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Le gourou du suicide assisté

Depuis quinze ans, l’association Dignitas accueille en Suisse les étrangers désireux de se donner la mort. Atteints d’une maladie incurable, ils paient pour connaître une fin rapide et sans souffrance. Aux yeux de Ludwig Minelli, le fondateur de l’organisation, c’est là un droit de l’homme fondamental. Et 80 % des Suisses sont d’accord avec lui. Mais son goût de la provocation et sa volonté d’assister les suicidaires bien portants en font un personnage honni.

Ludwig Minelli, un avocat qui se présente lui-même comme un humanitaire, aide les gens à se tuer. Récemment, il m’a invité à une fête pour l’inauguration de l’Oasis bleue, la dernière-née des propriétés qu’il a transformées en maisons de décès pour le compte de Dignitas, l’organisation qu’il a fondée en 1998. C’est une maison bleue de deux étages, située à côté d’une usine de machines-outils et en face d’un terrain de football dans une zone industrielle, à une demi-heure de route à l’est de Zurich. Dans la cour, des arbres en fleurs et de hautes herbes encadrent un bassin rond parsemé de nénuphars et rempli de poissons rouges. Un chemin de gravier traverse la petite cour en serpentant jusqu’à un petit restaurant qui propose des boissons et des sandwichs à emporter. Par ce chaud après-midi d’été, la gérante du snack, une quadragénaire croate, coupe des tomates derrière le comptoir. Je lui demande comment vont les affaires. Pas très bien, répond-elle. Son commerce marchait bien jusqu’à l’arrivée de Dignitas. « Minelli est charmant, mais sa présence ici est pour moi une catastrophe. » Elle a perdu près de la moitié de son activité, et ce qui reste provient surtout des visiteurs de l’institution. Même ces tomates sont destinées à un buffet de spécialités croates que Minelli lui a commandé pour sa petite fête. Quelques heures plus tard, alors que la soirée bat son plein, le fondateur de Dignitas offre une visite guidée de l’Oasis bleue à ses employés : cinq hommes et neuf femmes, brassage d’étudiants, de cols blancs et de retraités, qui travaillent tous à temps partiel pour l’association. À 77 ans, les cheveux blancs clairsemés, Minelli porte d’épaisses lunettes et un appareil à l’oreille droite, mais c’est avec un enthousiasme juvénile qu’il nous entraîne à travers la résidence. Tout est propre et neuf, avec du parquet et des murs blancs ornés de paysages suisses peints à l’aquarelle. Dans le hall d’entrée, un dessin humoristique dûment encadré montre un homme qui dissimule une fiole de poison dans son dos et chasse ceux qui s’approchent de lui avec un fauteuil roulant et un paquet de couches. Une glacière pleine de champagne a été installée près d’un lit d’hôpital dans l’une des deux salles spécialement équipées pour les candidats au suicide. Le slogan de Dignitas est « Vivre dignement – mourir dignement » ; depuis douze ans (1), l’association sert des cocktails de pentobarbital de sodium, barbiturique mortel, à des clients venus du monde entier. Minelli a aidé jusqu’à présent environ un millier de personnes à se tuer, et il s’est accaparé le créneau de ce qu’on appelle le « tourisme de la mort », faisant de sa Zurich natale la capitale mondiale incontestée du suicide assisté (2). Une pratique qui a également été légalisée aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg, ainsi que dans les États américains de l’Oregon, de Washington et du Montana. Mais, dans tous ces endroits, cette expérience est réservée aux patients atteints d’une maladie incurable et assortie d’une batterie de consultations et d’examens médicaux. En outre, seuls les résidents permanents peuvent en bénéficier. Le Code pénal suisse, lui, est ainsi libellé que vous pouvez, sans risque de poursuites, confier à quelqu’un un pistolet chargé et le regarder se faire sauter la cervelle dans votre salon. Il n’y a pas d’obligation de résidence, et seulement deux conditions : vous ne devez avoir aucun intérêt personnel au décès de la victime, et celle-ci doit être saine d’esprit lorsqu’elle appuie sur la détente. La permissivité de la législation suisse est unique au monde, et a donné naissance à au moins quatre organisations d’aide au suicide. Les deux principales, qui s’appellent l’une comme l’autre Exit (la première implantée à Zurich, la seconde à Genève), réservent leurs services aux citoyens helvétiques. Une autre, Exit International, qui a son siège à Berne, la capitale, accueille parfois les étrangers, mais seulement les cas hors du commun. Dignitas est donc la seule association en Suisse – c’est-à-dire dans le monde – à hâter la mort de qui le souhaite. Aux yeux de Minelli, le suicide est l’ « ultime droit de l’homme », et il dédie sa vie à en garantir la jouissance. Tandis que le personnel de Dignitas trinque près du bassin aux poissons rouges devant l’Oasis bleue, en entrechoquant des verres de champagne et de bordeaux, je bavarde avec Silvan Luley, un étudiant en droit de 39 ans. Pourquoi a-t-il décidé de s’engager