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Pourquoi Daech envoûte les jeunes européens

Nous ne gagnerons pas la bataille contre le djihadisme si nous ne reconnaissons pas ce qui attire des milliers de volontaires du monde entier vers cet islam millénariste. Il s’agit de participer à la lutte finale entre le bien et le mal, prélude à l’Apocalypse. Cette idéologie s’inscrit dans une longue tradition venant aussi bien de la pensée islamique que chrétienne. Via Internet, elle aimante des jeunes désorientés en quête d’espoirs et de repères. À l’image d’Adèle, fille d’un couple d’intellectuels parisiens.


©REUTERS

Un des membres de Daech dans les rues de Rakka en juin 2014. Selon Europol, environ 5 000 citoyens européens, venus principalement des pays les plus riches, ont rejoint l'organisation terroriste.

Il est clair désormais qu’une énorme pression pèse sur Barack Obama pour qu’il intensifie sa campagne contre Daech. À la mi-février, alors que la Maison-Blanche accueillait un sommet international contre la violence extrémiste au cours duquel le président s’est déclaré « en guerre contre des gens qui ont perverti l’islam », la presse apprenait de source interne au Pentagone que la reconquête de Mossoul, probablement avec un soutien militaire américain significatif, était planifiée pour le mois d’avril. (1) Cela faisait suite à l’annonce faite par Barack Obama de son intention de demander l’autorisation formelle du Congrès pour lancer une offensive généralisée contre Daech dans l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie, annonce assortie de ces mots : « Notre coalition est passée à l’offensive […] et [le groupe] va perdre ».

Mais vaincre l’État Islamique représente un défi gigantesque. L’organisation est extrêmement bien armée depuis qu’elle a mis la main sur des stocks des forces syriennes et irakiennes. Et l’on compte parmi ses principaux chefs militaires d’anciens officiers du régime baasiste de Saddam Hussein, un islamiste tchétchène aguerri, un ancien sergent de l’armée géorgienne et des vétérans du conflit en Libye.

Mais surtout, le groupe a su attirer un nombre inédit de jeunes recrues venues d’Occident – en s’appuyant essentiellement sur les courants apocalyptiques de la culture et de la pensée islamiques qui accordent une importance considérable à la région de la Grande Syrie, Bilad al-Sham. Selon Europol, environ 5 000 citoyens européens – venus principalement des pays les plus riches du nord de l’Europe – ont d’ores et déjà rejoint le groupe : 1 000 pour la seule Grande-Bretagne et autant pour la France. (2) Parmi eux, plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles encore dans l’adolescence.

Parallèlement, au fur et à mesure que des tribus et des groupes sunnites affiliés prêtaient allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de Daech, l’État islamique étendait ses tentacules de l’Afghanistan à la Libye en passant par le Yémen. Comme Sarah Birke l’a récemment écrit ici même, les responsables américains se demandent pourquoi « Daech a attiré autant de combattants, dans la plus fulgurante mobilisation de guérilleros étrangers jamais connue, qui éclipse par son ampleur le recrutement des volontaires venus affronter les Soviétiques en Afghanistan ou la coalition internationale en Irak. »

Il est facile de comprendre en quoi Daech, avec ses exécutions brutales et sa promesse de châtier de la pire manière tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs, a pu séduire des individus comme Amedy Coulibaly et les frères Kouachi. (Les Kouachi avaient également été influencés par Al-Qaïda au Yémen.) Ces petits délinquants, archétypes du « perdant », menaient une existence marginale dans un pays où la population musulmane est particulièrement touchée par le chômage et l’échec scolaire, et peine encore souvent à se faire accepter.

 

Brutalité désinvolte

Mais de nombreux djihadistes européens ne collent pas à ce schéma. « Jihadi John », le bourreau de Daech à l’accent britannique, possède un diplôme universitaire en informatique et vient d’une banlieue relativement aisée de Londres. La brutalité désinvolte de ses vidéos en ligne – il a décapité cinq otages occidentaux, deux Japonais ainsi que de nombreux soldats syriens, et posé avec les têtes coupées – dit de quelle façon insidieuse une génération élevée dans le cyberespace a perdu tout sens du rapport entre le réel et sa représentation. D’autres jeunes qui partent pour la Syrie sont issus d’un milieu non musulman. En août 2013, 250 Français avaient, selon les estimations, rejoint des groupes djihadistes ; au moins 40 d’entre eux (entre 15 et 20 %) étaient semble-t-il des nouveaux venus à l’islam, un nombre totalement disproportionné, puisque 1 % seulement des musulmans de France sont des convertis.

