques, le TDAH ne peut être détecté grâce à un examen décisif et la plupart des spécialistes admettent que ses symptômes sont sujets à interprétation. L’Association américaine de psychiatrie, qui reçoit des fonds substantiels de l’industrie pharmaceutique, a assoupli au fil du temps les critères de diagnostic, au point d’y inclure des comportements courants chez les enfants, comme « fait des fautes d’inattention » ou « a des difficultés à attendre son tour » [lire  « Faut-il croire le DSM ? », ci-dessous].

L’idée qu’une pilule puisse apaiser troubles et tensions a séduit les parents inquiets, les médecins pressés et bien d’autres. « Les laboratoires ont fait pression autant qu’ils le pouvaient, explique Lawrence Diller, un pédiatre comportementaliste de Walnut Creek, en Californie. Mais on ne peut se contenter d’accuser le virus ; il faut un hôte accueillant pour qu’une épidémie ait lieu. Ils savent quelque chose de nous, qu’ils utilisent et exploitent. »

Le marketing moderne des stimulants a commencé avec le choix de l’appellation Adderall. M. Griggs a acheté une petite compagnie pharmaceutique qui produisait un médicament pour maigrir, l’Obetrol. Soupçonnant qu’il pourrait soigner une pathologie alors relativement méconnue appelée « trouble du déficit d’attention » [« attention deficit disorder », ADD], touchant environ 3 % à 5 % des enfants, il a pris le sigle ADD et lui a accolé un suffixe accrocheur [« all », tous]. Un nom lancé pour ratisser large.

L’Adderall s’est vite imposé comme un concurrent du produit alors le plus populaire, la Ritaline. Comprenant son potentiel, Shire a acheté la société de M. Griggs pour 186 millions de dollars et consacré d’autres millions à la promotion du médicament auprès des professionnels. Après tout, les patients ne peuvent acheter que les traitements auxquels se fie leur médecin. Comme le font tous les groupes pharmaceutiques, Shire a organisé des colloques où des centaines de praticiens ont entendu un de leurs collègues, payé par la firme, expliquer les vertus de la nouvelle substance. Un événement de ce genre eut lieu en avril 2002 pour la promotion de l’Adderall XR, nouvelle version à libération prolongée. Le Dr William W. Dodson, un psychiatre de Denver, s’adressa à soixante-dix praticiens au Ritz-Carlton de Pasadena, en Californie, en leur présentant une série de diapositives les encourageant à « faire comprendre au patient que c’est une pathologie à vie et qu’il tirera le meilleur bénéfice d’un traitement à vie ». Une affirmation que n’étayent pas les données scientifiques, attestant que la moitié environ des enfants touchés ne le sont plus à l’âge adulte, et que l’on ne sait pas grand-chose des risques ni de l’efficacité à long terme du médicament [lire l’article de L. Alan Stroufe] (10). Le document PowerPoint du Dr Dodson, que le New York Times s’est procuré, assure que les stimulants ne sont pas des « stupéfiants », parce que ceux qui surdosent « ne sentent rien » ou « se sentent mal ». Ces produits sont pourtant classés par les autorités sanitaires parmi les substances médicales les plus susceptibles d’engendrer une toxicomanie. Et un surdosage peut engendrer des problèmes cardiaques sévères et un comportement psychotique. Selon les diapositives du Dr Dodson, les effets secondaires de l’Adderall XR sont « généralement légers », alors que des essais cliniques font état d’un taux significatif d’insomnie, de perte d’appétit et de changements brusques d’humeur, ainsi que de rares cas d’hallucinations. Ces effets secondaires sont nettement plus marqués chez ceux qui prennent une dose plus forte que celle prescrite.

Une autre diapositive avertit que les enfants atteints du TDAH s’exposent, plus tard dans la vie, à « l’échec professionnel ou [au] sous-emploi », à un « accident de voiture mortel », à « la délinquance », à « une grossesse non désirée » et aux maladies vénériennes – en oubliant de dire qu’aucune étude n’avait évalué l’efficacité des stimulants pour réduire ces risques. Présent lors du colloque, Keith Conners, le professeur de l’université Duke, confie que ce type de communication est un classique du genre : les médicaments présentés sont sans danger et le moindre soupçon de TDAH doit être traité avec un stimulant.

