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Cancer : « Adieu mes seins, je vous aimais bien »

Un peu avant Angelina Jolie, la jeune écrivaine américaine Nell Boeschenstein a appris qu’elle était exposée à un risque élevé de cancer et opté pour une ablation préventive des deux seins. Elle raconte comment sa vision du monde a changé – mais pas sa féminité.


© Rina Castelnuovo / The New York Times / Redux / Rea

« Quand les magazines féminins font des articles sur les 10, 15 ou 25 choses à savoir avant de se faire refaire les seins, la perte de sensibilité figure toujours en haut de la liste. »

C’est la dernière fois que tu es seule avec tes vrais jumeaux. Tu te regardes nue dans la glace dans ton studio. Tu as 31 ans et jamais plus tu ne passeras une soirée avec les frérots.

 

Il y a un an et demi, ta sœur a senti une grosseur alors qu’elle regardait la télé après le dîner. Elle avait 36 ans. Elle a pris rendez-vous. La voilà qui t’appelle pour te dire que c’est un cancer du sein. Une semaine plus tard, elle apprend qu’elle est porteuse d’une mutation génétique qui se transmet dans la famille et qui augmente le risque d’avoir un cancer du sein et de l’ovaire. Elle te tannera pendant des mois pour que tu te fasses dépister toi aussi. Tu finis par t’y résoudre et, quand la mauvaise nouvelle tombe, tu dois prendre une ­décision : te faire enlever les nichons à titre préventif ou les conserver et ­advienne que pourra.

 

Depuis ce coup de téléphone, tu as peur de les toucher. Tu as peur de ce que tes petites beautés pourraient receler de moche. Un jour que tu tentes de surmonter ta peur, tu sens une grosseur et tu te précipites chez ta médecin, qui te palpe les seins et assure ne rien déceler. Tu commences à te demander si tu ne perds pas un peu la boule depuis que tu sais que tu es porteuse de cette mutation génétique.

 

Tu décides de te les faire enlever.

 

Voilà comment tu en es arrivée à cet instant. Voilà pourquoi tu prends le bout de tes seins entre ton pouce et ton index et les presses en te disant : « Souviens-toi de ce que cela fait, souviens-toi de ce que cela fait. »

 

Tu recommences encore et encore. Tu te pinces les tétons plus fort. Puis encore plus fort. Tu les tords dans tous les sens. Tu fixes ton regard dans le miroir. Tu fais cela dans l’espoir que cette sensation se gravera dans ta mémoire aussi nettement qu’une image.

 

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Il y a manifestement pléthore de mots pour désigner les vrais trucs : melons, ­roploplos, lolos, nénés, frérots, devanture, bossoirs, œufs sur le plat, tétés, miches, obus, bazoulas, tchoutches, agréments, petits coussins de nuit, confidents, pommes d’amour, airbags, ballons, boîtes à lait, petites beautés, roberts, gougouttes, jumeaux, pastèques, roudoudous, ananas, les frères Karamazov, Laurel et Hardy, Athos et Porthos, Thelma et Louise, Starsky et Hutch, Tom et Jerry, flotteurs, boutons de rose, oranges, mandarines, pamplemousses, boules de pétanque, piqûres de moustique, garde-côtes, doudounes, globes, pelotes, arguments, olives, blagues à tabac, noix, berlingots, avant-scène, nichons, pare-chocs, boobs, seins…

 

Lors d’une mastectomie totale, on ­retire autant de tissu mammaire que possible. L’incision est pratiquée le long du pli sous le sein, de façon à créer un rabat de peau que le chirurgien peut soulever afin de prélever tout ce qu’il y a en dessous. C’est-à-dire de la clavicule au pli du sein, puis du sternum au ­muscle postérieur de l’aisselle. L’intervention dure de deux à cinq heures, mais on te dit que la tienne prendra six heures et demie. Quel que soit le temps que cela prend, les terminaisons nerveuses responsables des sensations sont sectionnées et ne jouent plus leur rôle, de même que les canaux galactophores qui rendent l’allaitement possible. Cette perte de sensibilité est aussi un effet secondaire courant dans les augmentations mammaires. Quand les magazines féminins font des articles sur les 10, 15 ou 25 choses à savoir avant de se faire refaire les seins, cette perte de sensibilité figure toujours en haut de la liste.

