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La recette de deux Nobel d’économie pour un monde plus juste

En trente ans, le nombre de pauvres a diminué de plus de moitié dans le monde. La croissance forte y a été pour beaucoup. Mais nul ne sait comment la faire durer. À défaut, les lauréats du Nobel d’économie 2019 proposent d’imaginer et d’évaluer des solutions qui améliorent l’existence des plus démunis.


© Uriel Sinai / The New York Times / Réa

Une expérience a montré que la distribution gratuite de moustiquaires imprégnées était le moyen le plus efficace de lutter contre le paludisme. Ici dans une maternité de Kisumu, au Kenya, en 2014.

L’explosion des inégalités dans les pays riches a beau susciter des inquiétudes aujourd’hui, la situation des pauvres s’est considérablement améliorée ces dernières décennies dans le monde. Entre 1980 et 2016, le revenu moyen des 50 % les moins riches a presque doublé, cette tranche de la population ayant capté 12 % de la croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial. Le nombre de personnes qui vivent avec moins de 1,90  dollar par jour – le seuil international de pauvreté défini par la Banque mondiale – a diminué de plus de moitié depuis 1990, passant de près de 2 milliards à environ 700 millions. Jamais dans l’histoire de l’huma­nité autant de personnes n’étaient sorties aussi rapidement de la pauvreté.

 

La qualité de vie s’est également considérablement améliorée, même pour ceux qui vivent encore dans la pauvreté. Depuis 1990, le taux mondial de mortalité maternelle a été divisé par deux. Il en va de même pour le taux de mortalité infantile, ce qui a sauvé la vie de plus de 100 millions d’enfants. Aujourd’hui, hormis dans les pays en proie à de graves conflits, presque tous les enfants, garçons et filles, ont accès à l’enseignement primaire. Même les décès dus au VIH/sida, une épidémie qui semblait à une époque impossible à enrayer, ont atteint un pic peu après le début des années 2000 et n’ont cessé de reculer depuis.

 

Ces avancées sont, pour une bonne part, attribuables à la croissance économique. La progression régulière du PIB a accru le revenu de la population ; elle a permis aux États (et à d’autres instances) d’augmenter les dépenses d’éducation et de santé ainsi que les transferts à destination des plus démunis. Le recul de la pauvreté au niveau mondial est essentiellement dû à la Chine et à l’Inde, deux pays très peuplés qui ont connu une croissance particulièrement soutenue. Mais, à l’heure où l’économie ralentit dans ces deux pays, il y a des raisons de s’inquiéter. Que peuvent faire la Chine et l’Inde pour continuer de progresser ? Ces pays ont-ils une ­recette miracle que d’autres pourraient suivre pour sortir des millions de leurs habitants de la pauvreté ?

 

Certains économistes, parmi lesquels nous nous comptons, ont consacré toute leur carrière à étudier la pauvreté et le développement dans le monde, et force est de reconnaître que nous ne comprenons toujours pas très bien pourquoi certaines économies se développent et pas d’autres. Il n’y a pas de formule ­magique de la croissance. Il y a toutefois un motif récurrent: la croissance la plus rapide semble provenir de la réaf­fectation de ressources mal allouées, c’est-à-dire de l’affectation du capital et du travail à leur usage le plus productif. Mais le bénéfice qu’on en retire diminue avec le temps, et les pays doivent alors trouver une nouvelle stratégie de lutte contre la pauvreté.

 

La croissance a beau être un facteur majeur de réduction de la pauvreté, ­parler d’« accélérer la croissance » ou même de « maintenir une croissance forte » relève plus du vœu que d’une recommandation réalisable. Au cours des années 1980 et 1990, les économistes ont passé beaucoup de temps à effectuer des régressions de croissance sur plusieurs pays, un type d’analyse économétrique qui vise à prédire les taux de croissance en fonction de différentes ­variables. Ils faisaient intervenir des données sur l’éducation, l’investissement, la corruption, les inégalités, la culture, la distance à la mer, etc., afin de déterminer quels facteurs favorisaient la croissance, dans l’espoir de trouver quelques leviers susceptibles d’être action­nés pour la stimuler.

 

 

Cette démarche posait deux problèmes. Premièrement, comme l’a montré l’économiste William Easterly, dans un même pays, le taux de croissance peut considérablement varier d’une décennie à l’autre sans qu’aucun autre paramètre ne change. Dans les années 1960 et 1970, le Brésil était l’un des champions du monde de la croissance ; puis, à partir de 1980 environ, son économie a presque cessé de croître pendant deux décennies (avant de repar­tir puis de stagner à nouveau). En 1988, Robert Lucas, l’un des fondateurs de la macroéconomie moderne, publia un article dans lequel il se demandait pourquoi l’Inde était à la traîne et expri­mait le vœu qu’elle devienne un pays à croissance rapide, comme l’Égypte ou l’Indonésie. Il se trouve que l’économie indienne venait d’entamer un cycle de croissance forte de trente ans, alors que celles de l’Égypte et de l’Indo­nésie commençaient à marquer le pas. Le Bangladesh, que l’on avait considéré comme un État économiquement non viable au moment de sa fondation, en 1971, a affiché une croissance de 5 % ou plus par an pendant presque toute la période 1990-2015, et même supérieure à 7 % en 2016, 2017 et 2018, se classant ainsi parmi les vingt économies les plus dynamiques de la planète. Dans tous ces pays, la croissance est venue ou s’est envolée sans raison évidente.

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Deuxièmement, et plus fondamentalement, ces tentatives pour identifier les causes de la croissance n’ont guère de sens. Pratiquement toutes les variables d’un pays donné sont partiellement l’effet d’autre chose. Prenons l’éducation, un facteur corrélé positivement à la croissance. L’éducation est, en partie, fonction de la capacité d’un État à ­gérer et à financer des établissements scolaires. Or un État qui a ce pouvoir en a probablement d’autres, par exemple celui de construire un réseau routier. Si la croissance est plus forte dans les pays dotés de meilleurs systèmes éducatifs, faut-il le mettre sur le compte des écoles qui forment les travailleurs de demain ou des routes qui facilitent les échanges commerciaux ? Ou bien d’autre chose encore ? Il est probable aussi qu’on se préoccupe davantage de l’éducation de ses enfants lorsque l’économie va bien : l’éducation pourrait donc être un effet de la croissance et pas seulement une cause. Chercher à isoler les facteurs qui favorisent la croissance est mission impossible, de même qu’en déduire des mesures à mettre en œuvre.

 

Quels moyens d’action reste-t-il dès lors aux dirigeants ? Il y a des choses à éviter de toute évidence : l’hyper­inflation, des taux de change fixes extrê­mement surévalués, le communisme dans ses variantes soviétique, maoïste ou nord-coréenne, le genre de dirigisme extrême pratiqué par l’Inde dans les années 1970 – du temps où l’État contrôlait tous les pans de l’économie, des chantiers navals à l’industrie de la chaussure. Cependant, ce conseil n’a guère d’utilité vu que plus aucun pays ou presque n’opte pour des solutions aussi radicales.

 

La plupart des pays en développement ne cherchent pas à savoir s’ils auraient intérêt à nationaliser tout le secteur privé du jour au lendemain mais s’ils doivent s’inspirer du ­modèle économique chinois. Bien que la Chine soit une économie de marché, sa conception du capitalisme diffère grandement du modèle anglo-saxon classique, qui se carac­térise par une faible pression fiscale et une réglementation peu contraignante, et même de sa ­variante européenne, où l’État joue un rôle plus important. En Chine, l’État, tant au niveau national que local, joue un rôle primordial dans l’allocation de la terre, du capital et même du travail. D’autres pays d’Asie de l’Est, qui se sont eux aussi écartés du modèle capitaliste classique, ont connu des décennies de forte croissance. Songeons au Japon, à la Corée du Sud et à Taïwan, où l’État a d’abord mené une politique industrielle volontariste.

 

Tous ces pays ont obtenu des résultats spectaculaires après avoir mis en œuvre des politiques originales. La question est de savoir s’ils y sont parvenus en raison ou en dépit de leurs choix. Ont-ils simplement eu de la chance ou y a-t-il une leçon à tirer de leur réussite ? Il faut dire aussi que leurs économies avaient été dévastées par la Seconde Guerre mondiale, si bien que leur croissance rapide pourrait être en partie due au redressement d’après-guerre. Au demeu­rant, de quel pan de l’expérience chinoise passée les pays sont-ils censés s’inspirer ? De l’ère Deng Xiaoping, au temps où la Chine était un pays miséreux qui dispensait une éducation et des soins de grande qualité et où les écarts de revenus étaient très faibles ? De la Révolution culturelle et des efforts déployés pour supprimer les privilèges des élites et mettre tout le monde sur un pied d’égalité ? Ou ­encore des quatre mille ans qui ont précédé ? Ceux qui ­invoquent le bilan des économies est-asiatiques pour prouver les mérites de telle ou telle stratégie se bercent d’illusions : il n’y a aucun moyen de prouver quoi que ce soit.