Interrogé par nos soins, le Dr Dodson déclare qu’il prononce 300 diagnostics de TDAH par an et recommande systématiquement à ses patients de prendre le médicament à vie, faute d’être d’accord avec les études montrant que de nombreux enfants concernés ne restent pas handicapés à l’âge adulte. À ses yeux, les inquiétudes sur les effets secondaires sont « incroyablement gonflées » et sa collaboration de toujours avec les laboratoires n’influence pas son jugement. Il dit avoir reçu environ 2 000 dollars de Shire pour sa présentation de 2012. Selon ProPublica, il avait touché 45 500 dollars en 2010 et 2011 de plusieurs firmes pharmaceutiques pour des interventions de ce genre (11). « Si quelqu’un veut être aidé, mon boulot est de m’assurer qu’il le soit », explique encore le Dr Dodson. Et il ajoute, à propos de ceux qui s’inquiètent du fait que les médecins prescripteurs reçoivent de l’argent des laboratoires : « C’est la bonne vieille théorie du complot. Je n’ai pas l’intention de me laisser freiner par ça. »

Nombre des études scientifiques que citent les orateurs payés par les firmes sont cosignées par le Dr Joseph Biederman, un éminent psychiatre de l’enfant de Harvard et de l’Hôpital général du Massachusetts. En 2008, une enquête du Sénat a révélé que ses recherches sur divers troubles psychiatriques avaient été financées en grande partie par des firmes pharmaceutiques, y compris Shire [lire « La corruption de la science médicale américaine », Books, avril 2009]. Ces compagnies lui ont aussi versé 1,6 million de dollars en tant que conseiller et conférencier dans des colloques. Il nie que ces versements aient pu influencer ses travaux.

Le Dr Biederman est « sans conteste l’expert le plus publié sur le TDAH », rappelle le Dr Conners, et il est célèbre pour défendre les stimulants et disqualifier leurs détracteurs. Les résultats qu’il a publiés dans des dizaines d’études scientifiques sur le handicap et diverses marques de médicaments remplissent les affiches et les prospectus des firmes pharmaceutiques qui ont financé ses recherches.

 

« Ne sortez jamais sans votre médicament »

Ces résultats diffusent classiquement trois messages : la pathologie était sous-diagnostiquée ; les stimulants sont efficaces et sûrs ; un TDAH non traité engendre un risque significatif d’échec scolaire et universitaire, de toxicomanie, d’accidents de voiture et de problèmes judiciaires. Le Dr Biederman s’est aussi beaucoup produit dans les médias. En 2006, il déclara ainsi à Reuters Health : « Si un enfant est brillant mais n’a que des résultats scolaires moyens, cela veut dire qu’il a besoin d’un traitement. » En 2013, il affirmait dans le bulletin d’information médicale Medscape, en parlant du médicament contre le TDAH : « Ne sortez jamais de chez vous sans lui. » Le Dr Biederman n’a pas répondu à nos demandes d’entretien.

Ceux qui le critiquent sont pour la plupart convaincus que sa motivation première a toujours été d’aider les enfants réellement atteints de TDAH. Mais ils s’inquiètent de voir la promotion indéfectible et médiatisée du Dr Biederman fournir aux compagnies pharmaceutiques la caution scientifique nécessaire à de puissantes campagnes publicitaires – dont beaucoup présentent les médicaments comme une solution pour des troubles du comportement de l’enfant qui sont loin de satisfaire aux critères du vrai TDAH. « Il leur a conféré une crédibilité », explique Richard M. Scheffler, professeur d’économie de la santé à l’université de Californie à Berkeley. « Il est devenu totalement convaincu que c’est une bonne chose, qui mérite d’être plus largement utilisée. »

Les laboratoires ont exploité les recherches du Dr Biederman et d’autres pour concevoir des messages convaincants à l’intention des médecins. « Adderall XR améliore les résultats scolaires et universitaires », affirmait une annonce parue dans une revue de psychiatrie en 2003, en s’appuyant sur deux études de Biederman financées par Shire. Une publicité pour le Concerta mentionnait à peine le TDAH mais assurait que le médicament allait « permettre à vos patients de connaître chaque jour la réussite ».

