On lynche bien sur Internet
par Ben Jackson

On lynche bien sur Internet

Lindsey Stone, Justine Sacco ou Oliver Rawlings s’en souviennent encore. Pour une photo de mauvais goût, un tweet déplacé, un commentaire rageur, ils ont été lynchés en place publique. Entendez sur Internet. Au nom de la liberté d’expression, l’humiliation numérique frappe un nombre croissant d’internautes. Peut-on maîtriser son image en ligne ? Selon que vous serez puissant ou misérable…

Publié dans le magazine Books, septembre 2015. Par Ben Jackson

©OLIVIER BALEZ POUR BOOKS
Quelqu’un se souvient-il encore de « Dog Shit Girl » (« la fille à la crotte de chien ») ? En 2005, son chien déféqua dans le métro, en Corée du Sud, et elle refusa de ramasser la déjection. Les autres passagers lui proposèrent des mouchoirs en papier mais elle se montra agressive et s’en servit pour essuyer l’animal. Des témoins indignés prirent des photos, qui se retrouvèrent en quelques heures sur Internet. Son nom, son âge, son université et d’autres informations personnelles furent bientôt mises en ligne. Les gens commencèrent à la harceler dans la rue, à la questionner sur papa Crotte-de-Chien et maman Crotte-de-Chien. Y avait-t-il un bébé Crotte-de-Chien ? Selon Don Park, qui rendit célèbre Dog Shit Girl aux États-Unis en rapportant son histoire sur son blog, « les gens se justifiaient en déclarant que la fille ne méritait pas qu’on respecte sa vie privée ». Elle abandonna ses études, menaçant de se suicider si les insultes ne cessaient pas. Twitter n’existait pas en 2005, quand la fille à la crotte de chien se fit un nom. Google ne valait que 52 petits milliards de dollars (environ sept fois moins qu’aujourd’hui). Facebook, accessible aux seuls étudiants, comptait à peine 5 millions d’utilisateurs. Depuis, les possibilités d’humiliation en ligne se sont énormément développées. En 2012, un ami de Lindsey Stone, une travailleuse humanitaire, publia sur Facebook une photo où cette dernière faisait un doigt d’honneur et feignait de hurler devant un panneau « Silence et respect » du cimetière militaire d’Arlington. La twittosphère s’emballa aussitôt : « J’espère que cette salope va se faire violer et poignarder. » « Va te faire foutre sale pute, écrivit un autre utilisateur. J’espère que tu auras une mort lente et douloureuse. Pauvre connasse attardée. » Une page Facebook intitulée « Virez Lindsey Stone » fut créée, et la jeune femme perdit son emploi. En 2013, à Londres, peu avant de prendre un vol reliant Londres au Cap, Justine Sacco, qui travaillait dans les relations publiques, tweeta : « Direction l’Afrique, j’espère que je n’attraperai pas le sida. Je rigole : je suis blanche ! » Pendant les onze heures que durait son vol, elle devint le premier sujet tendance sur le réseau social : « Pas de mots pour qualifier le putain de tweet répugnant et raciste de Justine Sacco », « Fasciné par la descente en flammes de @JustineSacco. C’est planétaire, et elle est apparemment *encore dans l’avion*. » Un commentaire publié sur Hollywood Life, émanant d’un internaute qui avait vécu « 17 ans » en Afrique mais n’avait « pas encore le sida », concluait : « Elle vient clairement dans le but d’ouvrir son vagin […] Pute débile. » Quelques semaines plus tard, un utilisateur de Twitter se souvenait de l’épisode avec nostalgie : « Eh, vous vous rappelez Justine Sacco ? #JustineADéjàAtterri? Merde, c’était incroyable. Des millions de gens attendaient qu’elle atterrisse. » Le mot « salope » [« cunt » en anglais] fait pratiquement office de signe de ponctuation dans ces explosions de haine ; le langage de l’humiliation en ligne est un concentré de misogynie. Les femmes font l’objet de fantasmes de viol, alors que les hommes s’en tirent avec une simple diffamation. Quand on découvrit que Jonah Lehrer, de la rédaction du New Yorker, avait inventé des citations et recyclé de vieux articles, l’humiliation se limita à des commentaires du genre : « Mets de côté les droits d’auteur de ton livre, crétin, parce que tu vas avoir besoin de fric. » Quand il fit un discours pour présenter ses excuses (l’allocution lui fut payée 20 000 dollars), il prit la parole à côté d’un grand écran où s’affichaient en direct les réactions sur Twitter, dont celles-ci : « Le discours de John Lehrer devrait s’intituler “Comment reconnaître les trous du cul qui se font des illusions et comment les éviter à l’avenir” » ou « Divagations d’un narcissique délirant et non repenti ». Mais personne n’exigea qu’il soit violé ou poignardé. Et il avait vraiment fait quelque chose de répréhensible. Les blagues de Stone et de Sacco étaient destinées à un groupe d’amis qui pouvaient en comprendre le contexte. Comme Justine Sacco l’a confié au journaliste britannique Jon Ronson dans son