 

Il n’existe tout bonnement pas de ­recette reconnue pour faire en sorte que les pays pauvres atteignent une croissance forte et durable. Même les experts semblent désormais en convenir. En 2006, la Banque mondiale avait chargé l’économiste Michael Spence de présider une commission sur la croissance et le développement. Dans leur rapport final, les membres de la commission ont admis qu’il n’existe pas de formule géné­rique pour la croissance et qu’il n’y a pas deux cas d’expansion économique qui se ressemblent. Easterly a résumé leurs conclusions en des termes moins charitables : « Deux ans de travaux d’une commission de 21 dirigeants et experts mondiaux, d’un groupe de travail de 11 membres et de 300 spécialistes universitaires, 12 ateliers, 13 consultations et un budget de 4 millions de dollars. Tout cela pour répondre en gros ceci à la question de savoir comment atteindre une forte croissance : nous ne savons pas, mais nous avons bon espoir que les ­experts trouveront la réponse. »

 

 

Les économistes ont toutefois appris quelque chose de leurs échanges sur les sources de la croissance. Ils ont notamment compris que les transitions méritaient plus d’attention qu’ils ne leur en accordaient. L’un des principes de base de la théorie classique de la croissance voulait que les transitions soient sans importance puisque les lois du marché faisaient que les ressources étaient rapidement affectées à leur usage le plus productif. Les terres les plus fertiles ­devaient être exploitées de la façon la plus intensive. Les meilleurs travailleurs devaient se retrouver dans les entre­prises les plus rentables. Les investisseurs ­devaient confier leurs capitaux aux ­entrepreneurs les plus prometteurs.

 

Ce postulat est souvent erroné. Dans une économie donnée coexistent des entreprises productives et non productives, et les ressources ne sont pas toujours affectées à leur meilleur usage. Cela est particulièrement vrai dans les pays en développement, où de nombreux marchés, notamment ceux du crédit, du foncier et du travail, fonctionnent mal. Souvent, le problème n’est pas tant le manque de compétences, d’équipements et de capitaux que le fait que ces ressources ne sont pas utilisées au mieux. Certaines entreprises possèdent plus de salariés qu’elles n’en ont besoin pendant que d’autres ne trouvent pas à embaucher. Certaines se dotent des outils les plus récents tandis que d’autres ne le font jamais. Certains entrepreneurs innovants ne parviennent pas à financer leurs idées alors que d’autres, moins talentueux, poursuivent leurs activités. C’est ce que les économistes appellent la « mauvaise allocation des ressources ».

 

Si une mauvaise allocation des ressources sape la croissance, leur redéploiement la stimule. Ces dernières années, les économistes ont cherché à quantifier l’ampleur de la croissance qui pourrait découler d’une affectation des ressources à de meilleurs usages. Chang-Tai Hsieh et Peter ­Klenow, par exemple, ont constaté que, à capital et travail constants, la simple réallocation des facteurs de production au sein de certaines branches d’activité pouvait se traduire par des gains de productivité de 30 à 50 % en Chine et de 40 à 60 % en Inde. Si ce redéploiement concernait de plus larges pans de l’économie, les retombées seraient encore plus ­importantes.

 

 

En d’autres termes, il est possible de stimuler la croissance rien qu’en réaffectant les ressources existantes à des usages plus judicieux. Dans un pays où les ressources sont très mal utilisées au départ – comme c’était le cas de la Chine avant Deng ou de l’Inde dans sa période de dirigisme extrême –, les premiers effets bénéfiques de la réforme peuvent provenir de leur simple mise en valeur. Il y a de nombreuses façons de mieux les allouer, que ce soit en décol­lectivisant l’agriculture, comme l’a fait la Chine sous Deng, ou en s’efforçant d’accélérer le règlement des différends relatifs à la dette, comme l’a fait ­l’Inde dans les ­années 1990, et de rendre ainsi les marchés du ­crédit plus efficaces.

 

Le revers de la médaille est que, passé un certain seuil, les gains commencent à diminuer. Plusieurs pays en développement arri­vent à ce stade. Comme le reste du monde, ils vont devoir se faire à une idée désagréable : l’ère de la croissance époustouflante touche vraisemblablement à sa fin.

