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Le baron sanguinaire de Mongolie

Dans l’atmosphère d’apocalypse de la guerre civile russe, un homme fut plus sanguinaire, plus illuminé, plus antisémite que les autres Russes blancs : le baron von Ungern-Sternberg préfigurait la barbarie nazie.

La biographie par James Palmer du baron Roman Nikolai Maximilian von Ungern-Sternberg retrace la vie « d’un perdant, mais un perdant issu des classes supérieures de la société » ; d’un homme qui se transforma en psychopathe visionnaire dans l’Extrême-Orient russe. D’une lecture pénible mais fascinante, le livre enchevêtre les étranges alliances, les rêves meurtriers et les carrières improbables apparues aux lendemains de la Première Guerre mondiale et de l’effondrement de la Russie tsariste. La Mongolie en est l’épicentre, à une époque où elle était officiellement affranchie de la tutelle chinoise, après la révolution de 1911 qui renversa la dynastie Qing et donna naissance à une république faible. Les Japonais, imbus de leur victoire sur les Russes en 1905, avançaient en tâtonnant vers leur rêve d’expansionnisme panasiatique qu’ils formaliseraient quelques années plus tard, et les Russes étaient pris dans le tourbillon de la révolution bolchevique. C’est dans ce monde inquiétant d’alliances changeantes et de traîtrise généralisée qu’est apparu le baron Ungern, un tsariste bouddhiste et antisémite, mû par une vision messianique. Né en 1885 et élevé à l’autre extrémité de l’empire, en Estonie, Ungern appartenait à la petite aristocratie allemande qui formait alors le gros des officiers de l’armée du tsar. Sa carrière militaire n’avait guère été éclatante, même si son service dans la cavalerie sur le front de l’Ouest avait révélé son aveugle bravoure. L’effondrement de 1917 le surprit dans l’Extrême-Orient russe, où il se joignit aux coups de main d’une audace folle d’un autre commandant de l’Armée blanche, le capitaine Grigori Mikahaïlovitch Semenov, ce qui lui valut la notoriété et quelques recrues (1). Dans cette atmosphère d’apocalypse, la vie humaine ne valait à peu près rien. Des millions d’hommes avaient péri sur le front de l’Ouest. Les nobles russes fuyaient avec leurs trésors vers la Chine. Les dirigeants bouddhistes locaux étaient brutaux e
t corrompus. Le Protocole des Sages de Sion était lu par tous, de la tsarine emprisonnée au dernier de ses sujets.

La paranoïa sadique à son apogée

Des locomotives blindées équipées d’armes prises aux canonnières des lacs sibériens allaient et venaient sur la ligne du Transsibérien, traînant tout un monde de tsaristes, avec leurs luxueuses voitures-restaurants, wagons-théâtre, ateliers d’impression, bordels et chambres de torture. Les prisonniers étaient entassés dans des wagons, sans eau et abandonnés à leur mort sur des voies de garage. Une véritable folie meurtrière s’était emparée des Blancs. Flibustiers aux commandes de ces cuirassés des steppes, mais incapables de gagner la sympathie des populations, ils passaient autant de temps à débusquer les espions bolcheviques – et à torturer et massacrer les autochtones – qu’à se battre contre les Rouges. Ungern porta cette paranoïa sadique à son apogée. Sa spécialité, c’était la Mongolie. Il parlait la langue, pratiquait un bouddhisme idiosyncratique et aimait les Bouriates, des nomades auxquels il faisait davantage confiance qu’aux paysans russes. D’où la nature de plus en plus mongole de ses équipées. Il réussit à prendre la ville d’Ourga (l’actuelle Oulan-Bator) aux Chinois, avec une armée de six mille hommes, et à rétablir sur son trône le souverain du pays, le Bogd Khan (2). Avec sa cohorte de tyrans exotiques, de diseurs de bonne aventure, de cavaliers tribaux et de rêves fous, cette histoire aurait pu posséder l’étoffe d’une sensationnelle excroissance du Grand Jeu si Ungern avait été autre chose qu’un meurtrier sadique (3). Son principal biographe et contemporain, l’auteur polonais Ferdinand Ossendowski n’y est pas allé de main morte sur les fioritures – le visionnaire messianique qui défendait trop le tsar et la monarchie. Ossendowski voyait probablement au-delà des tortures, des pelotons d’exécution, des massacres sommaires, et sans doute ne fut-il pas impressionné outre mesure par l’ordre d’Ungern d’exterminer tous les Juifs, enfants compris. Comme beaucoup de fous, le baron avait l’œil étincelant et le don de partir dans des prophéties pouvant, à la rigueur, être prises pour de l’inspiration. Et, pendant un certain temps, sa vie sembla sous protection démoniaque. Mais il est plus juste de dire que l’époque, effroyable, avait engendré cet homme. Les Blancs ont dégénéré en seigneurs de la guerre, sans aucune chance d’arrêter la vague bolchevique. Et Ungern était le plus bizarre de ces seigneurs de la guerre blancs, se présentant comme l’héritier de Gengis Khan, allant jusqu’à tenir lui-même pendant quelques mois les rênes du pouvoir en Mongolie. Il gouverna par la terreur. Ses hommes n’avaient de cesse de déserter, mais il les poursuivait telle une furie et leur infligeait des punitions démentes. Ses décisions militaires étaient tout aussi démentes. Il choisit de marcher jusqu’en Russie quand la seule issue était la fuite. À la fin, il faisait route vers le Tibet, mais ne tenta pas vraiment de s’échapper. James Palmer, un écrivain voyageur qui vit à Pékin, nous offre un brillant portrait de cette très sale guerre. Comme il le souligne, la capture et l’exécution du baron Ungern en 1921 fut un épiphénomène et la défaite des armées blanches ne mit pas fin au chaos dans l’Extrême-Orient russe. Les communistes en étaient à leurs tout premiers pas et s’apprêtaient à massacrer leur propre peuple par millions. Les atrocités japonaises en Chine se produiraient dans une décennie à peine. Le mépris du baron Ungern pour la vie humaine, sa haine glacée des Juifs, son attirance pour un mysticisme monstrueux et informe présageaient le IIIe Reich. Ce qui fait du Bloody White Baron un livre exceptionnel tient à l’érudition lucide de Palmer, sa capacité à saisir parfaitement le sens du tourbillon d’une guerre oubliée.   Ce texte est paru dans The International Herald Tribune le 21 février 2009. Il a été traduit par Christophe Diard.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le sanguinaire baron blanc. L’extraordinaire histoire de l’aristocrate russe qui devint le dernier khan de Mongolie, Basic Books

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