Le crime qui a fait Poutine
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Le crime qui a fait Poutine

Écrit par la rédaction de Books publié le 10 mars 2015

Crédit: Flickr

Vladimir Poutine n’avance pas masqué. Il vient de décorer deux personnalités controversées : Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie,qui a qualifié de « vrai patriote » le principal suspect du meurtre de Boris Nemtsov ; et Andreï Lougovoï, ancien du KGB soupçonné de l’empoisonnement mortel de l’opposant Alexandre Litvinenko à Londres en 2006. Cette décision prend tout son sens quand on se souvient des circonstances troubles des attentats de Moscou, commis en 1999, au moment de l’ascension de l’actuel président russe. En 2012, dans The Moscow Bombings, le chercheur américain John B. Dunlop l’écrivait clairement : ces attaques ont été orchestrées par les services de sécurité russes. En les attribuant aux Tchétchènes, Vladimir Poutine a pu justifier l’invasion de la Tchétchénie, endosser les habits d’homme fort du pays et assurer son accession au sommet du pouvoir. Nous vous proposons de lire ou relire cet article stupéfiant de la New York Review of Books, publié dans Books en octobre 2013, où la spécialiste de la Russie Amy Knight raconte toute l’histoire.

 

En l’an 2000, Sergueï Kovalev, qui était alors le président très respecté de l’organisation russe de défense des droits de l’homme Mémorial, observait dans la New York Review of Books que les attentats contre des immeubles d’habitation qui avaient fait trois cents morts et des centaines de blessés en septembre 1999 à Moscou « marquaient un tournant dans notre histoire contemporaine. Passé le premier choc, il est apparu que nous vivions désormais dans un pays complètement différent… ».

Les attentats, souvenons-nous, ont été attribués aux rebelles tchétchènes et utilisés par le Kremlin de Boris Eltsine pour justifier le déclenchement d’une seconde guerre meurtrière contre la Tchétchénie. Ils ont aussi joué un rôle majeur dans l’ascension de Vladimir Poutine, lui permettant d’être désigné successeur du président en 2000 et d’asseoir la domination qu’il exerce depuis lors sur la scène politique russe.

Comme le souligne John B. Dunlop dans The Moscow Bombings, ces attaques furent le 11 Septembre des Russes. Elles suscitèrent une phobie du terrorisme – assortie d’un désir de vengeance contre les Tchétchènes – que le pays n’avait pas connue depuis l’utilisation par Staline d’une prétendue menace de cette nature pour déchaîner les grandes purges des années 1930. Mais, à la différence du gouvernement américain, les autorités russes ont contrecarré toutes les tentatives d’investigation sur les commanditaires et les causes de ces violences. Ce que la journaliste Ioulia Kalinina a formulé ainsi : « Les Américains, quelques mois après le 11 septembre 2001, savaient déjà tout – qui étaient les terroristes et d’où ils venaient… Nous, en général, nous ne savons rien. »

Dunlop, chercheur associé à la Hoover Institution, voit dans son livre le « travail préliminaire » à une enquête russe officielle, si elle devait jamais voir le jour (hypothèse très douteuse tant que Poutine sera au pouvoir). Il s’appuie sur les articles de fond de la presse russe, les propos de responsables des services de sécurité, les témoignages oculaires et les analyses de journalistes et chercheurs occidentaux. Les faits qu’il présente établissent de manière accablante que les autorités russes se sont rendues complices de ces attaques. Comme l’explique l’auteur, le contexte politique de l’époque est essentiel à la compréhension de ces événements. Au printemps 1999, Eltsine et sa « Famille » (un entourage qui se composait de sa fille, Tatiana Diatchenko, de son conseiller et futur époux de Tatiana, Valentin Ioumachev, de l’oligarque Boris Berezovski, et du chef de l’administration présidentielle, Alexandre Volochine) faisaient face à une crise majeure. Le président russe était en mauvaise santé et souffrait d’alcoolisme. Sa popularité s’était effondrée et sa mouvance politique – une formation aux contours flous baptisée « Unité » – risquait fort d’essuyer une défaite lors des élections législatives et présidentielle, prévues respectivement en décembre 1999 et mars 2000. Des articles de presse accusaient Eltsine et ses deux filles d’avoir accumulé de coquettes sommes sur des comptes bancaires secrets à l’étranger, via des transactions illégales avec l’entreprise suisse du bâtiment Mabetex. Berezovski, quant à lui, était sous le coup d’une enquête pour détournement de fonds à l’époque où il dirigeait Aeroflot.