 

Regardons la trajectoire de la Chine. À l’heure qu’il est, le pays s’est débar­rassé de ses formes les plus flagrantes de mauvaise allocation des ressources. Il a judicieusement réinvesti les gains tirés de la croissance qui en a résulté. Cela lui a permis d’accroître sa production, qu’il a pu écouler à l’étranger, profitant de la soif d’exportations chinoises du monde entier. Néanmoins, cette stratégie a largement fait son temps : maintenant que la Chine est le premier exportateur mondial, elle ne peut plus continuer à faire croître ses exportations à un rythme beaucoup plus rapide que celui de l’économie mondiale.

 

La Chine peut encore finir par rattra­per les États-Unis pour ce qui est du PIB par habitant, mais le ralentissement de son économie fait que cela prendra du temps. Si la croissance chinoise tombe à 5 % par an, ce qui n’est pas invraisemblable, et qu’elle se maintient à ce niveau, ce qui est peut-être optimiste, et si la croissance américaine continue de tourner autour de 1,5 %, il faudra au moins trente-cinq ans à la Chine pour parvenir au niveau des États-Unis. En attendant, il est logique que les autorités chinoises acceptent l’idée que la croissance forte n’a qu’un temps, comme elles semblent le faire. En 2014, le président Xi Jinping a parlé de s’adapter à la « nouvelle normalité » d’une croissance plus faible. Beaucoup en ont déduit que, même si l’époque de la croissance annuelle à deux chiffres était révolue, l’économie chinoise continuerait de progresser à un rythme de 7 % par an dans un avenir prévisible. Mais même cela peut sembler trop optimiste. Le Fonds monétaire international (FMI) table sur 5,5 % à l’horizon 2024.

 

Il en va de même en Inde. Depuis 2002, on y observe une nette amélioration de l’allocation des ressources dans le secteur manufacturier. Les usines ont rapidement modernisé leurs équipements, et les capitaux ont de plus en plus afflué vers les entreprises les plus performantes de chaque secteur. Ces améliorations ne résultant manifestement pas d’un changement d’orientation stratégique, certains économistes ont parlé du « mystérieux miracle indus­triel de l’Inde ». Mais ce n’était pas un miracle, juste une petite avancée par rapport à une situation de départ catastrophique. Ce redressement peut avoir plusieurs explications. Peut-être y a-t-il eu un changement de génération, le contrôle des entreprises étant passé des parents à leurs enfants, dont beaucoup ont été formés à l’étranger et sont souvent plus ambitieux et plus calés en matière de technologie et de marchés mondiaux. Ou peut-être est-ce l’effet de l’accumulation de petits profits qui a finalement permis de financer la remise à niveau des installations. Quelle qu’en soit la raison précise, l’essor économique de l’Inde se comprend mieux si l’on y voit le résultat d’une meilleure utilisation des ressources, le type de croissance qui résulte des défauts les plus faciles à corriger.

 

Ce genre de croissance ne dure pas éternellement. À mesure que l’économie se déleste de ses usines et entreprises les moins performantes, la marge d’amélioration supplémentaire se réduit naturellement. Aujourd’hui, l’Inde se trouve face à la perspective d’un ralentissement brutal. Le FMI, la Banque asiatique de développement et l’Organisation de coopération et de développement économiques ont abaissé leurs estimations de croissance 2019-2020 pour l’Inde à environ 6 %. D’autres experts considèrent que l’économie indienne tourne d’ores et déjà au ralenti : selon Arvind Subramanian, qui fut le conseiller économique en chef du gouvernement de New Delhi de 2014 à 2018, les estimations officielles ont surévalué la croissance du pays de 2,5 points de pourcentage entre 2011 et 2016. Une ­reprise n’est pas exclue mais, à un ­moment donné, la croissance ralentira pour de bon. De fait, il est possible que l’Inde se retrouve prise dans le fameux « piège du revenu intermédiaire », en vertu duquel les économies à forte croissance commencent à stagner. Elle ne serait pas la seule : selon la Banque mondiale, sur 101 États figurant en 1960 parmi les pays à revenu intermédiaire, uniquement 13 étaient parvenus à se hisser dans le groupe des pays à revenu élevé en 2008.

