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Les origines allemandes du mouvement gay

C’est en Allemagne qu’est apparu le premier militant gay, là qu’est née la première organisation de défense des homosexuels, là encore qu’est sorti le premier film positif sur les lesbiennes… À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, Berlin était la Mecque de l’homo-érotisme. Il régnait dans ses bars, sa presse, ses rues une liberté encore inconnue ailleurs, héritée notamment de la tradition romantique. Les persécutions nazies ont occulté la richesse de cette histoire.


Des travestis prennent un verre au club Eldorado, un des principaux bars gays de Berlin, en 1933. Témoignage d'une culture homosexuelle festive à laquelle l'avènement du nazisme sera fatale.

Le 29 août 1867, Karl Heinrich Ulrichs, un avocat de 42 ans, prit la parole devant le 6e Congrès des juristes allemands à Munich pour proposer l’abrogation des lois interdisant les relations sexuelles entre hommes. En s’avançant vers le pupitre, face à un auditoire de plus de cinq cents personnalités éminentes du monde du droit, il ressentit une bouffée d’angoisse. Il se souviendrait plus tard qu’une idée lui avait alors traversé l’esprit : « Il est encore temps de ne pas parler, et ton cœur cessera de battre la chamade. » Mais Ulrichs, qui avait déjà révélé ses penchants homosexuels dans des lettres à sa famille, ne recula pas. Il déclara à l’assemblée que les personnes dotées d’une « inclination sexuelle contraire à la coutume » étaient persécutées en raison de pulsions que « la nature, qui gouverne et crée dans le mystère, avait implantées en eux ». Ce fut un tollé, et Ulrichs fut contraint d’abréger son allocution. Mais il avait produit son effet : quelques collègues aux idées larges souscrivirent à cette idée d’une origine innée de l’homosexualité, et un responsable bavarois avoua en privé avoir des penchants semblables. Dans Gladius furens (Le Glaive furieux), un livre publié l’année suivante, Ulrichs écrivait : « Je suis fier d’avoir trouvé la force de ficher la première lance dans les flancs de l’hydre du mépris public. »

Le premier chapitre du livre de Robert Beachy, « Le Berlin gay, berceau d’une identité moderne », s’ouvre sur le récit de l’acte audacieux d’Ulrichs. Son titre, « L’invention allemande de l’homosexualité », traduit l’une des principales thèses du livre : même si l’amour entre personnes du même sexe est aussi ancien que l’amour lui-même, le discours public sur le sujet et le mouvement politique pour la reconnaissance de droits ont surgi en Allemagne à la fin du xixe et au début du XXe siècle. Voilà qui surprendra peut-être tous ceux qui pensent que l’identité gay s’est structurée à Londres et à New York, quelque part entre les procès d’Oscar Wilde et les émeutes de Stonewall (1). La répression brutale des homosexuels sous le nazisme a, dans une large mesure, effacé cette origine germanique de notre esprit, et même de la mémoire allemande. Robert Beachy, un historien qui enseigne à l’université Yonsei à Séoul, conclut son livre en rappelant que la Gay Pride se tient en Allemagne chaque année en juin pour commémorer le Christopher Street Day, ainsi nommé en l’honneur de la rue où se déroula la manifestation de Stonewall. L’identité gay est pensée comme un produit d’importation américain.

Ulrichs, de fait le premier militant gay de l’histoire, se heurta à la censure et finit par s’exiler ; mais ses idées s’imposèrent progressivement. En 1869, l’homme de lettres autrichien Karl Maria Kertbeny, qui s’opposait lui aussi aux lois contre la sodomie, forgea le mot « homosexualité ». (2) Dans les années 1880, un commissaire de police berlinois cessa d’intenter des actions contre les bars gays et préféra instaurer une politique de tolérance médusée, qui alla jusqu’à l’organisation de visites guidées de ce demi-monde en plein essor. En 1896, Der Eigene (« L’Unique »), le premier magazine dédié à la cause, commença de paraître. L’année suivante, le docteur Magnus Hirschfeld fonda le Comité scientifique humanitaire, la première organisation de défense des droits des homosexuels.

