Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

LSD : le grand retour de la médecine psychédélique

Le LSD et autres hallucinogènes sont interdits dans le monde entier depuis cinquante ans. Avant de devenir des drogues récréatives à la fin des années 1960, ils intéressaient les chercheurs pour leurs vertus thérapeutiques. Les travaux sur leur potentiel dans le traitement de la dépression ou des addictions reprennent.


© Leonard Freed / Magnum Photos

Au festival rock de Powder Ridge à l’été 1970, on se procure encore facilement de l’acide. Quelques mois plus tard, le LSD sera interdit aux États-Unis et dans le reste du monde.

En 1938, le chimiste suisse ­Albert Hofmann, qui travaille pour les laboratoires Sandoz, à Bâle, synthétise une série de nouvelles molécules à partir de l’acide lysergique. L’une d’elles, qui sera commercialisée plus tard sous le nom ­d’Hydergine, semble très prometteuse pour le traitement de l’artério­sclérose cérébrale. Hofmann ne poursuit pas les recherches sur un autre composé, le ­diéthylamide de l’acide lysergique (LSD), mais a le « pressentiment étrange » que « cette substance pouvait avoir d’autres propriétés pharmacologiques que celles mises en évidence lors des premières analyses », comme il ­l’expliquera dans son autobiographie LSD, mon enfant terrible1.

 

En 1943, il synthétise à nouveau du LSD. Alors qu’il en est à la phase de cristallisation, il se met à éprouver d’étranges sensations. Il relate son premier « trip » accidentel dans un rapport adressé à son supérieur hiérarchique : « À mon domicile, je me suis allongé et j’ai sombré dans un état second, qui n’était pas désagréable puisqu’il m’a ­donné à voir des images fantasmagoriques extrêmement inspirées. J’étais dans un état crépusculaire, les yeux fermés (je trouvais la lumière du jour désagréablement crue), j’étais sous le charme d’images d’une plasticité extra­ordinaire, sans cesse renouvelées, qui m’offraient un jeu de couleurs d’une ­richesse ­kaléidoscopique. »

 

S’interrogeant sur la cause du phénomène, Hofmann incrimine un temps les vapeurs de chloroforme, puis se dit qu’une petite dose de LSD a dû pénétrer par les pores de sa peau alors qu’il faisait ses manipulations. Trois jours plus tard, il lance un programme de recherche clandestin et ingère 250 micro­grammes de LSD à 16 h 20. Quarante minutes plus tard, il note dans son ­cahier de laboratoire : « Premiers vertiges, sentiments d’angoisse, trouble de la vision, paralysies locales, hilarité incom­pressible. » Il rentre chez lui à vélo, en se faisant accompagner par sa laborantine. Hofmann estime avoir pris une dose ­infime de LSD, mais cette expérience est plus éprouvante que son premier contact fortuit avec le produit : « Tout effort de volonté, toute tentative de mettre fin à la désintégration du monde extérieur et à la dissolution de mon moi semblaient vains. Un démon avait ­péné­tré en moi, avait pris possession de mon corps, de mes sens et de mon âme. Je sautai, je criai pour m’en débarrasser, mais, finalement, je retombai épuisé sur le canapé. […] J’étais transporté dans un autre monde, un autre lieu, une autre époque. »

 

On appelle un médecin qui ne constate rien d’anormal chez le chimiste, si ce n’est une dilatation extrême des ­pupilles. La peur d’une mort imminente s’estompe à mesure que les effets de la substance se dissipent ; quelques heures plus tard, Hofmann voit des couleurs surréelles et profite du spectacle de formes se mouvant devant ses yeux.

 

Les expériences de laboratoire que Hofmann mène ultérieurement sur des animaux confirment les effets très particuliers du LSD. Les souris se mettent à se lécher frénétiquement, les araignées tissent leur toile de façon inhabituelle. Quant aux chats, ils ont le poil qui se hérisse et sont effrayés à la vue d’une souris. « Un groupe de chimpanzés en cage adopte un comportement particulier lorsqu’on administre du LSD à l’un de ses membres. Même si l’on ne constate aucun changement chez cet animal, l’ensemble de la cage est en émoi parce que le chimpanzé sous LSD ne respecte plus les règles qui régissent les rapports hiérarchiques très subtils de la communauté », observe Hofmann.

