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Le mythe de la sixième extinction

Amplifiée par les médias, la rumeur d’une sixième grande extinction des espèces, provoquée par l’homme, est prise pour argent comptant. Elle ne résiste pourtant pas à l’examen. Non seulement la nature a plus d’un tour dans son sac, mais un certain nombre d’initiatives humaines permettent aujourd’hui à la biodiversité de reprendre le dessus.


©Tui De Roy/Minden Pictures/Corbis

Les tortues des îles Galápagos, réputées en danger, se reproduisent en toute quiétude. On en comptait 3 000 en 1974 ; elles sont aujourd'hui plus de 19 000.

Le grand public entend presque toujours parler de la préservation des espèces sur le mode : « Le [nom de l’animal bien-aimé] est menacé d’extinction. » Cela fait des titres affriolants dans les médias mais détourne des vrais enjeux. Car, en l’occurrence, le principal problème ne réside pas dans la disparition totale d’espèces mais dans le déclin parfois vertigineux de populations d’animaux sauvages, qui affecte souvent des écosystèmes entiers. Envisager la question de la conservation uniquement sous l’angle du risque d’extinction est simpliste et généralement hors de propos. Pire, cela introduit une dimension émotionnelle qui fait paraître le problème incommensurable et écrasant alors qu’il est le plus souvent local et soluble. Beaucoup pensent que nous sommes au beau milieu d’une « sixième extinction de masse » provoquée par l’homme, comparable à celle qui a anéanti les dinosaures il y a soixante-six millions d’années. Mais ce n’est pas le cas. Les cinq précédentes grandes extinctions ont éliminé 70 % des espèces, voire davantage, en un laps de temps relativement court. Nous ne sommes pas face à un phénomène de ce type. J’en veux pour preuve la première phrase de l’article d’introduction à un récent dossier que Nature a consacré au sujet : « Si toutes les espèces actuellement menacées disparaissaient au cours des prochains siècles et que ce rythme se maintenait, la sixième extinction de masse pourrait se produire dans quelques siècles ou dans quelques millénaires. »   cinq grandes extinctions   L’amplitude des dates évoquées reflète la profonde incertitude qui règne à propos du taux actuel d’extinction. Les estimations varient de 1 à 100 : entre 0,01 % et 1 % des espèces disparaîtraient chaque décennie. La formule « toutes les espèces actuellement menacées » utilisée par Nature émane de l’indispensable UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), qui tient la Liste rouge des animaux en danger. Son rapport le plus récent montre que, sur le million et demi d’espèces qui ont été identifiées, dont 79 837 sont étudiées par les scientifiques de l’UICN, quelque 23 250 sont jugées menacées. Donc, si toutes celles-ci disparaissaient dans les prochains siècles et si le taux d’extinction se maintenait pendant des centaines voire des milliers d’années encore, alors nous pourrions être au début d’une sixième extinction de masse provoquée par l’homme.   Un exemple typique d’information déformée nous a été offert en janvier 2015 par la une du New York Times Magazine : « Une vaste étude le prouve : la vie océanique est menacée d’extinction de masse. » Mais l’article, une synthèse plutôt positive signée Carl Zimmer, ne décrivait rien de tel. Certes, une bonne partie de la faune marine est éprouvée, soulignait-il, mais beaucoup moins que les animaux sauvages vivant sur les continents, et il est encore temps d’éviter les erreurs faites sur terre. Au cours des siècles écoulés depuis 1500, précisait l’auteur, 15 espèces marines seulement ont disparu (et aucune dans les cinquante dernières années), contre 514 espèces terrestres. L’article de Science auquel Zimmer se référait s’intitulait « La défaunation marine : la disparition des animaux des mers de la planète ». Il avait pour auteur principal Douglas McCauley, spécialiste de l’écologie à l’université de Santa Barbara, en Californie, et affirmait : « Bien que l’homme ait provoqué