 

Opération Successeur

 

La Famille trouva la solution à son problème, selon Dunlop, en concevant un plan de déstabilisation de la Russie qui lui permettrait, le cas échéant, d’annuler ou de reporter les élections après avoir déclaré l’état d’urgence. En juin 1999, deux journalistes occidentaux, Jan Blomgren du quotidien suédois Svenska Dagbladet, et Giulietto Chiesa, correspondant de longue date du quotidien italien La Stampa, annoncèrent qu’un acte de « terrorisme d’État » était sur le point de se produire en Russie. Le but serait d’insinuer une peur panique dans l’esprit de la population. « On peut affirmer avec une quasi-certitude que la pose de bombes visant des civils innocents est toujours planifiée par des personnes aux arrière-pensées politiques qui ont intérêt à déstabiliser un pays, écrivait Chiesa. Il peut s’agir d’étrangers… mais aussi des “nôtres” qui s’efforcent de répandre la peur. »

En juillet, le journaliste russe Alexandre Jilin prévenait à son tour dans le quotidien Moskovskaïa Pravda que des attentats allaient avoir lieu à Moscou. Citant un document du Kremlin auquel il avait eu accès, Jilin écrivait que le but en serait de neutraliser les opposants à Eltsine, en particulier Iouri Loujkov, le maire de Moscou, et l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov. Publié sous le titre « Tempête sur Moscou », l’article fut ignoré. La chose paraissait impensable. Berezovski, qui se réfugiera à Londres en 2000 après s’être fâché avec Poutine, était alors, selon Dunlop, le cerveau d’un plan de déstabilisation – lequel ne passait pas nécessairement par l’usage de bombes faisant des victimes innocentes. L’oligarque a versé des rançons considérables aux extrémistes tchétchènes pour obtenir la libération d’otages russes, affaiblissant ainsi les modérés présents en Tchétchénie et encourageant l’invasion par les rebelles de la république voisine du Daghestan, en août 1999. D’après les éléments réunis par Dunlop, le Kremlin a parrainé cette incursion afin de provoquer entre les deux nations un conflit susceptible de fournir un prétexte à la déclaration de l’état d’urgence et au report des élections. Comme de nombreuses enquêtes de première main l’ont attesté, les rebelles purent entrer et sortir du Daghestan sans rencontrer d’obstacle.

Vladimir Poutine, nommé Premier ministre par intérim en août 1999, joua un rôle clé dans la conduite de cette opération daghestanaise. L’homme avait su s’attirer les faveurs de la Famille et été adoubé successeur d’Eltsine : il avait prouvé sa loyauté lorsqu’il était encore chef du FSB – l’héritier du KGB – en s’arrangeant pour écarter le procureur général Iouri Skouratov, qui instruisait le dossier de l’affaire Mabetex. Le FSB avait aussi lancé une campagne contre la riche épouse de Iouri Loujkov, Elena Batourina, en enquêtant sur l’une de ses entreprises soupçonnée de blanchiment. Mais Poutine était un inconnu. Si les élections avaient lieu – et la décision était en suspens –, ses chances n’étaient pas du tout assurées. Pour réussir l’« opération Successeur » de la Famille, il fallait qu’un événement quelconque vienne raffermir l’image publique de Poutine en prouvant sa capacité d’incarner un leadership fort. Or l’invasion du Daghestan n’eut pas l’effet désiré de développer le sentiment antitchétchène. Comme l’ont confié à Dunlop ses interlocuteurs, il fallait davantage de violence pour justifier une guerre contre la Tchétchénie, susceptible de souder le peuple autour du nouveau Premier ministre.

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En tout état de cause, The Moscow Bombings fait clairement apparaître que le FSB était au courant des projets d’attentats. Comme nous l’avons dit, la rumeur d’actes terroristes imminents courait depuis juin 1999. Mais il y a plus significatif encore : le 9 septembre, jour de la première explosion à Moscou, un député respecté et influent de la Douma, Constantin Borovoï, était informé que la ville allait être victime d’un acte terroriste. Sa source ? Un officier du renseignement militaire. Borovoï a transmis cette information à des agents du FSB membres du Conseil de sécurité d’Eltsine, mais on l’ignora. Au moins un autre avertissement crédible fut signalé à l’appareil de sécurité ce jour-là sans provoquer la moindre réaction.

