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Les rouages de l’État islamique

Une machine de propagande digne des régimes les plus organisés, un territoire grand comme la Grande-Bretagne, un budget bien géré, un système d’éducation et un appareil judiciaire qui fonctionnent… La réalité de l’État islamique, en Syrie, ne se réduit pas aux atrocités au cœur de sa stratégie de confrontation avec l’Occident. Daech assure aussi son succès en rétablissant un quotidien à l’apparence normale, qu’il prétend même agréable, dans les zones sous son contrôle.

En novembre 2001, deux mois après les attentats commis par Al-Qaïda contre le World Trade Center et le Pentagone, le romancier britannique James Buchan, ancien correspondant de presse au Moyen-Orient, publiait dans le Guardian un article où il imaginait l’entrée triomphale à La Mecque d’Oussama ben Laden, le terroriste alors le plus recherché de la planète :

« Ce n’était pas une soirée comme les autres, mais la plus sainte, peut-être, du mois le plus saint de l’islam. On l’appelait Laylat al-Qadr, la Nuit de la puissance, en mémoire du moment où la parole de Dieu avait été révélée au prophète Mahomet… Plus de 50 000 personnes s’étaient rassemblées sur le pavé brûlant de l’enceinte de la Grande Mosquée et dans les rues adjacentes pour une veillée de prières. Et des millions d’autres regardaient chez eux la retransmission télévisée en direct de l’événement. Alors que le cheikh Abdul Rahman, célèbre dans l’ensemble du monde musulman pour la beauté de sa voix, montait en chaire, une main le tira par sa tunique. Il y eut un tohu-bohu, et l’on vit un homme grand, sans armes, vêtu de l’habit blanc du pèlerin, se tenir à la place de l’imam. Pour avoir déjà envahi des millions d’écrans de télévision, son visage était reconnaissable entre tous : c’était Oussama ben Laden, flanqué de ses lieutenants…

Des jeunes hommes en armes surgirent de la foule, que l’on vit cadenasser les grilles et prendre leurs postes de tir dans les tribunes.
Ainsi commença l’insurrection qui allait renverser la monarchie saoudienne… »

Si les détails de cette fable écrite par Buchan sur « le pire cauchemar de l’Occident » ont changé, le scénario envisagé apparaît dans son ensemble plus plausible aujourd’hui qu’il y a quatorze ans. Certes, Ben Laden est mort, grâce à l’assaut des commandos de marine américains en mai 2011. Mais, comme Abdel Bari Atwan l’explique dans Islamic State, le leader historique d’Al-Qaïda a désormais un véritable héritier. Il s’agit non pas d’Ayman Al-Zawahiri, son successeur officiel à la tête d’« Al-Qaïda centrale », dont l’importance apparaît de plus en plus marginale, mais d’Abou Bakr al-Baghdadi, l’obscur calife de l’EI, le soi-disant État islamique. En tant que « commandeur des croyants » de cette entité naissante, Al-Baghdadi représente une menace beaucoup redoutable pour l’Occident et les régimes du Moyen-Orient qu’il soutient – dont le royaume saoudien – que Ben Laden hier, depuis sa grotte afghane ou sa cachette pakistanaise.

 

1. « L’EI est un pays maintenant »

Aux yeux d’Atwan, l’expertise numérique des agents de Daech, omniprésents sur les médias sociaux, est l’un des principaux ressorts de cette nouvelle donne. Un autre moteur étant le contrôle par l’EI d’un pan de territoire qui s’étend de l’est de la Syrie à l’ouest de l’Irak sur une superficie peu ou prou comparable à celle de la Grande-Bretagne. Après dix jours passés dans des zones contrôlées par Daech en Irak et en Syrie, en janvier dernier, l’essayiste allemand Jürgen Todenhöfer a rappelé cette réalité en affirmant : « Nous devons comprendre que l’EI est un pays maintenant. » (1)

Grâce à son statut de journaliste parmi les plus respectés du monde arabe, Atwan a pu avoir accès aux dirigeants de l’organisation. Son livre se nourrit également des séjours répétés de l’auteur à la frontière turco-syrienne et de ses nombreux entretiens en ligne avec des djihadistes. Au fil des pages se dégage un portrait convaincant de l’État islamique en organisation bien gérée, qui associe à l’efficacité bureaucratique et à l’expertise militaire un maniement particulièrement sophistiqué des technologies de l’information.

