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Avec mes meilleurs souvenirs de l’asile

Ceci n’est pas une critique. C’est un dialogue bouleversant, par livre interposé, entre deux auteures brillantes, qui ont l’une et l’autre fréquenté les vieux asiles aujourd’hui fermés et ont l’une et l’autre trouvé là rire, entraide et chaleur humaine. Elles plaident ensemble pour la réhabilitation de ces lieux offrant un refuge vital à ceux qu’un sentiment de vulnérabilité absolu oblige à fuir le monde pour survivre. Car c’est cela, être fou.


©Pal Hansen

Pendant une vingtaine d'années, Barbara Taylor a lutté contre un cocktail de colère et de frustration, en proie à des cauchemars affreux, s'adonnant à l'alcool, à la drogue et au sexe.

  « La folie est une chose puérile », écrit Barbara Taylor dans The Last Asylum, récit de ses deux décennies de maladie mentale. (1) Le livre raconte sa dépression, ses vingt et un ans d’analyse, ses séjours au Friern Mental Hospital, dans le nord de Londres, tout en offrant une brève histoire du traitement des troubles psychiques et des institutions y afférentes. Taylor a fréquenté l’asile au moment où les vieux établissements victoriens vivaient leurs derniers jours. C’était juste avant que leur fermeture, dans les années 1990, ne disperse leurs patients aux quatre vents du territoire impécunieux et négligé des « soins communautaires », puisque c’est ainsi que l’on a baptisé un système qui accorde aux malades la liberté froide de vivre à la rue ou dans des appartements thérapeutiques. Ah, les asiles de fous ! Nous les appelions « asiles » tout court, comme le fait Barbara Taylor, de même que nous disions « folie » ou « être fou » pour désigner la maladie mentale. Nous nous remémorons encore les cachettes où étaient dissimulés les médicaments que nous avions fait semblant d’avaler, préférant les garder en réserve pour les jours sans. Et nous évoquons ensemble ce jour où nous avions pris notre rôle trop à cœur et où il avait fallu une demi-douzaine d’infirmiers pour nous maîtriser, pendant qu’un autre nous administrait un puissant tranquillisant. (« Halopéridol ? – Non, chlorpromazine. La première fois, en tout cas. » Et de discuter leurs inconvénients respectifs...) En société, ce genre de conversation se déroule dans le même climat – avec cet éclat de défi inflexible dans le regard des uns, cette moue de sympathie sur le visage des autres –, que celui qui règne parfois quand des Juifs racontent des blagues antisémites à vous glacer le sang, pendant que les non-circoncis farfouillent désespérément dans leur trousse à réactions de bon goût, en quête du comportement approprié.   Je dis « nous » parce que la lecture de cet ouvrage s’est révélée pour moi une expérience troublante. J’ai été internée dans plusieurs asiles, surtout à la fin des années 1960, bien avant que Barbara Taylor ne sombre dans la dépression (même si nous avons à peu près le même âge), et j’ai plus tard fréquenté le Friern, quelques années à peine avant qu’elle n’y effectue différents séjours. J’ai aussi connu l’hôpital de jour de Paddington, controversé car « géré par les patients », et dont Taylor raconte qu’il a servi de modèle au Pine Street Day Centre où elle fut traitée. Ces deux institutions ont été fermées en raison des craintes qu’elles faisaient naître chez les autorités. Pendant ma lecture, je me voyais en train de virevolter dans les pages de Taylor comme un fantôme précurseur, ou plutôt un esprit querelleur, en plein débat avec son texte : je cochais les similitudes entre son expérience et la mienne, j’évaluais les différences. Un jour, je suis tombée sur mon propre nom et la description faite dans mon premier roman d’une visite médicale subie lors de mon très court séjour au Friern, dont je me suis enfuie parce que les responsables menaçaient de me changer de section, changement qui leur aurait permis de m’enfermer pour me soumettre au traitement de leur choix (« Hmmm, lobotomie ou électrochocs, c’est au choix… »). Quel dommage, me semble-t-il, que Taylor ait omis le détail le plus inacceptable à propos