Immédiatement après l’explosion du 13 septembre, Poutine affirma que les responsables des attentats commis dans la ville daghestanaise de Bouïnaksk et à Moscou étaient très probablement des terroristes liés à Oussama Ben Laden qui avaient suivi un entraînement en Tchétchénie. Quelques jours plus tard, le 25 septembre, le chef du FSB Nikolaï Patrouchev répétait cette rengaine dans les pages du quotidien Moskovskii komsomolets. Réagissant à l’hypothèse émise dans la presse russe selon laquelle ses services étaient derrière les événements, il écrivait : « Les organisateurs ne sont pas quelques comploteurs imaginaires nichés au Kremlin, mais des terroristes internationaux bien réels retranchés en Tchétchénie. » Le FSB et le parquet russe identifièrent ensuite les cerveaux de tous les attentats en la personne de deux mercenaires arabes, Al-Khattab et Abu Umar, qui trouveraient plus tard la mort en Tchétchénie.

Mais ces explications officielles n’ont pas fait taire les soupçons de la presse d’opposition, qui diligentait déjà ses propres enquêtes, sur la complicité du FSB. Doutes encore renforcés par l’étrange incident survenu le 22 septembre dans la ville de Riazan, à environ 200 kilomètres au sud-est de Moscou. Les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture aux plaques d’immatriculation partiellement camouflées décharger des sacs dont ils n’avaient pu distinguer le contenu. À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs ne contenaient pas seulement du sucre mais aussi des explosifs, notamment de l’hexogène, reliés à un détonateur. Après avoir été examiné, l’ensemble fut expédié à Moscou par la section locale du FSB. L’immeuble fut totalement évacué. Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou.

Après un jour et demi de silence, Patrouchev annonça à la télévision qu’il s’agissait d’une fausse bombe, utilisée au cours d’un « exercice », et que les sacs ne contenaient que du sucre. La branche du FSB de Riazan et la police régulière, qui avaient ratissé la ville à la recherche d’autres explosifs, s’indignèrent. Comme l’expliqua un responsable de la police, « nos tests préliminaires ont montré la présence d’explosifs… Pour autant que nous sachions, le danger était réel ».

Si ce n’était là qu’un exercice, pourquoi donc Vladimir Rouchaïlo, le ministre russe de l’Intérieur, qui présidait une commission antiterroriste, n’en avait-il pas eu vent ? Rouchaïlo s’exprima en effet publiquement sur Riazan peu avant Patrouchev, pour féliciter les habitants de la ville de leur vigilance. Dunlop et d’autres en ont conclu que le matériel découvert était destiné à une vraie bombe, et que le FSB avait été pris en flagrant délit. À la lumière de cet élément, écrit Dunlop, il apparaît encore plus vraisemblable que les attentats de Moscou aient été, eux aussi, l’œuvre des services de sécurité.

Comme l’a clairement montré Sergueï Kovalev, qui a créé en 2002 une commission d’enquête indépendante, les autorités ont pratiqué la désinformation à haute dose, mais sans faire grand-chose, en réalité, pour réfuter la thèse de l’implication du FSB. Les procès des individus accusés d’avoir pris part aux complots de Moscou et de Volgodonsk se sont tenus à huis clos, de sorte que les preuves réunies contre les terroristes présumés n’ont jamais été rendues publiques. (Le procès de Bouïnaksk, qui a conclu à la culpabilité de six personnes, toutes originaires du Daghestan, fut certes public, mais Dunlop rappelle que les enquêteurs leur avaient extorqué des aveux sous la contrainte.)

Le premier procès des terroristes présumés de Moscou, qui s’est ouvert en mai 2001, jugea cinq habitants de la république nord-caucasienne de Karatchaevo-Tcherkessie, accusés d’avoir préparé les explosifs utilisés. Ils furent condamnés à la perpétuité. Lors d’un second procès, qui s’est tenu en 2003-2004, deux autres ressortissants de cette république furent jugés coupables de terrorisme, et cette fois encore les documents et même le texte intégral du verdict sont restés secrets. Ces deux mêmes prévenus furent inculpés pour les attentats de Volgodonsk. Il faut le souligner : concernant les événements de Moscou, aucun des accusés n’était présent dans la ville à l’époque des explosions, et aucun des accusés dans aucune des affaires n’était tchétchène.