Pour des raisons de sécurité, et pour entretenir son aura de mystère, le soi-disant calife Abou Bakr al-Baghdadi se fait discret et apparaît peu en public. Il est d’ailleurs parfois surnommé le Fantôme (al-Shabah), ou « le Cheikh invisible en raison de l’habitude qu’il a de porter un masque lorsqu’il s’adresse à ses commandants ». Ibrahim ibn Awad ibn Ibrahim al-Badri al-Qurayshi – son vrai nom – est né en 1971 dans la ville irakienne de Samarra, une ancienne capitale des califes abbassides dont il se veut l’émule. (2) Fait essentiel, sa tribu, les Badri, est apparentée à celle du prophète Mahomet, les Quraysh. Dans la tradition sunnite classique, le calife doit être un Qurayshite.
Si l’on en croit la biographie en ligne de Baghdadi, fournie par Al-Hayat, le département médias et communication de Daech, le leader de l’EI est issu d’une famille religieuse qui compte dans ses rangs plusieurs imams et autres clercs. Il a, dit-on, suivi les cours de l’université islamique de Bagdad, où il a obtenu sa licence, sa maîtrise et son doctorat. Un doctorat axé sur la jurisprudence islamique, mais qui intégrait aussi l’étude de la culture et de l’histoire du monde musulman. Le futur calife est entré à l’université au moment de la « campagne pour la foi » lancée par Saddam Hussein en 1993, au moment où le dictateur irakien encouragea la religiosité pour réveiller le sentiment national à l’heure des sanctions économiques imposées à l’Irak après la guerre du Golfe, en 1991.

 

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Les références académiques de Baghdadi légitiment sa prétention de se poser autant en guide religieux qu’en dirigeant politique et militaire – ce dont ni Ben Laden ni Zawahiri ne pouvaient se prévaloir. Mais sa longue expérience du champ de bataille et la réputation de fin tacticien qu’il s’y est taillé lui ont aussi permis de s’attirer le soutien de commandants et d’administrateurs expérimentés de l’ancien régime baasiste. « L’État islamique a toujours l’avantage de la surprise et est capable de saisir les opportunités à mesure qu’elles se présentent, écrit Atwan. Plutôt que de “combattre jusqu’à la mort”, ses brigades préfèrent s’esquiver quand elles sont assurées de perdre une bataille, pour se regrouper dans un secteur plus favorable […]. En janvier 2015, par exemple, quand la coalition dirigée par les États-Unis a commencé à bombarder des cibles de Daech en Irak, le Conseil militaire a décidé de se redéployer de l’autre côté de la frontière. Les combattants présents en Irak ont reçu l’ordre de se fondre dans le paysage […] tandis que l’organisation réactivait des cellules dormantes et des bataillons en Syrie. Résultat, entre août 2014 et janvier 2015, le groupe a doublé le territoire sous son contrôle dans ce pays. »

 

2. Une structure quasi étatique

Même si les sceptiques doutent de la sincérité de l’engagement des ex-baasistes et leur prêtent pour seule intention de reconquérir le pouvoir dont ils jouissaient avant l’invasion américaine, leur soutien à Daech est plus vraisemblablement motivé par la conviction religieuse. Face à la perte de leur hégémonie d’autrefois et à l’ascension des « infidèles » chiites hier encore méprisés, ces anciens sécularistes reviennent à la foi.

L’expertise qu’ils avaient acquise sous Saddam n’a pas été perdue pour autant. Comme l’explique Atwan, l’EI est une « organisation très centralisée et disciplinée », dotée d’un appareil de sécurité sophistiqué et d’une capacité à déléguer le pouvoir. Le calife – en tant que « successeur » du Prophète – est l’autorité suprême ; et malgré son prêche exhortant les croyants à « [lui] dire quand [il] [se] trompe », toute menace, opposition ou même contradiction est immédiatement éradiquée. Baghdadi a deux adjoints – tous deux anciens membres du parti Baas. L’un et l’autre étaient ses codétenus au camp de Bucca, tentaculaire centre de détention américain dans le sud de l’Irak, aujourd’hui considéré comme l’« université djihadiste » où les anciens baasistes et les insurgés sunnites ont noué des liens idéologiques et religieux. Abou Muslim al-Turkmani, le numéro 2 de Daech, a été membre des redoutables renseignements militaires de Saddam. (3) L’autre bras droit de Baghdadi, Abou Ali al-Anbari, a été général de division dans l’armée irakienne.