 

On ne décèle aucun dommage ­durable chez les animaux exposés au LSD. Les expériences que le psychiatre Werner Stoll mène, y compris sur lui-même, à la clinique psychiatrique universitaire de Zurich confirment que le LSD est un « phantasticum » – une substance hallucinogène qui produit des effets semblables à ceux qu’on observe avec la mescaline.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

En 1947, les laboratoires Sandoz distribuent des échantillons gratuits de LSD, sous le nom commercial Delysid, aux professionnels de la santé mentale aux États-Unis à des fins de recherche expérimentale. Quelque 40 000 patients souffrant d’anxiété, de dépression, de stress post-traumatique ou d’alcoolisme prendront cette préparation pendant les vingt années suivantes, souvent après avoir versé des sommes importantes à leur médecin. L’état de certains patients atteints de névrose s’améliore sensiblement lorsque la prise de LSD est associée à une psychothérapie, mais Sandoz se révèle incapable d’indiquer aux praticiens le dosage idéal ou la fréquence à laquelle le traitement doit être administré. En parallèle, des médecins et des chercheurs se penchent sur l’utilisation du LSD comme moyen de simuler des accès de folie et considèrent la molécule comme un composé psychotomimétique (« qui simule les psychoses ») plutôt que comme un hallucinogène.

 

L’écrivain britannique Aldous Huxley a bien conscience que, si l’« élixir » continue d’être associé à la schizophrénie, il finira par avoir mauvaise réputation. « Les gens vont penser qu’ils deviennent fous, alors qu’en réalité ils commencent, en le consommant, à recouvrer la raison », écrit-il au psychiatre Humphry Osmond, qui lui a fait expérimenter la mescaline à Los Angeles en 1953 et en administre à ses patients alcooliques dans une province canadienne, la Saskatchewan. Il devient urgent de trouver un nouveau nom à ce type de substance. Dans une lettre adressée à Huxley, Osmond avance une proposition sous forme de couplet :

 

« Pour sonder l’enfer ou vous élever
vers des cieux angéliques

Vous aurez besoin d’une pincée
de psychédélique. »

 

« Psychédélique », le néologisme de Humphry Osmond, associe deux mots grecs qui, ensemble, signifient « manifestation de l’âme ».

 

Albert Hofmann était désespéré de voir qu’une substance qui, selon lui, ­méritait d’être traitée avec le même respect que les plantes sacrées des civi­lisations anciennes était devenue une drogue récréative que l’on consommait à la légère. Pourtant, c’est aux ­beautiful people – expression par laquelle les hippies se désignaient eux-mêmes – que l’on doit un grand nombre des meilleures descriptions des effets du LSD sur l’esprit humain. Dans Acid Test, récit des expériences ­psychédéliques de l’écrivain américain Ken ­Kesey et de sa bande, les Merry ­Pranksters joyeux ­lurons»], Tom Wolfe écrit : « Mais ce sont encore des mots, mon gars ! Et les mots ne suffisent pas. Les Blouses blanches ­aimaient à tout ­réduire à des mots, tels que hallucination et ­phénomène de dissociation. Ils pouvaient parfaitement comprendre le côté visuel, les fusées visibles. Donnez-­leur un bon cas, un cendrier qui se transforme en piège à mouches vénusien, ou des cathédrales de cristal dans un film intérieur, et ils s’en délectent – Kluver, ouvrage cité, p.43n. Parfait. Mais vous ne comprenez donc pas? Ces trucs visuels ne constituent, avec le LSD, qu’un décor. » 2

 

Pour Albert Hofmann, le véri­table intérêt du LSD rési­dait dans le fait qu’il fournissait une aide chimique à la contemplation spirituelle. Il avait décou­vert le LSD par ­hasard et, en un sens, le LSD l’avait fait se découvrir. Jusqu’à sa mort, en 2008, à l’âge de 102 ans, il a été incapable d’expliquer pourquoi, cinq ans après l’avoir synthétisée pour la première fois, il s’était ­remis à faire des expé­riences sur une molé­cule qui semblait pourtant peu prometteuse. Longtemps inexploitées, les ­archives de Hofmann ont été confiées en 2013 à l’Institut d’histoire de la méde­cine de l’université de Berne. Elles permettront sans doute de mieux cerner l’histoire de la découverte du LSD.

 

Voyage aux confins de l’esprit, de ­Michael Pollan, comporte, dans son édition originale américaine, une mise en garde de l’éditeur : « Ce livre […] n’est pas censé inciter les lecteurs à enfreindre la loi. En aucune façon ces substances ne doivent être utilisées en dehors d’essais cliniques encadrés. » Mais force est de constater que Pollan, au cours de son enquête sur l’histoire des substances psychédéliques et de leurs effets sur la créativité, n’en tient pas compte. Il se livre à des expériences psychédéliques en prenant des tryptamines – LSD, ­champignons hallu­cinogènes et ­bufoténine (aussi appelée « crapaud », parce qu’elle est sécrétée ­notamment par une espèce de crapauds). Les conclusions de ­Michael Pollan sont proches de celles du chimiste mystique : « L’expérience psychédélique m’a ouvert une porte sur un mode de conscience particulier que je parviens parfois à retrouver en méditant. C’est un espace cognitif qui apparaît à la fin d’un trip, ou au cours de celui-ci, s’il est de faible intensité, un espace dans lequel il est possible de profiter de toutes sortes de pensées et de scénarios sans qu’ils demandent une implication de votre part. »

 

Pollan rend justice à Hofmann, à ­Osmond, à Huxley et à Timothy Leary 3, sans oublier Sidney Cohen, un médecin qui alerta sur la nécessité d’encadrer strictement l’usage du LSD en psychiatrie. Il mentionne également Ronald Sandison, un psychiatre britannique qui étudia les effets « psycholytiques » du LSD. Son enquête minutieuse ­apporte aussi un nouvel éclairage sur Al ­Hubbard, l’une des figures les plus déroutantes et les plus mystérieuses de la recherche sur les substances psychédéliques. On ne sait pas grand-chose de ce richissime Américain catholique aux penchants mystiques, que ses collaborateurs surnommaient le Capitaine. D’après ce qu’il a confié à quelques amis proches, Hubbard était né dans une famille pauvre du Kentucky en 1901 ou 1902 et avait fait de la prison pour contrebande dans sa jeunesse. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, faisant l’objet d’une enquête parlementaire pour avoir expédié des armes lourdes au Royaume-Uni, via le Canada, avant l’entrée des États-Unis dans le conflit, il fuit le pays, obtient la nationalité cana­dienne et fonde une ­entreprise de fret maritime à Vancouver.

 

Comme le raconte Willis Harman, un ingénieur qui a participé activement à la recherche sur les psychédéliques, Hubbard lui a confié un jour qu’un ange lui était apparu lors d’une randonnée dans l’État de Washington : « Il lui a dit que quelque chose d’extrêmement important pour l’avenir de l’humanité allait bientôt arriver et qu’il pourrait y participer s’il le voulait. Mais Hubbard n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était censé chercher. »

 

Quelques années plus tard, en 1952, Hubbard parvient à se procurer une dose de LSD auprès d’un chercheur qui le testait sur des rats. Sous son effet, il vit l’expérience spirituelle la plus ­intense de son existence et comprend le sens du message de l’ange. Grâce à ses relations dans l’administration et les ­milieux ­d’affaires, il réussit à se faire livrer un grand stock de Delysid par les laboratoires Sandoz.

 

Au moment où il se donne pour mission de libérer les consciences humaines, Hubbard est un homme de 50 ans, courtaud, trapu, aux cheveux en brosse. Il s’habille en treillis et porte toujours à sa ceinture cloutée un colt ­calibre 45. En dépit de son allure de shérif de village, c’est un homme du monde qui a ses entrées dans des sphères inaccessibles au reste de la communauté psychiatrique. Durant les quinze années qui suivent, Hubbard approche des personnalités politiques, des chefs d’entreprise, des écrivains et des acteurs en vue, des digni­taires religieux. Beaucoup acceptent d’expérimenter le LSD sous la houlette du ­Capitaine. Quelques rares autres, comme le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, déclinent la proposition.

 

Pour promouvoir le LSD, Hubbard croit en ce qu’il appelle le « modèle d’Éleusis » – commencer par éveiller les élites aux effets psychédéliques. L’un de ses premiers initiés est Myron Stolaroff, un brillant ingénieur d’Ampex, l’une des premières entreprises d’électronique de ce qui deviendra plus tard la Silicon ­Valley. Avec Hubbard, il cherche à voir si le LSD peut rendre les salariés ­d’Ampex plus ouverts d’esprit, plus souples et plus aptes à résoudre des problèmes. Ce sera le premier d’une ­série d’épisodes associant l’usage des substances psychédéliques au boom des nouvelles technologies. Comme le ­patron d’Apple, Steve Jobs, le confiera plus tard à son biographe Walter Isaacson : « Prendre du LSD était une expérience profonde ; ce fut l’un des moments les plus ­importants de ma vie. »

 

Bien que le Capitaine ne se soit ­jamais pris pour un thérapeute ou un chaman, il a fait forte impression à ceux qui l’ont côtoyé. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, il avait saisi l’importance de ce qu’on a appelé plus tard le set and ­setting – la préparation mentale et l’environnement nécessaires pour que l’expérience psychédélique se déroule dans de bonnes conditions. Certains le soupçonnaient d’être un infor­mateur de la CIA et de participer au programme de recherche secret MK-Ultra, qui consistait à admi­nistrer du LSD à des sujets, souvent à leur insu, dans des universités, des prisons, des laboratoires pharmaceutiques et des hôpitaux. On pensait aussi que Hubbard était derrière les expé­rimentations ­menées à l’hôpital pour anciens combattants de Menlo Park, en 1959, dont Ken Kesey fut l’un des cobayes volontaires.

 

Au milieu des années 1960, le ­Capi­taine est un opposant farouche à la contre-culture de San Francisco. En 1968, Willis Harman, figure de proue du mouvement du « potentiel humain », sort Hubbard de sa semi-retraite en l’engageant comme « enquêteur spécial » pour l’institut de recherche de Stanford. Officiellement, il a pour mission de surveiller la consommation de drogues parmi les étudiants. En réalité, il organise des séances de prise de LSD pour les ingénieurs et les universitaires. Sur l’un des murs de son bureau était accrochée une grande photo de Richard Nixon avec ces mots : « À mon cher ami Al pour toutes ces années de service, amitiés, Dick. »

 

 

Michel Pollan se passionne pour des expériences récentes faisant appel à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle pour étudier l’effet des substances psychédé­liques sur le cerveau. Il s’entretient avec ­Robin ­Carhart-Harris, chercheur en substances psychédéliques à l’Imperial College London, qui explique que les réseaux neuronaux responsables de la ­vision, de l’attention, de l’activité motrice et de l’ouïe communiquent plus étroitement après une injection de 75 microgrammes de LSD. Carhart-Harris et ses collègues ont également observé que le LSD faisait diminuer le flux sanguin au sein d’un réseau neuronal appelé « réseau du mode par défaut », qu’ils comparent à l’écran de veille d’un ordinateur. Quand le cerveau n’a aucune tâche à accomplir, il ne se met pas à l’arrêt mais dans un état de veille. Les découvertes des chercheurs de l’Imperial College « sont aux neurosciences ce que le boson de Higgs était à la physique des particules », a estimé le psychopharmacologue David Nutt, ancien président du Conseil consultatif britannique sur la toxicomanie, après la publication de certains de leurs travaux dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences américaine en 2016.

 

De nombreux spécialistes des neuro­sciences critiquent l’utilisation qui est faite des techniques d’imagerie pour déceler dans le cerveau les régions censément associées à la foi religieuse ou à l’amour, par exemple. Si la qualité des travaux de cartographie cérébrale s’améliore, les conclusions des chercheurs ne sont pas toujours fondées empiriquement. Quand bien même les résultats de Carhart-Harris seraient fiables et reproductibles (ce qui n’est pas certain, puisque les premiers essais de cartographie cérébrale avec des substances psychédéliques ont produit des résultats contradictoires), il est difficile d’en mesu­rer l’intérêt clinique tant qu’on n’aura pas d’autres moyens de déterminer les effets des substances psychédéliques sur le cerveau.

 

Pollan est également impressionné par les premiers résultats encourageants d’une autre expérience menée par l’équipe de l’Imperial College. Après avoir administré de la psilo­cybine, principale substance psycho­active des champignons hallucinogènes, à dix-neuf patients souffrant d’une dépression résis­tante aux traitements, les chercheurs ont observé des effets positifs sur leur humeur. Cette amélioration allait de pair avec l’« expérience mystique » ­intense que les ­patients disaient avoir vécue et avec la diminution du flux sanguin dans la région du cerveau qu’on ­appelle l’amygdale. Comme le soulignait toutefois Timothy Leary, dans les études cliniques portant sur des substances psychédéliques, il n’est pas possible de procéder à des essais en double aveugle puisque les patients peuvent aisément deviner s’ils ont reçu une substance hallucinogène ou un ­placebo. Quel que soit le soin avec lequel les participants ont été sélectionnés et mis en condition, leurs attentes seront sensiblement différentes. L’enthousiasme de Pollan pour ce genre de recherches est peut-être excessif.

 

Les essais cliniques sur l’usage de substances psychédéliques dans le traitement des addictions et de la détresse existentielle en fin de vie portent le plus souvent sur la psilocybine – non pas en raison de ses effets pharmacologiques supérieurs mais parce qu’elle rencontre une moindre résistance institutionnelle que le LSD ou la diméthyltryptamine (DMT) 4. Pollan en vient à se demander quel rôle biologique joue la molécule de psilocybine chez les petits champignons bruns qui la produisent naturellement. Pour répondre à la question, il s’en remet au mycologue autodidacte Paul Stamets, auteur de « L’orga­ni­sa­tion du ­mycélium » 5. Pour Stamets, le vaste réseau qu’est le mycélium – les filaments grâce auxquels les champignons s’enracinent dans le sol – est un peu « l’Internet naturel de la Terre », un système complexe, ramifié et auto­réparable qui relie les plantes les unes aux autres sur de grandes distances. Il suppose que la production de psilo­cybine est une stratégie adaptative adoptée par ces champignons pour ­gagner les faveurs du très mobile Homo sapiens et ainsi élargir l’aire de répar­tition de leur espèce.

 

Dans son récit autobiographique Trip, l’écrivain américain Tao Lin décrit la nausée existentielle et le sentiment d’aliénation qu’il a longtemps éprouvés : « Depuis mes 13 ou 14 ans, je vois la vie en nuances de gris. L’existence ne m’a jamais fasciné, et, bien qu’elle ait souvent été amusante et émouvante, je ne la trouve pas merveilleuse ou profonde, mais pénible, pesante et déroutante. La vie me paraît certes mystérieuse, mais c’est un mystère de plus en plus flou, inconsistant, inexpressif, peu intrigant. » 6 Alors qu’il écrit son roman Taipei, son « premier à inclure des psychédéliques », il expérimente des paradis artificiels avec des psychotropes tels que le LSD et la psilocybine. Dans Trip, sa première incursion dans la non-fiction, il raconte comment il a finalement trouvé un remède à l’acédie, ce dégoût de l’action considéré comme le huitième péché capital. « Le 14 septembre 2012 », il découvre l’existence de Terence McKenna et regarde ses vidéos sur YouTube pendant plus de trente heures.

 

McKenna, ce défenseur des substances psychédéliques que Timothy Leary considérait comme « l’une des cinq ou six personnes les plus importantes de la planète », devient le chaman de Lin depuis l’au-delà – il est mort d’une ­tumeur au cerveau à 53 ans, en 2000. Les soliloques de McKenna apprennent au jeune écrivain à observer les choses plus en détail et en profondeur, à se déprendre de son narcissisme et à vivre dans une « atmo­sphère de dépliage constant de l’entendement ». Grâce à son mentor, Lin ­découvre que, en ingérant les substances psychédéliques produites par certaines plantes, il peut stimuler son imagination et approfondir son rapport à la ­nature. Trip est ponctué d’aphorismes de McKenna : « Je ne crois en rien » ; « Je suis prêt à envisager n’importe quelle idée, mais je ne crois en rien » ; « Je ne crois pas dans le fait de croire » ; « Évitez les gourous, suivez les plantes ».