Quelques études ont montré que les stimulants aident certains élèves du primaire, dont le TDAH a été soigneusement détecté, à améliorer leurs résultats aux tests de lecture et de maths, en leur permettant de mieux se concentrer. Mais certains médecins soulignent que la pérennité de cette amélioration à long terme n’est pas prouvée, alors même que les publicités suggérant le contraire peuvent inciter des médecins à prescrire des médicaments dangereux à des enfants en bonne santé, simplement pour améliorer leurs notes ou leur estime de soi [lire l’article de L. Alan Stroufe].

« Voilà des décennies que les recherches montrent comment la publicité influence la prescription », observe le Dr Aaron Kesselheim de l’hôpital Brigham de Boston, un spécialiste de l’éthique médicale. « Même quand les médecins assurent donner à leurs patients une information objective, fondée sur des preuves, ils reproduisent en réalité le plus souvent le discours de la compagnie pharmaceutique. »

La publicité des firmes est aussi une bonne affaire pour les revues professionnelles, celles-là mêmes qui publient les articles scientifiques justifiant l’usage des médicaments. Dans les années 1990-1993, The Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, la revue la plus prestigieuse dans ce domaine, ne comptait aucune publicité pour des médicaments anti-TDAH. Dix ans plus tard, elle en publiait une centaine. Presque chaque pleine page en couleurs de la revue est désormais dédiée à un médicament de ce type.

Comme il est courant et légal dans le marketing pharmaceutique, la mention des effets secondaires possibles, comme l’insomnie, l’irritabilité et les épisodes psychotiques, est imprimée en petits caractères. Un document de présentation de l’Adderall XR contient l’enregistrement d’une voix d’homme rassurant les médecins : « Les amphétamines sont utilisées depuis près de soixante-dix ans. Vous pouvez vous reposer sur ce capital de sécurité. » La voix n’évoque pas les effets secondaires.

 

Risques d’abus

Les firmes pharmaceutiques utilisent des représentants pour promouvoir leurs produits. Brian Lutz, qui a été visiteur médical pour l’Adderall XR de Shire entre 2004 et 2009, dit avoir rencontré soixante-quinze psychiatres sur la zone qui lui était affectée, à Oakland en Californie, au moins une semaine sur deux, pour leur montrer des affiches et des prospectus qui vantaient les mérites du stimulant pour les résultats scolaires et le comportement. Si un psychiatre posait des questions sur les effets secondaires ou les risques d’abus du médicament, il fallait les minimiser. La consigne était de ne se référer qu’au texte en petits caractères imprimé sur la notice de la boîte et de donner le téléphone de Shire si le médecin voulait en savoir plus. « Il n’était pas question de dire : “Il y a là un effet secondaire sérieux, vous devez y prêter attention.” » Un porte-parole de Shire nous assure que « les visiteurs médicaux de la firme sont formés pour assurer des présentations honnêtes, contenant toute l’information sur la sécurité d’emploi de nos produits ». Brian Luta, qui est aujourd’hui étudiant en master et veut travailler dans le monde de la santé mentale, a gardé un sentiment ambivalent sur son expérience chez Shire. Il n’a jamais menti et on ne lui a jamais demandé de le faire. Mais il regrette que « nous vendions ces médicaments comme s’il s’agissait de voitures ».