Dès le début du XXe siècle, le paysage avait donc changé. Tout un corpus de littérature gay s’était constitué (un militant de la première heure avait utilisé l’expression « Se taire, c’est mourir » près d’un siècle avant que le mouvement de lutte contre le sida ne forge le slogan « Silence = mort »). Les militants déploraient ouvertement les descriptions négatives de l’homosexualité (Mort à Venise, de Thomas Mann, fut épinglé). La moralité de l’« outing » faisait débat. Un schisme séparait le courant dominant, ouvert à tous, et une aile anarchiste plus tapageuse. Dans les années 1920, avec le développement des films et des chansons populaires gays, l’émergence d’un mouvement de masse paraissait imminente. En 1929, le Reichstag était sur le point de dépénaliser l’homosexualité quand le chaos provoqué par le krach boursier d’octobre empêcha de procéder au vote définitif.

 

« Assez ! Assez ! »

Pourquoi tout cela s’est-il produit en Allemagne ? Et pourquoi cette histoire n’est-elle pas mieux connue ? Beachy, qui se concentre sur le tissu social berlinois, ne creuse guère ce genre d’interrogations philosophiques – mais les réponses ne sont pas difficiles à trouver. La tendance à lire l’histoire allemande uniquement en termes de long prélude au nazisme – la logique du « tout mène à Hitler » – a exclu du tableau les forces progressistes qui le contrebalançaient, en particulier à l’époque wilhelmienne, entre 1871 et 1918. L’imposant héritage de l’idéalisme et du romantisme allemands, qui explique en partie pourquoi le mouvement homosexuel s’est implanté en Allemagne, a lui-même été passablement ignoré, en dehors du système scolaire germanique. Moyennant quoi nous sommes surpris par une évolution qui était presque inéluctable. Un homme comme Ulrichs n’aurait pu faire son discours nulle part ailleurs, et l’Allemagne était bien le seul pays où les réactions indignées de l’auditoire hurlant « Assez ! Assez ! » pouvaient susciter des cris de soutien : « Non ! Non ! Qu’il continue ! Qu’il continue ! »

Jeunes filles en uniforme, un film de Leontine Sagan, fut en 1931 le premier de l’histoire du cinéma à décrire avec bienveillance des lesbiennes. Manuela, élève d’un pensionnat, tient dans un spectacle scolaire le rôle principal de la pièce de Friedrich Schiller, Don Carlos, emblématique histoire romantique d’amour interdit et de résistance à la tyrannie. « Cet instant de bonheur fait oublier la mort », déclame la jeune fille sur scène en exprimant l’amour de Don Carlos pour sa belle-mère. Un peu plus tard, encouragée par le punch qu’elle a bu, Manuela déclare son amour pour l’une de ses enseignantes, provoquant un scandale. L’épisode laisse entendre à quel point la tradition culturelle et intellectuelle allemande, en particulier l’époque romantique (qui s’étend de Goethe et Schiller à Schopenhauer et Wagner), a enhardi ceux qui se définissaient comme gays ou lesbiennes (« Schiller écrit parfois très librement », déplore une vieille dame dans le film de Sagan).

 

Dans la nature humaine

Au cœur de la philosophie romantique figure en effet l’idée que les individus héroïques peuvent conquérir la liberté d’édicter leurs propres lois, au mépris de la société. Certaines grandes figures littéraires pratiquaient d’ailleurs un culte de l’amitié qui confinait à l’homo-érotisme, même si leurs propos enfiévrés sur les étreintes et les baisers ne dépassaient généralement pas le stade du discours. Mais les poèmes d’August von Platen à la gloire des soldats et des gondoliers étaient d’une teneur plus spécifique : « Viens, jeune homme ! Marche avec moi bras dessus bras dessous/ Et repose ta joue brune sur la blonde tête de ton tendre ami. » Les penchants de Platen lui valurent en 1829 une publicité malencontreuse, lorsque le poète Heinrich Heine, piqué au vif par les attaques antisémites dont Platen l’avait accablé, fustigea celui-ci de sa langue subtile mais venimeuse, le traitant d’efféminé, d’amant « au caractère passif et pythagorien », allusion à l’affranchi Pythagoras, l’un des favoris de Néron.