peu d’extinctions marines globales, il a affecté en profondeur la vie marine sauvage en modifiant le fonctionnement et l’équilibre écologique de chaque océan. » Il poursuivait en exposant les causes de la « prolifération de récifs coralliens vides » et d’ « estuaires vides », avec un déclin total de 38 % des poissons de mer. La rhétorique de l’extinction n’aide pas à réfléchir aux menaces qui pèsent sur les animaux marins, parce que peu d’entre eux disparaissent. Cette faune est extrêmement mobile et habite un milieu immense et totalement connecté, où il y a presque toujours un endroit où se cacher, même de la pêche industrielle. La morue de l’Atlantique, ou cabillaud, représentait l’une des plus grandes réserves de pêche de la planète avant son effondrement en 1992, après des décennies de surexploitation. Selon Jesse Ausubel, l’un des organisateurs du récent Recensement international de la vie marine, « le nombre total de kilos de morue au large de Cape Cod ne représente probablement que 3 % de ce qu’il était en 1815 ». Mais de l’autre côté de l’Atlantique, en mer du Nord, les réserves se reconstituent grâce à une régulation efficace. Personne ne pense vraiment que l’espèce va disparaître ; pourtant, elle figure toujours sur la Liste rouge.   Nous devons à John C. Briggs, un biogéographe de l’université de Floride du Sud, le meilleur résumé qui soit de la situation actuelle. Dans un courrier publié par Science en novembre 2014, il explique : « La plupart des extinctions se sont produites sur des îles océaniques ; très peu ont eu lieu sur les continents ou dans les océans. Le principal problème n’est pas l’extinction des espèces, mais la situation précaire de milliers de populations, vestiges d’espèces naguère très répandues et qui se reproduisaient sans problème. » L’argument de Briggs sur les îles océaniques mérite examen. Comparés à ceux des continents, les écosystèmes insulaires sont si simples et si confinés qu’une bonne partie de ce que nous comprenons de l’écologie et de l’évolution vient de leur étude (l’Australie est considérée comme l’une de ces îles, en dépit de sa taille, en raison de son long isolement). La découverte de Darwin sur l’origine de la spéciation a été inspirée par ses voyages dans des îles du Pacifique telles que les Galápagos (1). Nombre d’espèces nouvelles apparaissent facilement sur les îles océaniques grâce à leur isolement, mais elles trouvent là peu d’espèces avec lesquelles évoluer et sont dès lors sans défense face aux animaux rivaux et prédateurs venus d’ailleurs. La menace peut être absolue. Une espèce endémique ainsi attaquée n’a nulle part où se réfugier. Selon le spécialiste Josh Donlan, les îles représentent 3 % de la surface de la planète mais ont été le théâtre de 95 % des extinctions d’oiseaux depuis 1600, de 90 % des extinctions de reptiles et 60 % des extinctions de mammifères. Ce sont là des chiffres terrifiants, mais ces disparitions sont extrêmement localisées. Elles n’ont aucun effet sur la biodiversité et la santé écologique des continents et des océans, qui couvrent 97 % de la surface de la Terre. Les effrayantes statistiques d’extinctions que l’on nous donne sont, pour l’essentiel, une histoire d’îles et une histoire révolue, car la plupart des espèces insulaires particulièrement vulnérables ont déjà disparu. Ces écosystèmes ne se sont pas effondrés pour autant. La vie y est simplement différente, et elle continue. Relativement peu nocives, la plupart des espèces invasives contribuent à la biodiversité du milieu concerné. Dov Sax, de l’université Brown à Rhode Island, souligne que les plantes non indigènes ont multiplié par deux la biodiversité botanique de la Nouvelle-Zélande, où l’on recense 2 104 plantes endémiques et 2 065 plantes venues d’ailleurs. Le cas des îles océaniques nous rappelle surtout que de nouvelles méthodes ont été récemment mises au point pour protéger les espèces endémiques vulnérables des prédateurs invasifs, ce qui réduit considérablement les risques d’extinction