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On lynche bien sur Internet

Lindsey Stone, Justine Sacco ou Oliver Rawlings s’en souviennent encore. Pour une photo de mauvais goût, un tweet déplacé, un commentaire rageur, ils ont été lynchés en place publique. Entendez sur Internet. Au nom de la liberté d’expression, l’humiliation numérique frappe un nombre croissant d’internautes. Peut-on maîtriser son image en ligne ? Selon que vous serez puissant ou misérable…


©OLIVIER BALEZ POUR BOOKS
Quelqu’un se souvient-il encore de « Dog Shit Girl » (« la fille à la crotte de chien ») ? En 2005, son chien déféqua dans le métro, en Corée du Sud, et elle refusa de ramasser la déjection. Les autres passagers lui proposèrent des mouchoirs en papier mais elle se montra agressive et s’en servit pour essuyer l’animal. Des témoins indignés prirent des photos, qui se retrouvèrent en quelques heures sur Internet. Son nom, son âge, son université et d’autres informations personnelles furent bientôt mises en ligne. Les gens commencèrent à la harceler dans la rue, à la questionner sur papa Crotte-de-Chien et maman Crotte-de-Chien. Y avait-t-il un bébé Crotte-de-Chien ? Selon Don Park, qui rendit célèbre Dog Shit Girl aux États-Unis en rapportant son histoire sur son blog, « les gens se justifiaient en déclarant que la fille ne méritait pas qu’on respecte sa vie privée ». Elle abandonna ses études, menaçant de se suicider si les insultes ne cessaient pas. Twitter n’existait pas en 2005, quand la fille à la crotte de chien se fit un nom. Google ne valait que 52 petits milliards de dollars (environ sept fois moins qu’aujourd’hui). Facebook, accessible aux seuls étudiants, comptait à peine 5 millions d’utilisateurs. Depuis, les possibilités d’humiliation en ligne se sont énormément développées. En 2012, un ami de Lindsey Stone, une travailleuse humanitaire, publia sur Facebook une photo où cette dernière faisait un doigt d’honneur et feignait de hurler devant un panneau « Silence et respect » du cimetière militaire d’Arlington. La twittosphère s’emballa aussitôt : « J’espère que cette salope va se faire violer et poignarder. » « Va te faire foutre sale pute, écrivit un autre utilisateur. J’espère que tu auras une mort lente et douloureuse. Pauvre connasse attardée. » Une page Facebook intitulée « Virez Lindsey Stone » fut créée, et la jeune femme perdit son emploi. En 2013, à Londres, peu avant de prendre un vol reliant Londres au Cap, Justine Sacco, qui travaillait dans les relations publiques, tweeta : « Direction l’Afrique, j’espère que je n’attraperai pas le sida. Je rigole : je suis blanche ! » Pendant les onze heures que durait son vol, elle devint le premier sujet tendance sur le réseau social : « Pas de mots pour qualifier le putain de tweet répugnant et raciste de Justine Sacco », « Fasciné par la descente en flammes de @JustineSacco. C’est planétaire, et elle est apparemment *encore dans l’avion*. » Un commentaire publié sur Hollywood Life, émanant d’un internaute qui avait vécu « 17 ans » en Afrique mais n’avait « pas encore le sida », concluait : « Elle vient clairement dans le but d’ouvrir son vagin […] Pute débile. » Quelques semaines plus tard, un utilisateur de Twitter se souvenait de l’épisode avec nostalgie : « Eh, vous vous rappelez Justine Sacco ? #JustineADéjàAtterri? Merde, c’était incroyable. Des millions de gens attendaient qu’elle atterrisse. » Le mot « salope » [« cunt » en anglais] fait pratiquement office de signe de ponctuation dans ces explosions de haine ; le langage de l’humiliation en ligne est un concentré de misogynie. Les femmes font l’objet de fantasmes de viol, alors que les hommes s’en tirent avec une simple diffamation. Quand on découvrit que Jonah Lehrer, de la rédaction du New Yorker, avait inventé des citations et recyclé de vieux articles, l’humiliation se limita à des commentaires du genre : « Mets de côté les droits d’auteur de ton livre, crétin, parce que tu vas avoir besoin de fric. » Quand il fit un discours pour présenter ses excuses (l’allocution lui fut payée 20 000 dollars), il prit la parole à côté d’un grand écran où s’affichaient en direct les réactions sur Twitter, dont celles-ci : « Le discours de John Lehrer devrait s’intituler “Comment reconnaître les trous du cul qui se font des illusions et comment les éviter à l’avenir” » ou « Divagations d’un narcissique délirant et non repenti ». Mais personne n’exigea qu’il soit violé ou poignardé. Et il avait vraiment fait quelque chose de répréhensible. Les blagues de Stone et de Sacco étaient destinées à un groupe d’amis qui pouvaient en comprendre le contexte. Comme Justine Sacco l’a confié au journaliste britannique Jon Ronson dans son livre, « seul un dément peut penser que les Blancs n’attrapent pas le sida […] Vivre aux États-Unis nous enferme dans une sorte de bulle par rapport à ce qui se passe dans le tiers-monde. C’est de cette bulle que je me moquais. » Twitter est connu pour sa mauvaise gestion du harcèlement. « Notre bilan sur le front des agressions et des trolls est nullissime, et ce depuis des années, avoue Dick Costolo, ex-P-DG de la société, dans un mémo interne rendu public en février dernier grâce à des fuites. Franchement j’ai honte de la façon dont nous avons géré ce problème pendant mon mandat. » Les règles de Twitter interdisent seulement les « menaces violentes directes et précises ». La vidéoblogueuse féministe Anita Sarkeesian reçut des menaces de viol et de mort sur Twitter quand elle tenta de réunir 6 000 dollars pour une série de petits films sur les stéréotypes sexuels dans les jeux vidéo. Les menaces – du genre « T’es morte, chienne » ou « Je te viole à la première occasion » – n’étaient pas assez précises pour Twitter. Sarkeesian porta plainte, mais on lui répondit à plusieurs reprises que ces usagers n’avaient pas enfreint les règles, et leur compte ne fut donc pas fermé.   « Le scandale, ça fait du clic » En 2013, le célèbre commentateur et juriste Jeffrey Rosen affirma dans The New Republic que Twitter ne prenait aucune mesure pour lutter contre ce problème parce qu’il se conformait à « l’idéal américain de liberté d’expression ». L’entreprise avait « explicitement pris la décision d’être une plateforme au service de la démocratie plus que de la politesse ». Un jugement bien généreux ! Vers la fin du livre, Jon Ronson laisse entendre que les recherches sur Justine Sacco – 1,2 million en décembre 2013 – auraient rapporté jusqu’à 456 000 dollars à Google. Ce chiffre paraît incroyable, mais le modèle économique de Google et de Twitter repose sur la promesse de faciliter le flux, quelle que soit la nature de l’information. Comme l’a déclaré Sam Biddle, le journaliste de Gawker.com qui fut le premier à partager le tweet de Sacco avec le vaste monde, « le scandale, ça fait du clic ». L’anonymat est l’un des services que Twitter offre aux misogynes et aux lyncheurs. Amanda Hess, une journaliste américaine spécialiste des questions de genre et des nouvelles technologies, a reçu des insultes émanant d’un compte Twitter baptisé « headlessfemalepig » (littéralement « truie sans tête ») : « J’ai 36 ans, j’ai fait 12 ans pour “homicide involontaire”, j’ai tué une femme comme toi qui avait décidé de se moquer de la bite des mecs. » Ce message fut bientôt suivi par celui-ci : « Content de voir que nous habitons dans le même État. Je te cherche, et quand je t’aurai trouvée, je vais te violer et te décapiter. » Les propos de ce genre constituent un délit – et il y a une grande différence entre être anonyme sur Internet et être physiquement introuvable –, mais la police passe rarement à l’acte en pareil cas. Même si le compte fut suspendu et les tweets supprimés (on admit qu’il s’agissait de « menaces directes et précises »), la personne qui se cachait derrière ce compte était libre d’en créer un nouveau pour renouveler ses insultes et ses menaces, sans trop s’inquiéter des conséquences. Quant à ceux dont l’anonymat est violé, ils peuvent se retrouver avec un dossier Internet portant trace d’un comportement qui ne leur ressemble pas et d’infractions relativement mineures. Si vous faites une recherche sur « Lindsey Stone », la première chose que vous verrez, c’est la photo où elle se moque du panneau au cimetière d’Arlington. Si vous tapez « Oliver Rawlings », la première chose que vous trouverez, c’est une entrée sur Mary Beard, spécialiste de l’Antiquité et collaboratrice du Times Literary Supplement, qui retweeta le commentaire qu’il avait posté sur son blog : « Vieille salope dégueulasse, je parie que ton vagin est immonde. » Il reçut tellement d’insultes que Mary Beard finit par lui rédiger un certificat de bonne moralité. « Il va avoir du mal à trouver du boulot, car dès que vous
