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Transexualité
Temps de lecture 15 min

Le jour où Isaac a changé de sexe

Comment se comporter avec un garçon qui dit vouloir être une fille, et inversement ? La question travaille les parents de gamins en conflit avec leur sexe biologique. Si beaucoup assument le désir du jeune enfant d’adopter le look et les penchants de l’autre genre, ils sont profondément désemparés quand, la puberté venue, la médecine doit s’en mêler pour mener la transformation à son terme.

Allongé sur la table à langer, le ravissant petit garçon regarda sa mère et lui dit : « Je veux être une fille. »

Ce n’était pas une phase passagère. À 3 ans, Mark demanda à se déguiser en Dora l’exploratrice pour Halloween (1) ; ses parents réussirent à lui faire admettre Dark Vador à la place. Il avait au moins l’intérêt de porter une cape. À 5 ans, le gamin insista pour aller faire la collecte des bonbons habillé en Gabriella Montez, la petite chérie du téléfilm High School Musical. À ce moment-là, il n’invitait déjà plus que des filles à sa fête d’anniversaire, organisée autour de thèmes typiquement féminins. Le moindre jouet de garçon reçu en cadeau était illico refilé à un cousin.

Au début, sa maman était, de son propre aveu, très adepte du libre choix, désireuse de laisser Mark vivre ses expériences dans la limite du raisonnable. Oui, mais le raisonnable de qui ? Celui du voisinage ? (Les Bender, comme je les appellerai, vivent dans une banlieue résidentielle conservatrice du grand New York.) Le leur ? Bien sûr, ils adoraient Mark, le cadet de leurs trois fils ; mais ils ne voulaient pas pour autant que la tolérance ait valeur d’encouragement. Quant au « raisonnable » de Mark… eh bien, ainsi que l’ont souligné bien des proches voulant se rendre utiles, il n’avait justement pas l’âge de raison. Qui prête foi aux souhaits d’un enfant ? Leur benjamin ne voulait-il pas être Spiderman ?

Mais les Bender savaient que le désir de Mark était d’une autre nature, allait bien plus loin que l’envie de mettre ou d’enlever tel ou tel déguisement. Si on lui demandait de s’expliquer, le gamin disait : « Je veux avoir de longs cheveux qui flottent ». Les Bender répondaient : « Eh bien, le papa qu’on voit à l’arrêt de bus a des cheveux comme ça, et c’est un garçon ; tu peux être un garçon comme ça. » « Mais je ne veux pas être un garçon avec les cheveux comme ça », répondait Mark. « Je veux être une fille avec des cheveux comme ça. » Plus il insistait, plus ils s’inquiétaient, et plus il disait son désespoir : « Pourquoi Dieu m’a fait comme ça ? Je ne m’aime pas. Je me hais. Je veux que Dieu m’emmène au ciel et me ramène sur Terre sous forme de fille. »

Au fil de ses lectures sur le sujet, la mère de Mark en vint progressivement à penser que son mari et elle devaient être ce « Dieu » pour leur fils. Mais il fallut les menaces implicites d’automutilation du petit garçon pour convaincre son papa. « Je travaille dans un secteur où l’on est très conformiste, explique-t-il. La vente de logiciels. Tout ce que je veux, c’est avoir une vie normale. Et là, quand mon fils allait sortir de la voiture en robe devant tout le monde, ce serait différent. Mais il faut choisir qui vous essayez de protéger : vous-même ou votre fils ? J’ai entendu des gens me dire : “Je n’arrive pas à croire que vous laissiez votre gamin faire ça. C’est de la maltraitance.” Je vais vous dire, moi, ce qui est de la maltraitance : le suicide. La seule question, c’est de savoir si on préfère une fille en vie ou un fils mort. »

Alors les Bender, ayant pris conscience qu’ils étaient face à une vague immense, ont arrêté de lui faire barrage, pour tenter de la canaliser. Au début, quand le gamin était en CP, le résultat fut ce qu’ils appellent parfois une « double vie », ou, de manière plus parlante, une « demi-vie » : fille « après l’école et le week-end », Mark arrachait ses vêtements de garçon à la seconde où il mettait les pieds chez lui. Mais il devint rapidement clair que ce compromis, qui consistait fondamentalement à dire à Mark qu’il était « acceptable pour nous mais pas pour la société », ne pouvait durer. Les digues qu’ils avaient érigées pour contenir sa féminité continuaient de céder. À 6 ans, Mark fit une apparition remarquée, en bikini, à la piscine-party organisée pour l’équipe de baseball de son frère. Finalement, le jour de son septième anniversaire, il y a deux ans, on inscrivit « MOLLY » sur le gâteau. Et c’est ce qu’elle est depuis, « Molly à 100 % ».

En vérité, « Mark » et « Molly » sont les prénoms qu’elle-même a choisis pour cet article, bien que la petite fille aurait préféré utiliser les vrais ; et même si j’utilise des pronoms féminin et masculin pour faire la distinction entre la période qui a précédé et celle qui a suivi la transition, ses parents ne le font pas. Par respect pour leur fille, ils disent « elle », ou essaient de le faire, même lorsqu’ils évoquent le passé. De la même manière, ils ont retiré des albums et des murs six années de photos de Molly en garçon.