de cette expérience : tout au long de l’interrogatoire qu’une vingtaine de médecins et de travailleurs sociaux assis en cercle m’ont alors fait subir, une boîte à pâtisserie dorée contenant un reste de gâteau à la crème trônait sur la table basse, au centre du cercle ; et personne n’a songé à me le proposer. Le présent article ne fait donc même pas semblant d’être un compte rendu neutre ou objectif. Plutôt qu’une lecture professionnelle ou même adulte du livre, il m’est apparu que j’en tirais une mini-analyse fantôme pour moi-même. J’observais mes réactions face à la souffrance de Taylor (rivalité), à ses expériences (comparaison), et à l’héroïsme résolu dont son analyste a fait preuve (mélange d’irritation et d’envie). Pour découvrir que tout cela ressemblait de plus en plus au transfert et au contre-transfert dont analystes et analysants parlent avec un mélange de respect et de crainte. En tout cas, le Poète (2) a dit qu’il ne m’avait jamais vue aussi préoccupée par un livre dont je devais traiter lorsqu’il m’a surprise, en revenant de son travail, en train de bafouiller : « J’aurais dû être beaucoup plus folle que je n’étais. Je n’ai pas été assez folle, loin de là. » (« Sans doute, mais c’est un peu tard maintenant, non ? », a-t-il répondu, optimiste.) « Elle décrit ce qu’elle ressent dans ses pires moments d’angoisse, mais c’est ce que je ressens à chaque heure de chaque journée ! C’est moi qui ai besoin d’une analyse, cinq jours par semaine pendant vingt et un ans, ou jusqu’à la fin de mes jours, au moins, selon ce qui sera le plus long. » (« Tu n’en as pas les moyens, et je suis sur le point de prendre ma retraite ».) « Et je veux qu’une bande d’amis proches et attentionnés veillent sur moi. » (« Quels amis ? Tu n’en as pas. ») « Et pouvoir téléphoner à mon psy en pleine nuit et quand il est en vacances, pour exiger son aide. » (« Tu n’aimes pas beaucoup être dépendante des autres. ») « Mais j’aurais l’être ! On m’a privée d’une vraie folie. »
Puis je me suis entendue, moi la chroniqueuse prétendument détachée, répétant sans cesse « moi, moi, moi », furieuse et blessée, frustrée, jalouse et avide. C’était stupéfiant. Quand j’ai lu cette phrase, « La folie est une chose puérile », j’ai pensé à H, rencontrée durant mes neuf mois au Maudsley à la fin des années 1960, H avec qui je me dispute encore pour savoir laquelle d’entre nous était vraiment folle, ou la plus folle, quand nous étions les meilleures amies du monde à l’asile. « Tu étais vraiment folle, moi j’étais simplement… en colère, tu vois ? – Non, tu étais bien plus folle que moi. J’étais simplement incapable de m’exprimer. D’ailleurs, tu es toujours plus folle que moi. » On ne sait jamais vraiment, quand l’une prétend être plus saine d’esprit que l’autre, s’il s’agit d’une manière d’affirmer sa supériorité ou d’un aveu d’échec. J’ai le souvenir très net que l’expérience de la folie, telle que je la comprenais, consistait notamment à ne jamais se sentir assez folle ou vraiment folle, relativement aux autres qui souffraient réellement. Ou alors, on se soupçonnait soi-même de ne faire que jouer au fou, tandis que les autres l’étaient vraiment, et cette idée éveillait un sentiment de culpabilité extrême : on se sentait un imposteur, un raté aux enchères de l’angoisse. D’autres m’ont dit avoir éprouvé la même chose.   Comme toujours, à force de vivre, de lire et de penser autour de ce sujet, je reviens au mystère total : pourquoi certaines personnes sont-elles terrassées et réduites à l’impuissance par ce qui semble n’être qu’un environnement dysfonctionnel des plus bénins, alors que d’autres, dont l’enfance a été dévastée par les mauvais traitements et la pauvreté (sans parler de ceux qui ont grandi en situation de famine et au milieu de la guerre), semblent trouver le moyen de vivre leur vie comme si elle leur appartenait bel et bien ? Sans oublier l’entre-deux, cet espace situé entre une enfance quasiment indolore et une enfance marquée par le malheur absolu, autrement dit l’imbroglio familial normal auquel chacun doit survivre ; ou pas. Comme la