 

Malheureusement, si les économistes ne savent pas très bien comment susciter la croissance, ils ne savent pas non plus pourquoi certains pays comme le Mexique se retrouvent coincés dans le piège du revenu intermédiaire et d’autres, comme la Corée du Sud, parviennent à l’éviter. Un danger bien réel est que, en cherchant à conserver une croissance forte, les pays confrontés à un ralentissement brutal optent pour des mesures qui nuisent aux pauvres actuels au nom de la croissance future. Dans l’espoir de préserver la croissance, de nombreux pays ont considéré que la consigne d’être favorable aux entre­prises les autorisait à adopter toutes sortes de mesures qui pénalisent les pauvres et profitent aux riches, telles que des réductions d’impôts pour les hauts revenus et des aides aux entreprises.

 

Telle était la doctrine aux États-Unis, sous Ronald Reagan, et au Royaume-Uni, sous Margaret Thatcher. Si tant est qu’il y ait une leçon à tirer de l’expérience passée de ces deux pays – demander aux pauvres de se serrer la ceinture dans l’espoir que les cadeaux faits aux riches finiront par leur profiter – ne sert en rien la croissance et encore moins les pauvres : dans aucun des deux pays la croissance ne s’est vraiment accélérée ; en revanche, les inégalités se sont creusées. Au niveau mondial, la seule tranche de revenus qui a vu son sort s’améliorer encore plus que les 50 % les plus pauvres entre 1980 et 2016 a été celle des 1 % les plus riches – les riches des pays riches, plus un nombre croissant de super-riches des pays en développement –, qui a capté 27 % de la croissance totale pendant cette période. Les 49 % situés juste en dessous, c’est-à-dire la quasi-totalité des Américains et des Européens, ont été perdants, et leurs revenus ont stagné tout au long de cette période.

 

L’explosion des inégalités dans des pays dont le PIB ne progresse plus est une mauvaise nouvelle pour la croissance future. Le mécontentement de la population conduit à l’élection de dirigeants populistes vantant des solutions miracles qui fonctionnent rarement – et débouchent souvent sur des catastrophes du type de celle du Venezuela. Même le FMI, qui était un bastion de l’orthodoxie de la croissance, reconnaît à présent que sacrifier les pauvres sur l’autel de la croissance est un mauvais calcul. Il exige désormais de ses équipes-­nations qu’elles prennent en compte les inégalités lorsqu’elles élaborent leurs recommandations.

 

 

La croissance devrait ralentir, du moins en Chine et en Inde, et on ne pourra vraisemblablement pas faire grand-chose pour y remédier. Elle pourrait bien reprendre dans d’autres pays, mais personne ne peut prévoir où et pourquoi. La bonne nouvelle, c’est que, même en l’absence de croissance, il est possible d’améliorer d’autres indicateurs de progrès. Les décideurs doivent garder à l’esprit que le PIB est un moyen de parvenir à une fin et non une fin en soi. C’est un moyen efficace, incontestablement, surtout dans la mesure où il permet de créer des emplois, d’augmenter les salaires ou d’accroître les ressources budgétaires de sorte que l’État puisse redistribuer davantage. Mais le but ­ultime demeure l’amélioration de la qualité de vie, surtout pour les plus démunis.

 

La qualité de vie recouvre bien plus que la seule consommation. Son amélioration passe certes par la possibilité de consommer davantage, mais la plupart des êtres humains, même les plus pauvres, ont d’autres aspirations. Ils veulent se sentir dignes et respectés, voir leurs parents vieillir en bonne santé, donner une éducation à leurs enfants, faire entendre leur voix et réaliser leurs rêves. La croissance du PIB peut aider les pauvres à accomplir beaucoup de ces choses, mais ce n’est qu’une solution parmi d’autres, et ce n’est pas toujours la meilleure. De fait, la qualité de vie varie énormément entre pays de niveau de revenu similaire : le Sri Lanka affiche ainsi plus ou moins le même PIB par habitant que le Guatemala, mais des taux de mortalité maternelle, infantile et juvénile bien inférieurs.

 

Ces disparités n’ont rien de surprenant. Avec le recul, il est clair que bon nombre des progrès majeurs accomplis ces dernières décennies résultent non pas de la croissance économique, mais de mesures visant directement à améliorer certains résultats, même dans des pays qui étaient et restent très pauvres. Le taux de mortalité des moins de 5 ans, par exemple, a chuté de façon spectaculaire dans le monde entier, y compris dans certains pays très pauvres dont l’économie n’a pas connu une croissance particulièrement forte. Ces avancées sont essentiellement dues au fait que les décideurs ont centré leurs efforts sur les soins aux nouveau-nés, sur la vaccination et sur la prévention du paludisme. Cette même stratégie peut et doit être appliquée à tous les autres facteurs susceptibles d’améliorer la qualité de vie, qu’il s’agisse de l’éducation, des compétences, de l’entrepreneuriat ou de la santé. L’important est de cerner les principaux problèmes et de trouver le moyen de les résoudre.