livre, « seul un dément peut penser que les Blancs n’attrapent pas le sida […] Vivre aux États-Unis nous enferme dans une sorte de bulle par rapport à ce qui se passe dans le tiers-monde. C’est de cette bulle que je me moquais. » Twitter est connu pour sa mauvaise gestion du harcèlement. « Notre bilan sur le front des agressions et des trolls est nullissime, et ce depuis des années, avoue Dick Costolo, ex-P-DG de la société, dans un mémo interne rendu public en février dernier grâce à des fuites. Franchement j’ai honte de la façon dont nous avons géré ce problème pendant mon mandat. » Les règles de Twitter interdisent seulement les « menaces violentes directes et précises ». La vidéoblogueuse féministe Anita Sarkeesian reçut des menaces de viol et de mort sur Twitter quand elle tenta de réunir 6 000 dollars pour une série de petits films sur les stéréotypes sexuels dans les jeux vidéo. Les menaces – du genre « T’es morte, chienne » ou « Je te viole à la première occasion » – n’étaient pas assez précises pour Twitter. Sarkeesian porta plainte, mais on lui répondit à plusieurs reprises que ces usagers n’avaient pas enfreint les règles, et leur compte ne fut donc pas fermé.   « Le scandale, ça fait du clic » En 2013, le célèbre commentateur et juriste Jeffrey Rosen affirma dans The New Republic que Twitter ne prenait aucune mesure pour lutter contre ce problème parce qu’il se conformait à « l’idéal américain de liberté d’expression ». L’entreprise avait « explicitement pris la décision d’être une plateforme au service de la démocratie plus que de la politesse ». Un jugement bien généreux ! Vers la fin du livre, Jon Ronson laisse entendre que les recherches sur Justine Sacco – 1,2 million en décembre 2013 – auraient rapporté jusqu’à 456 000 dollars à Google. Ce chiffre paraît incroyable, mais le modèle économique de Google et de Twitter repose sur la promesse de faciliter le flux, quelle que soit la nature de l’information. Comme l’a déclaré Sam Biddle, le journaliste de Gawker.com qui fut le premier à partager le tweet de Sacco avec le vaste monde, « le scandale, ça fait du clic ». L’anonymat est l’un des services que Twitter offre aux misogynes et aux lyncheurs. Amanda Hess, une journaliste américaine spécialiste des questions de genre et des nouvelles technologies, a reçu des insultes émanant d’un compte Twitter baptisé « headlessfemalepig » (littéralement « truie sans tête ») : « J’ai 36 ans, j’ai fait 12 ans pour “homicide involontaire”, j’ai tué une femme comme toi qui avait décidé de se moquer de la bite des mecs. » Ce message fut bientôt suivi par celui-ci : « Content de voir que nous habitons dans le même État. Je te cherche, et quand je t’aurai trouvée, je vais te violer et te décapiter. » Les propos de ce genre constituent un délit – et il y a une grande différence entre être anonyme sur Internet et être physiquement introuvable –, mais la police passe rarement à l’acte en pareil cas. Même si le compte fut suspendu et les tweets supprimés (on admit qu’il s’agissait de « menaces directes et précises »), la personne qui se cachait derrière ce compte était libre d’en créer un nouveau pour renouveler ses insultes et ses menaces, sans trop s’inquiéter des conséquences. Quant à ceux dont l’anonymat est violé, ils peuvent se retrouver avec un dossier Internet portant trace d’un comportement qui ne leur ressemble pas et d’infractions relativement mineures. Si vous faites une recherche sur « Lindsey Stone », la première chose que vous verrez, c’est la photo où elle se moque du panneau au cimetière d’Arlington. Si vous tapez « Oliver Rawlings », la première chose que vous trouverez, c’est une entrée sur Mary Beard, spécialiste de l’Antiquité et collaboratrice du Times Literary Supplement, qui retweeta le commentaire qu’il avait posté sur son blog : « Vieille salope dégueulasse, je parie que ton vagin est immonde. » Il reçut tellement d’insultes que Mary Beard finit par lui rédiger un certificat de bonne moralité. « Il va avoir du mal à trouver du boulot, car dès que vous tapez son nom sur Google, c’est ça qui apparaît, expliqua-t-elle. Et même s’il a été très bête et pas très sympathique à ce moment-là, je ne pense vraiment pas qu’un seul tweet doive faire s’effondrer les perspectives de carrière de quelqu’un. » L’humiliation se produit en cas de conflit entre l’histoire que nous voulons raconter et l’histoire que d’autres racontent sur nous-mêmes. Sacco avait envoyé une plaisanterie satirique à ses amis et fut rangée dans la catégorie « raciste ». Le « coup de folie » de Rawlings aurait pu lui valoir l’étiquette définitive de misogyne (sanction peut-être atténuée par la réaction finalement compréhensive de Mary Beard). Et il existe une…
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