En septembre 2005, les abonnés au magazine People ont trouvé leur numéro enveloppé dans une publicité pour l’Adderall XR. On y voyait une mère serrant dans ses bras un enfant souriant qui tenait une feuille de papier sur laquelle était marqué « 14 sur 20 ». « Enfin, dit la mère, un résultat scolaire en rapport avec son intelligence. »

Quand la réglementation fédérale a été assouplie à la fin des années 1990 pour autoriser la publicité directe des substances contrôlées telles que les stimulants, les laboratoires ont en effet entrepris de viser les consommateurs les plus facilement impressionnables : les parents, et plus particulièrement les mères. Une page de magazine pour le Concerta montre une maman reconnaissante disant : « De meilleures notes à l’école, davantage de services rendus à la maison, une indépendance que j’encourage, et un sourire sur lequel je peux toujours compter. »
Griggs, l’ancien responsable de l’Adderall chez Shire, s’insurge : « Nous ne devrions jamais promouvoir directement ce genre de substance auprès des consommateurs. Ce produit a un impact majeur sur la chimie du cerveau. Les parents sont très sensibles à ce genre de propagande. »

Depuis 2000, la FDA a demandé à plusieurs reprises aux firmes pharmaceutiques de retirer ces publicités qui mentent ou exagèrent les effets du médicament. Shire a accepté en février 2013 de payer 57,5 millions de dollars d’amende pour publicité mensongère concernant plusieurs de ses produits anti-TDAH, y compris un patch qui administre le stimulant à travers la peau.

Les laboratoires communiquent aussi auprès des parents par d’autres biais. La plus importante association de parents, la Chadd (« Enfants et adultes ayant un TDAH »), a été créée en 1987 pour améliorer la prise en compte du handicap et promouvoir l’usage de la Ritaline, le principal médicament disponible à l’époque. Quelques années plus tard, Ciba-Geigy, le premier fabricant de Ritaline, arrosait généreusement cette association [lire « Ciba-Geigy et la Ritaline », ci-dessous]. L’aide de l’industrie a permis à la Chadd de développer sa communication et d’éditer des brochures, dont certaines s’emploient à dissiper les inquiétudes suscitées par la Ritaline. Une « fiche technique » de la Chadd fait ainsi mentir soixante ans de recherches en affirmant : « Les psychostimulants ne sont pas addictifs. » Un documentaire de 1995 montre en détail comment l’organisation a caché ses liens avec l’industrie tant à l’administration de contrôle des stupéfiants, auprès de laquelle elle militait pour assouplir la réglementation sur les stimulants, qu’au ministère de l’Éducation, avec lequel elle réalisait une vidéo éducative sur le TDAH. Depuis, la Chadd est devenue plus transparente. Dans le programme de son congrès, en l’an 2000, elle remerciait ainsi nommément onze principaux sponsors, tous des firmes pharmaceutiques. Shire lui a versé 3 millions de dollars entre 2006 et 2009 pour l’aider à diffuser son magazine bimensuel, Attention, à tous les médecins des États-Unis. Les documents de l’association montrent qu’elle a reçu environ un million de dollars par an (un tiers de son budget) des laboratoires, soit directement, soit par le biais de publicités. « Il est légitime d’appeler cela des dépenses de marketing, reconnaît Fred Casola, le vice-président de Shire, mais nous n’influençons pas les décisions de l’association. Nous ne contrôlons pas ce qu’ils font. Nous les soutenons. Nous soutenons globalement leur action sur le marché – mieux vaudrait peut-être dire dans la société. »

La directrice générale de la Chadd, Ruth Hughes, nous confie que la plupart des associations de patients reçoivent des subsides de l’industrie. Et elle assure que les compagnies pharmaceutiques n’influencent pas les décisions ni les activités de son organisation, soulignant que la Chadd reçoit aussi environ 800 000 dollars par an du CDC, l’institution fédérale d’analyse et de contrôle des maladies.

Les associations affirment souvent que de nombreux parents refusent de faire subir un examen à leur enfant, en raison du stigmate attaché à la maladie mentale et des risques associés dans leur esprit à la médication. Pour combattre cette réticence, certaines organisations ont publié des listes de « Célébrités atteintes du TDAH », pour montrer comme le gamin diagnostiqué serait en bonne compagnie. L’une d’elles, diffusée depuis le milieu des années 1990 et aujourd’hui en ligne sur le site psychcentral.com en compagnie de deux publicités pour le Strattera, cite Thomas Edison, Abraham Lincoln, Galilée et Socrate.

