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Le Danemark aux Danois

Célèbre pour sa généreuse protection sociale, le Danemark se révèle aussi, c’est moins connu, un pionnier des politiques anti-immigration. Terrifié à l’idée que la crise des réfugiés ne submerge l’État-providence, le pays a conçu une politique d’austérité asilaire qui fait consensus. C’est que l’égalitarisme à la danoise repose sur conception très exclusive de l’identité nationale.

 


©Mauricio Lima/The New York Times/Redux/REA

Demandeurs d'asile refoulés par la police danoise près de la frontière allemande en septembre 2015.

Dans tous les pays d’Europe, la crise des réfugiés syriens soumet les milieux politiques à une pression intense. En Pologne, les électeurs ont porté au pouvoir un parti de droite dont le leader, Jarosław Kaczyński, déclare que les migrants introduisent en Europe « des maladies dangereuses » et « différents types de parasites ». En France, lors des élections régionales de décembre, certains candidats socialistes se sont retirés pour soutenir les candidats de droite et empêcher le Front national de l’emporter. Même l’Allemagne, qui a accueilli en 2015 plus de 1 million de demandeurs d’asile, a dû reculer face à la révolte montante au sein du propre parti de la chancelière Angela Merkel et aux viols du Nouvel An à Cologne, imputés à des hommes d’origine nord-africaine.

Et puis il y a le Danemark. Cette petite et riche démocratie scandinave de 5,6 millions d’habitants est, selon la plupart des classements, l’un des pays les plus ouverts et les plus égalitaires au monde. Les disparités de revenus et le taux de pauvreté y sont parmi les plus faibles des nations occidentales. Connu pour avoir des villes au bilan carbone quasi neutre, des soins et des études supérieures gratuites pour tous, des chauffeurs de bus payés comme des experts-comptables, célèbre pour défendre vigoureusement les droits des homosexuels et les libertés, sans oublier sa solide culture du débat, le pays est depuis longtemps un modèle de social-démocratie envié. Le Danemark passe pour un endroit où l’efficacité de l’État est étonnamment durable, et où il est de tradition de protéger les minorités religieuses : sous l’Occupation, le pays fut le seul à lutter contre l’antisémitisme et à sauver presque tous ses juifs.

En matière d’accueil des réfugiés, pourtant, la dérive droitière du Danemark a précédé celle du reste de l’Europe. Car l’idée n’a cessé de recueillir un consensus plus large : l’immigration musulmane à grande échelle est incompatible avec le modèle européen de démocratie sociale. Aux yeux du visiteur, l’opposition du pays aux immigrants d’Afrique et du Moyen-Orient peut sembler implacable. Plusieurs mois avant que la crise des réfugiés syriens ne frappe l’Europe, les élections de juin dernier se sont jouées sur la question suivante : qui, du parti au pouvoir (les Sociaux-démocrates, de centre gauche) ou de ses adversaires (le Parti libéral du Danemark, de centre droit), était le plus dur avec les demandeurs d’asile ? Le grand vainqueur fut le Parti populaire danois (PPD), ouvertement anti-immigration, qui rafla 21 % des voix, le meilleur score de son histoire. Sa fondatrice, Pia Kjærsgaard, qui explique depuis des années que les musulmans en sont à « un stade inférieur de la civilisation », préside désormais le Parlement. Avec l’appui du PPD, les libéraux ont formé un gouvernement minoritaire qui a adopté vis-à-vis des réfugiés l’une des lignes les plus dures d’Europe.

 

Quand je suis arrivé à Copenhague en août 2015, le nouveau gouvernement, dirigé par le libéral Lars Løkke Rasmussen, venait de réduire de 45 % les prestations sociales accordées aux réfugiés. Les hommes politiques et la presse danoise évoquaient une « invasion » venue du Moyen-Orient. Début septembre, le Danemark commença à publier dans les journaux libanais et jordaniens des messages visant à dissuader les demandeurs d’asile potentiels. Et, en novembre, le gouvernement annonça qu’il ne pouvait plus accepter le millier de réfugiés que lui imposait l’accord de répartition européen, parce que l’Italie et la Grèce avaient perdu le contrôle de leurs frontières.

