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La vérité sur le cannabis

Partisans et adversaires du hasch ont enfermé nos sociétés dans un débat caricatural. Ni ange ni démon, la marijuana est une substance dont les effets attestés renvoient dos à dos les idéologues des deux camps. Après des décennies de recherche, nul ne peut plus nier ses effets nocifs, à commencer par la dépendance ; ni ses nombreuses vertus médicinales. Une légalisation bien menée faciliterait non seulement le travail des médecins, mais permettrait aussi de lutter contre les conséquences, totalement délétères, elles, du trafic.

À l’été 2006, j’ai accueilli dans mon laboratoire un jeune universitaire israélien qui voulait comprendre comment les virus attaquent les cellules – c’est l’un de mes grands sujets de recherche. De mon côté, j’étais intéressé par son expérience dans un nouveau domaine scientifique qui m’intriguait : les effets biologiques des cannabinoïdes, le principal composé actif de la marijuana. Le chercheur avait été formé à la Hebrew University de Jérusalem par le professeur Raphael Mechoulam, le chimiste qui a découvert en 1964 le delta-9 tetrahydrocannabinol (THC), le composé psychoactif de la marijuana. Raphael Mechoulam avait ensuite isolé le cannabidiol (CBD), une substance similaire, présente en abondance dans la plante, mais différente du THC en ce qu’elle ne produit aucun effet notable sur l’humeur, la perception, l’attention, l’éveil ou l’appétit.

Les travaux du jeune chercheur se révélèrent productifs. Il testa aussitôt les effets de plusieurs cannabinoïdes sur un virus de l’herpès qui stimule le développement du sarcome de Kaposi, une tumeur qui défigure et entraîne souvent la mort des personnes immunodéficientes, comme celles souffrant du sida. Il apparut que le CBD, l’abondant composé non psychoactif de la marijuana, pouvait contrecarrer les effets cancérigènes du virus. D’autres chercheurs de mon laboratoire découvrirent aussi que les cannabinoïdes modifiaient la façon dont les globules blancs migrent en réaction aux stimuli physiologiques, un aspect crucial de la défense immunitaire. D’autres équipes mirent ensuite en évidence, en laboratoire, la faculté du THC d’inhiber le développement du cancer du poumon, et, pour le CBD, du cancer du sein. De toute évidence, les composants chimiques de la marijuana ont des effets aussi puissants que variés, tant sur les cellules normales que sur les cellules cancéreuses.

Mais j’ai surtout été fasciné de découvrir que nous disposions dans notre corps d’un système cannabinoïde naturel, « endogène ». En 1988, des chercheurs identifièrent à la surface des neurones des récepteurs spécifiques sur lesquels se dépose le THC. On donna au premier le nom de « récepteur cannabinoïde 1 », ou CB 1. Cinq ans plus tard, on en découvrit un second, le CB 2. Ce nouveau récepteur est moins présent dans le système nerveux, mais on le trouve en abondance dans les globules blancs. C’est encore Raphael Mechoulam qui découvrit le premier cannabinoïde endogène, un acide gras présent dans le cerveau, qu’il appela « anandamide » (du mot sanskrit ananda, « béatitude »). Quand l’anandamide se lie au CB 1, cela déclenche une cascade de changements biochimiques dans nos neurones. On a depuis identifié d’autres cannabinoïdes endogènes. Du point de vue de l’évolution, cela semble logique : pourquoi les récepteurs CB 1 et CB 2 seraient-ils présents dans nos cellules si nous ne produisions pas, dans des conditions normales, les molécules qui s’y déposent ? Les ramifications physio­logiques des cannabinoïdes endogènes sont très étendues – et leur impact le plus spectaculaire concerne la perception et la réponse à la douleur.

Le cannabis est l’une des plus ancien­nes drogues psychotropes, qui n’a cessé d’être consommée au fil de l’histoire. Les archéologues en ont découvert dans des sites asiatiques datant du néolithique, soit près de 4 000 ans avant notre ère. La forme la plus commune de la plante est Cannabis sativa, qui pousse à la fois dans les climats tropicaux et tempérés. « Marijuana » est un terme mexicain désignant à l’origine du tabac bon marché, et qui se réfère désormais aux feuilles séchées et aux fleurs du chanvre. Quant au « haschisch » (le nom arabe du chanvre indien), c’est la résine visqueuse extraite de celui-ci. Un empereur chinois, Shen Nung, à qui l’on attribue aussi la découverte du thé et de l’éphédrine, est considéré comme le premier à avoir fait état d’un usage thérapeutique du cannabis, dans un traité de médecine remontant à 2737 av. J.-C. (1).