tapez son nom sur Google, c’est ça qui apparaît, expliqua-t-elle. Et même s’il a été très bête et pas très sympathique à ce moment-là, je ne pense vraiment pas qu’un seul tweet doive faire s’effondrer les perspectives de carrière de quelqu’un. » L’humiliation se produit en cas de conflit entre l’histoire que nous voulons raconter et l’histoire que d’autres racontent sur nous-mêmes. Sacco avait envoyé une plaisanterie satirique à ses amis et fut rangée dans la catégorie « raciste ». Le « coup de folie » de Rawlings aurait pu lui valoir l’étiquette définitive de misogyne (sanction peut-être atténuée par la réaction finalement compréhensive de Mary Beard). Et il existe une infinité de gens dont vous n’avez jamais entendu parler et qui se sont un jour endettés ou ont commis un délit mineur – information consignée sur une page Web indexée par Google et qui est donc la première chose que vous voyez si vous tapez leur nom dans un moteur de recherche. Alors, que faire figurer au juste dans le catalogue public de notre vie, et qui doit en décider ? En 2010, en menant une enquête pour le New York Magazine, le journaliste Graeme Wood découvrit qu’un de ses anciens condisciples d’Harvard, Phineas Upham, et sa mère, Nancy, avaient été arrêtés pour avoir dissimulé 11 millions de dollars sur des comptes bancaires en Suisse, somme qu’ils avaient ensuite rapatriée discrètement en Amérique. Non sans un certain plaisir pervers, Wood créa une alerte Google et regarda Nancy plaider coupable et écoper de trois ans avec sursis, plus une amende de 5,5 millions de dollars. Aucune charge ne fut retenue contre Phineas, mais toute recherche sur son nom continua d’entraîner les suggestions automatiques suivantes de Google : « Phineas Upham fisc », « Phineas Upham arrestation », « Phineas Upham condamnation ». L’un des résultats les plus en vue était ce titre d’un article de Bloomberg : «Les États-Unis renoncent à poursuivre un homme accusé d’avoir aidé sa mère à cacher de l’argent ». Wood, qui avait maintenu son alerte Google, remarqua par la suite des phénomènes curieux. Upham fut nommé responsable de la section finances du site Venture Cap Monthly et élu par Charity News Forum « philanthrope du mois ». Ces honneurs décernés par des organismes obscurs se multipliaient, certains surestimant de beaucoup l’importance d’Upham en le citant aux côtés d’éminents économistes comme Ben Bernanke. Wood dénicha le siège social de Venture Cap : une entrée de service jouxtant un restaurant indien de Manhattan. Il venait de pénétrer par hasard dans le monde des agences d’e-réputation. Ces entreprises se comptent aujourd’hui par centaines. Upham avait engagé les services de Metal Rabbit Media. Reputation.com est la plus célèbre outre-Atlantique, et l’une des plus sérieuses ; son fondateur, Michael Fertik, est la seule personnalité de ce secteur qui ait consenti à rencontrer Jon Ronson pour son livre. L’ouvrage explique comment la société créée par Fertik a contribué à réduire la présence de la photo de Lindsey Stone sur Google, opération menée à titre gracieux mais dont le coût est estimé à plusieurs centaines de milliers de dollars (l’image n’a pas totalement disparu). Les dirigeants de firmes de Wall Street ont eu recours à ces agences au lendemain du krach financier de 2008. Des hommes politiques et des célébrités utilisent également leurs services. De même que des pédophiles et des violeurs. Ou des personnes condamnées pour des délits mineurs qui surgissent quand tapez leur nom dans Google, ce qui les empêche de trouver un emploi ou des clients. Puisque tout le monde passe par là pour trouver un avocat ou un dentiste. Les cabinets d’e-réputation font disparaître les informations négatives. Fertik lui-même refuse d’expliquer en détail comment sa société s’y prend. « Je peux dire que nous avons codifié un ensemble de procédures que nous affinons sans cesse, et qui dépendent de