 

Le lendemain du soir où tu te pinçais les tétons devant le miroir, ta famille est arrivée et tu as fait un échange d’appar­tements avec une amie qui possède un deux-pièces, afin que ta mère puisse rester auprès de toi le temps que tu te ­rétablisses. Le matin suivant, vous êtes ­allées à l’hôpital en taxi puis avez ­attendu ­l’arrivée du chirurgien, après quoi tu as suivi l’infirmière dans une salle éclairée aux néons, tu t’es endormie et, à ton réveil, tu n’avais plus de glandes mammaires, et les mamelons que tu avais pincés l’avant-veille étaient sanguinolents, déchirés et suintants. Ta poitrine n’était même pas plate. Elle était concave. On t’avait posé sous la peau deux prothèses d’expansion tissulaire. Tu ne pouvais pas les voir mais tu les sentais : c’était comme si on avait placé des petites timbales à la base de ta clavicule. Ces expandeurs se comportent comme des ballons. Au cours des six mois suivants, ton chirurgien les a gonflés en y injectant progressivement du sérum physiologique. Peu à peu, le concave est devenu plat et, sur ce plat, deux bosses ont commencé à se former qui ressemblaient à des seins. Le but était de gonfler ta poitrine jusqu’à ce que la peau soit suffisamment distendue pour recevoir les implants que tu avais choisis parmi ceux qu’on te proposait.

 

Pendant des mois, tes amis n’ont eu qu’une question à la bouche : « Tu vas te les faire augmenter ? » Tout le monde te pose la question. Surtout tes amies filles. Tu hésites. Tu ne sais pas, tu n’arrives pas à te décider. Tes Tom et Jerry n’ont jamais pu prétendre au statut d’obus, de pare-chocs ou de pastèques. Ce n’était pas non plus des piqûres de moustique ou des noix. Ils étaient sans doute plus proches d’oranges ou de pamplemousses. Tes ­mamelons étaient plutôt grands, un peu disproportionnés, mais, dans l’ensemble, tu étais satisfaite. Surtout, c’étaient les tiens et ils te plaisaient bien.

 

Puisque tu peux les faire refaire, tes amies qui t’apprécient suffisamment pour être franches avec toi montent au créneau : elles disent ça pour ton bien, mais, du coup, tu réalises qu’elles s’apitoyaient depuis longtemps en secret sur ta taille de bonnet. « Ce n’est pas ce que tu avais de mieux, de toute façon, te disent tes amies. Tu auras la plus belle paire de nichons de la maison de retraite. Tu vas te les faire augmenter ? Bien sûr que tu vas te les faire augmenter. Ce serait dommage de ne pas en profiter ! »

 

 

Tu parles aussi de ne pas te faire ­reconstruire. Il y a des années, quand tu te mettais à imaginer ce que tu ­ferais si, tout en te disant que tu ne serais ­jamais dans ce cas, tu aimais te dire que tu ­serais de ces femmes qui rejettent l’idée des ­implants et revendiquent fièrement, telles des princesses guerrières, leurs ­cicatrices et leur torse difforme. Maintenant que tu es dans ce cas, tu ­remarques les pièges à clic qui apparaissent périodiquement sur ton fil Twitter : ils chantent les louanges des vaillantes soldates du cancer du sein et promettent une galerie de photos artis­tiques de survivantes qui ont dit non aux implants et regardent le monde droit dans les yeux en le mettant au défi de leur dire qu’elles ne sont pas belles.

 

Sur ces photos, les poitrines sont parfois telles quelles. D’autres fois, elles arborent des tatouages recherchés de fleurs d’églantier, de phénix ou de ­cerisiers en fleur. Les auteures de ces ­articles ne manquent jamais de s’extasier sur la valeur esthétique de ces tatouages et sur le courage moral et le rejet du ­patriarcat que suppose ce choix. Peut-être que tu surinterprètes, mais tu as l’impression que toutes les femmes à qui on a retiré les flotteurs sont placées sur un piédestal et que celles qui ont refusé les implants sont – miroir, miroir – les plus culottées, les plus badass 1, les plus émancipées de toutes.