souffrance physique, que tout individu est chargé d’évaluer selon une échelle graduée de 0 à 10 qui lui est propre, le niveau de maltraitance dont on a été victime et les ravages qu’elle a faits sont des questions trop subjectives pour pouvoir être comparées. Tout ce qui vous fait mal fait mal, et, quelle que soit la façon dont on vous a blessé, vous l’êtes. Taylor se décrit à l’apogée de sa maladie comme totalement paniquée, incapable de se supporter. Être intolérable à soi-même est un sentiment que je connais, mais qu’il semble presque toujours impossible de communiquer efficacement. On essaie telle et telle manière de coucher cela par écrit, mais sans jamais réussir à faire davantage que désigner l’expérience par son nom. C’est peut-être pour tenter de se rapprocher de la réalité physique et émotionnelle de cette situation que Taylor intègre à son récit chronologique des notes ou des souvenirs de séances avec son analyste, V, au cabinet duquel elle se rend cinq jours par semaine, avant, pendant et après ses séjours en hôpital psychiatrique. Durant l’un des pires épisodes, elle est allongée sur le canapé, V assis derrière elle, comme il se doit, et tente désespérément d’exprimer ce qu’elle éprouve et d’obtenir l’aide de V : « Qu’est-ce que je vais faire ? Je ne peux pas vivre ainsi ; je ne peux plus être moi ; je ne peux pas rester comme ça, je ne peux pas survivre en dehors de l’hôpital !… Où êtes-vous ? Où êtes-vous ? Oh, qu’est-ce que je vais faire ? Je ne peux pas vivre comme ça… JE NE PEUX PAS ME SENTIR COMME CELA ! C’est impossible de ressentir ces choses-là et de rester en vie ! Qui m’aidera ? Je veux mourir ! Où êtes-vous ? Faites quelque chose pour moi ! » Cet état m
’est familier, et c’est le plus terrible qui soit, même si l’on a clairement conscience, en même temps, des souffrances concrètes qu’endurent les pauvres et les opprimés, qui apparaissent autrement plus terribles. Son analyste fait savoir à Taylor qu’il reconnaît la gravité de son désespoir : « “Le pire sentiment qui soit”, voilà comment V me décrivait cette vulnérabilité absolue. “Les gens feraient presque tout pour éviter cela.” » Elle parle de son impression d’être « échouée, sans abri » : « Le sentiment d’être sans abri est infini, il balaie tout sur son passage. » Ce récit d’impuissance et de désespoir ne m’est que trop familier. Il me hante comme un mantra, la plupart du temps inexprimé, il est là dans mes rêves, dans mes angoisses, ou simplement comme un sentiment viscéral, remontant d'aussi loin que je me souvienne. Parfois, dans mes moments les plus fous (ou les plus lucides ?), j’en ai parlé tout haut, comme Taylor, réclamant de l’aide. Une attitude déraisonnable puisque l’aide dont j’ai besoin, je l’ai toujours su, n’est pas disponible pour qui la demande ; elle n’est même pas là pour être donnée, dans la mesure où je ne suis pas capable d’identifier ce qui pourrait m’aider. Et je suis à peu près sûre que personne d’autre n’en est capable. Ni le psychanalyste, ni le psychiatre, ni le généraliste, ni l’amoureux, ni le meilleur ami, au-delà de leur conviction professionnelle ou humaine que la parole et le travail d’interprétation, un traitement médical ou un câlin aident à faire un peu la lumière ou à trouver le repos. Le fait de savoir que vous n’obtiendrez pas l’aide dont vous avez tant besoin, voilà précisément ce qui exacerbe le sentiment d’abandon jusqu’à la folie, en une spirale incontrôlable. Et ce n’est pas l’abominable idée d’un « enfant intérieur », dont on nous rebat les oreilles, qui dit, hurle, ce truc ; c’est le constat de Taylor que « la-folie-est-puérile ». Pendant ce temps, le non-enfant-non-fou qui est au désespoir en nous sait qu’aucun être ne pourra jamais se soucier assez ou faire assez, malgré toute la volonté du monde, même si c’est son travail et que vous le payez, ou qu’il vous aime pour une raison ou une autre, ou qu’il serait prêt à tout pour que cessent un instant vos exigences. Le désespoir vient de la conscience que personne ne va vous aider, que la seule chose susceptible de le faire est de trouver un moyen de vivre avec, et vivre avec est la dernière chose dont vous soyez capable. À ceci près qu’il le faut. Mais vous ne pouvez pas (je sais, on croirait du Beckett). Il n’y a là rien de moral, c’est simplement la dure réalité du monde. Dans cet état, qui confine à mon avis à l’honnêteté absolue, la raison pour laquelle quelqu’un atteint le niveau 10 de la souffrance intérieure n’apparaît pas vraiment comme la question la plus urgente à traiter, mais c’est précisément le boulot de la psychanalyse d’examiner précisément cela.   