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Le Spartak, cauchemar de Staline

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Fondé par quatre frères hauts en couleur, le Spartak Moscou entretint
avec le Kremlin une relation tendue. Ce club presque indépendant, 
protégé par sa popularité, offrait à la fois du beau spectacle et un espace 
de liberté. Au grand déplaisir de Beria…

Une nuit de 1942, Nikolaï Starostin, le fondateur du Spartak Moscou, se réveilla avec la lumière d’une lampe torche dans les yeux et deux pistolets sur la tempe. Il s’attendait depuis des années à être arrêté. Lavrenti Beria, le chef de la police secrète de Staline et directeur du Dynamo Moscou – club rival du Spartak –, ne l’aimait guère. Starostin subit de longs interrogatoires dans les locaux de la Loubianka. On l’accusa, entre autres choses, de fomenter avec l’ambassade d’Allemagne l’assassinat de Staline et la fondation d’un État fasciste. Au final, lui et ses trois frères furent convaincus de vol, d’escroquerie et de corruption. Ils écopèrent chacun d’une peine de dix ans d’emprisonnement en Sibérie, une condamnation si clémente pour l’époque qu’elle fit presque figure d’acquittement. « L’avenir ne semblait pas si sombre après tout », nota Starostin dans ses Mémoires. Il savait parfaitement à quoi il devait sa chance : lui et ses frères incarnaient le Spartak, et Beria devait composer avec les espoirs que plaçaient en eux des millions de supporters, des Soviétiques ordinaires.   Nikolaï apprend vite 
à « parler le bolchevik »
 Starostin et le Spartak n’eurent aucune peine à survivre à l’Union soviétique. Mort en 1996, à l’âge de 98 ans, le fondateur a tenu jusqu’à la fin les rênes du club. Le Spartak n’était pas simplement l’équipe la plus aimée d’URSS, c’était aussi l’institution semi-autonome la plus populaire du pays. L’« équipe du peuple », comme l’appelle Robert Edelman dans cet ouvrage instructif et souvent drôle. L’incarcération des frères Starostin contribua à forger la réputation d’indépendance du Spartak. Pour beaucoup, le soutenir revenait d’une certaine façon à dire « non » à l’URSS. Et Edelman prend le club comme « un petit morceau d’histoire » permettant d’explorer une grande question : « Que pensaient les Soviétiques ordinaires du système dans lequel ils vivaient ? » Les frères Starostin étaient au nombre de quatre. Leur père, un employé de la société des chasses impériales, avait fort bien réussi et s’était installé à Moscou vers 1900. À l’instar de nombreux jeunes garçons des villes russes de l’époque, la fratrie se prit de passion pour le football, récemment importé d’Angleterre. Nikolaï était un excellent joueur – il fut capitaine de l’équipe nationale. Mais il avait aussi le goût des mondanités, de l’ambition et un instinct de survie très développé. Peu après la révolution, il fonda avec quelques amis un club de football à Krasnaia Presnia, une banlieue industrielle de Moscou. En 1935, après s’être attiré les faveurs d’une poignée de dignitaires soviétiques lors d’une partie de chasse, il en fit un club plus ambitieux qu’il nomma Spartak. Comme le remarque Edelman, Nikolaï « parlait le bolchevik » couramment. Un admirateur se revoit « devant l’entrée de service du stade à la fin des années 1930, découvrant Nikolaï, revêtu d’un manteau de fourrure, sortir majestueusement d’une énorme limousine Packard ». Par moments, les frères Starostin ont dû se croire hors de toute atteinte, même celle de Staline. Entre 1936 et 1940, lorsque les paysans russes vi
nrent s’installer en ville, le nombre de spectateurs doubla presque, pour atteindre 53 900 personnes en moyenne par match. Parmi les photographies qu’Edelman a dénichées, il en est une représentant des supporters hissés sur les épaules les uns des autres au milieu de la cohue, pour acheter des billets à la fin des années 1940. La victoire par 6 buts à 2 du Spartak sur une équipe basque en tournée en URSS en 1937 – afin de lever des fonds pour la cause républicaine espagnole – fit date dans l’histoire du football soviétique. Nikolaï écrivit plus tard : « Ni auparavant ni depuis lors, on n’a vu un tel enthousiasme. » Le Spartak eut au cours de son histoire différents tuteurs : d’abord un gros bonnet sanguinaire du Komsomol [l’organisation de jeunesse du parti communiste], puis l’organisme chargé de contrôler les services et le commerce de détail, et plus tard le parti communiste lui-même. Néanmoins, le public a toujours considéré le club comme relativement indépendant. Le CSKA Moscou était le club de l’armée, le Dynamo celui du KGB, et le Spartak était avant tout celui des frères Starostin. Il n’avait rien d’une organisation dissidente mais, par bien des aspects, il semblait moins soviétique que les autres. Même au plus sombre des années 1930, ses membres voyageaient en Occident, s’attachaient les services d’un entraîneur tchèque et copiaient les tactiques occidentales. Leur style de jeu semblait bien peu stalinien : là où le Dynamo respirait la discipline, le Spartak privilégiait la spontanéité ; et le club se souciait de vendre des billets quand le Dynamo tirait l’essentiel de ses revenus de l’État.   « Transformez l’arbitre en savon ! »
 Comme ce fut le cas en Écosse entre les Rangers et le Celtic de Glasgow, ou en Espagne entre Barcelone et le Real Madrid, une rencontre Spartak-Dynamo – à laquelle pouvaient assister jusqu’à 100 000 personnes – servait d’exutoire aux tensions internes du pays. Dénoncé, ailleurs, comme un divertissement encouragé par l’État pour s’assurer la docilité du peuple, le football ne cessa jamais, en URSS, d’exaspérer les autorités. « Les responsables des instances sportives et les idéologues du Parti se plaignaient continuellement du mauvais comportement des supporters, des joueurs, de la direction des équipes, des journalistes et même des arbitres », écrit Edelman. L’État préférait les disciplines olympiques, plus en conformité avec l’idéologie d’un corps maîtrisé, domestiqué et n’engendrant pas cette camaraderie masculine incontrôlée qui dégénère souvent en beuverie. La plupart des amateurs de sport, eux, préféraient le football. Le stade était le seul espace public où l’on pouvait chanter ce qu’on voulait. Alors que toutes les autres figures de l’autorité étaient intouchables, certains samedis après-midi, un supporter pouvait se joindre à des milliers d’autres pour scander : « Sudyu na mylo ! » (« Transformez l’arbitre en savon ! (1) »). Les frères Starostin « étaient des héros, mais des héros qui n’avaient pas été créés par l’État ». Cela finit par en agacer certains, en particulier Beria qui avait lui-même été un assez bon joueur. En 1939, le Spartak ayant remporté la finale de la Coupe d’URSS, Beria obtint que le club des Starostin rejouât la demi-finale contre ses amis géorgiens du Dynamo de Tbilissi, en arguant d’une décision d’arbitrage contestée. Le Spartak gagna de nouveau. « J’ai su alors qu’un long voyage nous attendait », a plus tard raconté Nikolaï. Une fois au Goulag, les quatre frères eurent la partie plus facile que la plupart, et Nikolaï fut rapidement nommé entraîneur du camp. Les Starostin vécurent dans des conditions de relatif confort, et furent traités comme des célébrités. « Le pouvoir illimité des responsables du camp sur les personnes n’était rien comparé au pouvoir que le football exerçait sur eux », expliqua Nikolaï. Ils furent finalement libérés en 1954, après la mort de Beria, retrouvèrent leurs anciens appartements et furent réintégrés au sein du parti communiste. Le Spartak rentra alors progressivement dans le giron des institutions soviétiques, en enfant adoptif du parti communiste de Moscou. Sous Khrouchtchev et Brejnev, Nikolaï Starostin obtint pour ses joueurs des voitures, des appartements et des gardes d’enfants. Pendant la glasnost, dans les années 1980, il redonna du lustre à l’image désormais fatiguée d’un club hors du système, en publiant des Mémoires conformes à son mythe. En 1989, sentant le vent tourner, il encouragea ses joueurs à choisir leur propre entraîneur – dont il contrôla toutefois l’élection. Désormais privé du soutien de l’État, il contribua à faire du Spartak un club complètement professionnel. Le football perdait au même moment de son importance dans toute l’Europe de l’Est. La chute du communisme avait eu pour conséquence inattendue la chute de la fréquentation des stades. Le public russe, aussi, a déserté les terrains. Aujour­d’hui, la première division russe enre­gistre une piètre moyenne de 12 700 spectateurs par match. C’est moins que la deuxième division anglaise, qui fait d’ailleurs mieux que toutes les ligues professionnelles d’Europe de l’Est. Cette désaffection ne vient pas seulement de ce que les Européens de l’Est ont découvert d’autres formes de divertissement, mais plutôt de ce que le football a perdu une grande part du sens qu’il avait sous le communisme. Dans la Russie d’aujour­d’hui, un match qui oppose le Spartak au Dynamo n’est rien de plus qu’une compétition mettant aux prises des oligarques rivaux et les joujoux que sont leurs équipes, la plupart composées de joueurs étrangers médiocres. Tout ou presque a changé dans le football russe, sauf la corruption et la contre-performance qui semblent inscrites dans ses gènes. Il y a eu environ 22 000 spectateurs en moyenne au Spartak au cours de la saison passée, soit à peine 40 % du chiffre de 1940. Tous les admirateurs du club n’ont cependant pas oublié ses années de gloire. « Au milieu d’une série de défaites particulièrement désolantes, écrit Edelman dans la partie consacrée aux années postsoviétiques, des supporters déployèrent une grande banderole sur laquelle figurait le portrait de Nikolaï Starostin. Et où étaient inscrits ces mots : “Il voit tout.” »   Cet article est paru dans la London Review of Books le 10 juin 2010. Il a été traduit par Bérénice Levet.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Spartak Moscou. Une histoire de l’équipe du peuple dans l’État des travailleurs de La deuxième vie de la forêt de Kočevski Rog, Cornell University Press

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