 

Faut-il que tu sois ce genre de femme ? Honnêtement, tu n’en sais rien. Mais, si tu l’es, tu ne l’es pas vraiment. Les messages sont contradictoires.

 

Dr Susan Love’s Breast Book est, selon The New York Times, « la bible des femmes atteintes d’un cancer du sein ». Il aborde tous les sujets, du carcinome canalaire à la fibrose kystique, de la douleur mammaire à la mammographie et l’IRM, des facteurs de risque hormonaux à la consommation d’alcool, des gènes BRCA1 et BRCA2 au carcinome lobulaire in situ, de la façon d’interpréter les résultats de l’examen anatomopathologique à la façon d’en parler à ses enfants, de l’apparition d’un cancer pendant la grossesse à la mastectomie totale, des traitements expérimentaux à l’interaction des facteurs de risque génétiques et environnementaux. Pour ton 32e anniversaire, ta mère t’offre la 4e édition, publiée en 2005. C’est un volume de 620 pages.

 

Susan Love est factuelle et se veut objective. « La plupart des femmes tiennent pour acquis, écrit-elle, qu’elles doivent se montrer au monde extérieur avec leurs deux seins. » Mais, avant même d’évoquer les différents types de prothèses mammaires, elle dit qu’on peut envisager une troisième possibilité – ne pas en porter – et note que, pour certaines femmes, le refus des implants « fait partie de leurs convictions féministes ». Elle cite à titre d’exemple la photographe Matuschka et la série d’autoportraits qu’elle a réalisés après une mastectomie sans reconstruction et dont l’un a fait la couverture du New York Times Magazine en 1993. Dans la foulée, elle mentionne les femmes qui choisissent de « beaux » tatouages, pour « créer de la beauté là où était la ­beauté des seins ». « Avoir suffisamment de confiance en soi pour se sentir à l’aise sans seins témoigne d’un courage excep­tionnel, écrit la Dr Love, mais nous sommes pour la plupart des produits de notre culture et avons besoin de nous sentir esthétiquement acceptables pour le monde ­extérieur. »

 

 

Le hall d’accueil de la clinique de ton chirurgien est tout de verre, de marbre de Carrare et de cuir blanc. Des dames d’âge mûr qui respirent le fric avec leurs vêtements griffés et leurs chaussures ou leurs sacs à main de luxe sont assises à bonne distance les unes des autres dans des fauteuils Le Corbusier et feuillettent des magazines de mode et de design. La secrétaire ressemble à une pin-up avec ses cheveux de jais coupés au carré, son fond de teint albâtre, son rouge à lèvres rouge vif et son eye-liner spectaculaire surplombant un décolleté vertigineux. Tu remplis les formulaires que l’on te donne. Tu vises une place un peu à l’écart de ces femmes avec lesquelles tu n’as pas grand-chose en commun, quoique… Tu prends un magazine et tu le tiens ouvert sur tes genoux sans le lire parce que tu es trop occupée à observer la jungle dans laquelle tu t’es retrouvée catapultée, avec l’œil non pas d’une ethnologue mais d’une immigrée de fraîche date qui sera bientôt naturalisée. Tu scrutes tes nouvelles compatriotes. Ta mère est assise en face de toi. Elle te lance un regard qui signifie « sois aimable ». Tu n’es pas d’humeur à te faire des amies.

 

Une infirmière pousse une porte vitrée et appelle ton nom. Elle te repère et dit : « Venez. Le docteur sera à vous tout de suite. »

 