à l’avenir. Et les Néo-Zélandais sont les héros de cette histoire, que William Stolzenburg raconte magnifiquement dans son livre « L’Île aux rats : le paradis des prédateurs et la plus grande opération de sauvetage de la vie sauvage du monde » (2). Chaque île océanique de la planète a été affectée par des prédateurs très destructeurs introduits par l’homme – rats, souris, chèvres, cochons, ânes, serpents arboricoles (à Guam), renards (dans les Aléoutiennes) et bien d’autres. Dans les années 1980, les écologistes néo-zélandais étaient désespérés par la vulnérabilité de créatures uniques comme le kakapo, un perroquet vivant au sol. Ils ont décidé de tout faire pour éliminer jusqu’au dernier rat des petites îles où le kakapo subsistait. Ils ont mis des années, disposant partout poison et pièges, mais ce fut fait et bien fait. La kakapo peut enfin se reproduire en toute tranquillité. La technique a été mise en œuvre sur d’autres îles pour des espèces menacées par d’autres prédateurs, avec le même succès. Plus de 800 îles ont été à ce jour débarrassées de leur pire prédateur, et ce n’est pas fini. Certains exemples sont spectaculaires. Josh Donlan a été au cœur de la bataille pour éliminer les chèvres qui détruisaient Santiago, Pinta et Isabela, dans l’archipel des Galapágos. Il a fallu des années de travail, avec des fusils à longue portée, des chiens de chasse, des hélicoptères et des « chèvres de Judas » (3) pour tuer jusqu’à la dernière des 160 000 chèvres présentes. Aujourd’hui, raconte dans le New Yorker Elizabeth Kolbert [l’auteure du livre La Sixième Extinction], les Néo-Zélandais passent à la vitesse supérieu
re. Une organisation baptisée « Nouvelle-Zélande sans prédateurs » coordonne une énorme entreprise destinée à éradiquer tous les rats, hermines, belettes et chats, afin de transformer le pays tout entier en refuge pour ses animaux indigènes – kiwis, tuataras (lézards), wetas (insectes géants) et autres oiseaux.   Bonnes nouvelles des îles, donc. Mais qu’en est-il du monde, aux prises avec le changement climatique ? Quiconque doute de la réalité du réchauffement devrait parler à un biologiste de terrain. Tous découvrent à quel point les organismes sont sensibles à de légères modifications des températures, de la durée de la saison de croissance des plantes ou du régime des pluies. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont sensibles au changement que les organismes sont menacés. Toute créature ou plante confrontée à une altération de son environnement a trois options : migrer, s’adapter ou périr. L’évolution est bien plus rapide et omniprésente que la plupart des gens n’en ont conscience. Comme l’a déclaré récemment au New Scientist Chris Thomas, professeur de biologie à l’université de York, en Angleterre, « nous n’avons compris que récemment à quel point l’évolution progressait vite ». Nous sommes peut-être en train d’assister, en réaction au changement climatique, à une « accélération globale des rythmes de l’évolution ». Il se trouve que l’hybridation est l’un des principaux ressorts d’une adaptation et d’une évolution accélérées. « La spéciation par hybridation sera probablement l’un des traits particuliers de l’anthropocène », écrivait Chris Thomas dans Nature en 2013. « Les gènes se baladent, a-t-il expliqué au New Scientist. La génétique moléculaire découvre que l’hybridation entre espèces est beaucoup plus courante qu’on ne le pensait. Darwin parlait d’un arbre de vie, avec des espèces formant de nouvelles branches qui se séparent. Nous réalisons que cela ressemble davantage à un réseau, les gènes passant d’une branche à l’autre à mesure que les espèces se mélangent. Cette hybridation ouvre rapidement des fenêtres d’opportunité. » Migrer, s’adapter ou périr. Quand des organismes soumis au changement climatique réagissent en s’adaptant, l’espèce évolue. Quand des organismes réagissent en migrant, ils rencontrent souvent des cousins éloignés et se croisent avec eux, donnant parfois naissance à de nouvelles