 

L’histoire de quelqu’un d’autre

Molly, elle aussi, semble avoir éliminé le moindre signe de son passé de garçon. Les murs lilas de sa chambre sont recouverts de décalcomanies géantes de la série télévisée Hannah Montana. L’armoire et les commodes sont remplies de vêtements roses ; un vanity-case surnage dans le décor, bondé de bijoux fantaisie, de vernis à ongles et de maquillage.

À 9 ans, Molly est dynamique, virevoltante, encline à discuter de tout ce qu’elle aime. Rien ne permet de soupçonner qu’elle fut jusque récemment un petit garçon profondément malheureux. La transition n’est pas seulement de l’histoire ancienne, c’est l’histoire de quelqu’un d’autre – une aventure qui est arrivée à Mark, pas à Molly. Le changement a laissé quasiment indifférents les frères et les amis de la petite fille, et ses parents la préservent autant que possible de la curiosité malsaine et des réactions négatives des adultes. À ce stade, la principale préoccupation de Molly semble être de convaincre sa mère de faire défriser ses cheveux châtain clair « tumultueux ». Non qu’elle se berce d’illusions. Elle sait qu’elle reste biologiquement un garçon, et semble même, pour le moment, suffisamment à l’aise pour en plaisanter. « Oups ! », rigole-t-elle un jour, distraite, en passant nue devant les baies vitrées de la cuisine. Et son père s’est dit : « Voilà ma gamine, ma petite fille, et elle déménage. » Mais cette anecdote laisse pointer une réalité inconfortable. Quelle que soit l’ampleur de ce que les Bender ont fait pour Molly, un choix bien plus épineux les attend d’ici quelques années, voire quelques mois.

Jean Malpas dessine pour moi ce qu’une mère a autrefois dessiné pour lui : quelque chose qu’elle a appelé un « cookie sexué ». Il s’agit d’un personnage en pain d’épices tacheté sur lequel sont cartographiés différents éléments de l’appartenance sexuelle telle qu’elle est habituellement comprise. Il y a le sexe biologique, une question de chromosomes et d’appareil génital, signalé par un cercle autour de l’entre-jambe du pain d’épices. Il y a le style sexuel, parfois appelé l’expression sexuelle – la manière dont se présente une personne quand elle joue, s’habille, marche, ou parle –, signalée par un cercle entourant l’ensemble du corps. Ensuite, il y a l’orientation sexuelle, ou l’attirance amoureuse pour les autres, à la place du cœur. Enfin, il y a l’identité sexuelle, le sens inné d’être garçon ou fille, indépendamment de la biologie, du style ou des goûts sexuels. Pour ça, Malpas entoure le cerveau. Certaines théories laissent aujourd’hui penser que l’environnement prénatal fait du cerveau un organe « sexué ». Chez la plupart des gens, le sexe cérébral correspond au sexe biologique. Mais pas chez des gamins comme Molly.

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Malpas, un psychothérapeute new-yorkais qui dirige aussi le Gender and Family Project au sein de l’Institut Ackerman pour la famille, dirige chaque mois un groupe d’entraide pour les parents d’enfants qui se situent sur le spectre transgenre. Tous ces parents attendent à peu près la même chose, confie-t-il : la confirmation qu’ils font ce qu’il faut et des conseils sur les problèmes partagés, comme ce qu’il convient de dire aux grands-parents ou si l’on doit « laisser la fillette faire sa communion en pantalon blanc plutôt qu’en robe blanche ». Mais les gamins – qui se retrouvent aussi à l’Institut Ackerman pour un atelier de jeux – ont des profils plus disparates. Certains n’ont besoin de rien de plus que la liberté d’explorer leur style personnel au milieu de personnes qui ne les critiquent pas. Leur non-conformité peut être passagère ; bien des garçons qui aiment porter les cheveux longs et jouer habillés en tutu grandissent tranquillement en se percevant comme des hommes, homos ou hétéros.

 

Tout faire pour empêcher ça

Pour d’autres, comme Molly, le décalage est plus terrible, et probablement permanent. Cela ne signifie pas qu’il soit l’expression d’un trouble psychique, bien que les médecins débattent de la manière de cataloguer et de traiter les transgenres, en particulier durant l’enfance et l’adolescence. Dans sa dernière édition, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) a décidé de revoir son approche, en se focalisant non plus sur le désir de changer de sexe en soi [qui n’est plus considéré comme un trouble mental], mais sur la détresse que peut engendrer chez un jeune ce conflit – ou dysphorie – entre identité de genre ressentie et sexe biologique (2).

Quoi qu’il en soit, Malpas est catégorique : « La dysphorie sexuelle chez les enfants n’est pas une psychopathologie. Et, dans la grande majorité des cas, elle n’est pas causée non plus par une autre psychopathologie. De même, elle n’est pas davantage provoquée par un modèle familial particulier que l’homosexualité masculine n’est l’effet, comme le dit un vieux stéréotype, d’une mère dominante et d’un père passif. C’est simplement une composante de l’identité d’une personne. Un certain nombre de problèmes psychosociaux en résultent. Mais ils viennent en général de l’extérieur. Si une fillette de 8 ans vit des moments vraiment difficiles à l’école à cause de ses cheveux courts et de ses vêtements de garçon, et qu’elle subit pour cela des brimades, ce n’est pas elle qui souffre d’une pathologie – c’est la société. » (3)