Les désirs homosexuels gagnèrent toute l’Europe à l’époque romantique. La France, en particulier, devint un havre, les lois prohibant la sodomie y ayant été révoquées durant la Révolution par haine de toute législation fondée sur la religion. Mais les Allemands étaient étonnamment disposés à dire l’indicible. Schopenhauer fit ainsi preuve d’un intérêt particulier pour les complexités de la sexualité ; en 1859, dans un commentaire ajouté à la troisième édition du Monde comme volonté et représentation, il offrait une analyse remarquablement bienveillante de ce qu’il appelait la « pédérastie », soutenant qu’elle était présente dans toutes les cultures. « Elle émane en quelque façon de la nature humaine elle-même », écrit-il, et il ne sert à rien de s’y opposer. (Il cite Horace : « Chasse la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours au pas de course. ») Et Schopenhauer de poursuivre en exposant la théorie douteuse selon laquelle la nature favorise l’homosexualité chez les hommes âgés pour les décourager de continuer à procréer.

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Sans surprise, Karl Heinrich Ulrichs se prévalut de l’étrange plaidoyer de Schopenhauer quand il lança sa campagne, et il cite le philosophe dans l’une de ses lettres de « coming out » à un membre de sa famille. Il aurait aussi pu mentionner Wagner qui, dans La Walkyrie et Tristan et Isolde, dépeint des passions illicites dans lesquelles de nombreux homosexuels de la fin du XIXe siècle virent des allégories de leur propre expérience. En 1914, dans son livre L’Homosexualité des hommes et des femmes (3), Magnus Hirschfeld notait que le festival de Bayreuth était devenu un « lieu de rencontre privilégié » des homosexuels et citait une petite annonce parue en 1894 : un jeune homme recherchait un compagnon bien de sa personne pour une excursion à bicyclette dans le Tyrol. L’annonce était signée « Numa 77, poste restante, Bayreuth ». Ulrichs avait publié ses tout premiers textes sous le pseudonyme de Numa Numantius.

Mais les signaux encourageants de géants de la culture sont une chose, les protections juridiques en sont une autre. Le chapitre le plus éloquent du livre de Beachy concerne Leopold von Meerscheidt-Hüllessem. Ce commissaire de police de Berlin à l’époque wilhelmienne a sans doute plus fait qu’aucun autre pour permettre l’épanouissement du Berlin gay. Ses motivations restent mystérieuses. Il n’aimait rien tant qu’accumuler des informations sur ses concitoyens, tel un Edgar Hoover en moins toxique. (4) Son service de l’homosexualité, créé en 1885, tenait à jour un fichier soigneusement annoté des Berlinois de ce milieu. Lui-même n’était de toute évidence pas gay, bien que son supérieur Bernhard von Richthofen, le préfet de police, fût réputé pour son goût des jeunes soldats. Meerscheidt-Hüllessem s’est peut-être dit qu’il valait mieux apprivoiser ce nouveau mouvement que le laisser se radicaliser ou devenir la proie d’éléments criminels.

Quoi qu’il en soit, le commissaire Meerscheidt-Hüllessem adopta une attitude plutôt bienveillante envers les bars et les bals homosexuels de Berlin, ou du moins ceux des quartiers chics de la ville. Il était en très bons termes avec de nombreux habitués, comme le révèle August Strindberg en personne dans son roman autobiographique L’Abbaye (5), qui relate un bal costumé homosexuel au Café national : « L’inspecteur de police et ses invités étaient assis à une table au centre d’une des ailes de la pièce, non loin du passage que tous les couples devaient emprunter. L’inspecteur appelait les gens par leur prénom et en convoqua quelques-uns des plus intéressants à sa table. »

Meerscheidt-Hüllessem et ses collègues faisaient aussi preuve de sollicitude envers les gays victimes de chantage, allant jusqu’à leur offrir des conseils juridiques. En 1900, le commissaire écrivit à Hirschfeld en exprimant sa fierté d’avoir épargné à certains « la honte et la mort » – le chantage et le suicide. Par une sinistre ironie, cet énigmatique protecteur se donna la mort une semaine plus tard ; il était accusé d’avoir touché des pots-de-vin d’un riche banquier accusé de viol.