espèces. Quand des organismes périssent, ils laissent une niche vide qui permet à d’autres espèces de migrer ou de s’adapter – et un climat plus chaud prépare plutôt le terrain à davantage d’espèces, et non à moins. Dans le même article de Nature, Chris Thomas écrit : « Il existe plus d’espèces adaptées à la chaleur disponibles pour coloniser de nouveaux territoires qu’il n’y a d’espèces adaptées au froid les quittant à mesure que la température monte. » Au cours des 3,8 milliards d’années d’évolution que la Terre a connus, une tendance inexorable a conduit au développement de la biodiversité. Il y avait beaucoup plus d’espèces vivantes après les deux dernières extinctions de masse qu’il n’y en avait avant.   croissance biodiversite   Le changement climatique ne devrait donc pas nous affoler. C’est certes le problème le plus sérieux auquel l’homme et la nature soient confrontés, et il pourrait conduire à la perte de quelques espèces auxquelles nous sommes très attachés. Mais il en fera aussi apparaître d’autres, et, à moins qu’il ne soit très brusque, il est peu vraisemblable que la biodiversité totale diminue sensiblement. Or les scénarios d’évolution brutale ont été écartés des modèles climatiques ces derniers temps. À mon avis, le changement climatique sera jugé intolérable par les humains bien avant qu’il n’accélère le processus d’extinction, et, s’il faut en passer par des mesures radicales pour l’enrayer, elles seront prises à ce moment-là. Le danger ici et maintenant reste celui que Briggs a souligné dans sa lettre à Science : « La situation précaire de milliers de populations, vestiges d’espèces naguère très répandues et qui se reproduisaient sans problème. » Le terme émergent pour décrire le phénomène est celui de « défaunation ». Dans une étude sur les disparitions d’animaux vivant à l’état sauvage, publiée par Science en 2014, Rodolfo Dirzo, un biologiste de Stanford, rapportait que les effectifs des vertébrés terrestres « déclinent en moyenne de 25 % » et que « la tendance est pire pour les invertébrés : 67 % des populations surveillées présentent un déclin de 45 % de leurs effectifs. De telles chutes auront des effets en cascade sur le fonctionnement des écosystèmes ». Cette inquiétude concernant le fonctionnement des écosystèmes monte chez les spécialistes. Depuis que la nouvelle science de la biologie de la conservation est devenue une discipline à part entière dans les années 1980 et 1990, les chercheurs se préoccupent davantage de la santé des écosystèmes entiers que du sort de telle ou telle espèce. Quelle est la gravité des effets en cascade entraînés par la disparition ou la raréfaction d’un grand prédateur ? Le retour des loups dans le parc de Yellowstone après un siècle d’absence a prouvé la puissance de ce concept étant donné l’éventail de changements qu’ils ont apportés à l’écosystème. Que se passe-t-il quand le nombre d’insectes pollinisateurs diminue en raison des pesticides, au point de nuire à la flore d’une région ? Quelle est l’importance du rôle des grands animaux dans la dissémination des nutriments contenus dans leurs excréments ? Quid des charognards, comme les vautours, des nettoyeurs de rivières, comme les amphibiens, des créatures qui dispersent les graines en les mangeant ou des animaux à sabots qui les plantent en foulant le sol ? Quel est le rôle des grands herbivores dans l’entretien d’une mosaïque équilibrée de forêt et de pâturages ? La vulnérabilité d’une espèce particulière peut contribuer à attirer l’attention de l’opinion sur un écosystème malade, mais, dans la plupart des cas, c’est au mieux un symptôme indirect. Une partie du problème vient de la manière dont nous définissons les niveaux de la menace pesant sur une espèce. Les catégories de la Liste rouge sont, dans l’ordre : éteinte ; éteinte à l’état sauvage ; en danger critique ; en danger ; vulnérable (cas de la morue de l’Atlantique) ; quasi menacée ; préoccupation mineure. « Préoccupation mineure» est une curieuse expression. Cela