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L’éternité sur Facebook

La vie éternelle existe, le Web 2.0 l’a inventée. Les réseaux sociaux abritent aujourd’hui un immense cimetière virtuel, car les proches d’un défunt transforment souvent son compte en mémorial, où les amis postent des messages d’anniversaire et autres hommages. Qu’on juge la pratique malsaine ou consolatrice, il faut s’y faire : la camarde a ses entrées sur le Web. L’internaute doit apprendre à gérer son héritage immatériel, ces messages, photos et vidéos stockés dans le cyberespace.

L’actrice brésilienne Cibele Dorsa est morte dans la nuit du samedi 26 mars 2011, à l’âge de 36 ans (1). Une heure plus tard, Carla Dorsa Gemelli postait un message sur la page Facebook de sa sœur : « Chers amis, aujourd’hui, c’est le jour le plus triste de ma vie, ma sœur s’est éteinte à 2 heures du matin ! Je sais qu’elle a rejoint Jésus, mais la douleur et la nostalgie sont plus fortes !!! » Il a fallu peu de temps pour que le mur Facebook de Cibele se transforme en mémorial. Des centaines de personnes – des amis, mais aussi des admirateurs et des curieux – ont laissé sur sa page les messages les plus divers. Nombre d’entre elles pour déplorer la mort de Cibele, d’autres pour adresser leurs condoléances à la famille. Certains internautes semblaient n’avoir pas compris, qui écrivaient à l’actrice comme si elle pouvait leur répondre. Après s’être défenestrée, à la suite de son fiancé, la jeune femme a drainé de nouveaux abonnés sur son compte Twitter, où elle avait laissé une sorte de vidéo d’adieu, avec des photos d’elle et de son fiancé Gilberto Scarpa, ainsi qu’un message disant « j’ai lutté autant que j’ai pu ». L’histoire de Cibele peut paraître exceptionnelle – du fait des circonstances de sa mort et de la couverture médiatique dont elle fut l’objet –, mais elle illustre une question qui se pose de plus en plus, celle du devenir d’un patrimoine numérique après la mort. Au Brésil, le taux de mortalité est de 6,36 pour mille et le pays compte près de 76 millions d’internautes (2). Ce qui donne virtuellement une moyenne d’environ 480 000 internautes morts par an. En se basant sur le taux de mortalité mondial et diverses données statistiques concernant Facebook, Chris Mohney, un journaliste américain du magazine en ligne Blackbook, a calculé qu’il y avait en 2010 plus de cinq millions de défunts sur le réseau social. Dans un article publié en 2007, « Vivre et mourir sur Orkut (3) : les paradoxes de la rematérialisation du cyberespace », Afonso de Albuquerque, professeur de sciences de la communication à l’université Fluminense de Rio de Janeiro, écrit : « À bien des égards, les morts orkutiens ressemblent beaucoup aux vivants […]. Les images des personnes décédées les montrent souvent pleines d’allant, pendant des fêtes, des voyages et en compagnie de proches. Les listes d’amis, de messages et de témoignages donnent au défunt une place dans les relations sociales. Les morts orkutiens restent figés dans un éternel présent sans futur. » Tous les trépassés du Web 2.0 sont prisonniers d’une situation similaire. André est décédé en novembre 2007, à l’âge de 14 ans. Son profil sur Orkut n’a jamais été supprimé. Les réactions en ligne au cours des jours suivant sa mort furent très semblables à celles qu’on a récemment observées sur le mur Facebook de Cibele : amis et parents ont laissé des messages pour déplorer son décès et parler directement au garçon comme si une communication était possible. Ils ont continué d’honorer sa mémoire : en 2008, 2009, 2010 et 2011, les proches sont revenus adresser des messages à André à la date de sa mort, mais davantage encore au moment de son anniversaire. Les commentaires sont simples, dans le style « tu me manques toujours », « saudades » ou « joyeux anniversaire André ». « C’est une manière de lui envoyer une pensée ; c’est un peu comme si nous déclarions au monde quelque chose d’impossible à garder pour soi », explique Fatima, la mère adoptive d’André. « C’est important parce que cet endroit sera à lui pour toujours. » Fatima compare le fait d’accéder au profil de son fils au fait de se rendre au cimetière. « La visite à un mort doit aujourd’hui s’envisager d’une autre manière. Nous vivons une époque de changement permanent et cela me paraît intéressant de concevoir une tombe de cette manière. Je qualifie