En 1839, William O’Shaughnessy, un médecin britannique travaillant en Inde, publia un article sur l’utilisation du cannabis comme analgésique et stimulant de l’appétit, ayant de surcroît un effet de relaxant musculaire et de modérateur des nausées et des crises d’épilepsie. Ses observations conduisirent à la généra­lisation de l’utilisation médicale du cannabis en Angleterre. On en prescrivait à la reine Victoria pour soulager ses douleurs menstruelles.

 

« Folie du joint »

La plante de cannabis contient quelque 460 composants chimiques, dont au moins 60 cannabinoïdes. Depuis les années 1960, le THC, la principale substance psychoactive de la marijuana, a augmenté de 1 à 5 % dans les plantes cultivées et peut atteindre désormais jusqu’à 10 à 15 %. Quand on fume de l’herbe, environ 20 à 50 % du THC est absorbé via les poumons ; quand elle est ingurgitée, la proportion de THC qui parvient au cerveau est moindre parce que le THC est métabolisé en passant de l’estomac au foie. Le THC se concentre dans les tissus adipeux qui le relâchent progressivement, et il agit dans le cerveau principalement sur les récepteurs CB 1 du système dopaminergique du cortex mésolimbique – ce qui favorise, semble-t-il, l’effet gratifiant et le « renforcement positif » engendrés par la drogue.

Fumer ou ingérer du cannabis produit généralement la sensation de « planer », un sentiment de relaxation et d’euphorie, accompagné d’une diminution de l’attention et de l’anxiété. Mais il peut arriver, si l’on consomme du cannabis pour la première fois, ou si l’on a des problèmes psychologiques, que l’on ressente au contraire abattement, peur, voire panique. En général, quand on « plane » sous l’effet de la marijuana, on éprouve un sentiment accru de sociabilité – mais une réaction négative peut provoquer un complet repli sur soi. L’herbe altère la perception du temps, qui semble s’écouler plus vite qu’en réalité. Elle modifie aussi la perception spatiale, les couleurs peuvent sembler plus brillantes, et la musique plus prenante. À forte dose, le cannabis provoque des hallucinations, ce qui explique sans doute son utilisation religieuse dans certaines sociétés. Mais, à la différence des opioïdes, on n’a jamais signalé de décès par suite d’une overdose de THC, probablement parce que les cannabinoïdes n’inhibent pas notre réflexe respiratoire, une cause d’asphyxie. En cas d’usage régulier, la privation de marijuana peut déclencher un état de manque pénible et déprimant.

En 2008, l’OMS a publié une étude sur la santé mentale portant sur 50 068 personnes de 16 ans ou plus dans dix-sept pays. Ce rapport a permis d’établir que 160 millions de personnes de 16 à 65 ans ont consommé au moins une fois du cannabis dans leur vie. Le taux le plus faible d’utilisation déclarée est celui de la Chine, 0,3 % ; et le plus élevé, celui des États-Unis, 42 %, suivis de près par la Nouvelle-Zélande. Pourtant, malgré son usage très répandu, le cannabis est presque partout interdit. Harry J. Anslinger, un célèbre partisan de sa prohibition, a réussi au terme d’une intense campagne de lobbying à faire passer au Congrès américain le Marijuana Tax Act de 1937, qui a rendu l’accès au produit très coûteux. Anslinger, qui dirigeait le Bureau fédéral des narcotiques, faisait alors valoir que l’usage public du cannabis était excessivement dangereux et pouvait provoquer la « reefer madness » [« folie du joint »] (2). L’Association médicale américaine s’opposa quant à elle à cette législation, craignant qu’elle n’entrave la recherche sur la marijuana et son usage pharmaceutique potentiel. Bien qu’il ait longtemps figuré dans la Pharmacopée des États-Unis, où sont définies les normes officielles pour les médicaments et les aliments, le cannabis en fut supprimé en 1942.