Taylor a grandi au Canada dans les années 1950. Ses parents étaient des militants socialistes. Universitaire, elle fut et reste respectée en tant qu'historienne des mouvements radicaux et féministes depuis le XVIIIe siècle. Qu’elle ait réussi à travailler et à faire carrière est déconcertant. Pendant une vingtaine d’années, elle a lutté contre un insupportable cocktail de colère et de frustration, contre des cauchemars affreux, et s’est copieusement adonnée à l’alcool, à la drogue et au sexe dans l’espoir d’échapper à tout cela. Elle reconnaît avoir été entourée d’amis dévoués et de camarades féministes qui ont veillé sur elle, l’ont épaulée et maintenue en vie. De plus, pendant toute la durée de son hospitalisation et dans ses pires moments de haine de soi, elle est parvenue à consulter V cinq jours par semaine. Cela signifie qu’elle croyait profondément pouvoir être aidée par la psychanalyse. La souffrance héritée de son enfance, qu’elle explore dans le cadre de son analyse, est-elle le fruit de l’indifférence ou de la cruauté de ses parents ? La réponse n’est pas claire. Elle avait pour nourrices des jeunes femmes recrutées au foyer pour mères célibataires du coin : toutes avaient récemment laissé leur bébé à des parents adoptifs. Leur douleur muette, dont la maison devait être imprégnée, n’était jamais reconnue ni évoquée par la mère de Taylor : « Pourquoi ne pas confier ses enfants à une fille qui vient de perdre le sien ? » Les jeunes femmes défilaient, donnant à Taylor bien des motifs de chagrin, entre leurs pertes et les siennes propres. Il ressort du livre, et de l’analyse, que ses parents étaient des intellectuels et des écrivains manqués. Taylor se sentait acculée à remporter des prix, à devenir écrivain. Elle se rappelle également des moments d’agressivité de son père, l’intimité trop grande avec laquelle il la touchait ou la frôlait quand elle était adolescente. C’était un don Juan patenté, ce qui explique la présence régulière d’étrangers à la maison (les maîtresses de son père, les amants de sa mère), personnages dont le rôle était là encore passé sous silence. Sa mère, reconnaît Taylor, était égocentrique et insatisfaite, déçue également que Barbara ne soit pas le génie tant espéré. Leur fille n’avait rien à faire dans leurs amours théâtrales, ni dans leur militantisme politique. Taylor finit par comprendre qu’on l’a imparfaitement aimée et élevée. Elle développe des tics et des comportements compulsifs. Elle tente de combler le manque par la nourriture, la boisson, le sexe et la drogue. « Je crève de faim. Rien de ce que j’ingurgite ne me satisfait. Je pourrais dévorer le monde, mais je préfère me ronger (les ongles, les cheveux). Quand je commence à manger, je ne m’arrête plus. Il n’y a pas de satiété, pas de point d’arrêt. » V fait ce que font les analystes. Il propose à sa patiente des interprétations qui sont liées à leur situation immédiate dans le cabinet de consultation et qui répètent le passé dans lequel l’analysant est englué : « Je pense que vous voulez être nourrie. Mais vous avez peur. – Nourrie ? – Oui, nourrie. Repue, satisfaite. (Un long silence.) – Pourquoi aurais-je peur ? – Parce que si je finis par découvrir que vous vous sentez nourrie par moi, je vous le ferai payer cher… Vous croyez que j’arrêterai de faire ce qui vous a satisfaite. Voilà ce que vous imaginez… Vous pensez que j’arrêterai de vous analyser, de vous nourrir, de vous voir… Ce serait votre punition pour vous être sentie bien nourrie par moi. » Arrivée à ce point de ma propre thérapie, j’ai