rais de lieu virtuel cet endroit où il est passé et a laissé un peu de son essence. » Le fait qu’une partie de l’identité réelle d’un défunt survive sur Internet modifie quelque peu notre rapport à la mort. Et confère aux réseaux sociaux une autre signification : cet espace conçu pour échanger des messages et des liens devient alors un site d’hommages posthumes, voire de conversations métaphysiques. Et les fonctionnalités du Web 2.0 sont réinventées par cette réalité nouvelle. Au début des années 2000, avant l’apparition des réseaux sociaux, l’une de mes camarades d’école est morte au même âge qu’André. Passé le choc émotionnel vécu par ses amis, les dates de naissance et de mort de cette adolescente sont tombées dans l’oubli. Pour les copains d’André, il en va autrement : Orkut et Facebook disposent d’outils permettant de rappeler aux proches l’anniversaire de quelqu’un. Chaque année, en voyant le message signalant l’anniversaire d’André, nombre de personnes qui ne s’en seraient peut-être pas souvenues retournent sur son profil pour dire qu’elles pensent encore à lui et qu’il leur manque. La psychologue Maria Cristina Sampaio de Toledo, qui travaille dans l’unité de soins palliatifs du centre médical de l’université de São Paulo, juge potentiellement nocives ces nouvelles formes de deuil. Si le processus varie selon l’individu, sa culture et les circonstances de la mort, la réaction la plus courante en Occident consiste, rappelle-t-elle, à « accepter que la personne est partie et redéfinir sa vie en assimilant l’absence de l’être cher ». Le retour au profil toujours en ligne peut traduire une incapacité à accepter la perte. Pour la psychologue, le phénomène peut aussi s’expliquer par l’âge des morts sur les réseaux sociaux. La majeure partie des internautes sont jeunes, et le décès d’un jeune nous frappe davantage. En outre, s’inquiète Maria Cristina Sampaio de Toledo, les gens qui continuent d’accéder aux profils de leurs amis ou parents défunts peuvent se croire les « gardiens de sa mémoire ».   Les échos numériques du disparu Pour l’Américain Evan Carroll, auteur avec John Romano d’un livre sur la vie numérique après la mort, cette situation est normale. « Les profils des réseaux sociaux sont des images toujours plus riches et précises de nous-mêmes. Lorsqu’une personne meurt, ces échos numériques du disparu restent. Il est naturel que les survivants se tournent vers ces identités virtuelles lorsque la perte d’un être cher les fait souffrir », écrit-il. Selon Carroll et Romano, également fondateurs du site The Digital Beyond, la vraie question est ailleurs : que faire, de notre vivant, pour assurer la permanence de notre mémoire virtuelle ? Le sous-titre de leur ouvrage résume bien le problème : « Quand Flickr, Facebook et Twitter sont votre fortune, quel est votre legs ? » « Nous entendons de plus en plus d’histoires de personnes ayant perdu des données précieuses aussi bien à cause d’une défaillance de leur disque dur que de la mort d’un être cher, explique Carroll. Chaque fois que cela se produit, les gens prennent davantage conscience du problème. » Car nous avons pris un aller simple pour l’univers numérique et, poursuit Carroll, tout ce qui était autrefois stocké sous forme physique est désormais dans nos ordinateurs, qu’il s’agisse de nos correspondances, de nos photos et vidéos, ou d’autres choses qui n’existeraient peut-être pas sans le Web (toute une collection de tweets par exemple). « À long terme, s’occuper de ses biens immatériels et prévoir leur avenir deviendra plus important que de gérer ses biens matériels », affirme Carroll. Your Digital Afterlife est donc un manuel pour apprendre à gérer l’avenir de son patrimoine