auprès de Dignitas ? « Nous sommes en majorité venus ici par le biais d’amis et de notre famille », répond-il, en précisant que sa mère a été l’une des premières employées de Minelli. En tant qu’« accompagnatrice », elle distribuait des gobelets de pentobarbital de sodium, obtenu sur ordonnance grâce à des médecins compréhensifs, et veillait sur le trépas des clients. D’autres bénévoles ont à l’origine contacté Minelli pour qu’il les aide à se tuer, au lieu de quoi ils ont fini par rejoindre son équipe. « Il y a ici plusieurs personnes qui s’orientaient dans cette direction, confie Luley en désignant deux de ses collègues. Minelli tente toujours d’inciter les gens à tirer le maximum de leur vie. Si je travaille pour lui, c’est à cause de cette humanité. »   Eviter les suicides ratés Cela étant, Dignitas s’intéresse non à la vie mais à la mort ; ce que Luley défend avec enthousiasme. « Le suicide n’est pas mauvais en soi. Il n’y a rien de mal à vouloir mettre un terme à son existence. Parfois, la vie est formidable, parfois elle est nulle. Chacun a le droit de dire qu’il en a marre et qu’il veut en finir. » Oui, mais pourquoi impliquer d’autres personnes dans son autodes­truction ? Pourquoi ne pas rester seul dans son garage en laissant tourner le moteur ? Luley sourit. Avec les nouveaux modèles de voiture, ça ne marche plus. Au début des années 1970, les fabricants automobiles ont commencé à installer des pots catalytiques qui filtrent jusqu’à 99 % du monoxyde de carbone des gaz d’échappement. Au pire vous tousserez, mais il y a peu de risques que vous en mouriez. Les autres formes de système D peuvent se révéler encore plus problématiques. Luley me décrit quelques-unes des personnes qui, après avoir raté leur suicide, ont demandé à Dignitas de finir le travail. « Une dame avait sauté du huitième étage pour atterrir sur un parking pavé. Elle était désormais en fauteuil roulant. Il y a aussi le type qui avait survécu après s’être tiré une balle en pleine figure. Un autre s’était jeté sous un train, perdant les deux jambes. » Dignitas est là pour éviter ces échecs, pour veiller à ce que ceux qui le désirent puissent se tuer sans craindre de se faire mal ou de se rater. Le fait que la plupart des gens n’aient pas un accès légal à ce genre de mort est au fondement de l’association. « Notre but est de nous rendre obsolètes, explique Luley. Personne ne devrait avoir à quitter son pays et à venir en Suisse pour mettre fin à ses jours. » Si vous vous rendez en Suisse dans ce but, vous rencontrerez peut-être un homme que j’appellerai Arnold car il m’a demandé de ne pas divulguer sa véritable identité. Assis à une table de pique-nique près du bassin, il fume ciga­rette sur cigarette. Petit, une barbe grise de trois jours, des cheveux gras plaqués en arrière, il ne paie pas de mine, l’air débraillé dans son short sale et sa chemise bleue en polyester. Depuis qu’il a commencé de travailler pour Dignitas en 2004, Arnold pense avoir probablement aidé deux cents personnes à se tuer. Peut-être davantage. Il n’est pas bien sûr du nombre. Le premier, c’était un officier de l’armée britannique qui connaissait les tourments de la vieillesse. « Un homme plein d’humour. Il nous a raconté sa vie, la Palestine, la Birmanie », se souvient Arnold, qui a passé la journée avec lui à fumer des cigarettes et à bavarder jusqu’au moment où, tard dans la soirée, l’homme a bu le poison. Après quoi l’employé de Dignitas est allé danser. « J’étais incapable d’aller me coucher. Je n’étais bon qu’à sortir en boîte. » Il a continué à en faire autant après encore quelques « accompagnements », terme en vigueur au sein de l’association pour désigner les suicides assistés. C’était sa façon à lui d’exprimer la sensation procurée par la proximité de la mort. « Un lien unit les êtres humains. On n’en a pas toujours conscience, mais quelque chose nous unit. On n’est pas seul, même si on se sent seul. » Au cas où Arnold aurait encore eu des doutes sur Dignitas, ils se sont vite dissipés. « Je trouve ça bien, que les gens s’en aillent sans risque, et c’est pour ça que je fais ce travail. » Les propriétaires de son appartement ne sont pas de cet avis. En octobre 2008, la télévision suisse a diffusé un documentaire sur Dignitas, où l’on voyait Arnold tendre un verre de pentobarbital de sodium à un Américain atteint d’une maladie neurodégénérative. Ils ont fait changer les serrures, réaction qui n’a pas surpris l’employé de Dignitas : « Certains voudraient nous arrêter, surtout du côté des croyants. C’est très difficile de discuter avec eux. »   Mourir dans la dignité À vrai dire, discuter de cette pratique peut se révéler difficile avec n’importe qui, et pas seulement en raison des divergences religieuses ou morales. Mais aussi à cause de l’extrême diversité des termes utilisés pour la décrire : suicide assisté, suicide sous assistance médicale, euthanasie par action ou par omission, euthanasie passive ou active, euthanasie volontaire ou involontaire. L’euthanasie peut être passive et volontaire, passive et involontaire, active et volontaire ou active et involontaire. À quoi il faut ajouter des slogans idéologiques comme le « droit de mourir », « mourir dans la dignité » et « décider de sa fin de vie ». Cette profusion lexicale est le fruit de plus de deux millénaires de débat, pendant lesquels les opinions ont évolué de manière spectaculaire. Le suicide assisté n’a pas toujours été stigmatisé. Dans l’Antiquité, il s’agissait d’une pratique parfaitement admise. Les magistrats athéniens faisaient pour leurs citoyens des stocks de poison, avec ce message : « Si vous détestez la vie, mourez ; si le sort vous accable, buvez la ciguë. » Le serment d’Hippocrate, écrit entre le Ve et le IIIe siècle avant J.