 

Efficace contre l’anorexie

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En 1970, le Congrès adopta le Controlled Substances Act, qui classe la marijuana aux côtés de l’héroïne dans les drogues de la « liste 1 » : celles potentiellement dangereuses et sans valeur médicale. (L’opium, d’où provient la morphine, ainsi que les amphétamines furent classés en liste 2, comme drogues de moindre nocivité malgré leur puissant effet addictif.) Dans la foulée, Nixon déclara la « guerre contre la drogue », et, en 1986, Reagan signa l’Anti-Drug Abuse Act, qui prévoyait des peines de prison incompressibles pour les détenteurs et revendeurs de drogues interdites, y compris la marijuana.

L’étude des cannabinoïdes – extraits des plantes ou existant à l’état naturel dans notre corps – a désormais pris une ampleur planétaire et fédère les efforts de nombreux chercheurs qui travaillent dans les laboratoires universitaires comme au sein des entreprises pharmaceutiques. Mais Mitch Earleywine, un grand spécialiste des drogues et de l’addiction de l’université d’État d’Albany (SUNY), observe à quel point les résultats des études actuelles sur la marijuana lui rappellent le test de Rorschach, où « les gens interprètent des images ambiguës d’une façon qui est censée en dire plus long sur eux-mêmes que sur la tache d’encre ». Les faiseurs de politiques publiques ou les lobbyistes, souligne Mitch Earleywine, réagissent bien souvent aux études sur la marijuana en fonction de leurs opinions : leurs interprétations en disent plus long sur leurs propres préjugés que sur la réalité des données. Les tenants de l’interdiction font valoir, par exemple, que l’on trouve souvent du THC dans le sang des victimes d’accidents de la route – mais ils omettent de préciser que, dans la plupart des cas, celles-ci avaient aussi absorbé de l’alcool. Les antiprohibition, eux, soulignent que les enquêtes ne font pas apparaître de perte de mémoire chez les consommateurs chroniques ; en oubliant de mentionner que les tests utilisés dans ces études sont si faciles que même un déficient mental pourrait les réussir.

Il existe néanmoins deux travaux récents qui ne tombent pas dans ce travers et analysent d’un œil critique les données de plus d’une centaine d’études portant sur 6 100 patients souffrant de toutes sortes de maladies. Il en ressort que la marijuana semble efficace dans le traitement de l’anorexie, des nausées et des vomissements, du glaucome, du syndrome d’irritation du colon, de la spasticité musculaire, de la sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot), de l’épilepsie et du syndrome de Tourette. En revanche, malgré les résultats obtenus dans des expériences menées dans mon propre laboratoire ou ailleurs, les effets anticancéreux de la marijuana semblent plus incertains, et ni le THC ni le CBD ne paraissent capables d’enrayer la croissance anormale des tissus.

Judy Foreman, une journaliste scientifique chevronnée, consacre un chapitre entier à la marijuana dans son dernier livre, A Nation in Pain (3). Elle recense judicieusement toutes les données concernant les bénéfices et les risques d’une utilisation thérapeutique de la marijuana dans les maladies entraînant des douleurs, précisant quand la plante procure un soulagement, quand elle est sans effet, et quand il est difficile de tirer une conclusion. Elle écrit :
« Il faut le dire tout net : la marijuana marche. Pas de façon spectaculaire, mais au moins aussi bien que les opioïdes. C’est-à-dire qu’elle peut réduire la douleur chronique d’au moins 30 %, et avec de moindres effets secondaires. Certains chercheurs, il est vrai, pensent qu’il est encore trop tôt pour utiliser la marijuana et les cannabinoïdes de synthèse comme traitements de premier rang contre la douleur, au motif qu’il vaudrait mieux essayer d’abord d’autres drogues. Mais c’est faire preuve, me semble-t-il, d’une prudence excessive. Au bout du compte, rien n’empêche d’utiliser la marijuana de pair avec des drogues de synthèse comme la morphine, pour en réduire les doses et minimiser les effets secondaires caractéristiques des analgésiques de la famille opioïde. Mais si l’herbe paraît efficace dans le soulagement de la douleur chronique, elle n’a en revanche guère d’impact sur les douleurs aiguës, comme celles consécutives à une intervention chirurgicale. »

Comment les cannabinoïdes agissent-ils sur la souffrance ? Il semble que certains de leurs effets positifs résultent de la dissociation cognitive entraînée par l’absorption de marijuana : on réalise que la douleur est là, mais sans que cela entraîne de réaction émotionnelle. Quand on se détache ainsi de sa douleur, on la supporte plus facilement. Chaque thérapie, qu’il s’agisse de médicaments ou de soins, obéit à un calcul coûts-bénéfices. Pour ce qui est des cannabinoïdes, le principal point de controverse porte sur leur propension à augmenter les risques de psychose comme la schizophrénie, un risque particulièrement prégnant chez les adolescents et les jeunes adultes. De nombreuses études ont comparé le passé médical de jeunes consommateurs déclarés en Suède, en Nouvelle-Zélande et aux Pays-Bas, avec celui de non-consommateurs. Une analyse combinée, ou méta-analyse, des résultats de près d’une quarantaine d’études similaires a révélé l’existence d’un lien entre l’usage du cannabis et le développement ultérieur de schizophrénies ou d’autres psychoses.

Le problème, avec les études statistiques, c’est qu’elles peuvent attester une corrélation mais en aucun cas démontrer une causalité. La littérature médicale regor­ge d’ailleurs de telles études, d’abord jugées significatives, mais invalidées ensuite par des études avec répartition aléatoire en double aveugle. L’exemple qui vient à l’esprit est celui de la Women’s Health Initiative, qui a conduit à remettre en cause une croyance vieille de plus de quarante ans sur les bénéfices présumés des traitements hormonaux de substitution pour la prévention des maladies cardiaques et mentales chez les femmes ménopausées.

 

Torpeur, angoisse, dépression

Il est peu vraisemblable que quiconque fasse une étude sur des milliers d’adolescents, avec un groupe fumant ou ingérant du cannabis, et un autre recevant des placebos. La question de savoir si la marijuana est, ou non, un facteur de développement de la schizophrénie et d’autres psychoses ne sera donc pas résolue de sitôt. Il est en revanche certain que le cannabis perturbe la cognition et les réponses psychomotrices. De nombreuses études ont prouvé que l’herbe allongeait le temps de réaction et perturbait l’attention, la concentration, la mémoire à court terme et l’évaluation des risques. Les effets sur les capacités psychomotrices se prolongent d’ailleurs longtemps après le sentiment de « planer ». Des expériences sur des pilotes d’avion ont montré que la marijuana réduisait leurs performances sur simulateur pendant près de vingt-quatre heures. Et la plupart n’avaient absolument pas conscience que leur comportement était encore affecté un jour après avoir absorbé la substance. Plusieurs autres enquêtes mettent en exergue un lien entre cannabis et risques d’accident : on estime que les conducteurs qui ont pris de la marijuana courent entre deux et sept fois plus de risques de provoquer une collision que ceux qui ne consomment ni drogue ni alcool.

L’Association américaine de psychia­trie inclut désormais le diagnostic de « dépendance au cannabis » dans la dernière version de son manuel de dia­gnostic, le DSM V. Cela concerne les personnes qui en font une consommation régulière en dépit de ses conséquences néfastes, comme l’incapacité d’exercer des responsabilités professionnelles importantes ou des problèmes chroniques de comportement au-dehors. Tant le DSM V que la dixième édition de la classification internationale des maladies de l’OMS (ICD-10) énumèrent les éventuels symptômes de l’état de manque provoqué par le cannabis : fatigue importante, torpeur, ralentissement psychomoteur, angoisse, dépression.

Et pourtant, le débat sur le caractère addictif ou non de la marijuana continue de faire rage. Ses partisans ne pensent pas qu’elle puisse provoquer une véritable accoutumance, c’est-à-dire un état physiologique caractérisé par un besoin irrépressible, en dépit des effets nocifs. Ils font aussi valoir que la dépendance induite, si dépendance il y a, est bien moins importante que pour l’alcool. En revanche, ses détracteurs, en particulier au sein des agences de santé publique, soutiennent que l’addiction et la dépendance constituent des risques bien réels, même s’ils sont plus faibles que pour la cocaïne ou l’héroïne.

A New Leaf retrace en détail l’histoire de la réglementation du cannabis, de la succession d’attaques et de contre-offensives juridiques et politiques qui ont eu lieu au­tour de son interdiction. Le récit s’ouvre sur une note de victoire, suscitée par la légalisation de l’usage récréatif de la marijuana dans deux États américains : « Voici que disparaît encore une interdiction. Le 6 novembre 2012, les électeurs du Colorado et de l’État de Washington ont été les premiers au monde à s’attaquer, avec succès, à presque un siècle de politiques néfastes et d’idées fausses à propos du cannabis.

