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Le chevalier et le calife

Qu’ont en commun Donald Trump, Vladimir Poutine, les déclinistes français et les djihadistes ? La volonté de restaurer un âge d’or perdu et de se venger d’une catastrophe historique, qu’elle s’appelle chute de l’URSS, abolition du califat ou années 1960. Entre leurs mains, la nostalgie est une arme puissante et parfois létale.

 

Peu après s’être mis en route pour ses premières aventures, don Quichotte est invité à partager un repas frugal avec un groupe de chevriers. Un peu de ­ragoût, beaucoup de vin. Après quoi les bergers étalent du fromage dur et un tas de glands qu’ils entreprennent de casser en guise de dessert. Perdu dans sa rêverie, don Quichotte se contente d’en rouler une poignée dans sa main. Il s’éclaircit la gorge. « Heureuse époque, siècles bénis que les Anciens ont nommé l’âge d’or (1) », dit-il aux bergers occupés à mastiquer. En ces temps-là, poursuit-il, les richesses de la nature étaient à portée de la main. Il n’y avait ni mien ni tien, pas de fermes, pas d’outils agricoles ni d’artisans pour en fabriquer. De pudiques bergères, simplement vêtues, allaient de colline en colline sans être inquiétées, ne s’arrêtant que pour écouter la poésie spontanée et sans apprêt de leurs chastes amoureux. Il n’y avait pas de loi à faire respecter car il n’était besoin d’aucune. Cet âge a pris fin. Pourquoi ? Les bergers ne posent pas la question, et don Quichotte ne les accable pas de son savoir ésotérique. Il se borne à leur rappeler ce qu’ils savent : aujourd’hui, ni les jeunes filles, ni même les orphelins ne sont à l’abri de prédateurs. Quand l’âge d’or a pris fin, des lois sont devenues nécessaires, mais, faute de cœurs purs pour les faire respecter, les forts et les méchants ont pu terroriser à leur guise les faibles et les bons. C’est pour cela que l’ordre des chevaliers errants fut créé, au Moyen Âge, et que don Quichotte a décidé de le ressusciter. Les chevriers écoutent « sans dire un mot, bouche bée » ce vieil homme avec son casque en papier mâché. Habitué aux harangues de son maître, Sancho Panza continue de boire. Don Quichotte s’est convaincu lui-même qu’il fut un temps où le monde était vraiment ce qu’il devait être, que l’idéal s’était fait chair avant de disparaître. Sa souffrance est chrétienne. Il ­attend la parousie, le retour du Christ. Sa quête est vouée à l’échec car il se rebelle contre la nature du temps, irréversible et invincible. Ce qui est passé est passé ; c’est cette pensée qui lui est insupportable. La littérature de chevalerie l’a privé de toute ironie, l’armure des lucides. L’ironie peut être définie comme la faculté de gérer le fossé entre le réel et l’idéal sans violenter l’un ou l’autre. Don Quichotte est dans l’illusion que le fossé qu’il perçoit a été provoqué par une catastrophe historique, alors qu’il est propre à la vie.   Ce mirage se nourrit de l’idée que le passé se divise en « âges » cohérents et distincts. Un âge n’est bien sûr rien d’autre qu’un espace entre deux repères que nous plaçons sur le ruban du temps pour rendre l’histoire lisible. Nous faisons de même en sculptant des « événements » dans le chaos de l’expérience, comme le découvre Fabrice del Dongo dans sa vaine recherche de la ­bataille de Water­loo. Pour mettre de l’ordre dans notre esprit, il nous faut imposer au ­passé un ordre rudimentaire. Nous parlons métaphoriquement de « l’aube d’une époque » ou de la « fin d’une ère », sans vouloir dire que nous avons franchi une limite à un moment précis. Quand le passé est lointain, nous sommes bien conscients de notre imprécision et ne voyons guère d’enjeu à déplacer par exemple les ­limites du pléistocène ou de l’âge de la pierre d’un millénaire dans un sens ou dans l’autre. Ces distinctions sont là pour nous servir et, si elles manquent leur but, nous les révisons ou nous les ignorons. Mais plus nous nous rapprochons du présent, plus les distinctions intéressent la société et plus la chronologie devient sensible. Le besoin de diviser le temps en époques semble inhérent à notre imaginaire. Nous remarquons que les étoiles et les saisons suivent des cycles réguliers et que la vie humaine suit une trajectoire allant du rien à la maturité, puis retour au rien. Pour les civilisations ­anciennes et modernes, ce mouvement de la ­nature a fourni d’irrésistibles méta­phores pour décrire le changement cosmologique, ­religieux et politique. Mais, à ­mesure que les métaphores vieillissent et migrent de l’imagination poétique vers les mythes sociaux, elles se cristallisent en certitudes. Nul besoin d’avoir lu Kierkegaard pour connaître l’anxiété qui accompagne la conscience historique, cette crampe intérieure qui survient quand le temps fait une embardée vers l’avant et que nous nous sentons catapultés dans le futur. Pour soulager la crampe, nous nous disons que nous savons bien qu’une époque succède à une autre depuis toujours. Ce pieux mensonge nous donne l’espoir d’influer sur le cours des événements à venir ou, au moins, d’apprendre à nous y adapter. Nous trouvons même du réconfort à penser que nous vivons une période d’irrésistible déclin, pourvu que nous puissions espérer que la roue tourne à nouveau, ou qu’un événement eschatologique nous porte au-delà du temps lui-même.   Penser en termes d’époque relève de la pensée magique. Même les plus grands esprits y succombent. Pour ­Hésiode et Ovide, les « âges de l’homme » étaient une allégorie mais, pour l’auteur du Livre de Daniel, les quatre royaumes destinés à gouverner le monde étaient une certitude prophétique. Les apologistes chrétiens, d’Eusèbe à Bossuet, voyaient la main providentielle de Dieu donner forme à des âges distincts pour marquer la préparation, la révélation et la diffusion de l’Évangile. Ibn Khaldoun, Machiavel et Vico pensaient avoir découvert le mécanisme par lequel les nations s’extraient de leurs commencements barbares, avant d’atteindre leur apogée, de sombrer dans le luxe et la littérature puis de retourner à leurs commencements, de manière cyclique. Hegel a divisé l’histoire de pratiquement toutes les entreprises ­humaines – la politique, la religion, l’art, la philosophie – en une série de triades temporelles imbriquées les unes dans les autres (2). Heidegger a évoqué de manière elliptique des « époques » dans « l’histoire de l’être », qui s’ouvrent et se referment par la force d’un destin qui dépasse l’entendement humain (tout en laissant parfois des signes, comme la svastika). Même nos petits prophètes universitaires de la postmodernité, en utilisant le préfixe « post », paraissent ne pas pouvoir résister à la compulsion de distinguer un âge d’un autre ou de considérer le leur comme le point culminant, dans lequel finalement tous les chats se révèlent gris. Les récits d’essor, de déclin et de ­cycles présupposent l’existence d’un mécanisme déclenchant le changement historique. Cela peut être les lois naturelles du cosmos, la volonté de Dieu, le progrès dialectique de l’esprit humain ou des forces économiques. Une fois que nous avons compris le mécanisme, nous sommes assurés de comprendre ce qui s’est réellement passé et ce qui est à venir. Et si ce mécanisme n’existait pas ? Et si l’histoire était sujette à de soudaines éruptions qu’aucune science de la tectonique du temps ne pouvait expliquer ? Telles sont les questions qui surgissent devant des cataclysmes face auxquels aucune justification ne semble adaptée et ­aucun ­réconfort possible. Se crée alors une vision apocalyptique de l’histoire. Elle visualise une déchirure temporelle qui s’élargit d’année en année, nous éloignant d’un âge d’or, d’une
poque héroïque ou tout bonnement normale. Dans cette ­vision, il n’y a plus qu’un seul événement dans l’histoire, le kairos, le moment séparant le monde auquel nous sommes destinés du monde dans lequel nous avons à vivre. Voilà tout ce que nous pouvons et devons savoir du passé. L’histoire apocalyptique a elle-même une histoire, grand livre de la désespérance humaine. L’expulsion du jardin d’Éden, la destruction du premier et du second Temple, la crucifixion du Christ, le sac de Rome, les meurtres d’Ali et de Hussein (3), les croisades, la chute de Jérusalem, la Réforme, la chute de Constantinople, les guerres civiles anglaises, la Révo­lution française, la guerre de ­Sécession, la Première Guerre mondiale, la révolution russe, l’abolition du califat [en 1924], la Shoah, la Nakba – la ­« catas­trophe » palestinienne de 1948 –, les années 1960, le 11-Septembre, tous ces événements se sont inscrits dans ­diverses mémoires collectives comme des césures radicales de l’histoire.   