Le summum fut atteint en janvier dernier. La ministre de l’Intégration, Inger Støjberg, une rousse de 42 ans qui a du chien et incarne désormais la politique très agressive du gouvernement contre les réfugiés, a réussi à faire adopter une loi « d’austérité asilaire » devenue célèbre en Europe. Ce nouveau texte, voté avec le soutien des Sociaux-démocrates et du PPD, autorise la police à soumettre les demandeurs d’asile à une fouille corporelle et à confisquer leur argent et leurs objets de valeur au-dessus de 10 000 couronnes danoises (1 300 euros) pour financer leur hébergement ; il allonge à trois ans la durée de séjour requise pour solliciter un regroupement familial ; il interdit de résider hors des centres de réfugiés, dont certains sont des campements ; il réduit les versements en liquide dont ils peuvent bénéficier ; et il rend nettement plus difficile l’obtention d’un titre de séjour permanent. Comme me l’a expliqué un député libéral, l’un des objectifs est tout simplement de « rendre le pays moins attirant pour les étrangers ».

L’hostilité danoise est frappante en Scandinavie, où la tradition humanitaire est forte. Au cours de la dernière décennie, le gouvernement suédois a ouvert ses portes à des centaines de milliers d’Irakiens et de Syriens, malgré l’aggravation des problèmes sociaux et la popularité croissante de l’extrême droite. Mais l’une des choses que les dirigeants danois (et la plupart des gens que j’ai rencontrés) semblent redouter le plus est de devenir « une nouvelle Suède ». Anna Mee Allerslev, responsable de l’intégration pour la ville de Copenhague, m’a confié que la capitale, place forte des Sociaux-démocrates qui compte une importante population étrangère, refusait depuis des années d’accueillir le moindre réfugié (sous la pression des autres municipalités, cette politique doit changer en 2016).

 

L’approche danoise est en partie motivée par la longue expérience du pays en matière de terrorisme et de djihadisme. Près de dix ans avant l’attaque contre Charlie Hebdo et les attentats du 13 novembre à Paris, la publication des caricatures de Mahomet dans le Jyllands-Posten avait déjà fait du pays une cible prioritaire des extrémistes. Portée à l’origine par quelques imams danois, la réaction indignée aux dessins avait donné de la vigueur à plusieurs groupes, ultraminoritaires mais radicaux, implantés parmi les 260 000 musulmans du Danemark. Selon d’aucuns, l’activité de ces cellules expliquerait pourquoi un nombre exceptionnel de Danois – jusqu’à 300 ou davantage – sont partis se battre en Syrie, pour certains avant même la montée en puissance de Daech en 2013. « Nous sommes en alerte rouge presque ininterrompue depuis 2005 », m’a expliqué Magnus Ranstorp, un expert de la lutte antiterroriste qui conseille le PET, le service de renseignement danois.

Depuis la publication des caricatures de Mahomet, le PET et d’autres organes de renseignement ont déjoué de nombreux complots terroristes, dont certains préfiguraient étrangement ce qui s’est produit à Paris. En 2009, le Pakistano-Américain David Headley, lié à Lashkar-e-Taiba, une organisation terroriste pakistanaise, avait minutieusement planifié une attaque des bureaux du Jyllands-Posten à Copenhague, prévoyant de tuer systématiquement tous les journalistes qu’il y trouverait. Headley a été arrêté aux États-Unis en octobre 2009, avant d’avoir pu mettre son plan à exécution ; en 2013, un tribunal américain l’a condamné à trente-cinq ans de prison pour sa participation aux attentats de Bombay en 2008.

À Copenhague, en février 2015, quelques semaines après l’attentat contre Charlie Hebdo, un jeune Dano-Palestinien du nom d’Omar Abdel Hamid el-Hussein a tenté de s’introduire en tirant à vue dans une conférence organisée par un groupe de défense de la liberté d’expression, où était invité un dessinateur suédois connu pour ses caricatures de Mahomet. El-Hussein a réussi à tuer un cinéaste avant de s’enfuir ; quelques heures plus tard, après avoir abattu un agent de sécurité devant la principale synagogue de la ville, il a été tué par la police.