Comme tu es issue d’une longue et fière lignée de femmes qui ont une opinion sur tout, ta capacité de jugement est sans doute innée, mais ton avis à propos des implants mammaires ­relève proba­blement de l’acquis. Tu en as ­entendu parler pour la première fois à la table ­familiale dans les années 1980, au ­moment où la pratique commençait à se répandre. Tu devais avoir 7 ou 8 ans. Tu ne te rappelles pas qui a mis le ­sujet sur le tapis ni pour quelle raison. En ­revanche, tu n’as pas ­oublié les sarcasmes de ta mère et sa moue de dégoût à l’idée que l’on puisse se faire augmenter artificiellement les seins. Le message qu’elle vous a transmis, à toi et à ta sœur, est sans ambiguïté : jamais il ne viendrait à l’idée de femmes comme nous de faire quelque chose d’aussi ­mauvais goût.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des prostituées japonaises se mettent à s’injecter du silicone industriel dans les seins afin de séduire les GI américains, réputés aimer les grosses poitrines. Deux décennies plus tard, de l’autre côté du Pacifique, des implants mammaires sont testés pour la première fois sur la chienne Esmerelda. Puis les chirurgiens passent aux seins de femme. Nous sommes en 1962. Timmie Jean Lindsey, une Texane de 29 ans, divorcée et mère de six enfants, prend rendez-vous pour se faire retirer les tatouages de rose qu’elle a sur la poitrine. Elle sort de l’hôpital avec des seins refaits et entre par la même occasion dans l’histoire. « Dans la rue, les hommes me sifflaient. […] Je me sentais fière […] parce que je pensais que je ne trouverais jamais à me remarier », se ­souvient-elle aujourd’hui.

 

Tu connais l’histoire des premiers implants parce que tu as essayé d’écouter une série de podcasts primés sur l’histoire des seins réalisés par une journaliste scientifique qui affirme posséder une paire de bonnets B naturels et avoir été « vraiment émerveillée » par ses seins lorsqu’elle allai­tait ses deux enfants car « vous allez me dire quelle autre partie du corps a la ­faculté de transformer le sang en lait ».

 

La série commence par « le moment où les seins sont devenus quelque chose de nouveau, quelque chose de plastique ». C’est elle qui souligne. Sur ce, elle ­entraîne ses auditeurs dans un zoo ­humain à la découverte de phénomènes de foire. Le premier d’entre eux est Timmie Jean, qui a aujourd’hui 86 ans et envisage de ­léguer ses implants à la science. Après avoir présenté le personnage de Timmie Jean avec son fort accent du Sud, la journaliste peut lancer sa première question : « Pourquoi Timmie Jean, une ménagère de Highlands, au Texas, a-t-elle accepté de devenir la patiente zéro ? Pourquoi une femme choisit-elle de se faire ouvrir la poitrine pour la remplir de quelque chose qui ressemble à de la pâte à modeler, surtout quand cela peut entraîner de graves complications ? »

 

Puis elle vous apprend aussitôt que la fille, la petite-fille et l’arrière-petite-fille de Timmie Jean ont elles aussi des implants mammaires. Ceux de la petite-fille sont consécutifs à une mastectomie, ceux des trois autres sont des augmentations. La journaliste retrouve les quatre géné­rations de femmes pour un déjeuner à Houston et a ce commentaire : « Et me voilà à manger une salade en compagnie de huit seins en plastique. »

 

Tu comprends mieux en quoi consiste cette affaire d’implants lorsque, à 13 ans, tu regardes le film Singles, qui met en scène une bande de vingtenaires de ­Seattle au début des années 1990, à la grande époque du grunge. L’un des personnages principaux est une serveuse à la poitrine plate, interprétée par Bridget Fonda, qui affectionne les Doc Martens et les chapeaux d’homme. Elle entretient une relation chaotique avec un musicien un peu bourrin, joué par Matt Dillon, qui aime se défoncer avec ses amis devant des documentaires sur la vie sexuelle des abeilles. L’appartement du bourrin est tapissé de photos de femmes à gros ­nichons. Cela donne des complexes à Bridget Fonda. Elle aimerait que Matt Dillon tombe amoureux d’elle, mais comment cela peut-il se produire puisqu’elle n’a pas de gros nénés ? Elle va donc consulter un chirurgien plasticien inter­prété par le tout doux Bill Pullman. Le chirurgien est maladroit et trébuche sur les mots. Il en pince manifestement pour la serveuse et la trouve belle telle qu’elle est. Chaque fois qu’elle appuie sur le bouton du modèle informatique pour gonfler ses seins jusqu’à la taille de ceux des bimbos qui plaisent à Matt Dillon, Bill Pullman appuie sur le bouton qui les dégonfle. C’est un type bien. Il lui montre que Matt Dillon est un imbécile, même si – attention, spoiler! – il se laisse convaincre à la fin et recouvre son lit de pétales de rose.