Dans l’imaginaire apocalyptique, c’est le présent, non le passé, qui est un pays étranger. D’où sa forte propension à ­rêver d’un second événement qui ouvrira en grand les portes du paradis. L’attention se fixe sur l’horizon dans l’attente du Messie, de la Révolution, du Grand Leader, voire de la fin des temps. Seule une apocalypse peut désormais nous sauver : face à la ­catastrophe, cette conviction morbide peut sembler de simple bon sens. Mais, tout au long de l’histoire, elle a aussi suscité des espoirs excessifs qui ont été inévitablement déçus, laissant ceux qui les caressaient encore plus désespérés. Les portes du Royaume sont restées closes, et tout ce qui reste est le souvenir de la défaite, de la destruction et de l’exil. Pour ceux qui n’ont jamais expérimenté la défaite, la destruction ou l’exil, le malheur a un charme indéniable. Une agence roumaine propose ce qu’elle ­appelle un « circuit dans le beau Bucarest délabré », qui offre au visiteur une vue d’ensemble du paysage urbain postcommuniste – immeubles pleins de gravats et de verre brisé, usines désaffectées envahies par la végétation, ce genre de chose. De jeunes artistes américains, se sentant incompris de la New York gentrifiée, s’installent à Detroit, la Bucarest américaine, pour sentir à nouveau le goût amer de la diffi­culté. Les gentlemen britanniques avaient cédé à quelque chose de semblable au xixe siècle, achetant des abbayes et des maisons de campagne abandonnées où frissonner pendant le week-end. Pour les romantiques, le déla­brement de l’idéal est l’idéal. La nostalgie de la boue [en français dans le texte] (4) est étrangère aux victimes de l’histoire. Se trouvant de l’autre côté du gouffre séparant le passé du présent, certains reconnaissent ce qu’ils ont perdu et se tournent vers l’avenir, avec ou sans espoir : c’est le rescapé des camps qui ne parle jamais du numéro tatoué sur son bras quand il joue avec ses petits-­enfants le dimanche après-­midi. D’autres restent au bord du gouffre et regar­dent les ­lumières s’éloigner sur l’autre rive, nuit après nuit, oscillant entre colère et résignation : ce sont les vieux Russes blancs assis autour d’un samovar dans une chambre de bonne, les lourds rideaux fermés, qui pleurent en chantant des chansons du pays de naguère. Mais d’autres se mettent à idolâtrer le gouffre. Ils sont obsédés par l’idée de se venger du démiurge, quel qu’il soit, qui l’a créé. Leur nostalgie est révolutionnaire. La continuité du temps ayant été brisée, ils rêvent de la briser une seconde fois pour s’échapper du présent. Mais dans quelle direction ? Devons-nous retrouver le chemin du passé et exercer notre droit de retour ? Ou nous faut-il avancer vers une nouvelle époque inspirée de l’âge d’or ? Reconstruire le Temple ou fonder un kibboutz ? La politique de la nostalgie ne porte sur rien d’autre. Après la Révolution française, les aristocrates et le clergé ­dépossédés campèrent à la frontière, sûrs de pouvoir rentrer bientôt chez eux et remettre les meubles en place. Ils durent attendre un quart de siècle et, à ce ­moment-là, la France n’était plus ce qu’elle avait été. La Restauration des Bourbons n’en était pas une. Et pourtant le royalisme catholique nostalgique demeurera un courant puissant de la politique française jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, quand des mouvements comme l’Action française finirent par tomber en disgrâce pour avoir collaboré avec le régime de ­Vichy. De petits groupes de sympathisants subsistent pourtant jusqu’à ce jour, et le journal L’Action française 2000 revient dans les kiosques, tel un spectre, toutes les deux semaines. La défaite de l’Allemagne à l’issue de la Première Guerre mondiale a poussé Hitler dans la direction opposée. Il ­aurait pu promouvoir l’image d’une vieille Alle­magne restaurée, avec ses villages traditionnels nichés dans les vallées bavaroises et peuplés de Hans Sachs sachant chanter et se battre (5). Au lieu de quoi il parla d’une nouvelle ­Allemagne inspirée par les tribus d’antan et les légions romaines, dont les chars Panzer déverseraient un déluge d’acier afin de régner sur une Europe industrielle hypermoderne débarrassée des juifs et des bolcheviques. En avant vers le passé.   