 

C’est un travail de longue haleine : il ne suffit pas de dépenser de l’argent pour assurer une éducation ou des soins de santé de qualité. Dans ce domaine, contrairement à celui de la croissance, les experts ont une idée de ce qu’il faut faire pour progresser. Le grand avantage de se concentrer sur des interventions clairement définies est que ces politiques ont des objectifs quantifiables et peuvent donc être directement évaluées. Les chercheurs peuvent les expé­rimenter, abandonner celles qui ne fonctionnent pas et améliorer celles qui donnent des résultats. C’est ce que nous avons passé une bonne partie de notre carrière à faire et ce que des centaines de chercheurs et de décideurs font désormais régulièrement avec l’aide de structures telles que le Laboratoire d’action contre la pauvreté Abdul Latif Jameel (J-PAL) – réseau que nous avons créé au sein du Massachusetts Institute of Technology (MIT) – et Innovations for Poverty Action, un organisme fondé par l’économiste Dean Karlan.

 

 

Ainsi, si nul ne sait comment faire du Kenya une nouvelle Corée du Sud, grâce aux travaux de Jessica Cohen et Pascaline Dupas, nous savons, par exemple, que la distribution gratuite de moustiquaires imprégnées est le moyen le plus efficace de lutter contre le palu­disme. Lors d’une série d’évaluations aléatoires [lire l’encadré page ci-contre], ces chercheuses ont constaté que le fait de faire payer les moustiquaires en réduisait l’utilisation, alors qu’on pensait jusque-là que cela inciterait davantage à les utiliser – une preuve qui a fini par convaincre les grandes organisations d’aide au développement de renoncer à les faire payer. Sur les 582 millions de moustiquaires imprégnées distribuées dans le monde entre 2014 et 2016, 75 % l’ont été dans le cadre de campagnes de distribution gratuite, ce qui a permis de sauver des dizaines de millions de vies.

 

Au bout du compte, les ingrédients d’une croissance économique durable restent un mystère. Mais nombre d’actions peuvent être menées pour éliminer les sources les plus flagrantes de gaspillage dans les économies des pays pauvres et les motifs de détresse de leurs populations. Les enfants qui meurent de maladies évitables, les écoles où les ensei­gnants sont souvent absents, les appareils judiciaires qui mettent des siècles à rendre un jugement : tout cela nuit indé­niablement à la productivité et rend la vie pénible. Remédier à ces problèmes ne propulsera sans doute pas les pays dans une croissance forte et durable, mais cela pourrait améliorer considérablement le bien-être de leurs habitants.

 

De surcroît, bien que nul ne sache à quel moment le train de la croissance se mettra en branle dans un pays ­donné, les pauvres auront plus de chances de pouvoir y monter le moment venu s’ils sont en bonne santé, s’ils savent lire et écrire et s’ils peuvent se projeter au-­delà de leur survie quotidienne. Ce n’est peut-être pas un hasard si, parmi les gagnants de la mondialisation, on compte de nombreux pays qui ont ­investi massivement dans le capital ­humain de leur population, soit en raison de leur idéologie communiste (comme la Chine et le Vietnam), soit, au contraire, pour éloigner la menace communiste (comme la Corée du Sud et Taïwan).

 

Dès lors, la meilleure solution pour un pays en développement tel que l’Inde est de tenter d’élever son niveau de vie avec les ressources dont il dispose : investir dans l’éducation et la santé, améliorer le fonctionnement des systèmes judiciaire et bancaire, construire des infrastructures routières de meilleure qualité et rendre les villes plus ­vivables. La même logique vaut pour les responsables poli­tiques des pays riches, qui devraient inves­tir directement dans l’amélioration du niveau de vie des pays pauvres. À défaut d’une potion magique pour le développement, le meilleur moyen de transformer profondément la vie de millions de personnes, ce n’est pas d’essayer en vain de stimuler la croissance. C’est de se concentrer directement sur ce que la croissance est censée améliorer : le bien-être des plus démunis.

 

Cet article, paru dans la revue Foreign Affairs en janvier-février 2020, est un extrait remanié de leur livre Économie utile pour des temps difficiles (Seuil, 2020). Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Économie utile pour des temps difficiles de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, traduit de l’anglais par Christophe Jacquet, Seuil, 2020

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