Le Comité scientifique humanitaire de Magnus Hirschfeld n’aurait probablement jamais vu le jour sans l’approbation tacite de Meerscheidt-Hüllessem. Le médecin, qui était né en 1868, un an après le discours d’Ulrichs à Munich, commença ses activités radicales en 1896 avec la publication de Sapho et Socrate. Cet essai racontait le suicide d’un homosexuel qui s’était senti obligé de se marier. L’année suivante, Hirschfeld lança son comité, et fit peu après réimprimer les écrits d’Ulrichs. En s’appuyant sur l’intuition qu’avait celui-ci d’une origine congénitale de l’homosexualité, Hirschfeld développa une conception très bigarrée de la sexualité humaine, faisant apparaître tout un spectre de « types sexuels intermédiaires » entre les deux pôles du purement masculin et du purement féminin. Il était convaincu qu’appréhender l’homosexualité comme une fatalité biologique ferait s’évanouir les préjugés à son égard. « La justice par la science », telle était la devise de son organisation.

Beachy ne fait pas mystère des limites du travail de Magnus Hirschfeld. Celui-ci mélangeait de manière scabreuse recherche et militantisme, et certains de ses acolytes utilisaient des méthodes douteuses (l’un d’entre eux avait, pour les besoins d’une étude sur la prostitution masculine, couché avec un professionnel au moins). Mais sa connaissance de la sexualité était vaste, et l’auteur consacre plusieurs pages incisives à une comparaison – favorable à Hirschfeld – de son travail avec celui de Sigmund Freud, dont l’influence fut évidemment bien supérieure. Le père de la psychanalyse rejetait l’hypothèse héréditaire, préférant voir dans l’homosexualité une mutation du développement de l’enfant. Et bien que Freud lui-même ait affiché sa sympathie pour les gays, les psychanalystes américains encouragèrent plus tard l’idée destructrice selon laquelle on peut soigner l’homosexualité en thérapie. La pensée de Freud était d’un systématisme pompeux ; Hirschfeld était d’un empirisme brouillon. Il approcha de plus près la complexité infinie de la sexualité humaine.

 

Jeunes garçons lançant le javelot

Le médecin n’en comptait pas moins des ennemis sur la scène gay berlinoise. Son intérêt pour le caractère efféminé des homosexuels, sa curiosité pour le lesbianisme et sa fascination pour le travestissement dans les populations homo- comme hétérosexuelles (c’est lui qui inventa le mot « travestisme ») offensaient les hommes qui pensaient que leur attirance pour d’autres hommes, notamment plus jeunes, les rendait plus virils que le reste de la population. Être marié avec une femme n’était pas jugé incompatible avec ce genre d’inclination. En 1903, les mécontents, au premier rang desquels figuraient les écrivains Adolf Brand et Benedict Friedlaender, constituèrent le groupe Gemeinschaft der Eigenen, la « Communauté des uniques », en référence à un concept de la philosophie de l’individualisme anarchiste de Max Stirner. Der Eigene, le magazine de Brand, dont les pages mélangeaient méditations philosophico-littéraires et photographies légèrement pornographiques de jeunes garçons lançant le javelot, devint leur tribune. L’écrivain Hans Blüher, qui appartenait au même camp, postulait que l’érotisme renforçait les liens au sein des groupes d’hommes. Blüher avait étudié de très près le mouvement Wandervogel, une organisation de jeunes randonneurs. Antisémitisme, nationalisme et misogynie étaient endémiques dans ces milieux obsédés par la masculinité, et la judaïté de Magnus Hirschfeld devint un sujet de discorde. On l’estimait trop mondain, trop féminin, insuffisamment dévoué au resplendissant mâle aryen.