Pourtant, le terrorisme n’est pas la préoccupation principale des Danois auxquels j’ai pu parler, plus soucieux de la menace que font peser selon eux les musulmans sur leur mode de vie. Ceux-ci ont beau représenter moins de 5 % de la population, les nouveaux arrivants peinent à intégrer la population active et à apprendre le danois, échouant dans des quartiers où la criminalité est forte. Même s’ils touchent de généreuses allocations, leurs enfants et eux vivent à l’écart de la société danoise. En 2010, le gouvernement a publié une « liste des ghettos » recensant ces zones marginalisées, dans le but de les « réintégrer » ; plus de 30 quartiers y sont aujourd’hui répertoriés.

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La peur, répandue dans la population, que la crise des réfugiés ne submerge l’État-providence danois étonne parfois les dirigeants du pays eux-mêmes. Le 3 décembre, le gouvernement a essuyé une défaite majeure lorsqu’une nette majorité de l’électorat (53 %) a répondu non à un référendum sur le renforcement de la coopération avec l’Union européenne en matière de sécurité. Jusqu’à présent, l’intégration du Danemark au sein de l’UE n’était que très partielle : le pays n’a pas adopté l’euro et n’adhère pas aux protocoles européens sur la citoyenneté et la justice. Face à la menace croissante du djihadisme, le gouvernement et les Sociaux-démocrates, désormais dans l’opposition, espéraient associer leur pays aux efforts européens dans le domaine de la police et de la lutte contre le terrorisme. Mais le vote négatif, soutenu par le PPD, était motivé par la crainte que cela ne permette également à Bruxelles d’influer sur la politique du pays en matière de réfugiés et d’immigration.

L’issue du référendum a des conséquences inquiétantes pour l’Union, à l’heure où le rétablissement d’urgence des contrôles aux frontières dans de nombreux pays – dont l’Allemagne et la Suède, en plus du Danemark – remet en cause le système Schengen de libre circulation à l’intérieur de l’UE. Au Danemark, le référendum a contraint le Parti libéral et les Sociaux-démocrates à se rapprocher encore de la droite populiste. En novembre, Martin Henriksen, porte-parole du PPD pour les réfugiés et l’immigration, déclarait à Politiken, le principal quotidien du pays : « Nous assistons à un concours pour la désignation de celui qui pourra rivaliser avec le PPD sur l’immigration, et j’espère que d’autres partis vont y participer. »

De nombreux Danois font remonter cette hostilité envers les immigrés à l’élection nationale de décembre 2001, deux mois après les attentats du 11-Septembre. À l’époque, le tout nouveau PPD était pour l’essentiel exclu du cœur de la vie politique ; le Premier ministre en place, un social-démocrate, le déclarait inapte à gouverner.

Mais, au cours des années 1990, la population musulmane du pays avait presque doublé pour atteindre les 200 000 personnes, et l’immigration devint un thème central de la campagne. Pour la première fois depuis 1924, les Sociaux-démocrates n’obtinrent pas la majorité au Parlement. Et Anders Fogh Rasmussen, l’ambitieux leader du Parti libéral victorieux, prit la décision historique de former un gouvernement avec le soutien du PPD, arrivé troisième ; cette alliance avec l’extrême droite n’avait jamais été tentée en Scandinavie. Elle permit à Fogh Rasmussen de se maintenir au pouvoir pendant trois mandats.

D’un point de vue économique, l’entente du gouvernement avec la droite populiste relevait de l’anomalie. Avec son système fondé sur un mélange unique de protection sociale généreuse et de flexibilité du marché du travail – la « flexisécurité » –, le Danemark possède une économie efficace où le taux de renouvellement de la main-d’œuvre est l’un des plus élevés d’Europe, mais où près de 75 % des Danois en âge de travailler ont un emploi. Parallèlement, les extraordinaires avantages sociaux du pays, comme la formation continue, les dispositifs de reconversion et les crèches gratuites, sont fondés sur la participation à la population active. Mais bon nombre des caractéristiques du système, qui fonctionnent si bien pour les personnes nées au Danemark, rendent très difficile l’intégration des nouveaux venus.

Le pays est pour l’essentiel un territoire au relief plat, composé de la péninsule du Jylland à l’ouest, des grandes îles de Fyn et de Sjaelland à l’est, et de nombreuses îles plus petites. L’État moderne y est apparu à la fin du XIXe siècle, après une série de défaites face à l’Allemagne de Bismarck, au cours desquelles le Danemark perdit l’essentiel de son territoire et une part non négligeable de sa population. Plusieurs écrivains danois associent ce traumatisme fondateur à une obsession de l’invasion et au besoin permanent d’affirmer l’identité danoise (danskhed).