la source, de l’emplacement et de la nature du contenu qu’on nous demande de détruire », déclarait-il en 2006. Ces procédures comprennent sans doute des démarches assez simples, comme le nettoyage des sites Web placés sous le contrôle direct de leurs clients, et des démarches plus agressives, comme les menaces de poursuites contre les administrateurs d’autres sites. Dans bien des cas, cela ne suffit pas : les grands organes de presse refusent de retirer leurs articles. Les redresseurs de réputation cherchent donc plutôt à inonder les algorithmes de Google sous un déluge d’informations positives afin de reléguer aux oubliettes les résultats plus compromettants. Autrefois, c’était facile. Quand des moteurs de recherche comme AltaVista classaient les sites en fonction de la fréquence du terme recherché, il en fallait peu pour étouffer l’information négative : il suffisait de créer un site mentionnant maintes fois le même nom pour rejeter les données importunes dans les tréfonds du Web. Puis, en 1996, les fondateurs de Google, Larry Page et Sergueï Brin, inventèrent le système PageRank, qui classe les pages non seulement en fonction de leur contenu, mais aussi du nombre et du classement des sites qui renvoient vers elles. C’est un système bien plus difficile à contourner, et les algorithmes de Google sont constamment remis à jour ; la société revendique plus de 500 améliorations par an, depuis les petits détails jusqu’aux grands changements comme la recherche personnalisée et la suggestion automatique.   Fabriquer une couverture médiatique favorable Selon Fertik, les agences d’e-réputation veulent offrir à leurs clients « le plus grand contrôle possible sur ce l’on perçoit d’eux sur Internet, depuis les informations qu’ils veulent faire apparaître sur leur parcours professionnel jusqu’à celles qu’ils ne veulent pas voir s’afficher ». Elles créent des sites et des liens y renvoyant, ou se servent de sites bien classés par PageRank, comme Tumblr, Twitter et LinkedIn, pour maîtriser les résultats de recherche liés au nom de leur client. Quand elles le peuvent, elles trouvent aussi le moyen d’agencer une couverture médiatique favorable ou d’en donner l’apparence. Mais c’est souvent impossible. Fin 2014, Greenpeace a contraint Lego de renoncer à son partenariat avec Shell en mettant en ligne une vidéo, devenue virale, qui montrait une marée noire en train de recouvrir un paysage arctique en Lego. La pétition de Greenpeace recueillit plus de 1 million de signatures : aucune agence d’e-réputation au monde ne peut faire disparaître ce genre de phénomène de Google (seul le moteur de recherche en serait capable). Pourtant, même en pareil cas, il existe des moyens de gérer les répercussions. À condition de pouvoir payer. Même les formes les plus innocentes d’optimisation des résultats de recherche et de gestion d’image dépassent le budget de la plupart des particuliers : la facture peut se chiffrer en milliers, voire en centaines de milliers d’euros. Et bien sûr, les riches et puissants ne paient pas seulement pour la mise en ligne de contenus élogieux mais aussi pour éliminer les articles négatifs. De nombreuses sociétés d’e-réputation mentent volontiers au sujet de leurs clients (comment être sûr que le Phineas Upham que vous avez trouvé sur Internet est bien celui qui a été accusé de fraude fiscale, ou même qu’il s’agit d’une personne réelle ?). Des stratégies de ce type peuvent aussi être employées pour diffamer. L’un des documents rendus publics par Edward Snowden, « L’art de la tromperie », expliquait aux agents de l’État comment ils devaient s’y prendre pour discréditer une cible en menant des opérations « sous fausse bannière » (publier des informations sous une identité usurpée), en intervenant sur des blogs où l’on se fait passer pour la victime de la cible, en changeant les photos sur les réseaux sociaux, et ainsi de suite. Quelles sont les alternatives à cette manipulation ? Sans intervention extérieure, les histoires que raconterait sur nous l’algorithme de Google seraient celles qui auraient le plus de chances d’inciter l’internaute à cliquer sur un lien, ou à faire une nouvelle recherche. Le moteur idéal selon Google est celui qui « comprend