Robert Beachy salue l’ouverture d’esprit du docteur Hirschfeld, qui avait accueilli les féministes dans son courant. Hélas, les femmes sont presque totalement absentes de Gay Berlin. Il n’est fait nulle mention, par exemple, de la critique de musique et de théâtre Theo Anna Sprüngli, qui fit en 1904 un exposé sur « L’homosexualité et le mouvement des femmes » devant le Comité scientifique humanitaire, contribuant ainsi à l’émergence du mouvement lesbien. Le lesbianisme n’avait jamais été expressément interdit dans l’Allemagne impériale – le « paragraphe 175 », alias la loi contre la sodomie, ne s’appliquait qu’aux hommes. Mais il n’était pas plus facile pour elles de vivre au grand jour. Sous le pseudonyme d’Anna Rüling, Sprüngli proposait que les mouvements de défense des gays et des lesbiennes « se portent mutuellement assistance », car les deux causes mettaient en jeu les mêmes principes : liberté, égalité et « autodétermination ». Les références à George Sand et à Clara Schumann dans son discours trahissent une vision fondamentalement romantique.

Cette histoire a connu un triste épilogue, comme l’a découvert l’historienne Christiane Leidinger. Après avoir prononcé son allocution historique – qui pourrait bien avoir exacerbé la fracture entre les factions « masculiniste » et « sexologiste » du mouvement gay, pour reprendre les termes de Beachy –, Sprüngli ne s’exprima plus jamais sur le lesbianisme. Elle bascula dans une carrière journalistique conventionnelle et même conservatrice, adoptant un ton ultranationaliste et cocardier durant la Première Guerre mondiale, camouflant son passé radical sous le nazisme. Peut-être demeura-t-elle aussi ouvertement lesbienne que le permettaient les circonstances ; on ne sait presque rien de sa vie ultérieure. Mais son silence soudain montre à quelle vitesse les acquis peuvent être évanescents.

Durant l’âge d’or de la république de Weimar, auquel sont consacrés les derniers chapitres du livre de Beachy, gays et lesbiennes acquirent une visibilité presque vertigineuse dans la culture populaire. Ils pouvaient se voir à l’écran dans des films comme Jeunes filles en uniforme ou Différent des autres, l’histoire d’un violoniste gay poussé au suicide, dans lequel Hirschfeld apparaît dans un petit rôle de sexologue averti. Les représentations méprisantes du mode de vie gay étaient non seulement réprouvées mais combattues. En 1927, quand l’opéra-comique de Berlin monta un spectacle intitulé « Strictement interdit », qui tournait en dérision le caractère efféminé des homosexuels, une manifestation obligea le théâtre à supprimer le sketch insultant. La liberté qui régnait sur la scène homosexuelle de Berlin attira des visiteurs venus de pays plus rétrogrades. L’écrivain américain Christopher Isherwood, par exemple, vécut dans la ville de 1927 à 1933, profitant de la facilité avec laquelle on pouvait y rencontrer des prostitués, auxquels Beachy consacre tout un chapitre passablement éprouvant.

Au sein de la communauté gay persista la division entre « masculinistes » et « sexologistes ». Magnus Hirschfeld était désormais à la tête de l’Institut pour la science sexuelle, à la fois musée, clinique et centre de recherche, le tout hébergé dans une superbe villa du quartier de Tiergarten. Élargissant son domaine de prédilection, Hirschfeld commença à offrir des conseils à des couples hétérosexuels et à militer pour une libéralisation de la législation sur le divorce et le contrôle des naissances ; il collabora aussi aux premières opérations maladroites de changement de sexe ; et il s’attira une réputation d’« Einstein du sexe », comme on l’appela lors d’une tournée de conférences aux États-Unis. Mais aux yeux des « masculinistes », Hirschfeld faisait plutôt figure de gestionnaire de freak show sexuel. Adolf Brand publia des attaques grossièrement antisémites contre lui dans les pages de Der Eigene. Certains des acolytes de Brand flirtaient avec le nazisme, et pas seulement au sens métaphorique : l’un d’entre eux devint l’amant d’Ernst Röhm, le patron de la SA.