L’historiographie apocalyptique ne se démode jamais. Les conservateurs américains d’aujourd’hui ont peaufiné le mythe populaire selon lequel la nation forte et vertueuse qu’étaient les États-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale est devenue une ­société ­dévergondée gouvernée par un État ­séculier hostile après la Nakba des ­sixties. Ils sont divisés sur la manière de réagir. Certains veulent revenir à un ­passé traditionnel idéalisé. D’autres rêvent d’un avenir libertarien où renaîtraient les vertus de la conquête de l’Ouest, tout en comptant sur un Internet à très haut débit. Mais, aujourd’hui, presque tous se sont tournés vers un dangereux démagogue qui prétend redonner en un tournemain sa grandeur à l’Amérique. Les choses sont tout aussi préoccupantes en Europe, notamment à l’est, où les vieilles cartes de la Grande Serbie, gardées sous le coude depuis 1914, ont été ressorties aussitôt après la chute du Mur, tandis que les Hongrois ont repris les vieilles histoires racontant combien on vivait mieux quand il y avait moins de juifs et de Tsiganes. La situation est critique en Russie, où tous les problèmes sont désormais attribués à l’effondrement de l’URSS, ce qui permet à Vladimir Poutine de vendre les rêves d’un empire restauré béni par l’Église orthodoxe et entretenu par le pillage et la vodka.   Mais c’est dans le monde musulman que la croyance en un âge d’or perdu est aujourd’hui la plus forte et la plus lourde de conséquences. Plus on se plonge dans la littérature de l’isla­misme radical, mieux on comprend le pouvoir de séduction du mythe. Il se résume en gros à ceci : avant l’arrivée du Prophète, le monde vivait dans un âge d’ignorance, la jâhilîya. Les grands empires avaient sombré dans l’immoralité païenne, le christianisme avait développé un idéal monastique tournant le dos à la vie et les Arabes étaient des buveurs et des joueurs superstitieux. Mahomet avait alors été choisi comme véhicule de la révélation finale de Dieu, capable d’élever tous les individus et les peuples qui l’accep­teraient. Les compagnons du Prophète et les premiers ­califes furent d’impeccables transmetteurs du message et entreprirent de bâtir une nouvelle société fondée sur la loi ­divine. Mais bientôt, étonnamment vite, l’élan de cette génération fondatrice se perdit – et n’a jamais été retrouvé. Des vagues de conquérants investirent les terres arabes : Omeyyades, Abbas­sides, croisés, Mongols, Turcs. Tant que les croyants restèrent fidèles au Coran subsista un semblant de justice et de vertu et, pendant quelques siècles, les arts et les sciences progressèrent. Mais le succès apporta le luxe, et le luxe entraîna le vice et la stagnation. La volonté d’imposer la souveraineté de Dieu disparut. Dans un premier temps, l’arrivée des puissances coloniales au XIXe siècle sembla n’être qu’une nouvelle croisade de l’Occident. Mais elle représentait en réalité, pour l’islam, un défi entièrement nouveau et beaucoup plus grave. Les croisés médiévaux voulaient conquérir militairement les musulmans et les faire passer d’une religion à une autre. La stratégie des colonisateurs modernes était de les affaiblir en les éloignant de la religion et en leur imposant un ordre séculier et immoral. Plutôt que d’affronter des saints guerriers sur le champ de bataille, les nouveaux croisés apportaient simplement les hochets de la science et de la technologie, capables d’ensorceler l’adversaire. Si vous abandonnez Dieu et usurpez le pouvoir légitime qu’il exerce sur vous, susurraient-ils, tout cela sera à vous. Et très vite le talisman de la modernité séculière fit son œuvre. Les élites musulmanes devinrent des fanatiques du ­« déve­loppement », envoyant leurs enfants – y compris les filles – dans des écoles et des universités laïques, avec des résultats prévisibles. Ils y furent ­encouragés par les tyrans qui les gouvernaient avec l’appui de l’Occident et à sa ­demande réprimaient les croyants. Toutes ces forces – le sécularisme, l’individualisme, le matérialisme, l’indifférence morale, la tyrannie – se sont conjuguées pour faire advenir une nouvelle jâhilîya que tout musulman se doit de combattre, comme le fit le Prophète à l’aube du VIIe siècle. Il n’a fait aucun compromis, il n’a pas libéralisé, il n’a pas démocratisé, il n’a pas recherché le développement. Il disait la parole de Dieu, il a institué Sa loi et nous devons suivre son exemple sacré. Une fois cela accompli, l’âge glorieux du Prophète et de ses compagnons reviendra pour de bon. Inch’Allah. Il n’y a pas grand-chose dans ce mythe qui soit réellement propre aux musulmans. Même sa capacité à mobiliser les croyants et à inspirer des actes d’extraordinaire violence a des précédents dans les croisades et dans les tentatives des nazis pour revenir à Rome en passant par le Valhalla (6). Quand l’âge d’or rencontre l’Apocalypse, la terre se met à trembler. Il est frappant de voir à quel point la pensée islamique génère