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’État-providence joue un tel rôle dans la définition de l’identité nationale. Les touristes voient partout le drapeau danois, sur les autobus comme sur les emballages de beurre ; nombre des institutions caractéristiques du pays, depuis son éducation secondaire universelle (folkehøjskoler – les lycées du peuple) jusqu’au Parlement (Folketinget – la maison du peuple), en passant par l’Église nationale danoise (Folkekirken – l’Église du peuple), sans oublier le concept même de démocratie (folkestyret – le règne du peuple), ont été construites pour renforcer le sentiment d’appartenance au folke, le peuple danois.

 

Ce culte de la cohésion se traduit notamment par le contraste frappant que l’on observe entre la façon dont les Danois voient leurs compatriotes et la façon dont ils semblent voir le monde extérieur : en 1997, une étude sur le racisme au sein de l’UE a révélé que le Danemark était à la fois le plus tolérant et le plus raciste de tous les pays du continent. « Dans l’image de soi nationaliste, la tolérance est perçue comme positive, écrit l’anthropologue danois Peter Hervik. Cependant […] la tolérance excessive est jugée naïve et contre-productive pour l’identité nationale. »

Selon Hervik, ce paradoxe explique l’essor du PPD. Comme ses homologues d’extrême droite alentour, le parti exploite les nouvelles angoisses que suscitent les immigrants non européens et l’influence croissante de l’UE. Mais le PPD tire sa force particulière de sa défense vigoureuse de la redistribution des richesses et d’une protection sociale avancée pour tous les Danois. « Sur l’échiquier traditionnel gauche-droite, ils sont très difficiles à situer, m’a confié à Copenhague l’ex-Premier ministre Fogh Rasmussen. Ils sont durs à propos de la criminalité, durs à propos de l’immigration ; mais, pour la politique sociale, ils apparaissent au centre gauche. Parfois, ils essaient même de damer le pion aux Sociaux-démocrates. »

À partir de 2002, le gouvernement Fogh Rasmussen a voté une série de réformes visant à limiter le flot des demandeurs d’asile. Parmi les plus controversées, la « règle des 24 ans » exige que les conjoints nés à l’étranger soient âgés d’au moins 24 ans pour pouvoir demander la nationalité danoise, et que les deux conjoints réunis aient vécu plus longtemps au Danemark qu’ailleurs. Sans précédent en Europe, ces nouvelles lois ont coupé cette voie d’accès rapide à la citoyenneté qu’était le mariage des immigrés. Parallèlement, le gouvernement a durci les critères d’attribution du statut de réfugié.

Selon les adversaires de Fogh Rasmussen, ces mesures n’étaient qu’un moyen de s’assurer le soutien du PPD pour la mise en œuvre de son propre programme : réformes du marché du travail (consistant à soumettre les prestations sociales à condition d’emploi) et, surtout, une nouvelle politique étrangère musclée. S’écartant de la traditionnelle neutralité du pays, le gouvernement se joignit à l’armée américaine lors des interventions en Afghanistan et en Irak ; depuis, le Danemark a également participé aux opérations en Libye et en Syrie.

La refonte de la politique d’accueil avait toutefois des fondements solides au sein du Parti libéral. En 1997, Bertel Haarder, stratège et vétéran du parti, fit beaucoup parler de lui avec « Le Cynisme soft », un livre où il reprochait à l’État-providence danois de susciter, à force de dorloter les immigrés, cette stigmatisation des nouveaux venus qu’il était officiellement censé éviter. Haarder, qui allait devenir ministre de l’Immigration de Fogh Rasmussen, m’a expliqué : « Les Danois voulaient être doux et gentils. Et nous avons transformé des immigrants fiers en accros à l’Etat-providence. Ce n’était pas de leur faute. C’était de la nôtre. »