Après la Grande Guerre, un nouveau personnage était descendu dans l’arène : Friedrich Radszuweit, un homme d’affaires qui avait lancé un ensemble de publications homosexuelles, parmi lesquelles le premier magazine lesbien, Die Freundin (« L’amie »). Il tentait de calmer les divisions et de promouvoir un authentique mouvement de masse – dont il espérait tirer beaucoup d’argent. En 1923, il ouvrit la voie en créant la Ligue des droits de l’homme, une fédération d’organisations homosexuelles. Prenant ses distances à la fois par rapport à l’idée d’ambiguïté de l’identité sexuelle, chère à Hirschfeld, et à l’attention prédatrice de Brand pour les garçonnets, Friedrich Radszuweit défendait une forme de « respectabilité bourgeoise homosexuelle », selon l’expression de Beachy. Soucieux de ne pas afficher de couleur politique, il tenta d’amadouer les nazis, persuadé qu’eux aussi finiraient par voir la lumière.

 

Les petites frappes de Röhm

En fait, l’élément moteur de la SA était un membre de la Ligue des droits de l’homme, et Friedrich Radszuweit le savait sans doute. Röhm n’avait jamais fait mystère de son homosexualité, et Hitler avait choisi de l’ignorer : bien que le leader nazi ait dès 1920 dénoncé le mouvement gay, il avait trop besoin des petites frappes de Röhm pour pouvoir l’écarter. Au début des années 1930, la gauche allemande avait voulu ternir l’image des nazis en révélant les penchants et les aventures amoureuses de Röhm. Brand, qui avait enfin compris la cruauté des méthodes hitlériennes, se joignit à l’attaque. « Les pires ennemis de notre combat sont souvent des homosexuels eux-mêmes », observa-t-il avec sagacité. Hirschfeld, pour sa part, désapprouva la campagne, et l’amalgame qu’elle induisait entre homosexualité et fascisme. La pratique de l’« outing » des hommes politiques n’était pas neuve – elle avait touché avant guerre le conseiller de l’empereur Guillaume, le prince Philipp zu Eulenburg-Hertefeld –, et Hirschfeld s’était élevé contre cette tactique de « piétinement des cadavres ».

Le nazisme mit une fin rapide et féroce à l’idylle entre Berlin et les gays. Hirschfeld avait quitté l’Allemagne en 1930 pour une tournée de conférences à travers le monde ; il eut la bonne idée de ne jamais rentrer. En mai 1933, à peine trois mois après l’arrivée d’Hitler à la chancellerie, l’Institut pour la science sexuelle fut saccagé et l’essentiel de sa bibliothèque brûlé lors de l’autodafé tristement célèbre commis par Joseph Goebbels sur la place de l’Opéra. Röhm, devenu moins indispensable depuis la conquête du pouvoir, fut assassiné en 1934 durant la nuit des Longs-Couteaux, la première grande orgie de sang nazie. Hirschfeld, qui avait pu contempler la destruction du travail de toute sa vie aux actualités d’un cinéma de Paris, mourut l’année suivante. Brand réussit on ne sait trop comment à survivre jusqu’en 1945, quand il fut tué par une bombe alliée. Des vestiges du paragraphe 175 ont subsisté dans le Code pénal allemand jusqu’en 1994.