L’hôtel Ändra, dans le centre de Seattle, est décoré de bleu et de blanc, les couleurs de la campagne contre l’interdiction de la marijuana dans l’État de Washington. À sept heures du soir arrive le propriétaire d’un des plus importants et prospères points de vente thérapeutiques de cannabis du pays. Steve DeAngelo est impossible à rater, même dans une foule épaisse, avec ses longues nattes fines et son feutre noir. Un peu plus tôt dans l’année, il avait été propulsé au rang de star par sa propre émission, “Les guerres de l’herbe”. Ses deux “Harborside Health Centers” sont situés dans la région de San Francisco, mais il est très attaché à Seattle. Il y a quelques mois à peine, il est intervenu dans le cadre de la fameuse “fête du chanvre” qui se tient dans la ville et rassemble des dizaines de milliers de personnes chaque année. “J’ai consacré ma vie entière à ce combat… Je sais que ce soir les anges vont danser au paradis”, a-t-il déclaré, les yeux embués. »

À Denver, les auteurs décrivent une scène du même genre : « Brian Vincente, un avocat qui a milité pour l’usage médical du cannabis dans le Colorado pendant plus de dix ans, a pris la parole : “Aujourd’hui, nous avons fait quelque chose d’historique. Quelque chose que vous pourrez raconter à vos enfants… C’est au Colorado qu’a commencé l’interdiction de la marijuana, en 1937. La première arrestation, c’est au Colorado qu’elle a eu lieu.” Hurlements. “Le Colorado, ce soir, a eu la peau de cette putain de législation !” Le mot “Putain !” a instantanément ramené la gaieté dans la salle. »

Ces succès, on les doit à l’exceptionnelle conjonction d’efforts de groupes situés aux antipodes du spectre politique : « Le soutien des républicains conservateurs et des libertariens a autant pesé dans la campagne au Colorado que celui des démocrates et des libéraux de gauche… Cet État pivot, qui a vu naître le Parti liber­tarien, est structurellement à la fois républicain et démocrate. Mais le Parti libertarien du Colorado a mis tout son poids derrière le 64e amendement en mai dernier, tandis que le Parti démocrate du Colorado se contentait d’un soutien moral. Le Rassemblement républicain du Colorado pour la liberté a lui aussi soutenu la proposition, estimant que la prohibition était “contraire aux valeurs républicaines”, insistant sur la “responsa­bilité personnelle” et le “retrait du gouvernement fédéral”. »

Des articles récents du New Yorker (4) et de The Nation (5) décrivent de façon à la fois succincte et précise le contexte politique de la légalisation – pour un usage médical ou récréatif – de la marijuana aux États-Unis. Dans le New Yorker, le professeur Mark Kleinman, un spécialiste des politiques de drogue à l’université de Californie-Los Angeles (UCLA), adopte vis-à-vis de l’évolution de la législation un point de vue scientifique et l’envisage comme une expérience en cours. La dépénalisation, selon lui, va permettre de vérifier certaines des hypothèses au fondement des décisions politiques, et il se retient de prendre position avant qu’on en sache plus. Comme pour chaque initiative affectant la société, des effets pervers sont à prévoir, et Kleinman recommande de surveiller attentivement la consommation abusive de marijuana chez les adolescents, et la conduite sous l’effet de la drogue, partout où l’usage récréatif en sera autorisé. Il déclare dans le New Yorker « éprouver un plaisir mêlé d’amertume à dire aux responsables politiques qu’ils ont sous-estimé la comple­xité du problème ». Lorsque la vente de la marijuana sera légale dans l’État de Washington ce printemps, s’inquiète-t-il, le marché noir ne disparaîtra pas pour autant : la marijuana vendue légalement et sans ordonnance médicale entrera alors en concurrence avec la drogue vendue illégalement. Il faudra donc, conclut Kleinman, intensifier la répression contre ceux qui ne respectent pas les règles. Une suggestion pas très bien accueillie par les responsables politiques de l’État.

Kleinman ne croit pas non plus que l’alcool perdra du terrain lorsque la mari­juana deviendra disponible. Tout en reconnaissant que, des deux, l’alcool est la substance la plus dangereuse, il évoque la possibilité que le cannabis soit consommé en complément. Enfin, dit-il, « dans le monde manichéen de la politique », il ne faut pas exclure que l’on passe directement d’un extrême à l’autre, d’une marijuana complètement illégale, dont la vente et la consommation sont pénalisées, « à la position radicale consistant à la vendre comme des corn flakes ».