 

 

Ni Pollan ni Lin ne consomment de drogue psychédélique uniquement dans l’espoir d’en retirer le plaisir d’un état de conscience altéré. Mais, tandis que Pollan mène ses expériences sous couvert d’enquête journalistique, les trips de Lin ont une tout autre motivation. Le jeune romancier est persuadé que son cerveau manque de façon chronique de certains composés chimiques qui nous font éprouver de la joie ou de l’émerveillement. Il se sent vulnérable et peine à trouver un sens à sa vie. Son addiction à Internet et à son téléphone portable ne fait qu’aggraver son désarroi et son mal-être. Il espère que les substances psychédéliques présentes dans la nature auront un pouvoir curatif, qu’elles l’aideront à assumer sa condition de mortel et lui dévoileront les raisons de sa vocation artistique.

 

Lin donne systématiquement le nombre d’atomes de chaque molécule psychotrope et se plaît à dessiner leurs structures chimiques. Dans une interview de 1988, McKenna confie à propos de la DMT (la « molécule de Dieu ») : « Elle m’est beaucoup plus étrangère [que le LSD], elle a soulevé quantité de questions concernant la nature de la réalité, du langage, de l’être, de l’espace-­temps tridimensionnel. » Au cours d’un trip sous DMT, Lin imagine qu’un ­canon l’a projeté dans la Voie lactée. Il lui faudra pas moins de 29 pages d’une prose impénétrable pour décrire son rêve éveillé : « À 3 h 30, résumant les deux dernières heures, je tape : “Récu­péré la vidéo ! En effaçant une photo, puis en allant dans Édition et en cliquant deux fois sur Annuler suppression. Je l’ai regardée, puis je suis revenu au début et j’ai résumé les premières 19 min 32 s, un gros travail.” Une heure plus tard, je dors. “Peux fermer les yeux et me plais à imaginer et à entendre des sonates de Chopin.” »

 

Un peu par bravade, Lin se hasarde à fumer des feuilles séchées de sauge des devins, ou Salvia divinorum, qui contiennent de la salvinorine A, un puissant psychoactif. Lorsqu’il reprend ses esprits après une brève absence, il a le sentiment d’être piégé en lui-même, un peu comme ce qui arrive au protagoniste du film Dans la peau de John Malkovich, et d’être observé à la dérobée par des entités aussi différentes de lui qu’il est différent d’un nuage.

 

Le récit de Lin passe parfois à la troisième personne, comme dans ce passage qu’il écrit après une expérience de ­défonce au cannabis à San Francisco : « De même qu’avec la DMT en 2012, 2013 et 2014, Tao a le sentiment qu’il devrait “guérir davantage” avant d’essayer des relations autres qu’amicales. Il a tendance à vivre en ermite, son travail et son intérêt majeur s’accompagnent de solitude, et, de manière générale, il aime la solitude, si bien que le célibat ne lui est pas difficile. »

 

Au milieu des années 1960, un vent de panique morale se met à souffler aux États-Unis à propos de l’usage récréa­tif du LSD. En 1966, la une du maga­zine Life annonce un dossier acca­blant : « LSD, le danger grandissant de la drogue psychédélique devenue incontrôlable » 7. En 1967, Timothy ­Leary prévient : « Les jeunes qui prennent du LSD n’iront pas faire vos guerres. Ils n’iront pas travailler dans vos entreprises. » Cette sortie lui vaudra, quelques années plus tard, d’être qualifié par le président Richard Nixon d’« homme le plus dangereux des États-Unis ». Ce ne sont pas des patients souffrant de graves troubles mentaux ou des psychiatres qui se mobi­lisent en faveur du LSD, mais des ­acteurs holly­woodiens tel Cary Grant et des élus de gauche comme le sénateur Robert Kennedy, dont l’épouse, Ethel, se serait vu admi­nistrer le psychotrope pour soigner une névrose.

 

Le LSD est finalement interdit, d’abord aux États-Unis puis ailleurs dans le monde. La loi de 1970 sur les stupéfiants l’inscrit parmi les substances psychotropes du tableau I – à savoir celles dont le potentiel d’abus présente un risque grave pour la santé publique et dont la valeur thérapeutique est faible. Mais, avant même que la contre-culture des années 1960 ne fasse capoter l’usage clinique des substances psychédéliques, beaucoup de psychiatres avaient cessé de les utiliser en raison de leurs effets imprévisibles. Des cas de personnes ayant sauté du haut d’un immeuble ou s’étant noyées en mer, bien que peu nombreux, eurent un effet dissuasif. En 1975, la recherche sur le LSD et sur d’autres psychotropes avait quasi cessé.