numérique, comme on le fait lorsqu’on rédige un testament. « Le plus simple est de faire un inventaire de ses biens, en indiquant les moyens d’y accéder et en spécifiant ses dernières volontés. Ensuite, il faut remettre la liste à la bonne personne », explique Carroll. Pour ceux dont la situation est complexe, ou qui souhaitent davantage de confort, des services d’ores et déjà disponibles sur Internet proposent de s’occuper de tout à leur place. Des sites comme Entrustet, avec son slogan « donnez-nous les clés de votre patrimoine numérique », ou bien encore Legacy Locker (« un dépôt sûr pour votre propriété digitale ») conservent la liste des comptes en ligne, avec les identifiants et les mots de passe des utilisateurs et se chargent de communiquer l’information à un « héritier » après la mort de leur client. Sur DataInherit, il est possible d’actualiser son testament numérique en ligne via une application pour smartphone. Jesse Davis, l’un des fondateurs d’Entrustet, affirme sur le site de l’entreprise qu’il a eu l’idée de ce service après avoir appris l’histoire de Justin Ellsworth. Ce marine américain mort en Irak en 2004 n’avait laissé à personne le mot de passe de sa messagerie Yahoo!. Sa famille s’est vu refuser l’accès à son compte. Il a fallu une procédure judiciaire pour que l’entreprise donne aux proches le contrôle de la messagerie électronique du défunt. Il reste que ces démarches précautionneuses prennent parfois un aspect morbide. Des courriels viennent périodiquement demander au client de confirmer qu’il est toujours en vie. Et préparer une liste pour décider qui va hériter de son mot de passe peut être un peu déprimant. « Nombre de personnes trouvent désagréable d’anticiper leur propre mort. Les gens ont tendance à l’envisager seulement à certains moments de la vie, confie Carroll : mariage, naissance d’un enfant, retraite. Selon une étude récente, 30 % seulement des Américains ont rédigé un testament. » Autre aspect malsain du phénomène : la récurrence de profils de défunts dans les outils de recommandations. Dès qu’un usager reste longtemps sans utiliser le réseau social, Facebook envoie un message à sa liste d’amis en leur demandant s’il n’est pas « temps de se reconnecter avec Untel ». « À l’heure actuelle, Internet n’a pas connaissance de la mort d’un usager. Un compte peut rester sur le Web éternellement, explique Carroll. Des centaines de milliers de personnes vont décéder cette année sans que les principaux réseaux sociaux en soient informés. » Et jusqu’à récemment les entreprises du secteur s’en souciaient d’ailleurs peu. Twitter n’a adopté une politique en la matière qu’en août 2010, en même temps que le site inaugurait une nouvelle fonctionnalité permettant de recommander un profil. L’entreprise se propose de supprimer le compte ou d’aider les parents à sauvegarder les messages postés par une personne. Sur simple envoi de l’acte de décès, Facebook peut également supprimer un compte. Les parents peuvent en outre demander à transformer le profil en mémorial : il ne peut alors être consulté que par les amis et disparaît des recommandations. Les comptes Yahoo!, y compris Flickr, sont désormais également transférables aux parents d’un défunt. Mais même si l’on communique ses comptes et ses mots de passe à quelqu’un, d’autres problèmes peuvent survenir. Notamment en raison des spams et du vandalisme digital : sur le mur Facebook de Cibele, au milieu des amis attristés et des adieux, plusieurs personnes ont durement critiqué l’actrice à cause de son suicide, l’accusant même d’avoir consommé de la drogue. L’Orkut d’André, entre deux anniversaires, se remplit de spams sur les fêtes et les modalités de déverrouillage de l’album photo d’une personne. Rien ne garantit jamais que vos dernières volontés soient respectées.   Cet article est paru dans Época en mars 2011. Il a été traduit par Émilie Audigier.
LE LIVRE
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Votre vie numérique après la mort, New Riders

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