L’orientation sexuelle apparaît habituellement à la puberté ; quand elle survient, un style sexuel atypique n’est pas un problème dans bien des familles. (Certains parents peuvent même exprimer leur fierté, et se lancer dans des joutes à propos de la sexualité ou des opinions avant-gardistes de leurs gamins.) Mais la véritable identité transgenre apparaît d’ordinaire très tôt, comme chez Molly, et farouchement persistante. Et elle est infiniment plus troublante que l’homosexualité, même pour les parents les mieux disposés. Tout le monde sait ce que c’est qu’être attiré sexuellement par quelqu’un ; il n’est donc généralement pas difficile d’imaginer ce dont parle un enfant gay. Mais il faut un effort d’imagination considérable pour comprendre ce que peut bien ressentir un gamin transgenre, ou d’imaginer pourquoi il peut être terrifié à l’approche de l’adolescence. Pour comprendre la peur de son enfant, un père s’est mis à sa place en se demandant ce qu’il ressentirait si quelqu’un lui disait qu’il allait bientôt commencer à avoir des seins et un vagin. « Je ferais tout pour empêcher ça. »

 

Bloqueurs de puberté

Grâce à la prise de conscience croissante du phénomène transgenre et de sa manifestation précoce, certaines familles soutiennent désormais leurs enfants dans les premières étapes d’une transition. Mais le processus n’en est que plus effrayant, les parents comprenant plus tôt où va le chemin. La transition dite sociale, qui a permis à Mark de devenir Molly à 7 ans, n’est que le début. Les protocoles les plus couramment utilisés pour le traitement des transgenres recommandent de commencer à 16 ans l’administration d’hormones de substitution – de la testostérone pour la transformation femme-vers-homme (FtM, female to male) ; des œstrogènes et de la progestérone pour la transformation homme-vers-femme (MtF, male to female). On appelle parfois cette phase la transition médicale, qui entame le remodelage chimique du corps. La transition chirurgicale, qui crée les signes extérieurs les plus évidents du sexe « cible » en enlevant ou en créant des seins et des organes génitaux, est généralement suspendue jusqu’à ce que l’enfant ait l’âge légal pour fournir un consentement éclairé. (Bien des transgenres choisissent de ne pas avoir recours à la chirurgie, ou de subir certaines procédures, mais pas d’autres.) Bien sûr, à 18 ou même 16 ans, la plupart des enfants transgenres sont déjà de plain-pied dans l’adolescence, et développent tous les traits du sexe auxquels ils sont sûrs de ne pas appartenir. Les interventions médicales et chirurgicales arrivent en ce sens trop tard, n’offrant qu’une pauvre gomme contre les puissants marqueurs de la maturité.

Mais au cours de cette dernière décennie, des endocrinologues ont défendu sans tambour ni trompette une autre possibilité. Puisque l’adolescence est un supplice pour de nombreux enfants transgenres, pourquoi ne pas utiliser des hormones de synthèse qu’on appelle bloqueurs de puberté pour éviter le problème ? Si le traitement est commencé au bon moment, ces bloqueurs figent le développement de l’enfant avant l’apparition des caractères sexuels secondaires visibles. Pendant plusieurs années, jusqu’à sept parfois, ils maintiennent le jeune en attente dans une sorte de préadolescence, physiquement et même émotionnellement. Puis, à 16 ans, si une décision est prise d’entreprendre un traitement hormonal de substitution, l’enfant vivra tardivement l’adolescence – mais dans le genre qu’il désire et non celui qu’il redoute. Les MtF commenceront d’avoir les hanches rondes et de la poitrine ; les FtM, les épaules carrées et la pomme d’Adam développée. Plus tard, si la chirurgie suit, on aura bien moins à défaire.

Ces bloqueurs de puberté sont plus efficaces si le traitement commence au moment où l’enfant entre dans l’étape 2 de sa croissance sur l’échelle Tanner du développement physique. Au début de cette étape, les filles n’ont quasiment pas de seins, l’appareil génital des garçons n’est pas développé, et les unes comme les autres n’ont guère qu’une ombre de poils pubiens. Les filles atteignent l’étape 2 aux alentours de 11 ans, les garçons vers 13 ans. Mais ce sont des moyennes, et l’âge de la puberté ne cesse de baisser (4). Dans ces conditions, si les Bender ne veulent pas que la biologie masculine de Molly s’affirme davantage, ils devront peut-être bientôt jouer de nouveau à être Dieu, cette fois en lui administrant des hormones pendant des années. C’est sans doute beaucoup jouer à Dieu.

Les Bender ne sont pas les seuls à devoir affronter cette décision, même s’il est difficile de se procurer des statistiques sur les enfants transgenres. Trans Youth Family Allies, la TYFA, une association nationale d’aide aux parents, propose un chiffre approximatif fondé sur les visites effectuées par ses conseillers dans les établissements scolaires : un ou deux transgenres sur 500 élèves. (Si l’on extrapole, ils seraient donc entre 150 000 et 300 000 à l’échelle nationale.) On ne sait si le phénomène est en augmentation, mais il est clair qu’il est en pleine mutation. Wylie C. Hembree, un endocrinologue qui fait autorité sur le sujet, souligne que les MtF, comme Molly, étaient traditionnellement dix fois plus nombreux que les FtM. À présent, la proportion est presque de un pour un.