À rebours du prudent article du New Yorker, ceux publiés dans de The Nation soutiennent mordicus la légalisation. En couverture du magazine, on voit une photo du jeune Barack Obama faisant le V de la victoire avec ses amis de lycée autour du logo de leur « club de fumeurs de hasch ». Dans son éditorial, Katrina vanden Heuvel fait remarquer que plusieurs présidents récents, dont Bill Clinton, George Bush et Barak Obama, « ont tous plus ou moins reconnu avoir en­freint la législation antidrogue américaine », en détenant ou en consommant du cannabis. Si la police les avait pris sur le fait, ils auraient bien pu se retrouver en prison, sans le moindre espoir de poursuivre leur carrière politique jusqu’à la Maison-Blanche. A New Leaf insiste sur la réalité du risque pénal pour détention de marijuana. La discrimination raciale, qu’illustre l’arrestation d’une proportion démesurée d’Afro-Américains, est l’un des aspects les plus négatifs de la prohibition : « Même s’il est rare que les consommateurs de cannabis soient jetés en prison, il y a tout de même eu plus de 20 000 personnes incarcérées pour le seul fait d’en posséder. Une étude très poussée publiée en 2013 par ACLU (6) révèle qu’il y a eu aux États-Unis plus de 8 millions d’interpellations liées au cannabis entre 2001 et 2010 (dont 88 % pour simple possession), et que le seul fait d’appliquer la loi a coûté plus de 3,6 millions de dollars en 2010.

 

Un gâchis de temps et d’argent

Dans tout le pays, les Noirs courent un risque presque quatre fois supérieur de se faire interpeller pour détention de cannabis, bien que leur consommation globale soit comparable à celle des Blancs. Mais, dans certains comtés, le rapport passe de quatre à trente. Enfin, comme 62 % des interpellés ont 24 ans ou moins, leur casier judiciaire va les suivre tout au long de leur vie d’adulte. »

Tout ce temps et cet argent gâchés, toutes ces arrestations ont de surcroît détourné les autorités de la lutte contre la consommation et le trafic de drogues dures : « Quand le cannabis, qui représente 80 % de toutes les substances illégales utilisées sur le territoire amé­ricain, ne sera plus concerné par la guerre contre la drogue, le pays pourra débattre plus efficacement d’une meilleure politique de santé vis-à-vis des drogues dures, et la mettre en place. »

Il y a quelques années, je me suis penché sur le cas d’une jeune femme souffrant d’anémie. Son généraliste l’avait auscultée avec beaucoup de sérieux mais n’avait pas su déterminer l’origine du mal. Or la patiente, victime de stress au travail, m’a répondu, quand je l’ai interrogée sur sa façon de gérer sa tension, qu’elle fumait de la marijuana chaque soir. Un examen de sa moelle épinière a révélé une diminution des cellules, mais pas assez grave pour justifier un diagnostic d’anémie aplasique. Le déficit était toutefois anormal pour une femme d’une vingtaine d’années. Les composants chimiques du cannabis ne sont pas jugés toxiques pour les cellules sanguines, et la marijuana n’a pas été signalée comme cause d’anémie. Mais je me suis souvenu que l’on épand souvent sur les plantations illégales des toxines qui pourraient avoir un effet nocif sur le déve­loppement des cellules sanguines. Nous avons donc décidé qu’elle cesserait de fumer, et en quelques mois son anémie a disparu. Un nouvel examen de la moelle épinière montra ensuite un retour à la normale. Ce n’est pas une preuve irréfu­table, mais tout de même une indication qu’une substance présente dans l’herbe était peut-être à l’origine de sa maladie. En l’absence d’un bon contrôle de la marijuana sur le marché, ceux qui en achètent à la sauvette s’exposent à consommer de dangereux produits toxiques.

Dans un livre récent, Weed Land (7), Peter Hecht, un journaliste du Sacramento Bee, raconte l’évolution de la législation californienne sur l’usage médical du cannabis, la plus ancienne du pays. L’impulsion à l’origine de cette évolution vient à la fois de personnes engagées dans la lutte contre le sida et de chercheurs comme Do­nald Abrams, de l’Hôpital général de San Francisco, qui ont apporté la preuve clinique des effets positifs de la marijuana : augmentation de l’appétit et dimi­nution de la souffrance chez les malades du sida atteints de cachexie.