Selon Haarder, devenu ministre de la Culture dans l’actuel gouvernement libéral, les réfugiés arrivés ces dernières années manquent terriblement de l’instruction et des qualifications nécessaires pour entrer sur le marché du travail danois. Lorsqu’il était ministre de l’Immigration, il a cherché à faciliter l’accès à la citoyenneté pour les étrangers qualifiés, tout en restreignant les demandes d’asile. Mais il est aussi célèbre pour sa remarque à propos des musulmans désireux d’affirmer leurs propres traditions : « Toute cette histoire d’égalité des cultures et d’égalité des religions n’a aucun sens, déclarait-il à un journal danois en 2002. Les Danois ont le droit de prendre les décisions au Danemark. »

Intervenant au moment même où le gouvernement de Fogh Rasmussen prenait son virage à droite sur l’immigration et s’engageait de plus en plus dans la « guerre contre la terreur », la décision du Jyllands-Posten de publier en septembre 2005 des caricatures du prophète Mahomet sembla exposer au grand jour un conflit insoluble. Au cours des dix ans qui se sont écoulés depuis, ces caricatures ont été liées à l’incendie d’ambassades occidentales, à une interminable série d’attentats et d’assassinats à travers l’Europe, et au sentiment croissant qu’ont les intellectuels d’une « tyrannie du silence » frappant les sociétés occidentales – pour reprendre le titre d’un ouvrage récent de Flemming Rose, l’ancien responsable de la rubrique culture du Jyllands-Posten ; celui-là même qui avait commandé les caricatures et vit maintenant sous protection policière permanente. Dans son dernier livre sur le djihadisme français, Terreur dans l’Hexagone, Gilles Kepel, spécialiste français de l’islam, laisse entendre que les dessins ont inspiré une « campagne islamique internationale contre le petit Danemark » et servi de catalyseur à la réorientation du djihadisme en direction de l’Occident.

 

Rien ne laissait pourtant présager cela dans les douze caricatures d’origine. Traditionnellement basé dans le Jylland, le Jyllands-Posten est un journal de centre droit au lectorat essentiellement provincial et peu connu à l’étranger. Ayant appris qu’un dessinateur danois avait refusé d’illustrer un livre sur le Prophète, Rose invita un groupe de caricaturistes à « dessiner Mahomet comme vous le voyez », pour vérifier s’ils avaient les mêmes inhibitions (ce n’était pas le cas de la plupart d’entre eux). Certains des dessins ainsi créés se moquaient du journal qui avait eu cette idée ; dans la controverse qui suivit, l’indignation se concentra sur l’une des caricatures, où le Prophète portait une bombe allumée en guise de turban. Mais le tollé ne commença vraiment que plusieurs mois après, quand le Premier ministre danois refusa de recevoir les diplomates de pays musulmans qui souhaitaient le rencontrer à propos des caricatures. « Je pensais que c’était un piège », m’a expliqué Fogh Rasmussen. Pendant ce temps, plusieurs régimes arabes laïcs, dont l’Égypte de Moubarak et la Syrie d’Al-Assad, décidaient qu’attiser l’opposition aux caricatures était une excellente occasion de redorer leur blason islamique.

Lorsque des foules en colère se mirent à manifester dans l’ensemble du monde musulman, fin janvier et début février 2006 – notamment en Égypte, en Iran, au Soudan, au Liban et en Afghanistan –, la crise prit un tour qui n’existait pas au départ : l’attaque de cibles occidentales poussèrent de nombreux journaux européens à reproduire les caricatures par solidarité, provoquant de nouvelles attaques. Lors du massacre de Charlie Hebdo, la question du « veto de l’assassin » (expression de Timothy Garton Ash) se posait : certains journaux pourraient s’autocensurer simplement pour éviter de nouvelles agressions. Après avoir déclaré dans un éditorial de janvier 2015 que « la violence fonctionne », le Jyllands-Posten lui-même ne reproduit plus les caricatures.