 

En 2014, le blog de datajournalisme FiveThirtyEight estimait que quelque 4 % des femmes aux États-Unis avaient des implants mammaires, soit une Américaine sur vingt-six. Cela fait 6 280 000 femmes. La journaliste explique qu’elle est parvenue à ce pourcentage en compilant le nombre d’augmentations mammaires réa­lisées chaque année depuis 1997 selon la Société américaine de chirurgie plastique esthétique. Ces chiffres n’intègrent toutefois pas les femmes qui ont subi une reconstruction à la suite d’une mastectomie. Tu ne comprends pas pourquoi, si la journaliste prétend comptabiliser les implants mammaires, elle ne prend pas en compte ceux qui ont été posés à la suite de mastectomies. Quand on mange une salade avec huit seins en plastique, on mange une salade avec huit seins en plastique. Point barre.

 

Ton chirurgien plasticien n’a ni le doux visage ni le regard bienveillant de Bill Pullman, et il ne t’incite pas à rester telle que tu es. Dans son cabinet, il te fait te mettre torse nu et marcher jusqu’à une cloison sur laquelle est ­tendu un grand écran blanc. Il te place au centre de l’écran et empoigne son appareil ­photo numérique. Il prend des photos de toi de face, du côté droit, du côté gauche. Ta mère assiste à la consultation en tant que deuxième paire d’oreilles. Une fois la séance photo terminée, le chirurgien-qui-n’est-pas-Bill-Pullman vous fait asseoir toutes les deux et glisse sur son tabouret à roulettes jusqu’à des tiroirs d’où il sort quatre implants en silicone de tailles différentes. Il recommande le silicone. Les implants ressemblent à des méduses dont on aurait coupé les tentacules. Il les dispose devant toi sur la table d’examen et commence : « Vous avez deux ou trois solu… » Ta mère t’agrippe le bras comme si c’était une barre du métro et l’interrompt : « Elle veut être refaite à l’identique ! » dit-elle d’un ton sec, insinuant qu’une augmentation est inenvisageable.

 

« Maman, s’il te plaît. » Tu fais un geste de la main pour lui signifier de se taire. Tu prends sa main et tu l’écartes de ton corps. Tu te tournes vers l’homme que tu appelleras bientôt familièrement « mon chirurgien plasticien », comme si tu étais une habituée des cliniques de chirurgie esthétique. « Alors vous me proposez quoi comme solutions ? » demandes-tu.

 

Des années plus tard, tu aborderas avec des étudiantes âgées de 18 à 22 ans le célèbre article de Nora Ephron, « A Few Words about Breasts » 2, dans lequel elle avoue être complexée par ses petits seins. Vers la fin, elle écrit : « Je suis assez mûre à présent pour comprendre que mes sentiments ont très peu à voir avec la réalité de ma silhouette, mais je n’en suis pas moins obsédée par les seins. Je n’y peux rien. J’ai grandi dans les abominables années 1950, où les rôles dévolus à chaque sexe étaient très figés et stéréotypés, où il fallait que les hommes soient des hommes et s’habillent comme des hommes et que les femmes soient des femmes et s’habillent comme des femmes, et où on ne supportait pas l’androgynie. Et je ne peux m’en défaire, je ne peux me défaire de ce sentiment de ne pas être à la hauteur. Eh bien, ce temps est révolu, n’est-ce pas ? Tous ces exemples exagérés de vénération des seins ont disparu, n’est-ce pas ? Ces femmes étaient des tarées, n’est-ce pas ? »

 

À ce stade, tu vas sur tes 35 ans et tu commences à ressentir de façon aiguë les différences de génération. Tu ne sais plus très bien quelles références culturelles tu as en commun ou pas avec les jeunes femmes assises en cercle autour de toi dans la salle de TD. Alors tu leur poses la question : ce temps est-il vraiment révolu ? Tous ces exemples exagérés de vénération des seins ont-ils disparu ? Considèrent-elles ces femmes comme des tarées ? Ce que dit Ephron à propos des seins reste-t-il valable pour elles, un groupe de femmes aussi éloignées de la génération d’Ephron que tu l’es de celle de ta grand-mère ?