L’utilisation thérapeutique de la marijuana est désormais légale dans vingt États américains, auxquels s’ajoute la capitale, Washington ; elle relève de la réglementation des substances parapharmaceutiques, et non des médicaments. On n’a pas normalisé les quantités optimales de THC psychoactif et de CBD non psychoactif – on s’est contenté d’exi­ger qu’ils ne contiennent pas de toxines. (Un laboratoire anglais, GW Pharmaceuticals, fabrique le Sativex, un produit pour pulvérisation orale qui contient des extraits de deux variétés standard de cannabis mélangées de façon à délivrer des doses exactes de THC et de CBD. La vente du Sativex a été autorisée dans de nombreux pays, mais pas aux États-Unis.)

Pour les médecins qui doivent, comme moi, prescrire des traitements, la situation est délicate, une ordonnance devant en principe préciser rigoureusement les quantités de principe actif. En outre, chez les patients auxquels on administre plusieurs molécules, les interactions médicamenteuses peuvent engendrer des effets secondaires. Dans le cas du THC et du CBD, ces interactions n’ont pas été suffi­samment analysées, notamment en raison des restrictions à l’obtention de la marijuana pour la recherche clinique. Dans mon laboratoire, les chercheurs ont pu étudier les composants des THC et CBD à l’état pur, sous l’étroite surveillance des autorités fédérales, avec du cannabis issu de sociétés garantissant un contrôle qualitatif parfait. Mais, comme le notent Martin et Rashidian, l’étude clinique de la plante elle-même, avec sa multitude de composants chimiques, est une tout autre affaire : « Le gouvernement fédéral a mis en place, pour la recherche sur le cannabis, toute une série de restrictions supplémentaires et inédites, sans logique autre que politique. Il n’autorise qu’une seule institution à cultiver de la marijuana à des fins de recherche, l’université du Mississippi, laquelle se voit toutefois reconnaître le droit d’en sous-traiter la production pour augmenter ou diversifier son approvisionnement. Mais le cannabis est bien la seule substance étudiée dont la provenance soit exclusivement gouvernementale. Et pour qu’un chercheur puisse s’en procurer auprès de la ferme fédérale de l’université de Mississippi, il doit d’abord obtenir une triple autorisation de la FDA, de la DEA et d’un comité de santé publique. »

Avec la légalisation de la marijuana dans un nombre croissant d’États, ces entraves à la recherche seront peut-être éliminées, comme cela fut le cas pour les études sur les cellules souches, strictement encadrées jusqu’à très récemment par les lois fédérales. Et tandis que se multiplieront les travaux portant sur l’usa­ge médical ou récréatif de la marijuana, ses partisans comme ses détracteurs découvriront peut-être que ni les uns ni les autres n’ont complètement raison ni complètement tort.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 20 février 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| Comme l’a fait remarqué un lecteur de la New York Review of Books, l’empereur Shen Nung est un personnage légendaire. La date de 2737 av. J.-C. a toutes les chances d’être fausse, les sources écrites chinoises ne remontant pas au-delà du XVIIe siècle avant notre ère.

2| Titre d’un film américain antimarijuana réalisé par Louis J. Gasnier en 1936.

3| A Nation in Pain: Healing Our Biggest Health Problem (« Un pays en souffrance : résoudre notre plus gros problème de santé »), Oxford University Press, 2014.

4| Patrick Radden Keefe, «?Buzzkill?», New Yorker, 18 novembre 2013.

5| Katrina vanden Heuvel, « Why It’s Always Been Time to Legalize Pot?» (« Pourquoi il a toujours été opportun de légaliser le hasch ») et autres articles du numéro spécial de The Nation, Marijuana Wars (« Les guerres de la marijuana »), 18 novembre 2013.

6| Union pour les libertés civiles en Amérique.

7| Weed Land: Inside America’s Marijuana Epicenter & How Pot Went Legit (« Le pays de l’herbe : l’épicentre de la marijuana aux États-Unis et la légalisation du hasch »), University of California Press, 2014.

Pour aller plus loin

Denis Richard, Jean-Louis Senon, Le Cannabis, PUF (coll. « Que sais-je ? »), 2010. Une introduction pour une approche dépassionnée des enjeux.

LE LIVRE
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A New Leaf : The End of Cannabis Prohibition de Alyson Martin et Nushin Rashidian, The New Press, 2014

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