Le calife et son entourage définissent les objectifs généraux du groupe, qui sont alors transmis par la voie hiérarchique, les commandants et les administrateurs locaux étant autorisés à s’en remettre à leur propre jugement dans l’accomplissement des tâches qui leur sont confiées. Il existe des conseils consultatifs et plusieurs départements dirigés par des commissions, les responsables de chaque département siégeant au sein du « gouvernement » de Baghdadi.

La plus puissante de ces institutions est le Conseil de la charia, qui veille à l’application draconienne des châtiments pour « crimes contre la Loi de Dieu » (ce qu’on appelle les hudud, les peines légales prescrites par le Coran ou la Sunna, que le juge ne peut pas moduler parce qu’elles sont ordonnées par Dieu), parmi lesquelles les amputations et la peine capitale. Il veille également à la punition des autres catégories de crimes (les tazir, modulables, elles, par la juridiction), selon des règles destinées pour l’essentiel à faire honte au contrevenant et l’inciter à la repentance. L’État islamique a aussi mis en place une police de la charia (sur le modèle de son homologue saoudienne), chargée de faire respecter l’observance religieuse. Et la police régulière est désormais placée sous l’administration de Daech, avec des véhicules repeints à l’emblème de l’organisation et des agents vêtus de nouveaux uniformes noirs. « Les tribunaux islamiques traitent toutes les plaintes, écrit Atwan, qu’elles soient religieuses ou civiles, et les affaires peuvent leur être soumises aussi bien par les individus que par les forces de l’ordre. Dans des agglomérations où il n’y avait plus ni police ni justice en raison de l’effondrement de l’État central, ces cours sont passablement populaires ; les citoyens peuvent porter plainte directement devant la juridiction, capable de traiter les affaires rapidement et, dans la plupart des cas, de manière raisonnable. »

La justice jouit d’une réputation d’impartialité, les combattants de l’EI étant soumis aux mêmes châtiments que les civils. Un musulman sunnite « non extrémiste » de Manbij – ville située près d’Alep et sous le contrôle de Daech depuis 2014 – déclare à Atwan que « la criminalité est à présent inexistante », grâce « aux méthodes intransigeantes des extrémistes et à leur “cohérence” ». L’impôt appelé zakat (l’un des cinq piliers de l’islam) est collecté et donné aux pauvres et aux familles déplacées d’autres régions de Syrie, qui représentent la moitié de la population de la ville. Cet informateur confie au journaliste que la plupart des gens vivant sous le régime établi par Daech approuvent sa politique d’éducation, malgré l’accent mis sur l’islam, en raison de l’importance accordée à l’enseignement de la science. (Atwan n’avance aucune autre preuve sur ce point.) Plus important, peut-être, les enseignants reçoivent aujourd’hui leur salaire, après plusieurs mois sans aucun versement. (4)

Le Conseil de l’éducation veille à ce que l’enseignement soit assuré, tout en supervisant le programme, fondé sur la stricte interprétation salafiste – ultra-orthodoxe – du Coran et de la charia. Dans de nombreux cas, le cursus suivi dans les établissements saoudiens – en particulier au collège et au lycée – a été simplement adopté en totalité. Plusieurs sujets sont proscrits, dont la biologie évolutionniste. Contrairement à ce qu’affirment certains articles de presse, les filles ne sont pas privées d’instruction. Et Daech évoque bien sûr volontiers, dans ses magazines en ligne, l’existence d’écoles et d’universités pour filles. Si la séparation des sexes est rigoureusement appliquée, la loi n’interdit pas aux femmes de conduire, à la différence de l’Arabie saoudite.