Un certain nombre de reportages récemment parus dans la presse internationale ont souligné à quel point Daech présentait la Syrie comme le principal champ de bataille dans la lutte finale entre l’islam et ses ennemis. Mais les lecteurs savent moins avec quelle singulière efficacité ces idées apocalyptiques ont appâté des adolescents européens qui n’avaient souvent qu’une piètre connaissance de l’islam tel que le pratiquent la plupart des croyants. Cette idéologie n’est pas, au demeurant, l’apanage de l’État islamique : Jabhat al-Nosra, la branche d’Al-Qaïda en Syrie, parfois rivale de Daech, a également utilisé une rhétorique messianique pour attirer un grand nombre de recrues européennes. En France, les plus vulnérables à ce genre d’endoctrinement ont entre 16 et 21 ans – ce sont des enfants au seuil de l’âge adulte.

L’anthropologue Dounia Bouzar a écrit un livre poignant, Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer, sur les « parents orphelins » qui perdent leurs enfants, happés par la cause djihadiste. Comme elle le montre, les adolescents de la classe moyenne et les étudiants en médecine issus de familles athées sont loin d’être à l’abri de la séduction exercée par les groupes djihadistes. Son ouvrage s’attache particulièrement au personnage d’Adèle. Cette adolescente de 15 ans, fille d’un couple d’intellectuels parisiens, a rejoint Jabhat al-Nosra après s’être convertie sur Internet à l’instigation de son mentor, « Frère Moustapha ». Dans le message d’adieu qu’elle a laissé à sa mère, Adèle écrit :

« Mamaman à moi
[…] C’est parce que je t’aime que je suis partie.
Quand tu liras ces lignes, je serai loin.
Je serai sur la Terre Promise, le Sham, en sécurité.
Parce que c’est là-bas que je dois mourir pour aller au Paradis.
[…] J’ai été choisie et j’ai été guidée.
Alors je sais ce que tu ignores : nous allons tous mourir, punis par la colère de Dieu.
C’est maintenant la fin du monde, mamaman.
On a trop laissé de misère, on a trop laissé d’injustices…
[…] Et tous les humains vont finir en enfer.
Sauf ceux qui ont combattu avec le dernier imam au Sham,
Donc sauf nous. »

La famille d’Adèle ignore dans quelles circonstances elle s’est tournée vers l’islam. Mais, pour elle comme pour de nombreuses autres jeunes recrues européennes, Internet semble avoir joué un rôle crucial. Sur l’ordinateur de leur fille, Sophie et Philippe ont découvert des photos d’elle vêtue d’un niqab noir, ainsi qu’un enregistrement de son endoctrinement express et de sa conversion en ligne par Frère Moustapha, sur un compte Facebook caché où elle a pris le nom d’Oum Hawwa (« Mère d’Ève »).

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« Voir les Signes »

Il semble que son passage à l’islam ait été influencé par le décès soudain de Cathy, sa tante adorée, morte d’une rupture d’anévrisme à 40 ans. Dans le dialogue sur Facebook, Moustapha console Adèle et lui demande :
« As-tu réfléchi à ce que je t’ai expliqué ? »
– Oui, grâce à Dieu, mon esprit est plus éclairé. Dieu a rappelé tante Cathy pour me faire venir à Lui. Il me fallait ça pour voir les Signes que les ignorants n’entendent même pas.
– C’est pour ça qu’il nous envoie des épreuves, dit Moustapha. Tout est écrit. Il y a toujours un sens derrière. Allah t’a choisie pour savoir. Mais il devait t’envoyer un déclencheur pour que tu sortes de l’ignorance dans laquelle tu as été maintenue jusque-là. »

À mesure que l’engagement d’Adèle se raffermit, Moustapha devient plus véhément, passant au mode impératif :
« Quand je te dis de m’appeler, tu m’appelles. Je te veux pieuse et soumise à Allah et à moi. Je suis tellement pressé de voir tes deux petits yeux sous le niqab. »

 