Mais ces retombées géopolitiques ont masqué le débat sur les valeurs danoises que les caricatures avaient suscité dans le pays même. Sous l’influence de N.F.S. Grundtvig, l’un des pères de l’État au XIXe siècle, les fondateurs du Danemark moderne avaient érigé la liberté d’expression en valeur cardinale. Le pays fut le premier d’Europe à légaliser la pornographie, dans les années 1960, et les Danois goûtent particulièrement depuis longtemps les joies de l’irrévérence provocatrice. En décembre, Politiken a ainsi publié une caricature représentant la ministre de l’Intégration, Inger Støjberg, en train d’allumer gaiement des bougies sur un sapin de Noël décoré du cadavre d’un demandeur d’asile. Expliquant les raisons qui l’avaient poussé à commander les caricatures de Mahomet, Flemming Rose a évoqué le besoin d’affirmer le droit essentiel « au sarcasme, à la moquerie, au ridicule » contre le totalitarisme envahissant qui émane du monde islamique. Il affirme aussi clairement que les musulmans, comme tout autre groupe minoritaire, doivent être libres d’exprimer leur propre opinion dans les termes les plus vigoureux.

Mais les idées de Rose sur la liberté d’expression sont activement contestées. Bo Lidegaard, rédacteur en chef de Politiken, journal traditionnel de l’establishment de Copenhague, était conseiller à la sécurité nationale de Fogh Rasmussen à l’époque de la crise. Et Politiken, qui appartient au même propriétaire que le Jyllands-Posten, est installé dans le même bâtiment à la sécurité renforcée. Il se montre depuis longtemps critique à l’égard des caricatures. Avec moi, Lidegaard n’y est pas allé par quatre chemins : « C’était une incompréhension totale de ce qu’une religion minoritaire juge sacré. Cela ressemblait aussi au lynchage d’une minorité à qui on balançait : “Nous ne respectons pas votre religion ! Vous trouvez peut-être ça offensant mais pas nous, donc vous êtes stupides !” ». Lidegaard, qui a consacré plusieurs livres à l’histoire de son pays, affirme que les défenseurs des caricatures se méprennent sur la tradition de liberté d’expression. Il cite la loi contre tout discours « menaçant, insultant ou dégradant », votée par le Parlement danois en 1939, essentiellement pour protéger la minorité juive contre l’antisémitisme. Fait remarquable, ce texte resta en vigueur – et fut même appliqué – durant l’occupation nazie. Selon Lidegaard, cela montre qu’il est parfois plus nécessaire de défendre l’égalité des droits et la tolérance pour tous que de protéger des formes extrêmes d’expression.

 

Mais aujourd’hui, bien peu de Danois semblent craindre d’offenser les musulmans. Niels-Erik Hansen, éminent avocat spécialisé dans les droits de l’homme, m’a confié que la loi contre les propos haineux était rarement utilisée ces temps-ci, et que, dans plusieurs cas de crimes contre des immigrés musulmans – un jeune livreur de journaux a été tué après avoir été traité de « porc paki » –, les autorités n’avaient pas vraiment cherché à invoquer ce texte. Lors de l’affaire des caricatures, Lidegaard faisait lui-même partie de l’équipe de politique étrangère qui conseilla au Premier ministre Fogh Rasmussen de ne pas rencontrer les diplomates musulmans. Quand je l’ai interrogé à ce propos, il a reconnu : « Le gouvernement a fait des erreurs. »

À l’automne dernier, je me suis rendu à Mjølnerparken, « ghetto » immigré, dans le nord de Copenhague, d’où venait Omar el-Hussein, le terroriste qui a ouvert le feu l’an dernier lors du meeting sur la liberté d’expression. De nombreux jeunes y appartiennent à des gangs et font régulièrement des séjours en prison ; la police y effectue souvent des descentes à la recherche de caches d’armes. Au moins la moitié des adultes, pour beaucoup originaires de Palestine ou de Somalie, sont au chômage. Eskild Pedersen, travailleur social qui s’occupe presque seul du quartier, explique qu’on n’y croise quasiment jamais de Danois de souche. C’est le Danemark sous son plus mauvais jour.

Malgré tout, dans ces immeubles de brique rouge, dans le terrain de jeu qui leur fait face, presque rien, en dehors de quelques graffitis, ne suggère la misère ou l’abandon. Pedersen semble jouir de la confiance de beaucoup de ses protégés. Il venait de régler une complexe affaire d’honneur opposant deux familles somaliennes ; alors que nous parlions, une fillette palestinienne, âgée tout au plus de 6 ans, l’a interrompu pour lui raconter un problème de violence domestique chez elle. Il a aussi trouvé des emplois à temps partiel pour plusieurs membres des gangs et aidé l’un d’eux à reprendre sa scolarité ; un jeune homme d’origine palestinienne m’a d’ailleurs fait visiter l’atelier de carrosserie qu’il avait ouvert dans un garage voisin (quand une délégation égyptienne a récemment visité le quartier, ses membres ont demandé : « Mais où est le ghetto ? »).