 

Escalade de la haine

 

Selon le FSB et le parquet russe, la cheville ouvrière des attaques de Moscou était un certain Achemez Gochiyaev, également originaire de Karatchaevo-Tcherkessie, qui se réfugia ensuite dans la clandestinité en Géorgie. À Moscou, Gochiyaev aurait agi sous le nom d’emprunt de Makhid Laipanov. Grâce à l’opiniâtre travail d’enquête de Mikhaïl Trepachkine, un ancien lieutenant-colonel du FSB, il se révèle que les attentats n’ont pas été commis par Gochiyaev, mais par Vladimir Romanovitch, un agent du FSB qui aurait été tué dans un accident de voiture à Chypre en 2003. En novembre 2003, après la publication des révélations de Trepachkine dans la presse russe, celui-ci fut arrêté sur la base de fausses accusations de détention illégale de munitions. Brièvement libéré en 2005, il fut bientôt arrêté de nouveau et détenu jusqu’en 2007.

Pendant ce temps, tous les efforts faits par la commission Kovalev pour exhumer les faits étaient entravés les uns après les autres (Trepachkine était l’avocat de la commission). Elle n’a pas pu auditionner les témoins sous serment, ni avoir accès aux documents et dépositions versés aux dossiers. L’un de ses membres importants, le député libéral Sergueï Ioutchenkov, fut abattu à Moscou en avril 2003, tandis qu’un autre, le journaliste d’investigation Iouri Chtchekochikhin, est mort inopinément en juillet de cette même année. Beaucoup songent à un empoisonnement. En conséquence, la commission a interrompu son travail.

L’une des questions majeures porte sur les matériaux utilisés dans la composition des bombes. Le lendemain du premier attentat de Moscou, un porte-parole du FSB déclarait qu’on avait découvert à la fois de l’hexogène et du TNT. Patrouchev lui-même le confirmait en septembre à la télévision. Quelques mois plus tard, en mars 2000, le FSB avait changé de version, niant toute présence d’hexogène. Mais plusieurs journalistes d’investigation russes ont prouvé que celui-ci était le principal ingrédient de toutes les bombes et qu’on le trouve uniquement dans les stocks militaires russes, contrôlés par le FSB. Selon Pavel Volochine de la Novaïa gazeta, « la provenance des explosifs permet d’identifier les cibles, les auteurs et les zakazchiki (les commanditaires) des actes terroristes. La circulation de substances explosives en Russie est sous le contrôle strict de l’État… “Dissimuler” une livraison d’hexogène en contournant les règles existantes est de facto impossible ».

Une autre question clé porte sur le motif des attentats. Comme l’ancien général Alexandre Lebed l’a souligné dans un entretien au Figaro en septembre 1999, les rebelles tchétchènes n’avaient guère intérêt à faire sauter des civils innocents. En revanche, Eltsine et sa Famille avaient un objectif clair : « Le but recherché est de créer une terreur massive, une déstabilisation qui permette à un moment de dire : “Tu ne dois pas aller dans les bureaux de vote, sinon tu risques de sauter avec les urnes.” »

À vrai dire, il ne fut pas nécessaire d’annuler les élections, car la population russe se rangea derrière un Poutine qui avait fait serment de se venger des Tchétchènes. Le 1er octobre, l’armée russe envahissait la petite république caucasienne. La cote de popularité du Premier ministre explosa : de 31 % à la mi-août, elle atteignait 78 % en novembre. Comme le souligne Dunlop, « l’ascension vertigineuse de la popularité de Poutine alla de pair avec l’escalade de la haine, bientôt incandescente, des Russes pour les Tchétchènes ».

Les preuves présentées dans The Moscow Bombings montrent on ne peut plus clairement que le FSB russe, avec Patrouchev à sa tête, est responsable de l’exécution des attentats. Mais qui a donné l’ordre en haut lieu ? Très probablement les trois membres du « premier cercle » d’Elstine – Alexandre Volochine, Valentin Ioumachev et Tatiana Diatchenko –, estime Dunlop, qui ne dit rien du rôle éventuel de Berezovski.

Après avoir quitté la Russie, l’oligarque a affirmé publiquement, à d’innombrables reprises, que le FSB était derrière les événements. Mais, comme l’a souligné l’observateur politique Andreï Piontkovsky, Berezovski lui-même a sans doute eu, au moins en partie, connaissance de l’imminence des attentats : « L’équipe en charge de l’opération Successeur (Berezovski, Volochine, Ioumachev, Diatchenko) était la plus haute autorité du pays. Ces personnalités agissaient au nom d’un Boris Eltsine incapable… Le but [de la Famille] était d’empêcher une prise de contrôle du Kremlin par le clan rival de Loujkov et Primakov… Poutine et Berezovski sont indissolublement liés par le secret honteux de la conception originelle du régime Poutine. »

À n’en pas douter, ces éminences du Kremlin avaient de bonnes raisons de vouloir que le Premier ministre succède à Eltsine. Elles pouvaient compter sur lui pour les protéger, de même que l’ancien président lui-même, d’accusations de corruption généralisée. Il est pourtant difficile d’imaginer que la Famille soit allée jusqu’à commanditer des attentats dont elle savait qu’ils tueraient tant d’innocents. Le plus probable est que le premier cercle d’Eltsine ait dit au FSB que des actes de violence devaient déstabiliser la Russie, mais sans plus de précision. Les services secrets, dirigeants compris, se sont chargés du reste.