Une ville entière de Français

L’histoire finit tragiquement : en Syrie, la jeune fille est brièvement mariée à un certain Omar, un djihadiste choisi par l’émir de son groupe, puis, un jour, les parents d’Adèle reçoivent un texto envoyé du téléphone portable de l’adolescente : « Oum Hawwa est décédée aujourd’hui. Elle n’a pas été choisie par Dieu. Elle n’est pas morte en martyre : une simple balle perdue. Espérez qu’elle n’aille pas en enfer. »

Avant de recevoir ce message, Sophie cherche à récupérer sa fille avec l’aide de Samy, un musulman pratiquant qui rentre tout juste de Syrie, où il n’a pas réussi à retrouver son jeune frère de 14 ans. Hocine, lui aussi, a rejoint Jabhat al-Nosra. Samy explique l’idéologie universaliste qui anime les djihadistes. Après avoir été kidnappé dans le nord de la Syrie, le jeune homme avait comparu devant un chef de la division française d’Al-Nosra. « Des garçons, il y en avait partout, se souvient-il. Une ville entière de Français… » On lui explique alors que le djihad syrien et la restauration du califat sont un prélude à l’ultime bataille de la fin des temps. On le met en garde contre ceux des salafistes (3) qui soumettent le lancement du djihad à certaines conditions. « Dieu nous a élus ! On détient la Vérité ! Soit tu es un traître, soit tu es avec nous ! », s’entend-il dire, comme en écho à une déclaration de George Bush. (4) « Seuls ceux qui combattent auprès du Mahdi [le Messie de l’islam, qui restaurera le califat] iront au Paradis. »

Bien que la pratique musulmane contemporaine n’accorde généralement pas à ces idées une place de premier plan, le djihad syrien n’est pas le premier mouvement islamique à leur donner un poids singulier. En 1881, par exemple, l’imam soudanais Muhammad Ahmad déclara être le Mahdi, conquit Khartoum et créa un État qui dura jusqu’en 1898. Et en 1979, un mouvement apocalyptique conduit par des extrémistes islamistes plongea brièvement l’Arabie saoudite dans la crise en s’emparant de la Grande Mosquée de La Mecque et en appelant au renversement de la dynastie régnante ; le groupe prétendait que l’un de ses chefs était le Mahdi.

À vrai dire, cette idéologie possède un solide pedigree dans la pensée islamique classique. À l’image du christianisme, l’islam semble avoir débuté comme un mouvement messianique alertant la population de l’imminence du Jugement dernier. Les premières sourates (chapitres) du Coran sont remplies de menaces de fin du monde et l’aspiration au jour du Jugement est profondément ancrée dans certains textes. L’un des principaux personnages de cette tradition est Dajjal – le faux messie borgne qui correspond à l’Antéchrist du Nouveau Testament. Les détails varient, mais la plupart des versions s’accordent sur le fait que la dernière bataille aura lieu à l’est de Damas, quand Jésus reviendra en Messie, tuera les porcs, vaincra Dajjal et brisera la croix pour marquer son adhésion symbolique à l’islam.

Selon Jane Idleman Smith et Yvonne Yazbeck Haddad, auteures d’un livre intitulé « La conception islamique de la mort et de la résurrection » (5), les Écritures saintes – chrétiennes ou musulmanes – ne disent pas précisément quand la Fin viendra. Comme le dit le Coran : « Les gens t’interrogent au sujet de l’Heure. Dis : “Sa connaissance est exclusive à Allah.” » Cependant, on compte près de 50 références à « l’Heure » ou au « Moment convenu » dans le Coran, et nombreux sont les signes annonciateurs : « La piété laissera place à l’orgueil et la vérité aux mensonges, tandis que des pratiques licencieuses telles que la musique, la consommation de vin, l’usure, l’adultère, l’homosexualité et la soumission des hommes à leurs femmes prévaudront. Le sexe sera pratiqué dans les lieux publics, les mariages entre cousins céderont la place à des unions extrafamiliales, et il n’y aura plus d’imams pour conduire la prière des fidèles. »