tendance à marmonner quelque chose du genre : « Vous, vous, vous. Il ne s’agit pas de vous… Oui, je sais que ma faim ne se borne pas au fait d’avoir faim ! Et après ? » Et je refuse de laisser l’interprétation m’emmener là où je pourrais peut-être pleinement comprendre ma situation et… me sentir mieux. (L’écart entre comprendre ma situation et me sentir mieux est précisément ce qui m’a toujours inspiré de la méfiance envers l’analyse.) Taylor est plus docile, plus apte à accepter ce qu’on lui propose et à s’en servir. Est-ce cet optimisme fondamental qui a contribué à la maintenir sur le divan ? Et qu’en est-il de cet optimisme ? Est-ce quelque chose qu’on a ou qu’on n’a pas ? Taylor se met pourtant en colère et commence par protester, mais elle prend ensuite le temps de percevoir la vérité de cette interprétation. Cinq jours par semaine pendant vingt et un ans, cela me paraît extrêmement long pour en arriver à comprendre que l’amour imparfait reçu dans l’enfance vous rend à jamais insatisfait et méfiant, ou que les excès alimtentaires ont rapport au manque affectif. Cela dit, je suis une parfaite ratée en tant qu’analysante, et Taylor insiste sur le fait qu’elle n’aurait pas survécu si V ne s’était pas engagé comme il l’a fait pour l’aider à voir plus clair dans ses compulsions et ses phobies. Une bonne part de sa folie s’exprime par des cauchemars violents et pervers, où s’exprime la haine de soi. Elle apporte ses rêves au cabinet et V l’exhorte à les interpréter. Il suggère (et elle acquiesce) qu’une obsession de la propreté remontant à l’enfance, et récurrente dans ses rêves, reflète sa connaissance du donjuanisme assumé de son père, qui avait poursuivi une nounou de ses ardeurs. Une connaissance « si profondément enfouie qu’il fallut presque une décennie de psychanalyse pour l’exhumer, sa présence étant uniquement marquée par la souillure qu’elle instillait dans mes rêves et la crasse répugnante de mon visage ». Elle évoque plus tard son obsession de la saleté lors d’une conversation avec V. Peut-être a-t-elle des pensées sales, suggère-t-il. « Comme cette saleté que vous sentez sur votre visage. Votre visage sale. – Mon visage sale… Pourquoi mon visage ? – Je ne sais pas. Des regards qui salissent ? » Taylor proteste. V répond : « Les regards de votre mère ? La façon dont votre mère vous regardait quand vous étiez bébé ? – Qu’est-ce que vous me demandez ? » s’étonne Taylor. « Je ne vous demande rien, je fais une hypothèse. J’imagine que votre mère vous a lancé de sales regards ; des regards qui vous donnaient l’impression d’être sale… Quand vous étiez toute petite, quand elle vous nourrissait. Elle avait du mal à vous nourrir… Elle n’aimait pas ça. Elle vous lançait des regards sales. – Comment pouvez-vous savoir ça ? » réplique Taylor. « Vous n'en savez rien du tout !  – Bien sûr que je n'en sais rien ! (Il soupire profondément.) J’envisage cette hypothèse ; elle était perturbée, en plein désarroi, vous le sentiez, et cela vous troublait beaucoup. »   Là encore, mon côté la folie-est-puérile tape du pied et se renfrogne. Nous en sommes donc tous là, aucun de nous n’a la moindre idée de ce à quoi ressemblait le visage de sa mère quand elle lui donnait le sein, et il n’y a donc ni vrai ni faux, juste l’interprétation d’un rêve, et il faut apparemment s’en contenter. Ce n’est qu’une histoire (une parmi tant d’autres possibles) qui explique clairement l’image vue en rêve, une version que Taylor juge acceptable. Voilà comment fonctionne l’analyse, je suppose, moins en creusant dans le passé pour en extraire la vérité qu’en trouvant dans le présent des interprétations susceptibles d’offrir une explication satisfaisante. En analyse, comme lorsque nous écrivons ou bavardons entre amis, nous racontons tous nos histoires en fonction de nos névroses ou psychoses, ou de manière à ce qu’elles s’y résument. Ce n’est pas mentir. C’est une attitude téléologique. Pourtant, je n’arrive jamais à dépasser l’étape du « Mais comment pouvez-vous bien savoir ça ? » Au sens de : « Et si c’était faux ? » Ou, peut-être pire : « Et si