 

 

Si les drogues psychédéliques étaient autorisées à des fins thérapeutiques, cela faciliterait grandement leur accep­tation par la société américaine, ­estime Rick Doblin, qui milite depuis longtemps pour leur légalisation au sein de l’Association multidisciplinaire d’étude des psychédéliques (Maps). La Maps, explique-t-il à Pollan, réalise ­actuellement des essais cliniques avec la MDMA (plus communément appelée ecstasy) en vue d’obtenir une autorisation de l’Agence américaine des denrées alimentaires et des médicaments pour qu’elle soit prescrite en complément d’une psychothérapie dans le traitement du syndrome de stress post-­traumatique.

 

Mais autoriser les médecins à prescrire des substances psychotropes n’est pas sans danger. Dans les années 1950, des millions de personnes ont pris des amphétamines en toute légalité, pensant qu’il s’agissait là d’un moyen sans risque de perdre du poids ou d’arrêter de boire. Dernièrement, la prescription généralisée d’opioïdes de synthèse, dont beaucoup de médecins ont naïvement sous-estimé le potentiel addictif, a ­entraîné une crise de pharmacodépendance qui touche aujourd’hui de larges pans de la population américaine.

 

Au lieu de chercher à perpétuer des interdictions inapplicables, les pouvoirs publics auraient intérêt à autoriser la création de clubs dont les membres pourraient prendre des substances ­légales fabriquées spécialement pour la consommation humaine, dans le but de développer leur spiritualité ou leur inspiration créative. En 1844, ­Théophile Gautier avait fondé à Paris, avec le psychiatre Jacques-Joseph ­Moreau, un cercle de ce genre, le club des Haschischins, voué à expérimenter les effets du haschisch. Parmi ses membres figuraient Alexandre Dumas, Charles Baudelaire, Victor Hugo ou encore Gérard de Nerval. Le Dr Moreau les fournissait en résine de cannabis ­venue d’Égypte, même si, à cette époque, on pouvait se procurer facilement du chanvre indien en pharmacie.

 

De nombreux rédacteurs en chef de revues médicales rejettent aujourd’hui systématiquement les articles portant sur des expériences scientifiques semblables à celle qu’Albert Hofmann fit sur lui-même. Les comités d’éthique sont souvent très critiques à l’égard de l’auto­expérimentation, qu’ils ­consi­dè­rent comme une méthode subjective et biaisée bien qu’elle soit une tradition ­sacrée en médecine. Toutefois, le désir, très ­humain, d’altérer son état de conscience et d’approfondir sa connaissance de soi n’est pas près de disparaître, et il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas. Des expériences personnelles comme celles de Pollan et de Lin peuvent être tout aussi probantes et instructives que n’importe quels travaux sur les substances psychédéliques menés dans le cadre strict de l’université, si elles sont faites dans de bonnes conditions.

 

 

Cet article est paru dans The New York Review of Books le 16 août 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Traduit de l’anglais par Didier Aviat (Tribord, 2016).

2. Traduit de l’anglais par Daniel Mauroc (Points, 1996).

3. Ce psychologue et écrivain américain, décédé en 1996, a milité dans les années 1960 pour l’usage thérapeutique et scientifique de substances psychédéliques et été incarcéré pour cela.

4. Ce puissant psychotrope est présent de façon naturelle dans plusieurs plantes, dont certaines entrent dans la préparation de breuvages rituels tels que l’ayahuasca, consommé en Amazonie.

5. Mycelium Running: How Mushrooms Can Help Save the World (Ten Speed Press, 2005).

6. Traduit de l’anglais par Charles Recoursé (Au diable vauvert, 2019).

7. « LSD: The Exploding Threat of the Mind Drug That Got Out of Control », Life, 25 mars 1966.

LE LIVRE
LE LIVRE

Voyage aux confins de l’esprit. Ce que le LSD et la psilocybine nous apprennent sur nous-mêmes, la conscience, la mort, les addictions et la dépression de Michael Pollan, traduit de l’anglais par Leslie Talaga et Caroline Lee, Quanto, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Santé Cancer : « Adieu mes seins, je vous aimais bien »
Santé Pourquoi les moustiques auront notre peau
Santé Peut-on dédiaboliser le gluten ?

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.