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Art

Le journal en images

Atteint de surdité à 46 ans, Francisco de Goya semble faire de ses dessins et eaux-fortes un outil de communication, avec les autres mais aussi avec lui-même.

Un événement décisif se produit dans la vie de Goya en 1792, alors qu’il est âgé de 46 ans : à la suite d’une grave maladie (dont nous ignorons la nature exacte), il devient complètement sourd. Cette infirmité transforme la nature même des images qu’il produit mais aussi l’usage qu’il en fait. On dirait que, à défaut de pouvoir communiquer avec ceux qui l’entourent, il commence à utiliser à cette fin ses dessins et gravures, qu’il accompagne de légendes assez particulières : plutôt que de désigner ce que montrent les images, elles semblent faire partie d’un dialogue imaginaire, où Goya s’adresse aux personnages qu’il dessine, avec des interpellations du genre : « Ne t’effraie pas », « Réveille-toi, innocent », « Bientôt tu seras libre » et ainsi de suite. Ces formules auraient pu se trouver dans des lettres qu’il leur aurait écrites. D’autres images accompagnées de légendes se rapprochent davantage du journal i
ntime, d’autant plus singulières que le peintre ne les montre à personne : les mots, ici, s’adressent à lui-même. On en trouve quelques exemples dans Les Désastres de la guerre, ensemble de quatre-vingt-deux eaux-fortes consacrées aux effets de la guerre, de la famine ou d’autres événements en cours. La gravure 44 a pour légende « J’ai vu cela », la 45 « Cela aussi » ; l’image n’est pourtant pas une photographie instantanée, mais Goya tient à indiquer qu’elle n’est pas le produit de son imagination. Dans un album de dessins datant des mêmes années, aux feuillets soigneusement numérotés et légendés par le peintre, on trouve d’autres mentions de ce type. Un dessin montre une sorcière : « On lui a tapé sur la tête. Je l’ai vue à Saragosse, à Orosio Moreno. » Un second montre une autre victime de l’Inquisition : « J’ai connu cet estropié qui n’avait pas de pieds. » En 1824, Goya quitte l’Espagne pour la France. Avant de s’installer à Bordeaux, il fait un voyage à Paris, emportant toujours un album où il continue de consigner ses impressions et de les commenter. Les ingénieux moyens de locomotion inventés par les Français l’intriguent, ainsi cette charrette tirée par un chien (« J’ai vu cela à Paris »). Il voit aussi fonctionner une guillotine, et s’empresse de la dessiner (« Châtiment français »). Il se promène dans les rues de Bordeaux, dessine et décrit ce qui l’impressionne. « Serpent de 4 aunes en Bordeaux », « Crocodile à Bordeaux », en notant parfois la date : « Claudio Ambrosio Surat, dit le Squelette vivant, à Bordeaux en 1826. » Dans l’un de ces albums de Bordeaux, le peintre s’est représenté en vieillard à la longue barbe blanche, un vieillard hyperbolique. Son personnage s’appuie sur deux cannes et déclare, fier et dépité à la fois : « J’apprends toujours. » Goya a alors quatre-vingts ans.  

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