Sur Internet, les FtM semblent même être la majorité. YouTube regorge de vidéos amateurs de garçons parlant de la transition. Leurs posts contiennent des visuels austères de rites de passage comme la première injection de testo­stérone, la mise au bûcher d’atroces compresseurs de poitrine, les premiers poils au menton ou gonflements de biceps, et, bien sûr, la grande attraction : les résultats de la « super-chirurgie », l’ablation des seins. Dans l’ensemble, ces garçons apparaissent réfléchis, drôles et s’expriment avec aisance. Mais, dans certains cas, il est difficile de dire si ces FtM expriment leur soulagement et leur fierté d’avoir un nouveau corps plus en accord avec eux-mêmes ou se complaisent dans des rodomontades machos aussi conventionnelles et forcées que la féminité qu’ils voulaient fuir.

Voilà une préoccupation majeure des parents qui doivent prendre leur décision. Frieda – comme je l’appellerai – est une fille biologique de 11 ans qui a toujours été très garçonne, et qui demande depuis deux ans qu’on l’appelle « il ». Les parents de Frieda essaient de contourner cette injonction en formant des phrases maladroites comme « Frieda aura fini à six heures, et Frieda apportera le maillot de bain de Frieda. » Malgré leur résistance à l’usage du pronom masculin, les parents de Frieda acceptent sa préférence pour les vêtements, les coupes de cheveux et les activités de garçon. Si elle était lesbienne, confie son père, « nous l’accepterions, bien sûr ».

Mais Frieda semble manœuvrer en eaux plus profondes. Bien qu’elle soit très au fait de la physiologie et du développement féminins, elle assure qu’elle n’aura pas ses règles. La preuve ? Elle montre les autres filles, comme sa sœur, et dit : « Est-ce que je suis comme elles ? » Ce à quoi ses parents ne peuvent que répondre non. « Alors je ne suis pas une fille », conclut-elle.

« Et je ne dis pas “Frieda c’est impossible, tu es une fille, ça va venir, prépare-toi, fais avec” », avoue son père. Pour le moment, ses préoccupations sont moins biologiques que philosophiques : « Ce qui nous inquiète vraiment, ma femme et moi, en tant que parents féministes, c’est que nous ne voulons pas qu’elle développe des idées négatives sur le fait d’être une fille. Nous voulons qu’elle en soit fière, et qu’elle sache que beaucoup de super-trucs pro-filles sont en train de se produire. » Mais ça n’intéresse pas Frieda, et vouloir lui forcer la main rappelle étrangement la pression sociale que le féminisme est censé combattre.

« C’est peut-être lâche de notre part de ne pas intervenir plus énergiquement », explique son père. (Sa mère a préféré ne pas être interviewée, et l’accès à Frieda elle-même m’a été interdit.) « Mais nous avons choisi de simplement faire au mieux. Quand nous sortons ensemble, elle aime m’accompagner dans les toilettes des hommes, et je la laisse faire. Personne ne bronche parce qu’elle a tout d’un garçon pour le moment. Mais cela va changer. »

Pour une fillette de 11 ans, le changement approche à grands pas, et Frieda, malgré sa certitude irrationnelle qu’elle n’aura jamais ses règles, s’est enthousiasmée quand ses parents lui ont parlé des bloqueurs de puberté. « Heureusement, jusqu’à présent, elle n’a rien dit de plus à ce sujet, confie son père. Mais j’aurais préféré qu’on n’en parle jamais. Parce que j’y suis catégoriquement opposé. » Son hostilité porte en partie sur le fait de médicaliser ce qui est à ses yeux un trait de personnalité. « Je ne veux pas toucher à la chimie de son corps. Si elle veut se transformer physiquement quand elle aura 18 ans, malgré le fait qu’il lui faudra peut-être subir un certain nombre d’interventions chirurgicales atroces, ça la regarde. Je ne veux pas le permettre maintenant. »

De nombreux parents partagent ce sentiment. Ils n’hésiteraient pas à administrer à leur enfant des médicaments lourds pour une maladie lourde, mais considèrent souvent la transition vers un autre sexe comme frivole ou facultative, et les bloqueurs comme des produits chimiques mystérieux, potentiellement nuisibles. En fait, ce sont des versions de synthèse d’hormones naturelles, utilisées depuis des décennies pour traiter l’endométriose chez les femmes (5) et le cancer de la prostate chez les hommes. Le Dr Hembree explique aux parents que, en dehors des rares réactions allergiques et des bouffées de chaleur occasionnelles, le traitement n’a pas de conséquences indésirables, et que l’effet suppresseur de puberté est complètement réversible, par simple arrêt du traitement. Pour lui, et les nombreux parents aux yeux de qui les bloqueurs permettent de gagner du temps pour voir si la volonté de leur enfant de changer de sexe évolue ou non, c’est un médicament miracle (6). Mais un médicament de luxe : chaque injection mensuelle de Lupron, la marque la plus couramment utilisée, coûte environ 600 dollars aux États-Unis, et elle n’est pas toujours remboursée. Un traitement classique de six ans ou plus peut coûter au-delà de 50 000 dollars. (7)

 

Un « territoire génial » à explorer

Mais pour le père de Frieda, ce n’est pas là le problème ; ce n’est pas non plus son dégoût pour le fait que la médecine s’en mêle. « Je suis une sorte d’anticapitaliste réflexe, dit-il. Et je vois ce fétichisme de la décision précoce un peu comme toutes ces salades qu’on sert aux parents sur le meilleur jouet, la meilleure thérapie et le meilleur conseiller personnel censés faire le bonheur de leur enfant. Ma vision, c’est plutôt de laisser courir. Vivre, c’est être aux prises avec un million de choses, et je ne vois pas pourquoi il faut essayer une nouvelle solution chic. Même si Frieda disait “J’ai vraiment besoin de ça, j’ai besoin de me débarrasser de ces seins”, je ne sais pas… Je ne pense pas… Je ne vois pas ça comme une solution à sa crise… Non, pas crise, ce n’est pas une crise… à son exploration. »

Après s’être battu avec cette phrase, il marque une pause et change d’approche. « Mais c’est vraiment un territoire génial qu’elle continue d’explorer. Personnellement, j’espère qu’elle le fera de manière à ne pas avoir à déconner avec son corps. Si elle devenait plus insistante, ce serait stimulant. Mais on sautera le pas quand on en sera là. »

À vrai dire, ils en sont peut-être déjà là. Car, à l’approche de la puberté, la protection qu’offrent à la société et au «garçon manqué» les jeans, les cheveux courts ou les casquettes de baseball cesse alors d’être efficace.