Cela étant, la police est considérée au Danemark comme une extension du système de protection sociale et Pedersen explique bien, surtout aux jeunes hommes, qu’il travaille main dans la main avec les forces de l’ordre. Comme le révèle l’attentat de l’an dernier, cela ne fonctionne pas toujours. Mais les responsables municipaux de Copenhague et d’Aarhus, deuxième ville du pays, évoquent des cas où les autorités locales ont pu prévenir des comportements extrémistes en s’appuyant sur un contact quotidien avec de jeunes musulmans livrés à eux-mêmes, dont des djihadistes revenus de Syrie.

 

Ces dernières semaines, dans toute l’Europe, le choc provoqué par l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés a rapidement cédé la place à l’inquiétude face au défi qu’ils sont réputés poser à la stabilité sociale. Plusieurs pays qui ont accueilli de nombreux Syriens et demandeurs d’asile sont confrontés à l’agitation croissante de l’extrême droite et à des actes de violence contre les étrangers. En décembre, l’hebdomadaire allemand Die Zeit a indiqué que plus de 200 abris pour réfugiés avaient été attaqués ou incendiés au cours de l’année ; fin janvier, la police suédoise a intercepté un gang de plusieurs dizaines d’hommes masqués qui cherchaient à attaquer des migrants près de la gare centrale de Stockholm. Depuis début 2016, deux partis d’extrême droite – les Démocrates de Suède et le Parti pour la liberté de Geert Wilders, aux Pays-Bas – sont devenus plus populaires que les partis au pouvoir dans leurs pays respectifs, alors qu’ils sont exclus du gouvernement.

Et le retour de bâton ne touche pas seulement la droite. Depuis les viols du Nouvel An à Cologne imputés à des immigrés, les adversaires conservateurs de la chancelière allemande Angela Merkel ont été rejoints par des féministes et des membres de la gauche, qui dénoncent les traditions « patriarcales » de l’« homme arabe ». Selon des données récentes sur les Démocrates de Suède, qui ont remporté en janvier 28 % des voix, le parti a connu, pendant la décennie où la Suède menait une politique d’ouverture aux demandeurs d’asile, une ascension parallèle au déclin des Sociaux-démocrates, pilier traditionnel de la vie politique suédoise. Face à ce sursaut populiste, le gouvernement a annoncé le 27 janvier qu’il prévoyait d’expulser jusqu’à 80 000 demandeurs d’asile.

Au moment où les vieilles démocraties d’Europe repensent les frontières qui les séparent du monde musulman, l’approche restrictive du Danemark offre une rude alternative. Entré dans le jeu politique bien plus tôt que ses homologues des autres pays, le Parti populaire danois est beaucoup plus modéré que le Front national en France, par exemple ; mais il est aussi parvenu à façonner dans une large mesure le débat sur l’immigration. Ces dernières semaines, les Sociaux-démocrates ont eu du mal à définir leur propre politique en la matière, tout en subissant une hémorragie de leurs soutiens. Quand j’ai demandé à l’ex-Premier ministre Fogh Rasmussen en quoi le PPD différait des autres concernant les demandeurs d’asile et les réfugiés, il m’a répondu : « Il existe des différences rhétoriques, mais ce ne sont que des nuances. »

En janvier, plus de 60 000 réfugiés sont arrivés en Europe, soit trente-cinq fois plus que l’année dernière au même moment ; mais au Danemark, selon Politiken, le nombre de demandeurs d’asile connaît une baisse régulière depuis le début de l’année, avec seulement 1 400 personnes ayant cherché à entrer dans le pays. En limitant le genre d’effervescence sociale dont l’Allemagne, la Suède et la France sont aujourd’hui le théâtre, le Danemark parviendra peut-être à traverser la crise actuelle en restant plus stable, plus uni et plus ouvert qu’aucun de ses voisins. Mais peut-être aura-t-il également montré que cette ouverture ne va pas au-delà de la frontière danoise.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 mars 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

LE LIVRE
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The Tyranny of Silence de Flemming Rose, Cato Institute, 2015

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