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, l’historiographie allemande fut dominée par l’école du Sonderweg, ou « voie particulière », qui postulait que le pays était quasiment condamné à devenir nazi en raison de la faiblesse des courants libéraux bourgeois. De nombreux historiens se sont depuis éloignés de cette vision déterministe, et Gay Berlin s’inscrit dans cette perspective : l’Allemagne qu’il donne à voir paraît un chaotique laboratoire d’expériences libérales. La mise en valeur par Beachy de cette « autre » Allemagne, hétérogène et progressiste, est particulièrement bienvenue, tant le marché de la littérature anglophone porte un intérêt fétichiste à tout ce qui est nazi. Sont ainsi parus, le même mois que Gay Berlin : « Les artistes sous Hitler », « L’Europe d’Hitler en flammes », « Atatürk dans l’imagination nazie », « Le juif qui a vaincu Hitler », « L’islam et la guerre de l’Allemagne nazie », « L’Allemagne nazie et le monde arabe », et – un ouvrage pour Amazon Kindle – « Le livre de cuisine d’Adolf Hitler ».

L’ouvrage de Beachy permet aussi de mieux comprendre comment le mouvement international pour les droits des homosexuels a prospéré, malgré les catastrophiques revers qu’il a connus non seulement sous le nazisme mais aussi dans l’Amérique des années 1950. Ce n’est pas un hasard si c’est un immigré allemand, Henry Gerber, qui a le premier importé la lutte pour cette cause aux États-Unis dans les années 1920 : sa fugace Société pour les droits de l’homme, à Chicago, s’inspirait de Magnus Hirschfeld et devait probablement son nom à l’organisation de Radszuweit. Le Mouvement pour les droits de l’homme (« HRC »), l’un des fers de lance de la scène politique gay contemporaine, qui vit le jour en 1980 sous la forme d’un comité d’action politique, fait également écho à la nomenclature allemande, volontairement ou non. Qui plus est, la volonté de Radszuweit de projeter une image petite-bourgeoise et bien sage préluda à la stratégie qui a procuré au HRC et autres organisations leurs victoires éclatantes de ces dernières années. Les homosexuels allemands – notamment dans les milieux aisés – ont commencé à être acceptés quand ils exigèrent d’être traités comme les autres et se conformèrent par ailleurs aux mœurs ambiantes. De ce point de vue, l’Allemagne de la période 1867-1933 ressemble étonnamment, et peut-être de manière troublante, à l’Amérique du XXIe siècle.

J’ai refermé Gay Berlin avec une affection accrue pour Hirschfeld, ce penseur prolixe et imprécis qui aimait se faire photographier en blouse blanche de laboratoire et était surnommé Tante Magnésie. Le bon docteur avait une vision qui allait bien au-delà des droits homosexuels stricto sensu ; il prêchait la beauté de la différence et des déviations à l’égard de la norme. Dès le début, il insista sur la particularité de l’identité sexuelle, refusant de faire du masculin et du féminin des catégories figées. Pour Hirschfeld, le genre était une réalité instable, fluctuante – le masculin et le féminin étaient « des abstractions, des extrêmes imaginaires ». Il avait calculé qu’il existait 43 046 721 combinaisons possibles de caractéristiques sexuelles, avant de se raviser : il y en avait probablement encore davantage. Cet homme n’a pas fini d’être en avance sur son temps.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 26 janvier 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| Violentes manifestations consécutives à un raid policier contre le Stonewall Inn, un bar gay de Greenwich Village à New York, le 28 juin 1969.

2| Pour pallier l’absence de terme approprié dans le langage courant, Ulrichs avait inventé quant à lui les mots « uranien » et « uranisme », en référence à l’Aphrodite Ourania (« céleste ») évoquée dans le Banquet de Platon.

3| Die Homosexualität des Mannes und des Weibes, Verlag Louis Marcus, Berlin, 1914.

4| John Edgar Hoover a été le premier directeur du FBI, et ce pendant quarante-huit ans, de 1924 à sa mort, en 1972. Ses méthodes, notamment dans sa lutte obsessionnelle contre le communisme, en ont fait un personnage très controversé. Il a été accusé d’abus de pouvoir, de chantage, de diffusion de fausses rumeurs et d’accointances avec la mafia.

5| L’Abbaye, in Œuvre autobiographique, t. 2, Mercure de France, 1990.

LE LIVRE
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Gay Berlin : Birthplace of a Modern Identity de Robert Beachy, Knopf, 2014

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