signifie « en bonne forme ». Et cela s’applique à la plupart des espèces étudiées par l’UICN, la plupart du million et demi d’espèces identifiées à ce jour et la plupart des 4 millions d’espèces qu’il resterait à découvrir. Pour utiliser une analogie médicale, parler de « préoccupation mineure » à propos d’un animal en bonne santé, c’est comme déclarer « pas encore mort » chaque être humain en forme. C’est vrai, mais quelle drôle de façon de penser ! L’UICN est d’ailleurs consciente du problème, et elle a le mérite d’être en train d’établir une « Liste verte » consacrée aux espèces dont la situation s’améliore. (4)   Concernant les millions d’espèces encore à découvrir, il est incontestable que beaucoup sont très rares et donc particulièrement vulnérables. Mais l’idée répandue que « les espèces disparaissent plus vite qu’on ne peut les découvrir » ne résiste pas à l’examen. En 2013, Science publiait un article signé Mark J. Costello, un écologiste marin de l’université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Il estimait à plus de 18 000 le nombre de nouvelles espèces découvertes chaque année depuis 2006. Se fondant sur un rythme d’extinction réaliste de moins de 1 % des espèces par décennie et un rythme de découverte voisin de 3 %, l’article conclut : « Le rythme auquel nous identifions les espèces dépasse de loin celui de l’extinction. » Dans l’idéal, l’identification d’une espèce s’accompagne d’informations précises sur sa situation et ses perspectives. Le travail scrupuleux mené par les volontaires de l’UICN fournit d’excellentes données sur des questions importantes comme le déclin de la population et du territoire couvert, ainsi que sa fragmentation ; mais il fournit peu d’informations sur l’écosystème. L’animal menacé est-il essentiel au bien-être des autres, de même que la loutre de mer est fondamentale pour l’entretien des forêts d’algues géantes et la vie de tout ce qui en dépend ? Est-il capable de façonner tout un environnement, à la manière dont le castor crée des mares qui servent d’habitat à quantité d’autres espèces et permettent à l’eau de s’infiltrer dans les nappes aquifères profondes ? Ou bien est-il simplement l’une des nombreuses sous-espèces qui assurent à peu près toutes la même fonction écologique ? Auquel cas son extinction pourrait être sans conséquence. On l’a constaté aux Galápagos en juin 2012, lors de la mort de la tortue géante Georges le Solitaire, pleurée dans le monde entier. Baptisée « la plus rare des créatures vivantes », c’était (probablement) le dernier spécimen de sa sous-espèce. Mais les spécialistes ont réagi par un simple haussement d’épaules. Il reste aux Galápagos dix autres sous-espèces de tortues, dont le nombre est passé de 3 000 en 1974 à plus de 19 000 aujourd’hui, grâce à l’éradication de toutes les chèvres et de la plupart des rats, ainsi qu’à l’interdiction de la chasse. L’île de Pinta, où a évolué la lignée de Georges, est aujourd’hui habitée par d’autres tortues qui se portent très bien, ont pris en charge la tâche consistant à manger l’excès de végétation et contribué à restaurer l’équilibre écologique de l’île. Elles sont d’ailleurs si efficaces à cet égard que des tortues géantes de l’atoll d’Aldabra, au large des côtes est-africaines, ont été introduites sur d’autres îles des Seychelles ainsi qu’à Madagascar, à Maurice, à Rodrigues, à la Réunion et dans un parc à Kauai, dans l’archipel d’Hawaii.   