Les vertus des médicaments anti-TDAH séduisent aussi les enseignants et les autorités scolaires, qui y voient un moyen de calmer les enfants les plus indisciplinés. Certaines écoles distribuent aux parents des prospectus sur la pathologie et l’intérêt des stimulants. Susan Parry, qui a mis ses trois garçons dans un établissement public réputé près de Seattle dans les années 1990, raconte que les enseignants l’ont incitée à faire examiner son fils Andy, le plus turbulent. L’une des enseignantes lui a même raconté que ses propres jumeaux s’épanouissaient depuis qu’ils prenaient de la Ritaline. Mme Parry a conservé le prospectus que lui a donné le psychologue de l’école, où l’on peut lire : « Les parents doivent savoir que ces médicaments ne “droguent” pas ni n’“altèrent” le cerveau de l’enfant. Ils rendent le jeune “normal”. » Elle et son mari Michael ont donné de la Ritaline à Andy. Ils ont ensuite remarqué au dos de la brochure, en petit, le logo de Ciba-Geigy. Un responsable de l’établissement leur a précisé dans une lettre que les prospectus leur avaient été fournis par un représentant de la firme. « À l’époque ils n’avaient pas encore le droit de faire de la publicité auprès du grand public », explique Michael Parry, ajoutant que son fils n’a jamais eu de TDAH et qu’on a arrêté de lui donner de la Ritaline au bout de trois ans, parce qu’il souffrait d’insomnies et de palpitations cardiaques. « Mais l’idée était géniale. J’ai été séduit et j’ai mordu à l’hameçon. »

 

« Plus sûrs que l’aspirine »

Micaela Kimball a été diagnostiquée en 1997 alors qu’elle entrait au lycée à Ithaca, près de New York. « Ils m’ont dit : ma chérie, quelque chose cloche dans ton cerveau et ce petit comprimé va régler le problème. Cela a complètement modifié mon image de moi et j’ai mis des années à me débarrasser de ça. » Micaela est à présent journaliste indépendante à Boston.

Dans l’émission « La Révolution », sur ABC, en 2011, une vedette de la télévision, Ty Pennington, se présenta comme atteint d’un TDAH et, pour illustrer ce qu’il ressentait, mit en scène devant un public hilare deux personnes jouant au ping-pong avec plusieurs balles tout en récitant l’alphabet à l’envers. Là-dessus, un psychiatre intervint pour dire : « Les prisons sont pleines de personnes atteintes du TDAH et non dépistées. Allez vous faire diagnostiquer » pour « pouvoir faire des étincelles ». Il affirma que les stimulants sont efficaces et « plus sûrs que l’aspirine ». Personne n’évoqua le fait que Ty Pennington avait été payé par Shire de 2006 à 2008 pour promouvoir l’Adderall.

« Le segment du marché qui connaît la plus forte croissance est désormais celui des jeunes adultes qui n’ont pas été diagnostiqués dans l’enfance », déclara en 2011 Angus Russell, le P-DG de Shire, sur Bloomberg TV. Près de seize millions d’ordonnances ont été signées en 2012 pour des adultes de 20 à 39 ans, trois fois plus qu’en 2007.

Voyant ce marché émerger en 2004, Shire avait financé une brochure dont la couverture annonçait « aider les médecins à identifier et diagnostiquer les adultes souffrant du TDAH ». Son auteur était le Dr Dodson, celui-là même qui avait fait la présentation PowerPoint lors du lancement de l’Adderall XR deux ans plus tôt. On pouvait lire à la fin du premier paragraphe : « Environ 10 % des adultes souffrent d’un TDAH. Cela signifie que vous traitez déjà probablement sans le savoir des patients atteints. » À l’appui de ce chiffre, la brochure ne citait que deux études, datant de 1995 et 1996. Or celles-ci ne concernaient que les enfants. Interrogé, le Dr Dodson déclare qu’il a mentionné ce chiffre de 10 % car malgré les travaux indiquant un taux beaucoup plus faible de TDAH adulte, « une fois qu’un enfant est atteint, il l’est pour la vie. Cela ne disparaît pas avec l’âge ».