exactement ce que vous voulez dire, et qui vous fournit exactement ce que vous voulez », pour reprendre les propos de Larry Page. Si tel est l’objectif, il a remarquablement bien fonctionné quand Lindsey Stone et Justine Sacco étaient « tendance ». Tout le monde s’amusait tellement. C’était exactement ce que les gens cherchaient, et Google ou Twitter répondaient à la demande. L’ennui, c’est que cela bafouait les droits du sujet de la recherche. En mai 2014, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt sur « le droit à l’oubli » [lire notre dossier « Peut-on échapper au Web ? », Books, avril 2014]. En 2009, l’Espagnol Mario Costeja González avait tapé son nom sur Google et découvert des annonces pour une vente aux enchères immobilière organisée à la suite d’une saisie pour dette. Ces annonces remontaient à 1998, une période de difficultés financières. Elles étaient parues dans le quotidien catalan La Vanguardia, et Costeja González demanda leur retrait, au motif que la dette et le but initial de la publication (attirer des acheteurs pour sa propriété) n’étaient plus d’actualité. Le journal refusa. Costeja González se tourna vers Google pour que les liens soient supprimés, mais essuya un nouveau refus. Il décida finalement de porter l’affaire devant les tribunaux. Pour la Cour de justice de l’Union européenne, les moteurs de recherche comme Google entrent dans la catégorie des « contrôleurs de données » et, en vertu de la directive sur la protection des données personnelles adoptée en 1995, les particuliers peuvent exiger que soient supprimés « de la liste de résultats, affichée à la suite d’une recherche effectuée à partir du nom d’une personne, des liens vers des pages Web publiées par des tiers et contenant des informations relatives à cette personne ». Google n’est tenu de satisfaire ces demandes que si les informations sont « inadéquates, non pertinentes et excessives au regard des finalités pour lesquelles elles sont collectées et pour lesquelles elles sont traitées ultérieurement ». En outre, il faut trouver « un juste équilibre » entre l’intérêt des internautes et « les droits fondamentaux de la personne concernée, en particulier le droit au respect de la vie privée et le droit à la protection de données à caractère personnel » ; les propres intérêts économiques de Google ne furent pas jugés suffisants pour primer sur les effets de son moteur sur ces droits. Résultat, Mario Costeja González est aujourd’hui plus connu que jamais. On parle à ce propos de l’effet Streisand (en 2003, Barbra Streisand tenta de faire supprimer une photographie aérienne de sa maison de Malibu, ce qui ne fit que lui attirer encore de publicité), dont certains font un argument plus général contre la viabilité du droit à l’oubli. Jusqu’ici, Google a examiné des demandes portant sur la suppression de 840 000 URL et n’en a accepté qu’un peu plus de 40 %. Il est probable que personne ne sera très désireux de savoir qui a demandé l’effacement des données pour des affaires mineures – victimes de délits, personnes accusées à tort d’avoir commis des délits, auteurs de petites infractions. Paradoxalement, cet arrêt a remis un grand pouvoir entre les mains de Google. C’est à la firme (et aux autres moteurs de recherche) qu’il revient de déterminer au cas par cas ce qui est dans l’intérêt des internautes, et l’entreprise n’a divulgué aucune information sur son processus de décision, en dehors de quelques exemples schématiques de plaintes acceptées ou refusées ; elle pourrait cependant être contrainte de défendre ses arbitrages devant les tribunaux. Google s’est d’emblée opposé à l’arrêt européen, et a très vite cherché à le saper. L’entreprise a fait savoir que deux des premières requêtes émanaient d’un pédophile et d’un homme politique. Elle n’a appliqué cette décision de justice qu’à ses sites européens – allez sur Google.com et vous pourrez trouver toutes les informations effacées jusqu’ici. Larry Page a attiré l’attention sur le fait que cet arrêt serait exploité par les terroristes, une caricature délibérée dont il s’est depuis distancié et dont le comité consultatif de Google a refusé de faire un argument. Page a ajouté que l’arrêt aiderait les gouvernements répressifs et, bizarrement, qu’il nuirait aux start-up en ligne parce qu’elles se heurteraient à « une couche supplémentaire de complexité administrative » (comme si c’était là ce qui allait empêcher un nouveau moteur de recherche de vouloir supplanter Google). En substance, ces attaques se fondent sur l’idée que le droit à l’oubli va à l’encontre de la liberté d’Internet. Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, qui présente cet arrêt comme « l’une des décisions de censure les plus graves jamais prises à l’encontre d’Internet », a été nommé membre du comité consultatif de Google. Selon l’organisation britannique de défense de la liberté d’expression Index on Censorship, cet arrêt « autorise les particuliers à se plaindre auprès des moteurs de recherche à propos d’informations qui leur déplaisent, et ce sans aucune surveillance légale. C’est un peu comme si vous entriez dans une bibliothèque pour exiger la mise au pilon de certains livres. […] L’arrêt de la Cour […] devrait donner des sueurs froides à tous ceux qui, au sein de l’Union européenne, croient en l’importance cruciale de la liberté d’expression et de la liberté d’information ». Il est vrai que ce texte est vague, qu’il donne trop de pouvoir aux entreprises privées – notamment celui de déterminer ce qui est dans l’intérêt public – et perd de vue que, si des informations pertinentes peuvent devenir non pertinentes, l’inverse est vrai aussi. Malgré tout, l’idée qu’il ne faut pas toucher à Internet arrange bien ceux qui y détiennent le pouvoir. Comme le soulignent dans un récent article (1) Julia Powles et Enrique Chaparro, spécialistes du droit et des technologies, le droit à l’oubli est « la première voie de décélération accessible à tous sur cette autoroute où Google avait jusque-là tout loisir de collecter et de faire proliférer les informations personnelles publiquement disponibles ». Mais l’alternative – confier aux algorithmes et aux sociétés d’e-réputation en ligne la façon dont nous apparaissons sur Internet – est-elle vraiment une utopie au service de l’égalité et de la liberté d’expression ? L’Union européenne a récemment menacé Google de poursuites au motif que l’entreprise n’avait pas retiré de Google.com les liens supprimés de ses sites européens. À peu près au même moment, Barack Obama a suggéré qu’il s’agissait là d’une forme de protectionnisme : « Nous avons été les propriétaires d’Internet. Nos entreprises l’ont créé, l’ont développé, l’ont perfectionné à un point qu’ils ne peuvent égaler. Et souvent, ce qu’on présente comme de nobles prises de position est pour eux un simple moyen de défendre des intérêts commerciaux. » (2) Dans la même interview, le président américain déclarait : « Je pense que chacun est propriétaire de ses données, je pense que mes données m’appartiennent. » Et depuis 2012, son administration tente de faire voter une loi sur la protection de la vie privée, qui a évidemment été attaquée comme une forme d’intrusion étatique. Nous entrons dans une ère d’informatique omniprésente, reposant sur les objets connectés. La technologie sera incorporée dans le monde qui nous entoure, des vêtements intelligents à la maison intelligente. Nous avons eu un avant-goût de ce monde lorsqu’en 2012 un petit malin exploita un défaut des caméras de vidéosurveillance TRENDnet et expliqua en ligne comment s’y prendre pour espionner des personnes à leur insu, via les caméras connectées installées chez elles. Selon la Commission fédérale américaine du commerce, « les hackers ont posté des liens vers les images transmises en direct par près de 700 caméras. On pouvait voir des bébés endormis dans leur berceau, des enfants en train de jouer et des adultes vaquant à leurs occupations quotidiennes ». Les nouvelles technologies nous inciteront peut-être à trouver un équilibre entre la liberté d’expression, la vie privée et les données personnelles. Il est cependant plus vraisemblable qu’Internet deviendra de plus en plus « libre », et Dieu sait ce que nous apprendrons alors les uns sur les autres…   Cet article est paru dans la London Review of Books en avril 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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