De telles « translocations » représentent une formidable avancée pour la conservation. Selon un article paru dans Science en 2014, signé du zoologue Philip Seddon, de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande, le nombre de translocations de vertébrés est passé de 124 à 424 entre 1992 et 2005. Certaines de ces 424 espèces avaient été déclarées éteintes à l’état sauvage, comme le condor de Californie et le putois à pieds noirs, qui avaient été élevés avec succès en captivité et réintroduits dans leurs anciens territoires. D’autres, comme les loups de Yellowstone et les castors ramenés en Suède et en Écosse, sont des animaux sauvages déplacés de leur habitat actuel pour réoccuper des territoires dont ils avaient été délogés depuis longtemps. D’autres encore relèvent d’un nouveau type d’action, le « remplacement écologique ». Les tortues d’Aldabra ont été introduites à Kauai pour remplacer un canard « au bec de tortue » vivant au sol, éteint depuis longtemps. « La reconnaissance du remplacement écologique comme outil de conservation valable, écrit Seddon, témoigne d’un changement de perspective : c’en est fini de la focalisation sur l’espèce menacée ; l’accent est désormais mis sur la restauration des processus naturels plutôt que sur le seul risque d’extinction. » Puis il salue la perspective, ouverte par les récentes percées du génie génétique, de ressusciter et réintroduire dans la nature certaines espèces disparues – un sujet sur lequel je travaille moi-même à plein temps. Les outils biotechnologiques qui pourraient permettre quelques cas de désextinction pourraient aussi contribuer à prévenir la disparition d’espèces prises dans un goulet d’étranglement génétique ou affectées de maladies importées, comme le chytride, un champignon décimant les amphibiens, ou le paludisme aviaire, qui menace les oiseaux indigènes d’Hawaii. Parallèlement à l’avènement de la « médecine de précision » pour les êtres humains, qui permettra d’administrer des traitements adaptés à chaque génome individuel, nous pourrions assister à l’émergence de la « conservation de précision » fondée sur une intervention légère sur les réservoirs génétiques de la vie sauvage. Certains spécialistes de la conservation appellent cela « l’adaptation facilitée » et y voient une forme de « biologie évolutionnaire appliquée ». L’une des premières success stories en la matière a pour vedette un arbre magnifique, « l’arbre parfait », comme l’appellent ses nombreux admirateurs de la Fondation américaine du châtaignier. Ses spécimens ont représenté jusqu’à un quart de la forêt à feuilles caduques de l’est des États-Unis avant qu’un champignon invasif venu d’Asie ne les tue par milliards, conduisant à l’extinction de l’espèce au début du XXe siècle. William Powell et Charles Maynard, de la State University de New York, ont procédé à une ingénieuse manipulation génétique pour introduire un gène du blé résistant au champignon, ce qui a permis de créer un châtaignier immunisé qui pourra reprendre son rôle crucial dans les forêts de l’Est, dès que les autorités américaines auront jugé sans danger cet organisme génétiquement modifié. Comment évaluer la santé d’un écosystème ? La biodiversité – le nombre d’espèces présentes – est certes un indicateur important. Le retour des châtaigniers américains accroîtra d’une espèce la biodiversité de la forêt orientale. Mais il fera bien davantage. Il nous faut prendre en compte un autre indicateur de la richesse d’un écosystème, que l’on pourrait appeler la « bioabondance ». Contrairement au chêne, qui produit de temps à autre des glands amers, le châtaignier fournit chaque année un déluge de fruits sucrés, source inépuisable de nourriture pour les animaux sauvages (et de nombreux heureux humains). Le châtaignier rend la forêt plus foisonnante. La bioabondance est le meilleur argument en faveur des deux projets de désextinction auxquels je collabore. Ben Novak, un jeune scientifique de la fondation The Long Now, dirige le travail visant à ressusciter et réintroduire l’icône des espèces disparues aux États-Unis, le pigeon migrateur. Ses recherches incitent à penser que son ancienne niche d’espèce forestière reste grande ouverte, et la forêt orientale qu’il habitait occupe à nouveau la surface qui était la sienne avant que le déboisement ne contribue à la disparition de l’espèce, au XIXe siècle. Leur retour en nombre – ils étaient des milliards – devrait donner un coup de fouet à la forêt, en ouvrant des clairières là où ils se perchent en masse et en fertilisant le sol de leurs fientes. Le second projet