Une brochure intitulée « Tel parent, tel enfant ? », publiée en 2008 par Janssen, qui fabrique le Concerta, affirme pour sa part que le TDAH est une pathologie fortement héréditaire. Sur le site Medscape, un cours en ligne intitulé « Démasquer le TDAH chez un adulte », financé par Shire, présente une vidéo dans laquelle un généraliste écoute un professeur d’université lui parler de ses problèmes de sommeil liés à son travail. Au bout de trois minutes, le médecin raconte les difficultés d’attention qu’il avait étant enfant, puis révèle que son fils a été diagnostiqué, traité avec des stimulants et est devenu un brillant étudiant en médecine. Au bout de six minutes, le professeur d’université dit : « Si vous avez un TDAH, ce que je crois, les membres d’une même famille réagissent souvent bien au même médicament. Voulez-vous essayer ? » Le psychiatre supervisant le cours, le Dr David Goodman, de l’université Johns Hopkins et du Centre du TDAH adulte du Maryland, déclare qu’il reçoit plusieurs milliers de dollars non pas directement de Shire mais de Medscape, et que ce revenu n’influence pas les décisions qu’il prend avec ses patients.

D’après les documents de la compagnie, Shire a dépensé un million de dollars durant les trois premiers trimestres de 2013 pour financer des rencontres avec des médecins. Au cours de l’une d’elles, à l’automne 2013, on vit J. Russell Ramsay, un psychologue de l’université de Pennsylvanie, lire à haute voix l’une de ses diapositives : « Le TDAH – Il est partout où vous voulez être » [slogan de Visa].

 

Cet article est paru dans le New York Times le 14  décembre 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Plusieurs résultats de recherche font état d’une corrélation entre certaines particularités génétiques et cérébrales d’une partie des enfants labellisés TDAH, mais aucun test génétique ou cérébral ne permet de diagnostiquer un enfant comme souffrant du TDAH (Erik Parens et al., « Facts, values and ADHD, an update on the controversies », Child and Adolescent Pyschiatry and Mental Health, 2009).

2| Le Concerta est un équivalent de la Ritaline.

3| Le chiffre de 5 % est celui retenu par le manuel de référence des psychiatres américains, le DSM-5. Ce chiffre concerne les enfants, pas les adultes, pour lesquels l’épidémiologie reste balbutiante.

4| La notion de TDAH «?classique » est contestable. Elle se réfère à l’idée d’un cœur de symptômes apparus pour la première fois sous l’appellation TDAH dans le DSM III en 1980, mais sous deux formes possibles : « Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité ».

5| Les compagnies visées sont Shire, Janssen, Novartis et Eli Lilly.

6| Le Strattera (Eli Lilly) agit aussi sur le cerveau et peut avoir des effets secondaires (insomnie, perte d’appétit, etc.), mais ne vise pas le système dopaminergique et n’est pas considéré comme addictif.

7| L’auteur vise ici l’abus de ces stimulants par des étudiants.

8| Janssen est une filiale du groupe américain Johnson & Johnson.

9| Ces associations sont largement financées par l’industrie pharmaceutique.

10| Compte tenu du caractère hétérogène de la pathologie, de l’extension, de l’ambiguïté et de la variation des critères de diagnostic, la question du pourcentage d’enfants qui la conservent à l’âge adulte est à peu près dénuée de sens.

11| ProPublica est un site de journalisme d’investigation à but non lucratif, financé par des fondations.

LE LIVRE
LE LIVRE

Où en est-on avec Astra ? de L’hyperactivité de Big pharma, Medikidz

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.