Pour Isaac, dont les parents ont accepté qu’il utilise son vrai prénom pour cet article, la crise n’a surpris personne. Ce garçon, qui se connaît très bien, s’exprime avec aisance et (grâce à Internet) est mieux informé que ses parents, défendait passionnément depuis des années sa propre vision des rôles sexuels. « Vers 6 ans, j’ai tout simplement commencé d’en avoir ras le bol des filles qui s’habillaient en rose, confie-t-il. “Pourquoi t’infliges-tu ça à toi-même ?” »

Même si Isaac (qui portait alors un prénom féminin dont il préfère ne pas parler) exprima le souhait de voir sa barbe pousser à l’âge de 10 ans et de s’habiller en lieutenant Blueberry ou en cadavre sanguinolent pour Halloween, ses parents, tous deux artistes, le croyaient simplement « intersexuel », et ils en étaient fiers. Ce n’est qu’au moment de la colonie de vacances après la sixième qu’ils comprirent à quel point tout s’accélérait : ils ont laissé une fille au début du séjour et récupéré un garçon à la fin. En fait, la transition s’est produite le tout premier jour. « J’allais à la même école depuis mes 2 ans, et je n’avais jamais eu la possibilité de recommencer à zéro », explique Isaac. Et même si sa maman et son thérapeute lui conseillaient d’atteindre l’automne avant de changer quoi que ce soit, il avoue : « Je n’ai pas pu m’en empêcher. » Il se présenta donc comme un garçon, puis n’a porté durant la colo que les vêtements de garçon qu’il avait emportés, et s’est baigné en caleçon de bain dans le lac. Il était ravi, mais ses parents furent sidérés : leur fille avait disparu. Isaac, lui, ne voyait pas la chose ainsi. La même année, il posta une vidéo en ligne faite d’une série d’instantanés de lui-même, où l’on voit une petite rouquine aux cheveux longs avec de jolies robes céder la place à un gamin à la chevelure domestiquée en costume bcbg. La vidéo, sur fond de rock alternatif, est intitulée « Il y avait une petite fille (qui n’a jamais existé) ».

Après avoir forcé la transition sociale pendant les vacances, Isaac insista pour faire sa rentrée dans son collège privé de Manhattan, cet automne-là, en tant que garçon. L’établissement, pris par surprise, n’a pas bien réagi. Isaac a dû prendre place devant sa classe de cinquième pour s’expliquer devant ses camarades, sans bénéficier du moindre renfort adulte, avec le sentiment de ne pouvoir refuser de répondre aux questions intimes. (Quand on lui a demandé « Comment tu caches tes nichons ? », il a sorti de son sac une bande Velpeau et déclaré : « J’utilise ça pour comprimer ma poitrine. ») Il perdit tous ses amis. « Pendant deux ans, personne ne l’a appelé pour l’inviter à une fête d’anniversaire ou à venir jouer », se souvient sa mère. Envers et contre tout, Isaac a persisté. Encaissant l’obstination des profs à le classer parmi les filles, il a prié l’administration de l’autoriser à s’exprimer devant l’école le 20 novembre, pour la Journée internationale de la mémoire transgenre. (Refusé !) « En définitive, ce fut excellent pour moi d’être confronté à ça, confie-t-il. C’était un passage obligé pour exprimer mon genre comme je voulais. »

La persévérance est un élément crucial du diagnostic de transsexualisme, et un dilemme de procédure. L’une des raisons qui incitent de nombreux parents à rejeter les bloqueurs de puberté, c’est qu’il s’agit d’un élément ambigu. Selon certaines études, moins d’un quart des enfants prépubères diagnostiqués avec une dysphorie de genre deviennent des adultes transgenres ; mais ceux qui sortent de l’étude ou décident de ne pas subir de chirurgie sont comptés parmi les non-persévérants. Malgré ce bémol, de nombreux parents estiment que leur enfant a trop peu de chances de continuer à se définir comme transgenre pour justifier d’une intervention médicale.