-C., engageait les médecins à s’abstenir de hâter le décès de leurs patients et leur interdisait de prescrire des médicaments mortels. Mais ce serment, qui allait représenter une avancée majeure de l’éthique médicale, resta ignoré par la plupart des praticiens de l’Antiquité. Ce n’est que plusieurs siècles après, avec l’essor d’un christianisme sacralisant la vie humaine, que les attitudes ont clairement basculé. Parvenu au XIIe siècle, le monde occidental était devenu hostile à l’euthanasie. En 1516, la parution de L’Utopie, de Thomas More, ranima le débat, avec sa vision d’une société où « les magistrats et les prêtres n’hésitent pas à prescrire l’euthanasie » et où les malades « mettent volontairement fin à leurs jours, soit en cessant de s’alimenter, soit en prenant des médicaments ». Par la suite, des penseurs comme Francis Bacon, David Hume et Montesquieu (3), entre autres, plaideront également en sa faveur, même si leurs écrits ne réussiront pas à faire bouger les lignes. Le débat moderne sur l’euthanasie ne commença qu’au XIXe siècle, avec l’apparition d’anesthésiques comme l’éther et la morphine. Samuel D. Williams, un instituteur britannique, prononça en 1870 un discours devant le Speculative Club de Birmingham. Selon lui, pour des malades en phase terminale, le médecin devait recourir au chloroforme non seulement pour atténuer la douleur, mais aussi pour « détruire aussitôt la conscience et offrir à celui qui souffre une mort rapide et indolore ». Ses réflexions furent par la suite réunies dans un livre qui reçut la favorable attention de prestigieuses revues politiques et scientifiques et inaugura, en Europe comme aux États-Unis, une période de vive discussion sur le potentiel qu’avait l’euthanasie de remédier à certains maux de la société. La rationa­lité scientifique était le maître mot de l’époque. La théorie de l’évolution proposée par Darwin avait elle-même évolué pour donner naissance à la notion sociologique de « survie du plus apte ». L’euthanasie offrait la perspective d’une société plus saine et plus productive, soulagée du fardeau des soins aux plus faibles – les malades, les vieillards et les fous. En 1906 furent examinés en Ohio deux projets de loi visant à légaliser l’euthanasie pour les adultes en phase terminale et les « enfants idiots et affreusement difformes ». Ils furent rejetés. D’autres projets échouèrent ensuite de part et d’autre de l’Atlantique. À partir des années 1920, les savants allemands prirent la tête du mouvement en Europe, en créant de nombreux centres universitaires dédiés à l’eugénisme, champ d’étude alors naissant, qui prônait notamment l’euthanasie comme moyen d’éliminer les imperfections physiques et mentales du bassin génétique. Les nazis s’intéressèrent de près à ces théories dernier cri, voyant dans la pratique l’outil idéal pour mettre en œuvre leur politique d’« hygiène raciale » – il ne s’agissait plus de sou­lager la sou
ffrance humaine, mais d’éliminer ceux qu’ils jugeaient « indignes de vivre ». Cette catégorie était définie de façon très large (4). En 1945, les photos des camps de la mort imposèrent le silence sur l’euthanasie, pour un temps au moins.   Un athée convaincu L’Holocauste était en cours lorsque, en 1942, la Suisse légalisa le suicide assisté (le pays a toujours distingué entre « euthanasie volontaire » et « euthanasie involontaire » ; cette dernière, pratiquée par les nazis, est illégale). Ludwig Minelli avait 9 ans. Fils d’un peintre en bâtiment, il était l’aîné d’une fratrie comptant deux garçons et deux filles. La famille habitait Küsnacht, village aux façades de stuc blanc et de terre cuite sur les berges du lac de Zurich. Minelli est aujourd’hui un athée convaincu, mais il rêvait enfant de devenir prêtre, moins pour honorer Dieu que pour être en position d’« apprendre aux gens à penser », comme il l’expliqua plus tard. À l’université, il envisagea de devenir acteur, mais renonça bientôt au profit du journalisme. Il travailla en indépendant pendant plusieurs années, suivant la politique pour la presse suisse, la radio allemande et des agences internationales, avant d’être embauché en 1964 comme premier correspondant suisse du prestigieux hebdomadaire allemand Der Spiegel. Minelli aurait pu poursuivre tranquillement sa carrière de