auquel je suis associé vise au retour du mammouth laineux dans les immensités subarctiques de l’Amérique du Nord et de l’Eurasie. L’animal pourrait contribuer à restaurer la steppe fleurie qui constituait naguère la plus vaste écorégion de la planète, et l’une des plus riches. Selon le scientifique russe Serguei Zimov, qui a monté l’expérience du parc du Pléistocène en Sibérie du Nord, on comptait à l’époque 10 tonnes d’animaux par kilomètre carré de prairie. Voilà ce qui s’appelle de la bioabondance ! Certains projets, comme la protection de l’éléphant d’Afrique ou la réintroduction du condor californien, exigent des efforts colossaux, mais beaucoup d’autres sont plus simples. Les animaux sauvages sont de retour dans bien des zones d’où ils avaient disparu. Grâce à la dépollution des fleuves européens, le saumon est réapparu dans le Rhin, la Seine et la Tamise. Un peu partout en Europe, d’anciennes terres agricoles sont abandonnées à la forêt et forment, bout à bout, des corridors improvisés de vie sauvage, même sans zones formellement protégées. Les Européens saluent aussi le retour de loups, de lynx, d’ours bruns, de gloutons et autres chacals aventureux – tous de fieffés prédateurs. Dans les océans, la meilleure nouvelle est la multiplication soudaine et rapide des zones protégées. C’est notamment le sanctuaire marin Pelagos, 87 500 km2 réservés aux mammifères marins de Méditerranée. Ou le Pacific Remote Islands Marine National Monument, dont l’extension à plus de 700 000 km2 a été annoncée par le président Obama en septembre 2014. De tels refuges permettent non seulement à la vie marine de se reconstituer, mais ils génèrent aussi un surplus qui assure la permanence des réserves de poisson avoisinantes. Il existe désormais plus de 6 500 sites de ce genre, représentant au total 3,4 % de la surface des mers. L’objectif de la Convention sur la diversité biologique est d’atteindre 10 % en 2020. Les zones terrestres protégées, qui représentaient 4 % des terres en 1985, en recouvrent aujourd’hui 15,4 %, et bientôt 17 %. La tendance est positive. Dans les médias, les efforts de conservation sont souvent présentés comme une litanie de défaites et de reculs, mais, dès que l’on regarde un peu au-delà de la dernière crise en date, la conservation l’emporte. Stuart Pimm, de l’université Duke, en Caroline du Nord, estime que les efforts sont déjà parvenus à réduire de 75 % le taux d’extinction des espèces. On peut avec réalisme envisager de le ramener à la normale d’ici à la fin du siècle. Cependant, restaurer la bioabondance naturelle sur l’essentiel de la planète prendra plus de temps. Il faudrait pour cela ramener les populations sauvages au niveau de l’extraordinaire richesse écologique qui prévalait avant l’impact de l’homme. Cela pourrait être un objectif à envisager pour la fin du siècle suivant. Mais un problème de perception fait obstacle. Jugez-en par des titres comme ceux-ci : « Le budget Obama est assassin pour les espèces en danger » (Huffington Post, février 2015) ; « Les mammifères australiens à la veille d’une “catastrophe de l’extinction” » (BBC). Ces manchettes ne sont pas seulement inexactes. Leur accumulation amène à percevoir notre rapport à la nature en termes d’inlassable tragédie. Or la tragédie, par essence, ne peut être enrayée. Ce catastrophisme fait le lit du désespoir et de l’inaction. Or la nature dans son ensemble est aussi robuste qu’elle l’a toujours été – peut-être même davantage, grâce à ces hommes tout autour qui empêchent les âges glaciaires et détournent les astéroïdes meurtriers. Tirer profit de sa capacité de résistance est précisément la bonne manière de tenir les objectifs en matière de conservation.   Cet article est paru sur le site Aeon le 21 avril 2015. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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La Sixième Extinction. Comment l’homme détruit la vie de Elizabeth Kolbert, Vuibert, 2015

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