Pour les djihadistes, ces signes abondent dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. L’un des éléments de la rhétorique apocalyptique de Daech et Jabhat al-Nosra consiste à affirmer que le régime de Bachar al-Assad – dominé par la secte alaouite, issue du chiisme, qui massacre les enfants et réprime les islamistes – est un « signe » de cet abandon des valeurs islamiques fondamentales censé précéder l’ultime bataille. Un hadith (une « parole rapportée » du Prophète) qui figure dans les commentaires d’Ibn Kathir, influent érudit syrien du XIVe siècle, décrit d’autres « signes » faisant immédiatement penser à la fracture actuelle entre chiites et sunnites et à l’essor des gratte-ciel qui dominent à présent les skylines de Doha, Dubai et d’autres villes arabes, dont La Mecque : « L’Heure ne viendra pas tant que les événements suivants n’auront pas eu lieu : les hommes se concurrenceront dans l’élévation des constructions ; deux groupes importants se livreront bataille, il y aura entre eux une guerre terrible ; cependant ils se réclameront du même enseignement religieux ; les tremblements de terre augmenteront ; le temps passera plus vite ; afflictions et meurtres augmenteront… »

Daech a également baptisé son magazine en ligne Dabiq, en référence à la petite ville située près de la frontière turque que de nombreux hadiths associent à l’Armageddon islamique, lorsque les bons musulmans sortiront de Médine, vaincront « les Romains » (mot désignant traditionnellement l’Empire byzantin) et s’empareront d’Istanbul.

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Un vent puissant

Les parallèles entre cette idéologie et les croyances de certains fondamentalistes chrétiens sont si étroits qu’il est difficile de ne pas en déduire qu’ils puisent à la source d’un même fonds antique de mythes proche-orientaux. Les adeptes du « prémillénarisme dispensationaliste » prédisent ainsi que tous les chrétiens born-again seront « enlevés » ou transportés physiquement au paradis tandis que les autres périront dans le chaos terrestre. Dans la version musulmane, un vent puissant emportera les âmes des croyants, avant que les trompettes ne résonnent et que tous ne ressuscitent pour affronter le Jugement divin.

Mais il existe un élément dans l’islam messianique qui ne figure pas dans son alter ego chrétien : la restauration du califat, ou de ce qui est censé être l’authentique État islamique régi par la charia et gouverné par un souverain musulman dont l’autorité s’exerce sur l’ensemble des croyants. Dans le scénario de la fin des temps, plusieurs hadiths prédisent qu’un véritable califat remplacera les royaumes injustes. Et la croyance en l’apparition sanctionnée par Dieu d’un authentique calife est étroitement associée la bataille finale contre le mal. Les califes historiques bien réels, tels les Abbassides sunnites (qui ont régné de 750 à 1258) et les Fatimides ismaéliens (au pouvoir de 969 à 1171), ont été portés par des mouvements messianiques ; bien que la bataille finale n’ait pas eu lieu, al-Mahdi – le Messie – était un titre califal.

Même si l’institution du califat n’a guère fonctionné, en dehors des tout premiers temps de l’islam et de cette période relativement brève du Moyen Âge, elle a bel et bien fourni un puissant modèle de gouvernement islamique. Modèle qui reposait sur « des fondations morales, juridiques, politiques, sociales et métaphysiques foncièrement différentes de celles de l’État moderne », selon Wael Hallaq, un spécialiste reconnu du droit islamique qui enseigne à l’université Columbia. Historiquement, souligne-t-il, les impératifs moraux de la charia s’appliquaient à l’extérieur de la sphère étatique : « Les musulmans ont été épargnés par l’absolutisme politique que connut l’Europe, l’impitoyable servage de l’époque féodale, les abus de l’Église, les réalités inhumaines de la révolution industrielle, et tout ce qui rendit les révolutions nécessaires sur le continent. En comparaison, ils vécurent pendant plus d’un millénaire dans un système beaucoup plus égalitaire et clément. Surtout, ils bénéficièrent d’un État de droit que la modernité ne pourrait dénigrer sans faire preuve de mauvaise foi. »

Au XIXe siècle, les sultans d’Istanbul [le califat ottoman avait été institué en 1517] relancèrent l’idée califale pour faire bonne mesure face au statut de protecteur des chrétiens sous domination ottomane que prétendaient avoir de droit les tsars de Russie et les Habsbourg d’Autriche. Si le tsar avait des droits sur les chrétiens du Moyen-Orient et des Balkans, le sultan-calife pouvait revendiquer les mêmes sur les nombreux sujets musulmans de l’Empire russe. La Première Guerre mondiale, la révolution de 1917 et le kémalisme mirent fin à ce genre d’approche. La décision d’abolir le califat, prise en 1924 par Atatürk, ne rencontra quasiment aucune résistance – au moment même où le partage des dépouilles de l’Empire ottoman entre États européens mettait fin à un régime musulman transnational vieux de plus de cinq siècles, événement explicitement condamné par Daech l’an dernier lors de la destruction très médiatisée de la frontière syro-irakienne par ses troupes.