journaliste jusqu’à la retraite, si deux événements n’étaient venus tout bouleverser. Alors qu’il venait de commencer à travailler pour Der Spiegel, sa grand-mère mourut d’une insuffisance rénale. Il se rappelle qu’il était à son chevet, à l’hôpital, quand un médecin vint la voir. « Elle avait accepté l’idée qu’elle était en train d’agoniser et elle a demandé au médecin : “Dites-moi, pouvez-vous faire quoi que ce soit pour ça aille plus vite ?” Il a répondu qu’il n’avait pas le droit et lui a seulement promis de ne rien faire pour prolonger sa vie. J’ai été très impressionné par ma grand-mère et très déçu de voir qu’il était impossible de l’aider à mourir. » Des années plus tard, Minelli eut à couvrir une conférence sur la ratification imminente de la Convention européenne des droits de l’homme par la Suisse. La plupart des gens auraient trouvé cela parfaitement soporifique, mais ce fut pour lui un « moment galvanisant » : il comprit qu’il devait vouer sa vie à la lutte pour les droits humains, dont celui de mourir sans douleur. Peu après, en 1977, il entreprenait des études de droit et, au bout de quatre ans, entamait à 49 ans une nouvelle carrière d’avocat spécialisé dans les droits de l’homme. Minelli n’aurait pu mieux choisir son moment. Les deux organisations suisses baptisées Exit en étaient à leurs balbu­tiements et s’occupaient surtout de rédiger des clauses testamentaires de fin de vie et de distribuer des brochures sur le suicide en échange des cotisations annuelles versées par leurs adhérents. L’antenne de Zurich ne commença d’assister ouvertement le suicide qu’au début des années 1990. Minelli fut recruté comme conseiller juridique en 1992, mais, avec une hiérarchie trop peu structurée à ses yeux, il fut rapidement déçu. Les querelles entre membres du conseil d’administration le persuadèrent qu’il ferait mieux de voler de ses propres ailes. En mai 1998, il démissionna après une séance particulièrement houleuse. Le soir même, il rédigeait les statuts de Dignitas, dont il se nomma secrétaire général. Rejoint par deux autres transfuges d’Exit, il se mit immédiatement au travail et, avant la fin de l’année, la nouvelle association avait aidé six individus à se suicider, tous des ressortissants suisses. Mais l’ambition de Minelli ne s’est jamais laissé enfermer par les frontières. « J’ai toujours été convaincu que le droit de mourir était l’ultime droit de l’homme. Pourquoi serais-je autorisé à dire à une Suissesse souffrant d’un cancer du sein avec métastases que Dignitas va l’aider, mais pas à une Française atteinte du même mal, juste de l’autre côté de la frontière ? » Et c’est ainsi que, l’année suivante, parmi les cinq personnes dont il accompagna le suicide, se trouvait une Allemande d’un certain âge, Maria Ohmsberger, la première étrangère à mourir avec Dignitas. Minelli avait franchi le Rubicon. Son organisation resta néanmoins peu connue jusqu’en novembre 2000, quand Der Spiegel publia un long article sur la mort d’Ohmsberger. On pouvait y lire ses dernières paroles : « Oh, quelle merveilleuse façon de s’en aller. » Bientôt, des centaines de personnes venues du monde entier se bousculèrent pour se suicider avec l’aide de Dignitas. Le groupe compte aujourd’hui six mille adhérents payants, dont un certain nombre espèrent sans doute mourir en Suisse quand leur maladie deviendra trop pénible. Un dimanche ensoleillé d’août 2009, j’ai pris un verre avec l’une de ces personnes à la terrasse d’un hôtel de Bâle, cité médiévale bordant le Rhin. Jenny Geary avait 61 ans, les yeux bleus et des cheveux blonds tombant jusqu’aux épaules. Elle était tranquillement assise devant moi et souriait en sirotant un Spritz (5). Son suicide à l’Oasis bleue était prévu pour le lendemain matin. « Je veux partir, m’a-t-elle alors confié. Je suis heureuse. C’est un soulagement de mourir. » Jenny vivait avec son mari Richard dans le sud de l’Angleterre. Le couple était arrivé en voiture quelques jours auparavant. Mariés depuis près de 42 ans, ils avaient eu deux enfants, puis des petits-enfants. Pour leur vieillesse, ils avaient espéré pouvoir voyager ensemble à travers le monde, mais la veille du départ en retraite de Richard en 2007, un médecin avait diagnostiqué chez Jenny une maladie neurodégénérative incurable, qui ralentit les mouvements et le fonctionnement des muscles involontaires. Il peut s’écouler des mois, parfois des années avant la mort du patient. Jenny avait du mal à parler, à cause de l’atrophie des muscles de sa gorge, et elle ne pouvait marcher qu’avec l’aide de Richard. Mais en la regardant boire son Spritz, j’ai songé qu’elle pouvait encore avaler et n’aurait donc aucun mal à boire le pentobarbital de sodium. Étant donné l’état de faiblesse de Jenny, Richard a tout arrangé avec Di­gnitas et versé au total plus de 10 000 dollars. La loi suisse impose aux étrangers de consulter par deux fois, à deux jours d’intervalle au moins, avant qu’un médecin puisse rédiger l’ordonnance mortelle qui sera exécutée par un accompagnateur de Dignitas. Ce délai est censé laisser aux patients le temps de revenir sur leur décision, mais, en l’occurrence, il n’a rien changé dans l’esprit des Geary. Richard explique : « On ne laisse pas son chien par terre dans la cuisine quand il ne peut plus ni marcher, ni manger, ni sortir faire ses besoins. Transposez d’une forme de vie à une autre, et vous avez Jenny dans six mois. » Il compare leur mariage à une longue croisière. Le large fleuve est peu à peu devenu plus étroit, et voilà qu’une cascade les attend. Il a un gilet de sauvetage, mais pas elle.   