 

Les horreurs de la puberté

Les parents d’Isaac ont bien sûr compris qu’il ne plaisantait pas : « Qui continuerait cette transition face à une telle sanction sociale s’il n’y croyait pas vraiment ? » demande sa mère. Mais les bloqueurs de puberté pour lesquels il milita rapidement la déboussolaient. « Instinctivement, je ne voulais pas commencer à chambouler le système endocrinien d’Isaac. J’ai dit non. » À ce souvenir, elle paraît rongée par la culpabilité.  Malgré les plaidoyers et les arguments d’Isaac, auxquels s’ajoutaient les conseils de « tous les médecins et psychiatres » que ses parents l’ont emmené voir cet automne-là, ils ont attendu. « Cela n’avait aucun sens pour moi », dit-il. La tension est montée entre ses parents et lui. Le printemps venu, alors qu’il fêtait ses 13 ans et avait franchi depuis longtemps l’étape 2 de Tanner, Isaac tremblait à l’idée des « horreurs super-féminines de la puberté » susceptibles de commencer à tout moment : « Les règles, bien sûr, et les seins. J’étais un compte à rebours sur pattes. » « Il faut que tu comprennes que tout allait si vite cette année-là, explique sa mère. On se battait encore avec les pronoms ! Alors, décider de ton destin par-dessus le marché… »
« Mais il ne s’agissait pas de mon destin ! » intervient Isaac.
« Nous n’avions pas ce sentiment. Et si ce n’était qu’une phase passagère ? »
« Mais l’effet des bloqueurs est réversible ! »
« Ce n’était pas clair pour nous. »

Avec assurance mais sans colère, Isaac explique ce dont il s’agissait. « Pour moi, c’était une sorte de jeu gagnant-gagnant, un bon moyen de temporiser avant de décider soit de prendre de la testostérone, soit d’exprimer son genre d’une autre manière. Le refus de mes parents a été dévastateur. Je pensais : pourquoi sont-ils si stupides et cruels ?  »
« Il avait 13 ans », murmure simplement sa mère.

Ses parents ont fini par céder quand Isaac, en visite chez sa grand-mère, les a appelés de la salle de bain, en hurlant. Il avait ses premières règles.

Un garçon qui saigne, même quand on sait que ce garçon est biologiquement une fille, c’est loin des chinoiseries philosophiques grâce auxquelles il est si facile de se moquer des trans. La nomenclature byzantine conçue par les militants – des titres comme « Mx » pour remplacer « M. » ou « Mme », ou l’usage des pronoms « iel » ou « ille » ou « ol » pour remplacer « il » ou « elle » – semble soudain tout à fait vaine. Ce genre de diversion masque l’intensité de la souffrance éprouvée quand l’idée la plus profonde qu’une personne se fait d’elle-même est trahie par son corps et jugée insupportable par la société dans laquelle elle vit. Lorsque les parents d’Isaac ont finalement vu, au-delà des abstractions de la politique du genre, leur enfant réel, ils se sont empressés d’agir.

Juste avant de partir pour un nouvel été en colonie, Isaac a pris sa première dose de Lupron. Les bloqueurs ont rapidement fait cesser les règles, mais la poitrine s’était déjà trop développée. Quand Isaac a subi son opération du buste l’an dernier à San Francisco – certains médecins californiens acceptent de réaliser l’intervention avant l’âge recommandé de 18 ans –, il avait besoin d’une mastectomie totale plutôt que de la chirurgie endoscopique plus simple qui aurait suffi autrement. Le résultat fut une convalescence plus longue, des cicatrices plus larges et une poitrine qui pourrait ne jamais avoir l’air tout à fait normale. Isaac a fait la paix avec cette réalité, et il est tout simplement heureux, entre la chirurgie et la testostérone qu’il a commencé de prendre à 15 ans, de voir chaque jour davantage l’image d’un homme quand il se regarde dans le miroir. Il a grandi, sa voix est devenue plus grave, et sa silhouette a commencé de changer à mesure que les muscles et la graisse se réorganisaient dans une configuration typiquement masculine. Sur une récente vidéo, il exhibe sa jambe et sa barbe qui, bien que clairsemée, suffit à son bonheur.

La testostérone a aussi déclenché la maturation émotionnelle que les bloqueurs de puberté avaient retardée. Il a eu son premier béguin à 15 ans. Aujourd’hui âgé de 17 ans, il est moins instable qu’à la préadolescence. La personne qu’il veut être n’est plus un être imaginaire mais un individu que les autres peuvent voir quand ils le regardent. À vrai dire, il n’y a rien à voir d’autre. Dans son nouveau lycée, le groupe de filles auxquelles il s’est rapidement lié le traite comme un garçon ; elles lui ont demandé de diriger leur équipe de roller derby. Dans certains cas, leurs parents – il sourit à cette idée – ne veulent pas qu’il reste dormir.

Si la transition n’est pas achevée, elle est au moins paisible ; les dernières vidéos d’Isaac parlent souvent de sujets comme les universités auxquelles postuler. Sa surcompensation sexuelle initiale s’est relâchée pour prendre la forme d’une expression plus singulière de sa personnalité. Ses grands gestes de la main sont coupés par un haussement de sourcil ironique, et un contrôle de soi prudent s’assure que des phrases comme « il faut des couilles » soient corrigées en « il faut du cran ». Aussi masculin qu’il paraisse, il semble avoir atterri en un lieu indéterminé, ce qui ne manque pas d’intérêt. « La plupart du temps, je me conduis comme un homme relativement efféminé, confie-t-il. Je glousse, je ne m’intéresse pas au sport. Je ne suis pas le trans le plus masculin qui soit. Mais je suis un gars. » Ses parents sont soulagés, avec le sentiment d’avoir fini par faire ce qu’il fallait. Son père est « fier et s’est très vite habitué au plaisir d’avoir un fils » : un « fils torse nu » qui déambule dans toute la maison.