 

Il se trouve que les jeunes femmes de ce cours ont des poitrines particulièrement opulentes, comme elles le constatent elles-mêmes, et elles comprennent la détresse d’Ephron mais pensent en même temps qu’elle avait tout faux, que ce sont les femmes à gros seins qui sont les vraies victimes. Tu auras une discussion animée à propos des seins avec ces étudiantes pendant quasiment toute l’heure et demie de cours. Elles te diront qu’elles ne se sentiraient pas à l’aise de dire ce qu’elles disent en présence d’hommes, et il apparaîtra à quel point, en matière de seins, les choses changent tout en restant implacablement, résolument les mêmes.

 

Avant, pendant et après toute cette épreuve avec tes roploplos, il t’est aussi arrivé de parler de seins avec des hommes. Des hommes qui sont tes amis, des hommes avec qui tu as sympathisé et, parfois, des hommes que tu connais à peine. Les seins surgissent de temps en temps naturellement dans la conversation au même titre que les chiens ou les destinations de voyage rêvées. Parce que tu fréquentes globalement des gens de ton espèce, les hommes avec qui tu parles se considèrent progressistes, féministes et ouverts d’esprit. Lorsque, dans la période de ta vie dite « avant », vous en veniez à parler de seins, ces hommes te disaient parfois spontanément qu’ils ne sortiraient jamais avec une femme avec des faux seins parce que les faux seins, c’est bizarre. Tu ne trouvais rien à redire à cela. Lorsque ces conversations ont lieu dans la période de ta vie dite « après », tu n’es plus du tout du même avis. Tu trouves que ces hommes sont des salauds et tu te demandes ce que cela a comme conséquences pour toi. Il s’avère que, pendant quelques années, ta vie sentimentale sera le désert de Gobi. Tu as du mal à savoir quel état d’esprit te dérange le plus : celui des hommes ou celui des femmes.

 

 

Timmie Jean ne supporte pas qu’on lui touche les seins. Cela n’enchante pas non plus sa fille, sa petite-fille et son arrière-petite-fille qu’on touche les leurs, qui ont perdu une partie de leur sensibilité. Lorsque la présentatrice du podcast que tu n’aimes pas parle à un chirurgien plasticien de cette perte de sensibilité, elle attaque la conversation en pointant ce paradoxe : « Vous prenez cet organe qui est naturellement très sexy et, pour qu’il ait l’air plus sexy encore, vous lui enlevez toute sensibilité et vous le rendez inerte, ce qui n’est pas du tout sexy. » Le chirurgien répond : « Eh bien, elles sont plus séduisantes en robe de soirée et en maillot de bain, mais au lit elles souffrent, et pas qu’au lit d’ailleurs. »

 

Un an et demi après t’être fait enlever et remplacer tes nénés d’origine, tu fais de longues journées de travail à Philadelphie. Un matin que tu es arrivée de bonne heure pour avoir le temps de lire les infos en buvant ton café, la nouvelle se répand sur Twitter qu’Angelina Jolie a écrit une tribune dans The New York Times sur sa mastectomie préventive. Tu cliques immédiatement sur l’un des innombrables liens renvoyant vers son témoignage.

 

Il est intitulé « Mon choix médical » 3. Jolie s’exprime sur un ton mesuré, clair, didactique, décomplexé. Elle parle de son « gène défectueux », qui est aussi ton gène défectueux, et de sa mère, qui est morte prématurément pour cette raison. Elle parle de ses risques de développer des cancers du sein et de l’ovaire, qui sont identiques aux tiens. Elle décrit le processus de façon simple et exhaustive à la fois, en énumérant l’ablation de la glande mammaire, les prothèses provisoires, les drains, les expandeurs, la reconstruction, les implants et son impression de jouer dans un film de science-fiction. Elle dit qu’elle a décidé d’écrire pour sensibiliser l’opinion, pour aider d’autres femmes à se sentir moins seules. Elle raconte à quel point elle est heureuse de pouvoir dire à ses enfants qu’ils n’ont pas à craindre de la perdre à cause d’un cancer du sein. Elle donne le nombre de personnes qui meurent chaque année dans le monde d’un cancer du sein (458 000) et le prix d’un test de dépistage génétique aux États-Unis (plus de 3 000 dollars), qu’elle trouve prohibitif pour beaucoup de femmes qui n’ont pas la chance d’avoir ses moyens.

