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Le « lent génocide » pakistanais

Depuis la création du pays en 1947, la classe dirigeante a mis en place une inexorable politique de purification religieuse, à l’origine des massacres qui frappent les minorités aujourd’hui, notamment la population chiite.

« En 1947, à sa naissance, le Pakistan comptait 23 % de non-musulmans. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 4 % », explique Farahnaz Ispahani au Times of India. Cette politologue pakistanaise qui vit aux États-Unis a publié en janvier dernier un ouvrage intitulé « Purifier le pays des purs : le Pakistan et ses minorités religieuses ». Et elle ne mâche pas ses mots : « L’État pakistanais se livre à un lent génocide. » Ancienne députée du Parti du peuple pakistanais (PPP), le parti de feu Benazir Bhutto, Ispahani fut aussi la conseillère en communication du veuf de cette dernière, le président Asif Ali Zardari, qui lui succéda en 2008 après son assassinat. Son livre, cri d’alarme sur la situation des minorités religieuses au Pakistan, remonte aux racines historiques de cet ostracisme. « “Purifier le pays des purs” dénonce le changement idéologique qui s’est produit au Pakistan et raconte comment le pays pluraliste envisagé à l’origine par le fondateur Muhammad Ali Jinnah a engendré la nation exclusivement musulmane sunnite d’aujourd’hui », écrit Nikita Saxena dans le magazine indien The Caravan. « Depuis sa création, rappelle pour sa part Malik Siraj Akbar sur le site américain du Huffington Post, les hommes politiques et les universitaires du pays n’ont cessé de débattre de la place que devait prendre l’islam dans la définition de l’identité nationale. » Déjà trè
s malade à la naissance du pays (il mourra en 1948), Jinnah n’a pu contrer l’influence des puristes religieux, pour qui le Pakistan était censé former un pays où les musulmans pourraient vivre selon les « vrais enseignements de l’islam ». « Souvent venus des régions restées indiennes, sans base électorale, ces hommes avaient besoin d’un argumentaire pour s’accrocher au pouvoir, rappelle Ispanahi. Ils ont eu recours à la rhétorique de l’islam en danger et à l’identification du Pakistan à l’islam. » Seul un petit groupe de progressistes, de plus en plus réduits au silence, a continué d’insister sur la vocation laïque du pays. « Les minorités ont fini par devenir les principales victimes de cette instrumentalisation flagrante de la religion à des fins politiques », souligne Malik Siraj Akbar. Farahnaz Ispahani distingue « quatre phases dans la montée de l’intolérance ». La première est celle de la « musulmanisation » du pays : les populations hindoues et sikhes quittent massivement le territoire lors de la Partition et dans les années qui suivent, entre 1947 et 1951. La deuxième étape, qui commence en 1958, est celle de « l’Identité islamique » : le Pakistan se dote de manuels scolaires hostiles au pluralisme, qui instillent dans les esprits une idéologie nationale fondée sur l’islam sunnite. En troisième lieu, de 1974 à 1988, c’est le temps de « l’islamisation », avec l’adoption de lois contre les minorités religieuses. L’une d’elles est adoptée par le régime civil (et théoriquement progressiste) de Zulfiqar Ali Bhutto, qui fait du Pakistan le premier pays au monde – et à ce jour le seul – à exclure les Ahmadis de la communauté musulmane : cette minorité, qui se dit musulmane, croit que Mahomet est le Prophète mais qu’un certain Mirza Ghulam Ahmad est le messie de l’islam. Ses 4 millions de membres sont désormais réprimés pour des crimes tels qu’adresser le salut musulman. Un commerçant a ainsi été condamné à six mois de prison pour avoir salué de la sorte un passant. C’est le général Zia ul-Haq qui porte à son apogée, à partir de 1978, cette politique d’islamisation, notamment en faisant voter une loi sur le blasphème. Son régime est alors massivement soutenu par l’Occident, sur fond de guerre en Afghanistan. Enfin, la quatrième phase est celle de l’« hostilité militante », dans laquelle vit toujours le pays ; c’est l’âge du terrorisme et de la violence organisée à l’encontre des minorités religieuses. Le résultat est un pays qui se prétend monolithiquement sunnite, où des citoyens sont chaque jour emprisonnés, ou tués, du seul fait de leurs croyances. Les massacres de chiites (20 % de la population) sont monnaie courante. « Les hindous et les chrétiens qui le pouvaient ont tous fui le pays, note le Business Standard. Ceux qui restent sont les plus pauvres, livrés à eux-mêmes. »
LE LIVRE
LE LIVRE

Purifier le pays des purs : le Pakistan et ses minorités religieuses de Farahnaz Ispahani, 2016

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