La meilleure option possible Avant de venir en Suisse, Jenny avait même envisagé de se jeter à la mer du haut des falaises proches de leur domicile. Ou de se jeter sous un train, mais cela n’aurait pas été très gentil pour le conducteur. Et ni l’une ni l’autre de ces deux solutions n’auraient été bonnes pour la famille. Après en avoir parlé avec leurs deux enfants, qui ont consenti à contrecœur, ils ont arrêté leur choix sur Dignitas, la meilleure option possible à leurs yeux. J’ai demandé pourquoi Jenny n’avait pas simplement décidé de laisser les choses suivre leur cours en profitant au maximum du temps qui lui restait. Selon Richard, cela n’aurait pu que la faire souffrir davantage. « C’est toujours le plus faible du troupeau qui se fait tuer par le lion ou le tigre. Certains animaux éliminent le plus fragile de leurs petits. Mais à cause de notre intelligence, nous les humains allons à l’encontre de cela, et nous prolongeons la souffrance en maintenant les gens artificiellement en vie… J’ai le sentiment qu’avec tout le progrès scientifique il doit y avoir une meilleure façon de contrôler la mort. » Jenny a hoché la tête. Elle semblait avoir accepté le cours des choses. Je lui ai demandé si elle avait peur : « J’ai une certaine appréhension. Je crains que le breuvage ne soit pas assez puissant. » En Europe occidentale, le soutien au suicide assisté n’est pas un phénomène marginal. Au nom de la modernité et de la pensée évoluée, la plupart des gens estiment qu’il s’agit de la bonne solution dans certains cas et qu’elle devrait être autorisée par la loi. C’est vrai en Suisse plus que partout ailleurs : les deux organisations Exit de ce pays revendiquent quelque 70 000 membres, soit la dimension d’un parti politique national, et les sondages indiquent régulièrement que 80 % de la population environ approuvent la pratique (6). Il peut donc paraître curieux, dans un environnement aussi permissif, que Ludwig Minelli soit presque universellement honni. Partout où je suis allé en Suisse, l’évocation de son nom suscitait des grimaces de dégoût suivies d’insultes. Pourquoi ? J’ai rendu visite à Minelli chez lui, à quelques pâtés de maisons des services administratifs de Dignitas à Forch, paisi­ble banlieue de Zurich, à une quinzaine de kilomètres de la nouvelle maison de décès. Les murs sont tapissés d’étagères ployant sous les grands textes de l’humanisme occidental. L’Utopie de More occupe la place d’honneur, sa couverture tournée vers l’extérieur, tranchant avec le dos des autres livres. Je demande à Minelli pourquoi il est si méprisé, malgré la force du soutien au suicide assisté. « C’est une attitude bien connue en sociologie : le syndrome du “pas dans ma cour”. » Il n’a pas tort. En ne s’adressant qu’aux résidents suisses, les deux organisations Exit peuvent se rendre au domicile des personnes et les aider à mourir dans l’intimité. Mais, avec sa clientèle internationale, Dignitas a besoin d’un lieu d’accueil. Le défilé constant des visiteurs qui arrivent vivants et repartent morts donne à l’activité de l’organisation un côté légèrement industriel. Pendant plusieurs années, Dignitas a utilisé pour ses accompagnements un petit immeuble résidentiel de Zurich. Un politicien local l’en a délogé en septembre 2007 et, depuis, le groupe est toujours en train de déménager, à la manière d’une organisation clandestine. Dignitas a brièvement été hébergé dans un autre immeuble, mais on lui a bientôt résilié son bail quand les voisins se sont plaints d’avoir vu des aides-soignants transporter les cadavres dans la rue. Minelli a donc proposé son propre salon. « Là, il y avait un lit, dit-il en désignant la table basse. Deux accompagnements se sont déroulés ici. » Une fois de plus, pourtant, Dignitas a dû décamper quand le conseil municipal a interdit l’accueil d’autres suicidaires. Minelli suscita une indignation plus vive encore lorsqu’il ordonna à son personnel de commencer à administrer du pentobarbital de sodium dans des hôtels. Une vingtaine de personnes se sont tuées dans leur chambre, malgré les protestations du syndicat des hôteliers. Les sensibilités suisses furent encore plus offensées lorsqu’on apprit que Dignitas avait aidé deux Allemands à se suicider dans leur voiture sur le bord d’une route. Minelli a eu du mal à supporter tous les reproches provoqués par ces décès. Quand je l’ai interrogé un matin à ce sujet, il a tenu à me conduire sur les lieux, pour prouver que ça ne s’était pas