Le Spartak, cauchemar de Staline
par Simon Kuper

Le Spartak, cauchemar de Staline

Fondé par quatre frères hauts en couleur, le Spartak Moscou entretint
avec le Kremlin une relation tendue. Ce club presque indépendant, 
protégé par sa popularité, offrait à la fois du beau spectacle et un espace 
de liberté. Au grand déplaisir de Beria…

Publié dans le magazine Books, novembre 2010. Par Simon Kuper
Une nuit de 1942, Nikolaï Starostin, le fondateur du Spartak Moscou, se réveilla avec la lumière d’une lampe torche dans les yeux et deux pistolets sur la tempe. Il s’attendait depuis des années à être arrêté. Lavrenti Beria, le chef de la police secrète de Staline et directeur du Dynamo Moscou – club rival du Spartak –, ne l’aimait guère. Starostin subit de longs interrogatoires dans les locaux de la Loubianka. On l’accusa, entre autres choses, de fomenter avec l’ambassade d’Allemagne l’assassinat de Staline et la fondation d’un État fasciste. Au final, lui et ses trois frères furent convaincus de vol, d’escroquerie et de corruption. Ils écopèrent chacun d’une peine de dix ans d’emprisonnement en Sibérie, une condamnation si clémente pour l’époque qu’elle fit presque figure d’acquittement. « L’avenir ne semblait pas si sombre après tout », nota Starostin dans ses Mémoires. Il savait parfaitement à quoi il devait sa chance : lui et ses frères incarnaient le Spartak, et Beria devait composer avec les espoirs que plaçaient en eux des millions de supporters, des Soviétiques ordinaires.   Nikolaï apprend vite 
à « parler le bolchevik »
 Starostin et le Spartak n’eurent aucune peine à survivre à l’Union soviétique. Mort en 1996, à l’âge de 98 ans, le fondateur a tenu jusqu’à la fin les rênes du club. Le Spartak n’était pas simplement l’équipe la plus aimée d’URSS, c’était aussi l’institution semi-autonome la plus populaire du pays. L’« équipe du peuple », comme l’appelle Robert Edelman dans cet ouvrage instructif et souvent drôle. L’incarcération des frères Starostin contribua à forger la réputation d’indépendance du Spartak. Pour beaucoup, le soutenir revenait d’une certaine façon à dire « non » à l’URSS. Et Edelman prend le club comme « un petit morceau d’histoire » permettant d’explorer une grande question : « Que pensaient les Soviétiques ordinaires du système dans lequel ils vivaient ? » Les frères Starostin étaient au nombre de quatre. Leur père, un employé de la société des chasses impériales, avait fort bien réussi et s’était installé à Moscou vers 1900. À l’instar de nombreux jeunes garçons des villes russes de l’époque, la fratrie se prit de passion pour le football, récemment importé d’Angleterre. Nikolaï était un excellent joueur – il fut capitaine de l’équipe nationale. Mais il avait aussi le goût des mondanités, de l’ambition et un instinct de survie très développé. Peu après la révolution, il fonda avec quelques amis un club de football à Krasnaia Presnia, une banlieue industrielle de Moscou. En 1935, après s’être attiré les faveurs d’une poignée de dignitaires soviétiques lors d’une partie de chasse, il en fit un club plus ambitieux qu’il nomma Spartak. Comme le remarque Edelman, Nikolaï « parlait le bolchevik » couramment. Un admirateur se revoit « devant l’entrée de service du stade à la fin des années 1930, découvrant Nikolaï, revêtu d’un manteau de fourrure, sortir majestueusement d’une énorme limousine Packard ». Par moments, les frères Starostin ont dû se croire hors de toute atteinte, même celle de Staline. Entre 1936 et 1940, lorsque les paysans russes vinrent s’installer en ville, le nombre de spectateurs doubla presque, pour atteindre 53 900 personnes en moyenne par match. Parmi les photographies qu’Edelman a dénichées, il en est une représentant des supporters hissés sur les épaules les uns des autres au milieu de la cohue, pour acheter des billets à la fin des années 1940. La victoire par 6 buts à 2 du Spartak sur une équipe basque en tournée en URSS en 1937 – afin de lever des fonds…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire