Les 300 hommes qui ont fait l’industrie allemande
Publié en janvier 2026. Par Michel André.
L’économie allemande traverse une crise profonde. Le modèle qui avait fait la force de son industrie est remis en cause, de l’intérieur par le passage à un capitalisme d’actionnaires et, de l’extérieur, par la concurrence du capitalisme chinois. L’histoire de ce modèle à bout de souffle vaut d’être racontée.
Aujourd’hui décrit comme à bout de souffle, obsolète et paralysé par le conservatisme, le modèle économique qui a fait la prospérité de l’Allemagne durant la seconde moitié du XXe siècle n’est pas tombé du ciel. Son épanouissement, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, n’était que la dernière étape en date d’une longue histoire industrielle. À côté d’un tissu d’entreprises de taille intermédiaire, le « mittelstand », exploitant des marchés de niche pour des produits de moyenne technologie, ce modèle reposait sur quelques groupes géants dans les domaines de la sidérurgie, de la chimie, de l’automobile et de l’ingénierie électrique : Krupp, Thyssen, BASF, Bayer, Hoechst, Daimler-Benz, Volkswagen, Siemens. Longtemps, ces sociétés furent aux mains de familles formant des dynasties. Les liens nombreux et étroits qui existaient entre elles ainsi qu’avec les banques, les compagnies d’assurance et les institutions publiques formaient le puissant réseau connu sous le nom de « Deutschland AG » (Allemagne SA), cœur du système d’économie coordonnée (ni libérale à l’anglo-saxonne, ni planifiée) baptisé « capitalisme rhénan ».
Dans Dreihundert Männer, le journaliste Konstantin Richter raconte l’histoire de ce réseau de pouvoir, de contrôle et d’influence, de son essor après la guerre franco-prussienne de 1870 à son déclin progressif au cours des dernières décennies. Organisé en fragments longs de quelques paragraphes, chacun consacré à une question particulière, à un épisode révélateur ou à une anecdote, le livre est en même temps une biographie collective. Il tire son titre d’une formule employée par l’industriel, politicien et écrivain d’origine juive Walther Rathenau, quelques années avant de devenir président de l’entreprise d’électricité AEG fondée par son père, puis ministre des Affaires étrangères, assassiné au bout de cinq mois par un extrémiste nationaliste : « 300 hommes qui se connaissent tous, écrivait-il en 1909, déterminent le cours de l’économie […]. »
La première partie de l’histoire racontée par Richter va de la création de l’Empire allemand en 1871 à sa disparition à l’issue de la Première Guerre mondiale. Elle coïncide avec la fin de la période d’expansion industrielle amorcée au milieu du XIXe siècle appelée « gründerzeit » (période fondatrice). Dans le paysage dynamique façonné par le développement des chemins de fer, des mines et des industries métallurgiques et chimiques, les premiers grandes groupes familiaux se fortifient. À Essen, dans la Ruhr, Alfried Krupp donne à l’entreprise sidérurgique qu’il a héritée de son père une dimension nouvelle. En quelques années, elle devient la plus puissante du pays. À côté de l’acier, sa production comprend notamment des produits finis pour les chemins de fer (rails, essieux, locomotives) ainsi que des systèmes d’armement (canons, navires cuirassés).
Les frères Siemens – Carl, Werner (tous deux ingénieurs) et Wilhelm – sont aux commandes d’un conglomérat de sociétés dans le domaine des télécommunications et de l’électricité qui possède des antennes à Londres et Saint-Pétersbourg. Le groupe établit des lignes télégraphiques continentales et intercontinentales, tire le premier câble de télécommunication transatlantique, exploite de nouveaux types de dynamo et d’alternateur, construit des trams électriques un peu partout dans le monde. Le neveu au second degré des trois frères, Georg Siemens, devient le premier directeur de la Deutsche Bank, appelée à jouer un rôle clé dans le financement des activités de tous les grands groupes industriels. L’ingénieur Robert Bosch crée l’entreprise de génie électrique qui porte son nom. En 1873, l’élan est brisé par le krach bancaire qui frappe l’économie mondiale. Sur les 1 900 entreprises fondées après 1870, 200 seulement survivent. La crise dure six ans, mais les grands groupes tiennent le coup, parfois avec l’aide de l’État.
Les entreprises allemandes contribuèrent substantiellement à l’effort de guerre du pays de 1914 à 1918. Les canons et les munitions de Krupp jouèrent un rôle décisif sur les champs de bataille, comme ses sous-marins et ses navires de guerre dans les affrontements maritimes. En 1909, alors qu’il était professeur à l’université de Karlsruhe, le chimiste Fritz Haber avait réussi à synthétiser de l’ammoniaque à partir de l’azote atmosphérique en utilisant du fer comme catalyseur. Adapté à l’échelle industrielle par son collègue de la société BASF Carl Bosch (neveu de Robert Bosch), le procédé, dont l’invention valut aux deux hommes le prix Nobel de chimie, est utilisé pour la production d’engrais artificiels et d’explosifs. Durant la Première Guerre mondiale, Haber, fervent nationaliste, fut un pionnier et un promoteur de l’utilisation des gaz de combat, notamment le gaz de chlore. Ses travaux servirent plus tard à la mise au point du gaz Zyklon utilisé pour l’extermination des juifs, sans qu’il fût personnellement impliqué : juif lui-même, il avait fui le régime nazi et était mort en Suisse, en 1934.
Les années qui suivirent immédiatement la défaite allemande de 1918 furent dures pour l’industrie et l’économie du pays, à qui le traité de Versailles de 1919 imposait de lourds dommages de guerre qui furent à l’origine de l’hyperinflation du début des années 1920. Grâce au plan Dawes américain, qui réorganisait les paiements et introduisait une formule de prêts, l’économie put repartir. Avec la prospérité retrouvée, on assista à une nouvelle concentration des forces industrielles. En 1925, à l’initiative de Carl Bosch, le géant de la chimie IG Farben naquit du regroupement de six compagnies dont BASF, Bayer, Hoechst et Agfa. Un an plus tard, les deux entreprises automobiles respectivement fondées par les ingénieurs Gottlieb Daimler et Carl Benz fusionnèrent sous le nom de Daimler-Benz AG, bientôt renommée Mercedes-Benz. La grande dépression des années 1930 ébranla fortement l’économie allemande sans affecter durablement les grandes entreprises. Elle engendra cependant un chômage spectaculaire qui contribua à l’ascension d’Adolf Hitler.
Ce ne sont pas les « 300 hommes » qui portèrent le dictateur au pouvoir. Mais ils l’aidèrent à y accéder. Au mois de février 1933, à l’issue d’une rencontre avec le Führer organisée par Hermann Goering, 25 patrons de grandes entreprises acceptèrent de soutenir financièrement le parti nazi en vue des élections du mois de mars. Ils n’étaient pas d’ardents nazis, à l’exception de Fritz Thyssen, héritier d’une vieille dynastie d’industriels métallurgistes. Ayant rompu avec le parti en 1938 parce qu’il était opposé à l’entrée en guerre, celui-ci perdit son entreprise et fut même envoyé en camp de concentration avant d’être condamné en 1948 à une amende assez légère par le tribunal allié de dénazification. La plupart de ces hommes n’étaient pas non plus personnellement proches de Hitler, qui préférait la compagnie de l’ingénieur Ferdinand Porsche, dont il partageait la passion de la course automobile et à qui il passa commande, sur la base d’un prototype, de la célèbre « voiture du peuple », la Volkswagen, et de sa version militaire. Mais la culture autoritaire du régime plaisait à ces dirigeants puissants, tout comme la perspective de voir la gauche écrasée et le pouvoir des syndicats réduit. Le programme de réarmement arrangeait par ailleurs leurs affaires.