fait au bord d’une autoroute très passante, contrairement à ce qu’avaient prétendu les journaux. Il s’est garé près d’un restaurant abandonné, dans la campagne près de chez lui, où plusieurs personnes faisaient du jogging et promenaient leur chien, puis a dit, en désignant les bois et les prés alentour : « Pas d’autoroute. » Quelques années auparavant, une banque zurichoise avait racheté le restaurant qui fermait ses portes. Ayant eu vent des suicides, les avocats de l’établissement ont conseillé à Minelli de rester à l’écart. Il sourit en remarquant qu’ils n’avaient toujours pas posé de barrières pour le tenir à distance. Avec l’achat de l’Oasis bleue, Dignitas n’a plus besoin de chambres d’hôtel ou de parkings isolés, au moins pour le moment, mais la colère publique que suscite Minelli a nourri de nombreux autres scandales. On dit qu’il confisque le portefeuille des morts et récupère leur montre, leurs bijoux, leur téléphone portable et même la perruque des cancéreux pour les revendre dans les dépôts-ventes de la région. Même s’il ne montre aucun signe d’ostentation, de nombreux Suisses estiment, sans preuve, que Minelli a amassé une fortune grâce aux sommes versées par ceux qu’il a aidés à mourir. Selon des rumeurs encore plus abracadabrantes, il aurait mis de côté une réserve personnelle de pentobarbital de sodium, en cas de besoin, et les accompagnateurs de Dignitas en admi­nistrent moins que la dose prescrite afin de revendre le reste au marché noir (le pentobarbital de sodium pris à petites doses a un effet narcotique). Ces récits, dont beaucoup ont été relayés par la presse européenne, sont presque certainement le fruit d’une vengeance personnelle ourdie contre Minelli par un ancien employé mécontent que même les magistrats suisses enquêtant sur les activités de l’organisation ont dénoncé comme un affabulateur. Une rumeur au moins semble pour­tant véridique. Ceux qui se suicident avec Dignitas demandent en général à être incinérés. Minelli explique qu’il garde les urnes jusqu’à ce qu’il en ait assez pour remplir sa voiture. Puis il se rend, le plus souvent de nuit, dans un endroit tranquille niché entre les villas de milliardaires sur le lac de Zurich pour y disperser les cendres et jeter les urnes. Il affirme que cette procédure est inoffensive, mais il a reçu l’an dernier une lettre de menace émanant du service des eaux de Zurich, de riches résidents s’étant plaints d’avoir découvert sur le rivage des cendres et ce qui leur semblait être des fragments d’os humains. Cette histoire, dont la presse suisse a fait ses choux gras, suffit-elle à expliquer la réputation sulfureuse de Minelli ? C’est possible. Mais son idéa­lisme a aussi conduit cet homme à des extrémités qui ont quelque chose de profondément déconcertant. Le fondateur de Dignitas perçoit son action comme un combat pour un droit de l’homme fondamental. Pourtant, il est difficile ne pas conclure que la façon dont il défend sa cause, même si on la trouve juste, l’entraîne en territoire éthique inconnu.   Mourir dans les bras l’un de l’autre Minelli proclame haut et fort son désir d’en finir avec tout ce qui peut limiter la pratique du suicide assisté. En avril 2009, dans une interview à la BBC, il est allé jusqu’à en parler comme d’une « possibilité merveilleuse offerte à l’être humain » pour échapper à la souffrance. En Suisse, ces situations ne se bornent pas à la phase terminale. Dans ce pays, les associations d’aide au suicide acceptent les patients atteints de maladies incurables mais qui pourraient, avec les soins adéquats, vivre encore de nombreuses années. Il leur arrive aussi d’aider à mourir des gens atteints d’une maladie mentale invalidante comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire. C’est parfaitement légal, dès lors qu’un psychiatre atteste que le désir de mourir n’est pas simplement un symptôme de la maladie (7). En revanche, Minelli est seul à penser que le pentobarbital de sodium devrait être accessible sans limite à des gens ne souffrant d’aucune maladie. Prenons le cas de Betty Coumbias, une septuagénaire canadienne. Son mari souffrait d’une maladie cardiaque, mais elle était en parfaite santé lorsqu’ils se rendirent en Suisse en 2007. Un documentaire retraçant leur voyage montre le couple assis dans le salon de Minelli, lui demandant d’organiser leur double suicide. « Depuis le jour de notre mariage, [mon mari] est toute ma vie, explique Betty Coumbias. J’aime mes deux filles, mais je l’aime plus encore, et je ne crois pas pouvoir affronter la vie sans lui ; quand nous avons appris l’existence de Dignitas, nous nous sommes dit : ce serait formidable de mourir ensemble, vous savez, de mourir dans les bras l’un de l’autre. » Le couple a fini par regagner son domicile à Vancouver après qu’un médecin suisse eut refusé de leur prescrire la dose requise de pentobarbital de sodium, jugeant que le couple était en trop bonne santé (8). Mais Minelli a utilisé leur cas pour faire pression sur les autorités médicales zurichoises afin que les médecins soient autorisés à prescrire des médicaments mortels à presque tous ceux qui en font la demande. Le besoin de pentobarbital de sodium est pour Dignitas un problème récurrent, et cette fragilité menace régulièrement son fonctionnement. Les médecins suisses veillent jalousement sur la distribution de ce produit, et presque tous refusent de travailler pour Minelli. Ils ne sont aujourd’hui que quatre dans le pays à vouloir coopérer ; l’un d’eux m’a dit qu’en 2008, pendant une brève période, il n’y en avait eu aucun. La réputation de Minelli y est pour beaucoup, mais cela reflète aussi une inquiétude plus générale concernant l’éthique du tourisme de la mort. En Suisse, les associations d’aide au suicide à domicile obtiennent souvent une ordonnance d’un médecin qui connaît depuis des années son patient, et maîtrise tous les détails de son passé médical. Comme ses clients sont en majorité étrangers, Dignitas ne peut en faire autant, et les praticiens sont contraints de prendre des décisions précipitées. Pendant l’essentiel de son histoire, l’organisation a facilité les suicides sur la base d’un rendez-vous unique. Les patients allaient directement de l’aéroport au cabinet du médecin, puis se rendaient sur le lieu du décès, le tout dans la même journée. Cette pratique a valu à Dignitas des remarques très sévères dans la presse internationale, si bien qu’en décembre 2007 l’ordre des médecins de Zurich a exigé deux rendez-vous. En termes réglementaires, la différence était triviale au point d’en être absurde, mais cela a suffi à mettre Minelli en rage. Il y vit une attaque personnelle, et sa réaction fut aussi rapide qu’extrême : une série de quatre morts « de démonstration » par inhalation d’hélium. Ces suicides lui ont donné l’occasion d’expérimenter une nouvelle méthode et ont servi à rappeler, pas très subtilement, qu’il pouvait si nécessaire continuer même sans les médecins et leur pentobarbital de sodium.   Sensiblerie mal placée Minelli lui-même n’est jamais présent dans la maison de décès, non par sensiblerie mal placée, mais parce qu’il préfère laisser le travail pratique à son équipe. « Je sais que je n’éprouverais aucun malaise en voyant les gens mourir », m’a-t-il confié. C’est plutôt que « le bon management ne mélange pas la supervision et l’action à un niveau inférieur de l’organisation ». Minelli nie aussi que cette façon de procéder ait pour but de lui assurer une protection juridique. Cependant, reconnaît-il, « au cas où interviendrait au niveau inférieur une quelconque violation de la loi, les autorités auraient de la peine à intenter une action contre moi ». Il était d’ailleurs absent même lors des deux accompagnements qui ont eu lieu dans son salon. Mais, pendant les démonstrations à l’hélium, Minelli a fait une exception à sa règle et, pour la première fois, assisté au suicide ; il est cependant parti, comme il prend soin de le préciser, avant que le patient soit officiellement déclaré mort. « Je pense que c’est la meilleure méthode, confie-t-il. Mais ce n’est pas joli à voir… Les muscles s’agitent. Les yeux s’écarquillent et se ferment. Les bras et les jambes remuent sans coordination. Et si l’on n’est pas bien informé, on peut croire que c’est une lutte terrible contre la mort, alors que ça n’a rien à voir. C’est exactement comme quand on coupe la tête d’un poulet. » Dans cette partie du monde, la mort par gaz toxique charrie certaines références historiques et l’opinion y réagit avec une répugnance prévisible. À Zurich, j’ai rencontré un médecin suisse qui a réalisé des recherches approfondies sur le suicide assisté et je lui ai demandé ce qu’il pensait des démonstrations de Minelli. « Les suicides à l’hélium, c’est ce qu’il a fait de pire. C’est extrêmement bizarre, parce que le gaz est évidemment associé aux camps de la mort nazis. Minelli le savait, mais ça lui était égal. »   Une honte nationale Jenny Geary est devenue la 998e personne à se suicider avec Dignitas. D’ici quelques jours, de nouveaux visiteurs permettront de dépasser le millier. « On ne va pas fêter ça, bien sûr », m’assure Minelli. Depuis que j’ai rencontré Jenny à son hôtel de Bâle, je suis intrigué par son calme surnaturel face à la mort, et je m’efforce de remplacer mentalement son verre de Spritz par un gobelet en plastique rempli de pentobarbital de sodium. Je me demande si elle a hésité avant de le vider, si le breuvage était aussi fort qu’elle l’espérait, si elle a ressenti la moindre douleur. Son mari, Richard, est rentré en Angleterre, et m’a envoyé par courriel ce récit de sa mort : « Nous sommes arrivés à 11 heures comme prévu, et Jenny a dû signer quelques papiers. Puis on nous a de nouveau expliqué le processus, en nous disant qu’il serait filmé pour que la police puisse ensuite tout visionner. On a donné à Jenny un médicament apaisant pour l’estomac, afin de l’empêcher de vomir le médicament principal, qui est très amer. Elle l’a pris vers 11 h 20, puis il a fallu attendre une demi-heure, que nous avons passée ensemble au