Kim Pearson, la directrice de la TYFA, dit détenir un doctorat en matière de « avait auparavant une fille ». Après voir vu le film Transamerica en juin 2006, sa fille de 14 ans lui a révélé qu’elle était transgenre, lui a présenté une liste de choses à faire qu’elle avait recherchées sur Internet, et entama immédiatement sa transition vers Shawn. Pearson aurait aimé savoir ce qui se passait à temps pour donner à son « merveilleux » fils le bénéfice des bloqueurs de puberté, mais c’était trop tard. À la place, elle lui fit faire une ordonnance de testostérone, plus tôt que ne le recommandent d’ordinaire les protocoles. Cette décision lui a peut-être sauvé la vie. « Je lui ai plus tard demandé : “Si on n’avait pas obtenu l’ordonnance, combien de temps penses-tu qu’il te restait ?” Il a répondu : “Six mois, maximum.” » Car, même si la TYFA a pour mission de diffuser un message d’espoir pour les parents d’enfants transgenres, et les incite à penser qu’ils fêteront un jour le « voyage » dans lequel leur enfant les a embarqués, le suicide est l’énergie noire cachée derrière les efforts du groupe. (L’enfant d’un autre cofondateur s’est tué à 16 ans.) « Les gamins trans présentent le risque de suicide le plus élevé de la planète, sans aucune exception », explique Pearson. Non pas en raison de leur identité transgenre en tant que telle mais à cause de la réaction que déclenchera, selon eux, la vérité, si elle est révélée. C’est pourquoi Pearson encourage les parents à agir vite. En particulier avec un adolescent, ils n’ont pas le temps de se réconcilier avec l’idée de médicalisation, ou de surseoir à la décision jusqu’à l’âge adulte. « Ce serait supposer que votre gosse sera en vie le jour de ses 18 ans. »

 

Colère profonde

Mais quand un enfant est encore un enfant, encore dans ce flou à un chiffre que les parents aiment s’imaginer asexuel et même asexué, sans révoltes, ni acné, ni moustache naissante pour casser l’illusion, l’analyse risques-bénéfices peut sembler plus ambiguë. Un petit de 10 ans que j’appellerai Nick, né fille mais qui vit comme un garçon depuis plusieurs années déjà, paraît heureux, bien dans sa peau. Agréablement androgyne et normalement brouillon, il n’a eu que peu de problèmes avec les autres, peut-être parce que ses parents lui apportent tout leur soutien, et gardent leurs doutes pour eux-mêmes. Sa sœur, 7 ans, l’accepte sans réserve.

Malgré cela, ils s’interrogent. Quand Nick avait 4 ans, il a eu un frère, mort à la naissance. Peu après, « cette histoire de changement de sexe a commencé », confie sa mère. D’abord, c’était « j’aime les trucs de garçons », puis « je suis un garçon manqué », puis « je voudrais être un garçon », et finalement, en CE1, « je suis un garçon ». « À ce moment-là, nous avons pensé que c’était une manière de remplacer le garçon disparu dans notre famille. D’atténuer notre chagrin. » Elle s’interrompt. « Mais on peut se pencher rétrospectivement sur n’importe quelle enfance en se demandant : est-ce que ceci m’a fait cela ? À un certain point, le pourquoi n’a pas d’importance. »
Les parents de Nick ne sont pas tout à fait sûrs d’en être arrivés à ce point. Est-ce que ses explosions à la guitare et ses grands coups de karaté relèvent d’enfantillages classiques, se demandent-ils, ou expriment un problème non réglé ? « Il se débat avec cela tous les jours, déclare son père. La frustration intérieure que crée le fait d’habiter le mauvais corps. Et il a des moments de colère profonde, très profonde, au point qu’il lui est arrivé de frapper d’autres gamins. » Il regarde sa femme d’un air las. « Et la conseillère d’orientation une fois. »

« Oui, mais cette conseillère d’orientation l’avait éjecté des toilettes des garçons injustement, ajoute-t-elle. Toute une bande de garçons était là-dedans en train de faire les fous et elle l’a viré, lui. »

Leur ambivalence est presque tangible, et tout ce qu’ils disent semble résumer le combat qu’ils ont mené pour trouver la bonne manière de regarder leur fils et de l’aimer. « Nous suivons le mouvement de Nick, mais… », dit son père. La phrase s’arrête là. La perspective d’utiliser des bloqueurs de puberté ne fait qu’intensifier leurs doutes. D’un côté, ils s’offusquent de voir la plupart des endocrinologues, conformément au protocole, exiger qu’un enfant suive une thérapie pendant un an avant de recevoir un traitement. « Franchement, s’indigne sa mère, vous pouvez faire tatouer le tiers de votre corps ou vous faire poser des implants mammaires taille XXL, sans suivre de thérapie. Pourquoi devez-vous prouver quoi que ce soit pour obtenir des hormones ? » D’un autre côté, ils admettent avoir la réticence habituelle, même si c’est pour une raison inhabituelle. « Je pensais que mon enfant devait au moins avoir les connaissances de base sur le fait d’être biologiquement une fille, dit le père de Nick. Que nous l’aimerions et l’accepterions quelle que soit la forme dans laquelle elle exprimerait cela, mais qu’il n’y avait pas moyen d’avancer sans ancrage dans la réalité biologique. Je ne voulais pas valider une vie factice. Et puis, il y a le sentiment que cela ne devrait pas dépendre de vous. Signons-nous pour notre enfant le papier qui suspend la puberté, un processus biologique naturel ? C’est un truc qui relève du divin. Un sale truc divin. »

Après une première consultation avec le Dr Hembree il y a plusieurs mois, les parents de Nick ont « traîné les pieds » pour faire la scintigraphie osseuse nécessaire afin de déterminer où il en était sur l’échelle de Tanner. « Nous étions censés avoir une visite de suivi au bout de six semaines, confie sa mère, et j’ai complètement laissé en plan. » Elle rumine pendant un moment. « Il faut que je le fasse dès que possible. » À ce stade, Nick et sa sœur rentrent de l’école. Les deux enfants partagent leur chambre avec une montagne de livres, de jouets, de jeux vidéo et de vêtements. Près du lit de Nick, un lézard immobile occupe un aquarium. « C’est la chose à laquelle je tiens le plus », explique-t-il. Quand je lui demande si c’est un garçon ou une fille, il répond qu’il n’y a aucun moyen de savoir.