 

Arrivée au dernier paragraphe, tu es en pleurs. Cela fait un an et demi que tu vis avec tes nouveaux voisins et il t’est souvent arrivé de te sentir comme une bête curieuse. Quand tu essayais d’expliquer, les gens avaient l’air un peu perdu. Ils n’avaient jamais entendu parler de ce gène et ne comprenaient pas qu’on prenne des mesures aussi drastiques pour en ­déjouer les risques. Du jour au lendemain, tout change. Désormais, il te suffira de dire « j’ai fait comme Angelina Jolie » et les gens comprendront immédiatement. Partout dans le monde, des femmes se précipiteront pour se faire dépister. Tes médecins parleront à ce propos d’« effet Angelina Jolie ».

 

Mais ce n’est pas la seule chose qu’elle t’apporte en quatre feuillets, car elle écrit aussi ceci : « Sur le plan personnel, je ne me sens pas moins femme. Je me sens forte d’avoir fait un choix qui ne diminue en rien ma féminité. » Et cela émane d’une des plus belles femmes du monde. Tu commences à te demander si sa certitude pourrait devenir la tienne aussi. Bien entendu, elle enchaîne avec un para­graphe qui commence ainsi : « J’ai de la chance d’avoir un compagnon, Brad Pitt, qui m’aime et me soutient… » Plus tard ce même jour, une copine t’envoie un texto : « Si seulement nous avions toutes un Brad Pitt qui nous aime et nous soutient », et tu éclates de rire. Et tu aimeras Angelina Jolie pour le reste de ses jours et des tiens.

 

Si la langue se plaît à nommer et à renommer les seins, aucun des surnoms existants ne parvient à rendre la nature des faux. Tu te demandes quels euphémismes pourraient marcher, et tu mets à dresser une liste de candidats possibles : frankensteins juniors, cavaliers sans tête, seins de glace, paire de rechange, deuxième service, boulets de démolition, ballons d’essai, cicaplasts, invités mystère, silicon valleys, pièces rapportées, corps étrangers, soldats inconnus, deuxièmes chances, beverly hills, pochettes-surprises, suppléants, châteaux gonflables, bouteilles en plastique…

 

Au nom du progrès linguistique et de l’invention langagière, tu es preneuse de toutes les propositions.

 

Le temps passe. C’est la seule façon de t’habituer à tes nouveaux amis. « S’habituer » est très relatif. Tu as toujours la sensation d’avoir des balles de golf sous la peau, et ta vision du monde a changé. Tu es obsédée à présent par les seins des femmes qui font de la course à pied et par les décolletés dans les pubs de bière. Le culte de la glande mammaire est omniprésent. Tu as perdu de la sensibilité à la surface de ta peau, mais tu as en conservé en dessous. C’est ainsi que tu ressens la pression persistante des implants sur tes muscles et que cela te démange comme jamais auparavant, mais, comme les déman­geaisons sont inaccessibles, tu ne peux pas te gratter. C’est exaspérant. Tu iras acheter des soutiens-gorge pour la première fois depuis la reconstruction et, alors que tu choisissais toujours des modèles utilitaires en coton, tu as ­envie à présent qu’ils soient en dentelle et ultra­féminins. Tu t’inscris à un club de gym où l’on ne t’oblige pas à prendre des cours collectifs, et tu fais attention à ne pas développer tes pectoraux. Tu as toujours dans ton portefeuille une carte qui indique la taille et le matériau de tes implants mammaires au cas où il t’arriverait quelque chose et que le Samu aurait besoin de savoir quels corps étrangers tu as en toi. Tu finiras par rencontrer un homme adorable qui n’a pas l’air de se soucier du fait que les faux seins sont ­bizarres les mecs, et il te faudra un certain temps pour le croire.

