La stratégie des bébés
par Michele Pridmore-Brown

La stratégie des bébés

L’Homme est la seule espèce de grand singe à élever en commun sa progéniture. D’où les incroyables stratégies de séduction que déploient les bébés pour charmer leurs innombrables « nounous » potentielles. Et si c’était là le secret de l’exceptionnelle évolution des hominidés ?

Publié dans le magazine Books, septembre 2009. Par Michele Pridmore-Brown

Les bébés sont des pièges sensoriels. Ils cherchent avidement le contact visuel, sont capables d’amener un inconnu dans l’avion à leur parler avec ces syllabes étirées et aiguës que les anthropologues appellent le « parler bébé », voire à leur faire la risette et des grimaces. Ils sont peut-être totalement sans défense, mais bouleversent le comportement de ceux qui les entourent aussi sûrement que n’importe quelle drogue. Faites passer un bébé babillant alentour et vous verrez : même les militaires en uniforme se fendront sans doute d‘un sourire. Les parents adoptifs disent d’ailleurs souvent qu’ils sont « tombés amoureux ». Même les enfants un peu plus âgés peuvent produire un tel effet. De nombreux contes traitent d’ailleurs du phénomène. Dans De grandes espérances, de Dickens, c’est précisément la présence solitaire et malheureuse du jeune Pip, assis au bord des marais gelés du Kent, et sa capacité de briser le cœur endurci d’un bagnard évadé, qui lui offre de « grandes espérances ». Car l’enfant ravive chez le paria une batterie d’émotions et de comportements que les psychologues qualifient de « prosociaux ».   L’effet thérapeutique des enfants Bien entendu, certains bambins s’y prennent mieux que d’autres. Et, dans un monde dur, aux ressources rares, ceux-là posséderaient un avantage certain dans la lutte pour la survie, selon la primatologue Sarah Blaffer Hrdy. Cette scientifique, l’une des plus novatrices dans son domaine, pense que la faculté de capter l’attention des autres, de décrypter leurs expressions, de deviner ceux qui peuvent nuire et ceux qui peuvent aider, de faire pitié ou de faire un numéro de charme, n’est pas née par accident. Elle serait bien plutôt le fruit des nécessités de l’évolution. Pip se sent peut-être désemparé au bord du marais désert, mais ses myriades d’expressions et ses joues rebondies dans son visage par ailleurs dénutri lui sont un lointain héritage du pléistocène ; un héritage qui lui permet, en théorie du moins, de s’attirer la protection d’adultes sans liens de sang avec lui. Même après des années dans les fers, le bagnard y est sensible ; dès lors qu’il a le ventre plein, bien entendu. Le souvenir du visage de Pip et le fait de pouvoir l’aider ont pour lui valeur rédemptrice ou thérapeutique ; Pip fait à nouveau de lui un être humain, et lui permet de dépasser son désir de vengeance et les besoins de son estomac. Selon Hrdy, la capacité des nourrissons et des enfants à attirer l’attention d’autres personnes que leur mère biologique est à l’origine de ce qui nous différencie des autres grands singes. Les humains sont ce que l’on appelle des « reproducteurs coopératifs » – ils s’occupent des petits des autres et partagent la nourriture ; ils se font parfois concurrence pour prendre en charge, et toujours pour être pris en charge. À une époque dominée par le modèle de la famille nucléaire, cette réalité est d’autant plus occultée que les psychologues prônent un contact mère-enfant permanent. Pourtant, amener un enfant à l’âge adulte a presque toujours et presque partout exigé l’aide active d’une multitude d’autres personnes : parents et assimilés, membres de la tribu ou du village, voire partenaires commerciaux ou étrangers de passage. Ce phénomène n’existe chez aucune autre espèce de grands singes. Les chimpanzés, les babouins, les bonobos, les orangs-outans et les gorilles ne peuvent compter que sur les soins maternels. Les bébés chimpanzés s’accrochent à leur mère toute la journée parce qu’ils n’ont pas le choix. Ceux qui dérogent à la règle sont illico tués par des mâles en maraude ou des mâles du groupe, voire d’autres femelles. Séparés de leur mère, ils sont promis à une mort presque certaine. Seuls les pots de colle ont quelque chance de parvenir à l’âge adulte. Les humains, eux, jouent souvent à « passez le bébé ». Dans certaines tribus d’Afrique centrale, les nourrissons occupent le plus clair de leur temps dans les bras d’autres personnes que leur mère ; dans les tout premiers jours seulement, ils ont en moyenne une quinzaine de « nounous ». Les mères allaitent couramment les enfants des autres et prémâchent parfois leurs aliments.   Cette pratique de la prise en charge partagée pourrait expliquer une curieuse énigme : comment Homo sapiens peut-il élever la progéniture la plus vorace, la plus nombreuse et la plus lente à grandir de tous les grands singes, tout en étant celui qui se reproduit le plus vite ? Homo sapiens a un petit tous les deux ou trois ans, contre six en moyenne pour les autres grands singes. Une différence énorme, que seul le partage de l’éducation permet de comprendre, selon Hrdy. Ces mères hominidés qui ont su s’entourer de la plus grande assistance ont donné à leur progéniture un avantage décisif et se sont maintenues, pour leur part, en meilleure santé. De même, les bébés ou les enfants qui ont pu amener un grand nombre d’adultes à s’occuper d’eux – en gazouillant, en jouant les timides ou en devinant mieux les intentions des autres – ont eu un atout sur leurs semblables, en particulier dans des communautés de chasseurs-cueilleurs où la moitié seulement des enfants atteignait l’âge de la reproduction. Le délicat jeu de bascule entre la quête et l’offre d’attention – le ballet coopératif – a fourni une singulière impulsion à l’invention du langage et au développement de la taille du cerveau. Il a aussi permis à Homo sapiens de se développer dans un « bain » d’émotions et de désirs des autres. C’est précisément ce bain, souligne Hrdy, qui explique ce que nous appelons notre humanité : notre faculté d’empathie, notre capacité à anticiper les besoins, à répondre sur le plan affectif, physiologique et linguistique (via le « parler bébé », par exemple) à des bambins étrangers, et à nous attacher à eux.   La civilité sur les vols transatlantiques Hrdy fait remarquer avec délectation que les émotions prosociales coopératives que nous avons aiguisées au pléistocène expliquent même notre comportement exemplaire dans les lieux exigus. Nous pouvons embarquer à bord d’un vol transatlantique rempli d’étrangers et espérer débarquer indemnes de l’autre côté de l’océan ; chose que nous tenons généralement pour acquise, mais dont Hrdy invite à s’émerveiller, en nous demandant d’imaginer la scène avec des chimpanzés. Non seulement n’importe quel petit abandonné un seul instant en mourrait, mais la plupart des adultes se retrouveraient avec un doigt ou un orteil en moins, et plusieurs mâles y perdraient des organes plus essentiels. Mutiler ou castrer les autres correspond bien aux nécessités de l’évolution chez les espèces qui ne pratiquent pas la reproduction coopérative. Pour Hrdy, le pacifisme relatif des êtres humains sans parenté dans des espaces confinés est un sous-produit de la reproduction coopérative. Non seulement nous ressortons habituellement intacts d’un vol transatlantique, mais nous nous entraidons couramment et nous anticipons les désirs des inconnus qui nous entourent. Hrdy pense que nous devrions méditer sur cette solidarité merveilleusement chorégraphiée, car elle explique bien davantage que les manquements à la courtoisie notre exceptionnelle destinée. Les ruptures de civilité sont suffisamment rares pour être notées chez les humains ; ce n’est absolument pas le cas chez les singes. Même ces êtres supposément…
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