Malgré toutes les horreurs sadiques dont font montre les leaders de l’État islamique dans leur campagne visant à répandre « le choc et l’effroi » (6), explique Wael Hallaq, ils aspirent également à un ordre moral qui ne transcende pas seulement les frontières de l’État-nation, mais aussi la logique morale qui le sous-tend. Arrimé à des idées apocalyptiques qui lui confèrent une signification et une fonction spéciales, ce type d’islam transnational semble séduire tout particulièrement les jeunes Européens tiraillés entre des identités rivales, tels les jeunes d’origine nord-africaine nés en France, qui ne parlent pas l’arabe mais n’arrivent pas à se faire reconnaître comme des citoyens à part entière. Les mêmes considérations pourraient s’appliquer aux trois adolescentes musulmanes de la Bethnal Green Academy School de Londres, qui ont récemment fui en Turquie et franchi la frontière syrienne pour rejoindre Daech. Dans le livre de Dounia Bouzar, Samy explique que, pour de telles recrues, la connaissance de l’arabe n’est pas nécessaire ; les volontaires sont regroupés par langues et par origines – les francophones, les anglophones, les Tchétchènes, les Marocains –, tous unis sous la bannière du djihad.

Comme Norman Cohn l’a écrit dans son livre pionnier Les Fanatiques de l’apocalypse (7), les mouvements apocalyptiques conduits par un chef charismatique ont toujours séduit les individus socialement marginalisés ou en quête d’une nouvelle source de sens :
« En raison d’inspirations et de révélations qu’il prétend d’origine divine, ce chef assigne à ses fidèles une mission commune de grande ampleur et de première importance. La conviction d’être investi d’une telle mission, d’avoir été désigné par Dieu pour accomplir une tâche prodigieuse, offre aux individus désorientés et frustrés un nouvel espoir et de nouveaux repères […]. Dans les fantasmagories eschatologiques qu’ils ont héritées d’un lointain passé […], ces gens trouvent un mythe social parfaitement adapté à leurs besoins. »

Tant que nous n’aurons pas correctement reconnu cette tradition et la façon dont elle a été reconfigurée sur Internet pour que des milliers de jeunes du monde entier s’y reconnaissent, nous aurons beaucoup de mal à réaliser l’objectif du président Obama : la destruction de Daech et l’éradication de ce qu’il appelle un cancer.

 

Cet article est paru sur le blog de la New York Review of Books le 28 février 2015. Il a été traduit par Philippe Babo.

Notes

1| La ville est toujours aux mains des djihadistes.

2| Le Premier ministre Manuel Valls a évoqué à la mi-avril le chiffre de « plus de 1 550 Français ou résidents ».

3| Le salafisme est un courant proche du wahhabisme saoudien, qui enjoint d’imiter les « pieux prédécesseurs » (salaf), c’est-à-dire les premiers musulmans, tout en se tenant à l’écart de l’activisme politique. Cela étant, certains groupes ont rompu avec ce quiétisme pour se lancer dans l’activisme révolutionnaire, avec le djihadisme. Lire « En France, le salafisme est une religion de ghetto », Books, novembre 2013.

4| Au lendemain des attentats du 11-Septembre, le président Bush déclare devant le Congrès : « Qui n’est pas avec nous est contre nous. »

5| The Islamic Understanding of Death and Resurrection, Oxford University Press, 2002 (deuxième édition).

6| « Choc et effroi » (Shock and awe) est une doctrine militaire américaine rédigée en 1996 et fondée sur l’écrasement rapide de l’adversaire grâce à l’usage d’une immense puissance de feu et des démonstrations de force spectaculaires. Elle a été principalement mise en œuvre lors de l’invasion de l’Irak en 2003.

7| Paru en anglais en 1957, ce livre a été traduit en français sous le titre Les Fanatiques de l’apocalypse : courants millénaristes révolutionnaires du XIe au XVIe siècle aux éditions Aden en 2010.

Pour aller plus loin

En complément, lire : « Du hip-hop au califat : l’itinéraire d’un djihadiste belge »

LE LIVRE
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Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer de Dounia Bouzar, Éditions de l’Atelier, 2014

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