peu d’anticorps contre ce mythe. Et ce, pour des raisons historiques et théologiques. Parmi des joyaux de sagesse et de poésie, le Coran dégage aussi une certaine insécurité, inhabituelle dans les textes sacrés, sur la place de l’islam dans l’histoire. Dès les premières sourates nous sommes invités à partager la frustration de Mahomet à se voir contré par les juifs et les chrétiens alors qu’il venait accomplir leur héri­tage prophétique, non l’abolir. À peine le Prophète a-t-il entrepris sa mission que l’histoire fait un petit écart et qu’il faut opérer un ajustement au profit des « peuples du Livre », imperméables au nouveau trésor qui leur est offert. Saint Paul avait été confronté à un défi similaire dans ses Épîtres, où il prônait la coexistence pacifique entre chrétiens non juifs, chrétiens juifs et juifs non chrétiens. Certains versets coraniques témoignent générosité et tolérance à l’égard de la résis­tance au Prophète. Mais bien davan­tage ne le font pas. Le Coran exprime une aigreur manifeste d’être arrivé un peu tard, facile à exploiter par ceux qui éprouvent de l’aigreur à propos du présent. Les lecteurs peu avertis, ignorant les profondes traditions intellectuelles de l’interprétation coranique et qui, pour une raison ou pour une autre, éprouvent ou peuvent être incités à éprouver de la colère à l’égard de leurs conditions de vie, sont une proie facile pour ceux qui veulent exploiter le Coran aux fins d’enseigner que les rancunes historiques sont sacrées. De là à se mettre à penser que la vengeance historique est sacrée elle aussi, il n’y a qu’un pas. Quand la boucherie aura cessé, ce qui finira par arriver, par l’épuisement ou la défaite, le pathos de l’islamisme politique méritera autant réflexion que sa monstruosité. On rougit presque en pensant à l’ignorance historique, la piété mal placée, le sens démesuré de l’honneur, les poses d’adolescents impuissants, le refus de voir et la peur de la réalité qui sont à l’origine de la fièvre meurtrière.  Le pathos du Quichotte est tout autre. Le chevalier à la triste figure est absurde mais noble, c’est un saint souffrant égaré dans le présent qui rend ceux qu’il rencontre meilleurs, au prix de quelques contusions. C’est un fanatique flexible, qui lance de temps à autre un clin d’œil à Sancho Panza, comme pour lui dire : ne t’en fais pas, je me connais. Et il sait quand s’arrêter. Après sa défaite dans une fausse bataille organisée par des amis espérant le faire sortir de ses rêves, il renonce à la chevalerie, tombe malade et ne se remet pas. ­Sancho tente de le ranimer en lui proposant qu’ils se retirent à la campagne pour y vivre en simples bergers, comme à l’âge d’or. Sans résultat. Le chevalier va humblement à la rencontre de la mort. Un Quichotte triomphant et vengeur est inconcevable.   La littérature de l’islamisme radical est une version cauchemardesque du roman de Cervantes. Ceux qui l’écrivent se sentent eux aussi égarés dans le présent mais ont l’assurance divine que ce qui a été perdu dans le temps peut être retrouvé dans le temps. Pour Dieu, le passé n’est jamais passé. La société idéale est toujours possible, puisqu’elle a existé naguère et qu’aucune condition sociale n’est nécessaire à sa réalisation. Ce qui a été et ce qui doit être peut être. Il ne manque que la foi et la volonté. L’adversaire n’est pas le temps lui-même, ce sont tous ceux qui à chaque époque historique se sont mis en travers du chemin de Dieu. Cette idée puissante n’est pas neuve. Analysant les réactions conservatrices aux révolutions de 1848, Marx écrivit que, dans les époques de crise révolutionnaire, les hommes « évoquent craintivement les esprits du passé 7 » pour se rassurer face à l’inconnu. Mais il était persuadé que ces réactions étaient temporaires et que la conscience humaine était destinée à rattraper ce qui était déjà en train de se produire dans le monde matériel. Aujourd’hui que les contes ­politiques semblent plus puissants que les forces économiques, il est difficile d’en être aussi certain. Les slogans les plus révolutionnaires de notre époque, nous le savons trop bien, commencent par : « Il était une fois… »   — Ce texte, paru dans Harper’s en septembre 2016, est un extrait du dernier livre de Mark Lilla, The Shipwrecked Mind. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Shipwrecked Mind: On Political Reaction de Mark Lilla, New York Review of Books, 2016

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