Quel fut, dès lors, le rôle de Poutine, alors Premier ministre et secrétaire du Conseil de sécurité ? Dans son « autoportrait », First Person, publié en 2000 [non traduit], il nie catégoriquement toute implication du FSB : « Quoi ?! Faire sauter nos propres immeubles ? C’est vraiment… du pur délire ! Complètement insensé. Personne dans les services spéciaux russes ne serait capable d’un tel crime contre son propre peuple. » Mais bien sûr le FSB, comme le montre Dunlop, était parfaitement capable de commettre cet acte atroce. Et il est inconcevable qu’il l’ait fait sans l’aval de Poutine.

 

Champagne !

 

Eltsine écrit dans ses Mémoires (Flammarion, 2000) que, après sa nomination au poste de Premier ministre en août 1999, « Poutine m’a demandé le pouvoir absolu… de coordonner tout l’appareil de sécurité ». FSB compris, bien sûr. Et puis Patrouchev, le directeur de l’agence, était un homme de confiance de longue date de Poutine. Leur relation remonte à 1975, année où tous deux ont intégré le KGB dans ce qui était encore Leningrad et travaillé ensemble pour le contre-espionnage. Quand Poutine s’est emparé du FSB en juillet 1998, Patrouchev est devenu son adjoint, lui succédant quand il est devenu Premier ministre. Interrogé dans First Person sur les hommes en qui il avait particulièrement confiance, Poutine cita Patrouchev avec une poignée d’autres. Quand le nouvel homme fort et sa femme Lioudmila s’envolent en hélicoptère pour une visite surprise en Tchétchénie, pour la Saint-Sylvestre 1999, le couple Patrouchev les accompagne. À minuit, selon Mme Poutine, ils burent en route le champagne directement au goulot. Il faut dire qu’ils avaient de bonnes raisons de se réjouir. Les troupes russes avaient pénétré profondément en Tchétchénie, prenant la ville de Gudermes où l’hélicoptère se rendait cette nuit-là. Eltsine venait de le nommer président par intérim, et sa victoire à l’élection de mars était certaine. Quant à Patrouchev, il était, avec la protection de Poutine, solidement installé à la tête du FSB, où il allait rester encore huit ans – avant de prendre le poste encore plus important de secrétaire du Conseil de sécurité, qu’il occupe encore à ce jour.

Dans la préface de son livre, Dunlop cite le journaliste russe Anton Orekh, qui fit les remarques suivantes à propos des attentats de Moscou, juste après le dixième anniversaire du 11 Septembre : « Si ces attentats ne furent pas un facteur fortuit de la série d’événements qui s’ensuivit ; si, pour le dire franchement, ils furent l’œuvre de nos autorités – alors tout est une fois pour toutes à sa place. Alors il n’y a et ne peut y avoir un iota d’illusion sur [la nature de] ceux qui nous gouvernent. Alors ces gens ne sont pas des petits ou grands escrocs. Alors ce sont des criminels de la pire espèce. »

Ce commentaire a précédé de dix jours l’annonce par Poutine de sa nouvelle candidature à la présidence, afin de succéder à Dmitri Medvedev. Il est désormais installé au pouvoir jusqu’en 2018, voire 2024, et les soupçons sur son implication dans les attentats de 1999 persistent. Dunlop est convaincu que la vérité finira par émerger, même si « cela prend une décennie ou plus ». Mais, comme le remarquait Sergueï Kovalev fin 2007, la plupart des Russes s’en moquent : « J’ai rencontré des gens persuadés que les accusations étaient vraies, et qui n’en ont pas moins voté Poutine avec la même conviction. Leur logique est simple : les vrais chefs exercent le genre de pouvoir qui est capable de tout, y compris commettre des crimes. » Comme l’ont montré plus de douze ans d’enquête, et désormais ce livre, la culpabilité de Poutine semble établie, mais cela n’a aucune importance.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 novembre 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

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