Souvent qualifiés de courageux, les gosses comme Nick, Molly, Frieda et Isaac ne se voient pas eux-mêmes ainsi. Le pas qu’ils essaient de faire est aussi naturel à leurs yeux, même s’il est beaucoup plus compliqué, que celui qui nous fait passer de l’ombre au soleil par un jour froid. On change de place pour se sentir bien. Quoi qu’il en soit, les parents voient cela différemment, conscients de ce que le monde, avec sa transphobie, leur réserve .

Il est étonnant de voir comme ces enfants décident d’endurer envers et contre tout des procédures médicales et de faire taire les doutes de leur famille. Mais le plus courageux, pour un observateur extérieur, c’est qu’ils font tout cela plus ou moins seuls. Et le plus effrayant, pour un parent, c’est que cette solitude dit à quel point nous connaissons mal chaque enfant. La volonté de changer de sexe est peut-être le nec plus ultra des luttes d’émancipation, mais c’est aussi la plus violente.

Cela nous amène à prendre conscience de cette désagréable réalité : les parents sophistiqués, du genre à repousser les limites, ne sont pas nécessairement ceux qui aident le mieux leurs gosses encore plus repousseurs de limites. « Je me suis récemment rendu compte, dit la maman d’Isaac, qu’il est peut-être plus difficile, quand on vit dans un milieu progressiste, de voir que votre gosse est trans parce qu’on est totalement imprégné de l’épopée de la liberté de genre. C’est fluide, c’est génial, une chose un jour, une autre le lendemain. On commence à appliquer cela comme le fantasme d’un idéal sur quelqu’un qui pourrait vraiment avoir besoin d’être aidé d’une manière très spécifique, et on risque de finir par faire du mal. Tout n’est pas une question de liberté. »

 

L’hypocrisie de la transition

En attendant, les Bender sont prêts. À moins que quelque chose ne change dans la manière de penser de Molly, ils espèrent vraiment commencer les bloqueurs de puberté quand le médecin  décidera que le moment est venu.

Isaac, qui se voit à présent lui-même comme « trans » plutôt que simplement jeune homme, a récemment réfléchi au sujet de manière plus critique. Dans une récente vidéo intitulée « L’hypocrisie de la transition », il semble rechercher, dans une « perspective de justice sociale » – et comme moyen d’échapper à ses devoirs biologiques –, un espace clair au-delà des questions de liberté et de confort. Si, comme il l’affirme, il n’y a pas de corrélation intrinsèque entre sexe et genre, entre corps et personnalité, pourquoi a-t-il traversé toutes ces épreuves pour faire « s’accorder » les deux ? Et d’ailleurs, que signifie même « s’accorder » ? S’il sait qu’il est un garçon, pourquoi ce que dit son corps a-t-il de l’importance ?

Parce que, conclut-il, comme tout le monde, il est un « être social » : il vit dans une société qui croit en ce genre de choses. Ce n’est pas lui qui définit les règles. De même qu’il ne peut pas, aussi fort soit-il, vivre complètement sans elles.

 

Cet article est paru dans le New York Magazine le 27 mai 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| Dora l’exploratrice est l’héroïne d’une série télévisée d’animation américaine, diffusée en français sur Nickelodeon, qui s’adresse au très jeune public en lui faisant apprendre l’anglais et le français en s’amusant (l’anglais et l’espagnol dans la version originale).

2| Le DSM IV, en vigueur jusqu’en 2013, évoquait le « trouble de l’identité du genre ». Le DSM-5 remplace cette notion par celle de « dysphorie du genre ».

3| Plusieurs études suggèrent l’existence d’une composante génétique. Voir par exemple « Gender Identity disorder in Twins », The Journal Of Sexual Medicine, mars 2012.

4| Chez les garçons, la notion d’une baisse de l’âge de la puberté est controversée. Chez les filles, la baisse observée depuis 150 ans environ dans les pays occidentaux semble s’être arrêtée. Chez les deux sexes, l’âge de la puberté varie de quatre à cinq ans selon l’enfant.

5| L’endométriose, qui concerne près d’une femme sur dix, est une maladie gynécologique liée à la présence de tissu utérin en dehors de l’utérus. Elle peut provoquer l’infertilité.

6| Une étude publiée en 2013 par l’endocrinologue néerlandaise Henriette Delamare van de Waal a confirmé que ces bloqueurs de puberté sont sans danger.

7| En France, il s’agit de l’Enantone (laboratoire Takeda), remboursable à 65 % ou 100 %. Ses effets secondaires possibles ne sont pas négligeables.

LE LIVRE
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DSM-V, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de American Psychiatric Association, American Psychiatric Publishing, 2013

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