soleil, dans le petit jardin, près du bassin… Nous sommes rentrés à 11 h 50, elle a dit qu’il était temps, donc elle a pris le médicament comme prescrit, d’un trait, comme si elle buvait un verre de schnaps. Au bout de deux minutes elle s’est endormie et elle est morte huit minutes après. Cela s’est passé très paisi­blement et, en ce qui nous concerne, c’était pour elle une façon idéale de mourir. » Si l’expérience des Geary est représentative, Dignitas est bel et bien capable d’apporter une fin charitable à la souffrance. Mais avec son goût du conflit et sa tendance à aller au-delà de ce que la société est prête à accepter ou autoriser, Minelli a engendré des réactions nettement plus menaçantes qu’une simple mauvaise réputation. À l’époque de ma visite, des membres du gouvernement suisse considéraient Dignitas comme une honte nationale et envisageaient la possibilité d’interdire purement et simplement le tourisme de la mort. Pendant ce temps, le procureur général de Zurich, Andreas Brunner, a également ciblé les activités de Minelli. Au début de l’été 2009, il a beaucoup fait parler de lui en rédigeant un accord avec Exit pour édicter une série de « normes professionnelles » encadrant la pratique du suicide assisté. Bien que Minelli n’ait pas participé aux négociations, plusieurs clauses nouvelles semblaient le viser : temps d’attente plus long pour les candidats au suicide, limi­tes strictes au nombre d’accompagnements qu’un membre du personnel peut pratiquer chaque année, ce qui est particulièrement problématique pour une petite organisation comme Dignitas. Ce document n’a pas changé grand-chose pour Exit, où les procédures mentionnées étaient depuis longtemps en vigueur. Minelli, aux yeux de qui toute tentative de réglementation, si mineure soit-elle, est un coup porté à sa capacité de fonctionner, a aussitôt dénoncé un stratagème cherchant à lui faire accepter des conditions similaires. « Ils veulent nous anéantir. Si Dignitas n’exis­tait pas, cet accord n’aurait jamais été conclu. » Bien qu’il s’offusque des conséquences, cet arrangement semble ne pas l’empêcher de dormir. Il a surtout servi à souligner l’impuissance de Brunner. La loi est de son côté, selon Minelli, et personne ne pourra jamais rien faire pour l’arrêter. J’ai discuté avec d’autres personnes, qui n’en sont pas aussi sûres. À Bâle, j’ai rencontré le médecin qui a rédigé l’ordonnance pour Jenny Geary. C’est une femme plutôt petite, aux bras musclés et aux cheveux d’un noir de jais tressés en une longue natte. Nous avions prévu de prendre un café chez elle mais nous avons dû changer de programme quand son fils adolescent, apprenant que je suis journaliste, m’a interdit d’entrer. Elle m’a présenté des excuses, en expliquant qu’il avait peur d’être harcelé à l’école si les autres élèves découvraient que sa mère travaille pour Dignitas. Nous nous sommes donc retrouvés à la gare et avons roulé jusqu’à un jardin public. Elle aussi souhaitait éviter de divulguer ses liens avec Minelli et elle a choisi cet endroit pour minimiser les risques d’être entendue. Nous nous asseyons à une table de pique-nique tandis que des gamins tapent dans un ballon sur la pelouse à côté. Elle a commencé de collaborer avec Dignitas après que l’organisation a facilité la mort de son propre père, en 2005, et elle dit soutenir Minelli dans sa mission tout en craignant que son histrionisme ne compromette le groupe. Les démonstrations à l’hélium ont été particulièrement dommageables, ainsi que la déclaration selon laquelle les gens bien portants devraient avoir accès aux médicaments mortels. « Si Dignitas ne fait pas attention et tente des expériences absurdes, les étrangers risquent de ne plus venir en Suisse, ce qui serait vraiment dommage. Minelli a l’esprit étroit ; c’est très difficile de lui parler de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l’est pas… Il se bat contre tout et contre tout le monde. » Elle n’a pas l’air certaine que Dignitas survive à son fondateur. « Je ne vois pas comment il pourrait passer le flambeau à quelqu’un, à moins de tomber malade ou de devenir trop âgé. Mais j’espère qu’il prendra bientôt sa retraite. » Le procureur Brunner l’espère également. Il y a plusieurs années, évoquant l’âge de Minelli, il a dit à des amis en plaisantant que ses ennuis avec Dignitas trouveraient un jour une solution biologique. Minelli a ri quand je lui ai raconté cela, en soulignant que Brunner était un fumeur invétéré. « Je dirais que nos chances sont à peu près égales. » Malgré tout, nul ne peut éviter l’inévitable. Bien assez tôt, après des années à faire passer les autres de vie à trépas, Minelli découvrira que son heure a sonné. Je lui demande s’il y a réfléchi. « Bien sûr, répond-il. Et c’est Dignitas qui m’accompagnera. »   Cet article est paru dans The Atlantic en mars 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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L’Utopie de Thomas More, Gallimard, 2012

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