 

 

Cela te déconcerte de plus en plus que l’on fasse la distinction entre les faux seins d’augmentation et les faux seins de reconstruction. Après tout, si l’on dessine le diagramme de Venn de ces ensembles, les deux cercles se chevauchent énormément. Les raisons sont assurément les mêmes : vanité, critères de beauté, désir de se sentir bien dans sa peau. Les inconvénients aussi : perte de sensibi­lité, incapacité d’allaiter, épanchement, rupture. Mais surtout, dans les deux cas, il s’agit de plastique implanté dans le corps.

 

Tu fais plusieurs tentatives pour écrire à propos de tout cela, mais, à la première personne, cela ne fonctionne décidément pas. Ça a toujours l’air trop glauque. Ou rageur. Ou sentimental. Ou insipide. Cela manque de distance : la première personne a-t-elle des faux seins ? Ai-je des faux seins ? La réponse est oui. Oui, tu as des faux seins. Les deux filles de ta mère sont devenues des femmes à faux seins.

 

Tiens, on pourrait aussi les surnommer diagrammes de Venn.

 

À la fin de la première partie du ­podcast sur les seins qui a reçu un prix et que tu n’aimes pas, la visiteuse du zoo humain tente de se faire passer pour un phénomène de foire. Pour cela, elle doit se rendre elle-même chez un chirurgien plasticien. C’est cousu de fil blanc. Elle raconte à cet homme, qu’un magazine ­local a surnommé « le Michel-Ange de la chirurgie plastique », qu’elle a « beaucoup allaité ». Elle mérite une médaille. Il la laisse palper de vrais implants. Elle lui ­demande pourquoi les femmes ne portent pas de soutiens-gorge rembourrés au lieu de passer sur le billard.

 

Un jour, alors que tu as 37 ans, cela te saute tout à coup aux yeux : ta sœur a perdu ce que tu as perdu et perdras, mais d’un seul coup, du jour au lendemain, et plus jeune que tu l’es maintenant. Elle n’a pas eu le temps d’y penser. De mijoter dans son jus. Tu en as de la chance.

 

Voici ce qu’il en est à présent. ­Voici comment cela se termine. Il fait nuit ­dehors. Tu te prélasses au lit avec ton ­petit ami, le dos appuyé contre les oreillers appuyés contre le mur. C’est le ­début du printemps et il fait froid ­dehors, alors vous êtes blottis ensemble sous la ­couverture. La lumière jaune de la lampe sur ta table de chevet teinte l’air, les draps, vos visages, votre peau, et la fenêtre ­encadre ton reflet, si bien que, lorsque tu te tournes pour regarder dehors, tu vois le fil de ta vie se dérouler en temps réel. Ton chien est ­roulé en boule et ronfle dans son panier par terre. Tu es torse nu. Ton petit ami pose délicatement son index et son ­majeur sur ton ventre, juste au-dessus du nombril, comme des jambes coupées. Puis il fait remonter ses doigts au ralenti le long de ton torse, s’arrêtant tous les deux ou trois pas, comme s’il hésitait sur la direction à prendre, ce qui est le cas. Voilà pourquoi il demande son chemin.

­— Tu sens, là ?
— Oui.
— Et là, tu sens ?
— Oui.

À mesure qu’il approche de tes seins, ses doigts progressent plus lentement et sa question se fait plus fréquente.

— Tu sens, là ? Tu sens, là ? Tu sens, là ?
— Oui. Oui. Oui. Je crois. Je… crois.

Quelque part après tes cicatrices, tes terminaisons nerveuses meurent. La partie est terminée. Non. Il a atteint sa destination. Il n’y a plus qu’une chose à faire : rester assise en silence. Sonder ton corps à la recherche de souvenirs. Essayer de te rappeler ce que cela faisait.

 

— Cet article est paru dans le trimestriel britannique Granta le 20 août 2018. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Notes

1. Le terme familier badass, « dur à cuire », au départ réservé aux hommes, est de plus en plus souvent appliqué de manière flatteuse aux femmes. « Une badass est une femme remarquable pour son courage, sa force et son énergie, qualités plutôt attribués aux hommes en général », explique Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage à l’université Paris-13.

2. L’article est paru dans le magazine Esquire en mai 1972.

3. « My Medical Choice », The New York Times, 14 mai 2013.

LE LIVRE
LE LIVRE

Dr Susan Love’s Breast Book de Susan Love, 4e édition, Da Capo Lifelong Books, 2005

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