Les grands groupes industriels profitèrent généreusement du système de travail forcé mis en place pour soutenir l’effort de guerre. Il impliqua des centaines de milliers de ressortissants d’Europe orientale déportés et de prisonniers des camps de concentration, autour desquels des usines avaient été construites. Travaillant et vivant dans des conditions inhumaines, beaucoup moururent, tout comme les enfants des femmes qui travaillaient dans ces usines ou qui y étaient arrivées enceintes. « Il est impossible de démontrer que les 300 hommes ont approuvé l’Holocauste, observe Richter. [Mais] ils ont témoigné d’une choquante insensibilité et se sont montrés prêts à tirer le maximum de profit de la barbarie. Ce n’est pas le sadisme qui les a rendus complices et auteurs des atrocités, mais une volonté totalement amorale et purement utilitaire de maintenir leurs activités dans une situation de plus en plus catastrophique et d’en obtenir le meilleur avantage possible. »
À l’issue de la guerre, beaucoup de responsables industriels furent arrêtés par les autorités d’occupation alliées. Mais la plupart d’entre eux furent relâchés. Un certain nombre passèrent en jugement au tribunal de Nuremberg. Magnat du charbon et de l’acier, Friedrich Flick avait fortement soutenu le régime nazi et profité des dispositions d’aryanisation des entreprises. Il fut condamné à sept ans de réclusion, mais libéré en 1950 pour bonne conduite. Condamnés à respectivement six ans et douze ans de réclusion, Carl Krauch, président d’IG Farben, et Alfried Krupp furent amnistiés en 1951 par le haut-commissaire pour l’Allemagne, l’Américain John McCloy. Gracié au motif qu’il n’avait exercé que peu d’influence sur la gestion de la société dirigée par son père, mentalement trop diminué par l’âge pour être jugé à Nuremberg et décédé un an auparavant, Krupp put récupérer son entreprise sous certaines conditions. Il s’adjoignit les services de Berthold Beitz, un ancien cadre dirigeant de la société pétrolière Shell qui, durant la guerre, à l’instar d’Oskar Schindler, avait sauvé la vie de plusieurs centaines de juifs menacés de déportation. Beitz aida à développer les exportations de la société Krupp vers les pays émergents et à relancer la sidérurgie de la Ruhr.
Les industriels condamnés à Nuremberg se retrouvèrent rapidement libres et reprirent leurs activités. IG Farben fut divisé entre plusieurs sociétés, celles mêmes qui lui avaient donné naissance, le nom du consortium restant associé à un organisme chargé de régler les contentieux en suspens. Mais la politique de démantèlement général des entreprises initialement envisagée par les Alliés fut interrompue. Grâce, notamment, à un accord très avantageux au sujet des dommages de guerre astucieusement élaboré par le ministre des Affaires étrangères Hermann Josef Abs, les capitaux revinrent et les marchés extérieurs s’ouvrirent à l’industrie nationale. Le « miracle économique allemand », cette période de croissance rapide qui caractérise les premières décennies de l’après-guerre, s’explique largement, en dehors du rôle central qu’y joua la Deutsche Bank, elle aussi divisée mais reconstituée au bout de neuf ans, par la persistance des infrastructures (même endommagées) et la présence aux commandes des hommes qui dirigeaient l’économie du pays durant la première partie du XXe siècle. Avec le temps, ces responsables multiplièrent les efforts pour se faire pardonner les actions de leurs sociétés durant le conflit. Beaucoup d’entre eux établirent des fondations philanthropiques. Non sans avoir longtemps résisté aux demandes, plusieurs entreprises, dont les successeurs d’IG Farben, contribuèrent à des fonds de compensation aux victimes du travail forcé.
Konstantin Richter identifie les premiers signes de l’essoufflement du miracle allemand et de l’effritement du réseau de l’Allemagne SA dès la fin des années 1960. Peu à peu, une nouvelle génération prend le relais des patrons historiques, moins attachée à la continuité et à la stabilité des entreprises, moins méfiante à l’égard du capitalisme financier et des marchés, plus encline à des opérations à risque. La Deutsche Bank multiplie les investissements internationaux et les acquisitions de banques étrangères. À la fin des années 1990, Daimler-Benz acquiert Chrysler, qu’elle revend quelques années plus tard. En 2002, le conglomérat très diversifié Mannesmann, qui s’est développé à partir d’une entreprise de fabrication de tubes créée en 1890, est vendu au détail : la division télécommunications est acquise par l’entreprise britannique Vodafone et les autres divisions cédées à différentes sociétés.
Aux yeux de Richter, cette opération scelle et symbolise le triomphe du capitalisme d’actionnaires sur le capitalisme industriel familial longtemps associé au modèle allemand, dont il semble éprouver une certaine nostalgie. Ce modèle, reconnaît-il cependant, n’est plus vraiment adapté aux réalités du monde contemporain. En raison de choix qui ont été faits au cours des dernières décennies, comme la concentration des efforts sur les secteurs traditionnels, à commencer par celui de l’automobile, l’industrie et l’économie allemandes traversent aujourd’hui une crise profonde. Elles en ont surmonté d’autres par le passé. Sera-ce à nouveau le cas pour celle-ci ? « L’avenir est ouvert » conclut-il avec une grande prudence.
