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Le Waterloo des Mongols

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Terribles guerriers, les Mongols ? Pas aux yeux des Japonais : en 1274, Kubilai Khan lançait sur l’archipel une incroyable armada, aussitôt anéantie. Grâce aux dieux, dit le mythe national. En raison du délabrement de leurs rafiots, corrige un bon archéologue.

Les Européens et les Chinois voient les Mongols de la même manière, comme des guerriers à cheval déferlant sur la steppe et balayant tout sur leur passage. Une image liée au souvenir de la défaite : partielle pour les Européens, qui ont arrêté les conquérants devant Vienne ; totale pour les Chinois, qui n’ont pu les repousser. Les Japonais, eux, ont gardé des Mongols un tout autre souvenir. Celui d’hommes en bateau, puisque c’est ainsi qu’ils se sont dirigés vers l’archipel en 1274, contre toute attente, avec contre eux toutes les chances, et contre le bon sens. L’invasion échoua, mais ils ne se découragèrent pas. Sept ans plus tard, près de cent mille hommes firent une nouvelle tentative, avec une stupéfiante armada de quatre mille navires. Même si la raison incite à revoir ces chiffres à la baisse, il n’empêche : les deux campagnes de Kubilai Khan ont mobilisé les plus grandes flottes de guerre jamais utilisées. L’ampleur des moyens rend la défaite d’autant plus marquante. Voici encore un point sur lequel la mémoire japonaise diffère de la nôtre : les Mongols sont pour eux des vaincus. J’ai beaucoup hésité à ouvrir le récit des invasions mongoles du Japon par James Delgado. Certes, il est depuis longtemps mon auteur préféré sur l’histoire maritime, mais il n’est spécialiste ni du Japon ni des Mongols. Je craignais que son sens de la synthèse ne fasse pas le poids, face aux flottes mongoles et à l’histoire générale de l’Asie orientale. Saurait-il raconter la chose comme elle le méritait ? À mon grand soulagement et à mon grand plaisir, la réponse est oui. Il se faufile habilement à travers les débats universitaires concernant ces événements pour raconter une histoire souvent palpitante, et sans céder à des procédés du genre « C’est par une nuit noire et orageuse… ». Delga
do apporte à son sujet de précieuses compétences : son expérience de marin, sa passion d’archéologue qui le pousse à rapporter du fond des mers tout ce que l’histoire y a éparpillé, de San Francisco au Vietnam. Ces connaissances le guident non seulement à travers la vase des profondeurs, mais aussi à travers une histoire rendue complexe par le sens que les Japonais lui ont donné depuis un siècle. Car cet ouvrage parle autant des Mongols que de la manière dont les Japonais ont pensé leur place dans le monde depuis l’ère Meiji, quand des militaristes ont drapé du manteau de l’invincibilité divine leurs desseins impérialistes. Cette image de soi a atteint son apogée en 1945, lorsque le haut commandement militaire, face à la défaite inéluctable, a envoyé des bombardiers-suicides sur les navires de guerre américains. Les pilotes étaient connus sous le nom de kamikazes, d’après ce « vent divin » qui, selon la légende, avait balayé les armadas mongoles, sept siècles auparavant. En 1945, les dieux n’intervinrent pas. Il n’y eut pas de vent divin, rien que la mort pour les centaines de jeunes Japonais qui se portèrent volontaires.

Sous le sceau du « Centurion Wang »

Les chapitres les plus passionnants du livre sont ceux où Delgado passe du récit historique à l’archéologie sous-marine pour évoquer ses rapports avec les Japonais qui ont consacré leur vie à reconstituer cette histoire, soit comme mythe soit à travers l’archéologie. Les vestiges fragmentaires qu’ils rapportent du fond de l’océan offrent un éclairage fascinant, que les rares documents historiques ne peuvent révéler : les flottes mongoles ont bien été dévastées par des tempêtes, mais les navires étaient surtout en mauvais état et fort mal équipés. Aucun bateau entier n’a encore été retrouvé, mais la vase a livré suffisamment de morceaux pour laisser penser que les grandes armadas de Kubilai étaient en vérité composées de vieux rafiots qui n’auraient jamais dû prendre la mer. Les traces humaines de ces invasions sont encore plus insaisissables. La pièce maîtresse est jusqu’à présent un sceau portant l’inscription « Centurion Wang », découvert près d’un casque brisé, d’un crâne fracassé et des restes épars d’une armure en cuir. Si le crâne est celui du propriétaire du sceau, ce n’était pas un Mongol, mais l’un des dizaines de milliers de soldats chinois que les conquérants recrutaient de force. À partir de ce type de fragment, Delgado nous aide à imaginer la dimension humaine de ce désastre, sans succomber, comme de moindres auteurs auraient pu le faire, à la tentation de transformer le centurion Wang en personnage de roman. Au lieu de faire artificiellement revivre Wang en lui demandant de rejouer sa mort, par le sabre d’un samouraï ou par l’effondrement d’un mât, Delgado respecte le peu d’intégrité qu’il conserve à travers les vestiges repérés lors d’une plongée, et laisse faire l’imagination du lecteur. Ces temps-ci, les ouvrages de vulgarisation sortent des presses en lourds volumes, souvent gonflés d’affirmations absurdes qui désespèrent les historiens sérieux. L’histoire asiatique est particulièrement vulnérable aux élucubrations fantasmatiques, qui donnent de l’Asie une vision « confuse, souvent romantique et souvent totalement erronée », comme le dit joliment Delgado. Quel plaisir de découvrir que, malgré le superlatif légèrement hystérique introduit dans le sous-titre par l’éditeur anglais, James Delgado nous a épargné une énième mouture de ces délires en vogue, et reste un de nos auteurs préférés. Ce texte est paru en février 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

La flotte perdue de Kubilai Khan. Le plus grand désastre naval de l’histoire de La deuxième vie de la forêt de Kočevski Rog, The Bodley Head

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