c’était vrai ? » Et alors ? Et puis après ? Ainsi, je souffrirais du manque d’amour de ma mère à mon égard ? Je le sais bien ! Qu’est-ce que je vais y faire ? Que peut-on y faire ? Je n’ai jamais lu aucun récit d’analyse qui décrive en détail ce que l’analysant doit faire ensuite, ni si l’interprétation est vraie à proprement parler ou s’il ne s’agit que d’une analogie commode, servant à éclairer le vécu actuel du patient. Je ne vois toujours pas comment une explication satisfaisante change quoi que ce soit à un manque ressenti et au comportement aliéné qui en résulte. On reste, et on sera toujours privé de cet amour et de cette sécurité dont on a besoin pour devenir un être équilibré. De toute façon, ne savons-nous pas tous aujourd’hui qu’aucun d’entre nous n’a été aimé suffisamment ou correctement, d’une façon ou d’une autre ? Alors pourquoi se met-on dans un tel état pour cette raison ? Et que faut-il faire exactement ? Le récit de Taylor n’indique pas comment l’analyse a fonctionné, même si elle utilise le mot de « guérison » (c’est le titre d’un de ses chapitres). La méthode a marché pour elle ; le livre ne revendique rien de plus. Nous ne sommes pas trois dans ce récit d’une analyse ; ma perplexité n’appartient qu’à moi. Ce que je reconnais pleinement, ce sont les descriptions de l’asile, les séjours de Taylor au Friern, le temps qu’elle a passé au Pine Street Day Centre et dans des appartements thérapeutiques. Lorsqu’elle résume l’histoire des asiles en général et du Friern en particulier, elle décrit le mouvement qui, à la fin du XVIIIe siècle, a conduit à repenser la folie : on construisit de beaux bâtiments où l’air et la lumière pouvaient entrer, et les fous cessèrent d’être les avatars du monstre Caliban pour devenir des patients qu’il fallait traiter de manière rationnelle et humaine. Puis, avec la perte de l’intérêt pour la faiblesse et le besoin, et avec l’effondrement de la notion de progrès, les asiles monumentaux devinrent des institutions monstrueuses, décrépites, surpeuplées, avec des arrière-salles occupées pendant des décennies par des patients négligés et torturés, la dégradation des lieux reflétant la brutalité ordinaire d’une bonne partie du personnel, les thérapies se limitant à l’administration de sédatifs puissants. Quand Taylor est arrivée au Friern Hospital, quintessence de l’asile victorien, sa fermeture était déjà programmée. L’établissement se savait mourant et avait été au centre de scandales à la fin des années 1960 et dans les années 1970, quand on avait appris que les patients y étaient régulièrement soumis à des mauvais traitements et à la contrainte. Taylor y est entrée trois ans après la nuit que j’y avais passée. Je me rappelle le fameux couloir qu’elle décrit, le plus long de toutes les maisons de fous du pays (je n’en avais parcouru que la moitié quand j’ai trouvé une armoire à linge vitrée où j’ai pu me cacher). Certains des patients qui l’arpentaient sur toute la longueur, très lentement – il n’y avait jamais de collisions – donnaient l’impression de déambuler ainsi depuis des années, n’allant nulle part et sans que personne l’ait remarqué.   L’autre face de ce monde, c’est la chaleur et la camaraderie de l’asile, que Taylor décrit à merveille. C’était un endroit, dit-elle, où les patients faisaient attention les uns aux autres et connaissaient souvent mieux que le personnel leurs besoins respectifs. Au Maudsley, après l’extinction des feux, nous jouions au jeu de la « réunion du personnel » : dans le noir, allongés dans nos lits, nous évaluions le progrès de notre traitement expérimental, comme si les membres du personnel de l’asile étaient en fait des patients se prenant pour le personnel de l’asile. S’étaient-ils bien comportés ce jour-là, quelles rechutes avions-nous remarqué, fallait-il modifier notre comportement de pseudo-patients pour améliorer leur traitement ? C’était le genre de blague entre internés, de conversation entre initiés, qu’on ne trouve que dans les institutions où l’on vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Taylor raconte que les infirmiers demandaient parfois aux malades de les aider quand ils avaient un problème avec l’un d’eux. J’ai le même souvenir. Nous nous protégions les uns les autres, en général, et rigolions beaucoup, dans un esprit de camaraderie du champ de bataille. Jamais, ni avant ni après, je n’ai ressenti un aussi vif sentiment de communauté, malgré le caractère tendu et fragile de nos relations. Taylor le confirme, sans négliger cette autre vérité : être interné pouvait aussi être effrayant, chaotique et menaçant. Elle décrit ces moments où « j’étais trop paralysée par la douleur pour me tourner vers les autres, alors que je ne supportais pas d’être seule. Je rejoignais alors les fumeurs dans le salon, je m’installais à côté de Magda si elle était là. Magda me jetait un coup d’œil sans rien dire ; un jour, elle m’a pris la main. »   Un peu nunuche, peut-être, mais c’était vraiment comme ça, parfois. Je me rappelle aussi avoir eu droit à « Taisez-vous, vous n’êtes qu’une patiente, restez à votre place » lorsque je m’en suis prise à un infirmier qui obligeait une malade atteinte de démence à s’asseoir, alors qu’elle ne faisait rien de plus que se promener dans la salle en tendant un journal roulé à tous ceux qu’elle croisait. Nous étions tantôt de petits enfants perdus dans les bois, tantôt d’abominables écoliers préparant un mauvais coup. On ne s’ennuyait jamais. Et quand ça n’allait pas, vous pouviez vous lâcher. Tout le monde savait pourquoi vous étiez là. Ce plaidoyer pour l’asile est une composante essentielle du livre de Taylor. Le Friern a été fermé en 1993. Le Paddington Day Hospital et le Pine Street Day Centre ont fermé aussi. Il s’agissait d’endroits où l’on pouvait passer la journée entière ; à Paddington, on pratiquait des thérapies de groupe intensives sur la journée. Dans tous ces lieux, les patients pouvaient travailler à des projets, seul ou à plusieurs, regarder dans le vide, ne rien faire, se sentir à l’abri, entourés par la chaleur physique d’autres êtres humains ; et même si les bagarres et les drames étaient nombreux, ils se déroulaient dans un univers habité qui vous tolérait. Ces vieilles institutions ont disparu ; ce fut le grand triomphe du libéralisme thatchérien. Désormais, les urgences psychiatriques sont intégrées à l’hôpital général, avec un nombre limité de lits où les patients se succèdent aussi rapidement que le permettent les antipsychotiques. Après quoi ils se retrouvent seuls avec leurs comprimés, livrés aux bons soins de services d’aide à domicile sous-financés, en sous-effectifs et parfois imaginaires. Taylor soutient que nous n’avons pas seulement perdu les institutions, qui avaient leurs problèmes ; nous avons perdu nos asiles et, avec eux, l’idée de refuge qui était à leur origine (et ne concernait pas seulement la folie) : un lieu que la société nous procurait lorsque nous submergeait ce sentiment terrible d’être « échoué, sans abri » qualifié par V de « pire sentiment qui soit ». Taylor souligne que ces bâtisses n’avaient rien de bien luxueux à l’époque de ses séjours et des miens : lugubres, lézardées, tombant en ruine, elles n’en offraient pas moins la promesse d’un endiguement du mal, étant donné la bonne volonté et le caractère compréhensif de ceux qui les dirigeaient et les finançaient, c’est-à-dire fondamentalement nous-mêmes quand nous allions mieux. Ces lieux permettaient de se libérer du sentiment de culpabilité et de toute obligation sociale, car vous vous trouviez enfin dans un endroit où l’on savait ce que vous étiez et comment vous vous sentiez, même si l’institution ne pouvait pas y faire grand-chose. Il arrive que l’on ait besoin de s’enterrer, de pouvoir laisser passer le gros de l’orage sans que le monde vous tire par la manche, vous demande ce qui vous arrive ou vous rappelle les choses que vous devriez faire mais dont vous êtes incapable.   Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 février 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le dernier asile de Barbara Taylor, Hamish Hamilton, 2014

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