 

3. La barbarie pour stratégie

Les djihadistes de Daech sont peut-être des terroristes – pour utiliser un terme fourre-tout et imprécis – mais, comme l’explique Atwan, ils sont à la fois bien payés et disciplinés. Les atrocités qu’ils commettent et diffusent sur Internet relèvent d’une stratégie cohérente : « Les crucifixions, les décapitations, les exécutions de masse, les victimes de viol dont on place le cœur en évidence sur la poitrine, les homosexuels que l’on précipite du haut des immeubles, les têtes tranchées que l’on empale sur des grilles et que brandissent des enfants “djihadistes” tout sourire – lesquels se sont mis depuis peu à exécuter eux-mêmes les prisonniers d’une balle dans la tête… Ces images atroces de violence pure sont soigneusement présentées et diffusées via le département communication de l’État islamique. Comme chaque nouvelle atrocité surpasse la précédente, les gros titres des médias du monde entier sont assurés. »

Loin d’être une orgie de sadisme anarchique, la terreur imposée par Daech apparaît comme une politique systématique qui obéit aux idées mises en avant dans la littérature djihadiste, et notamment dans un traité en ligne intitulé Gestion de la barbarie, rédigé par l’idéologue d’Al-Qaïda, Abu Bakr Naji. (5) Ce document, posté en 2004 et abondamment cité par les militants, se veut à la fois une justification de la violence et une feuille de route pour l’établissement du califat. Il s’appuie amplement sur les textes du théologien du XIIIe siècle Taqi al-Din ibn Taymiyya, l’inspirateur du wahhabisme que les islamistes tiennent en haute estime pour avoir osé demander des comptes aux gouvernants sur la pratique de la vraie religion.

Naji, tué par un drone américain au Waziristan (au Pakistan) en 2008, considère que la violence inhérente au conflit est une étape nécessaire sur le chemin du califat. Il se réfère, en particulier, aux campagnes de Mahomet et aux « guerres d’apostasie » menées par le premier calife, Abu Bakr. Durant son court règne, entre 632 et 634, celui-ci n’a cessé de combattre les tribus qui avaient abandonné l’islam après la mort du Prophète, se croyant affranchies de leur serment d’allégeance envers Mahomet. Naji voit l’ère de barbarie à venir comme une époque de « vexation et d’épuisement » où, comme le résume Atwan, « les superpuissances seront usées militairement par la menace constante […] des djihadistes ». Les Américains, écrit l’idéologue, « sont devenus à ce point efféminés qu’ils ne supportent pas de se battre très longtemps ». Le but de Naji est ici, selon l’auteur, « de pousser les États-Unis à “abandonner leur guerre par procuration contre l’islam […] et la guerre psychologique par médias interposés […], pour contraindre le pays à s’engager directement” ».

Tandis que Naji échafaude son plan de « barbarie » en transposant les premières batailles de l’islam dans un projet de confrontation apocalyptique ayant pour cadre le nord-ouest de la Syrie, Daech utilise des moyens bien de son temps pour maximiser l’impact de cette stratégie de la terreur, par la diffusion sur tous les écrans possibles de scènes de violence et de mort. Mais la brutalité n’est qu’une composante du flot d’images transmises par les organes de communication du groupe. L’État islamique, souligne Atwan, y est aussi présenté comme « un endroit attirant sur le plan émotionnel, un pays où les gens se sentent “à leur place”, où chacun est un “frère” ou une “sœur” pour autrui. Une sorte d’argot, mêlant le langage de la rue et les termes islamiques adaptés et abrégés, se développe au sein de la fraternité anglophone sur les médias sociaux dans le but de forger une manière “cool” d’être djihadiste. Des images mises en ligne via Instagram présentent une agréable vie de famille : on y voit les combattants jouer avec des chatons ressemblant à des peluches et des jeunes filles djihadistes modèles exhiber fièrement les bons petits plats qu’elles ont mitonnés. »

 

4. L’empire de Daech sur les médias sociaux

La « restauration du califat » est le rêve des fondamentalistes musulmans depuis l’abolition officielle du Califat ottoman par Kemal Atatürk en 1924. Il a l’attrait, soigneusement cultivé par Baghdadi et ses acolytes à travers Internet, d’un groupe transnational capable de s’élever au-dessus des divisions tribales et communautaires du monde musulman. Les leaders de l’EI obtiennent grâce à cet idéal des résultats impressionnants, comme en témoignent les serments d’allégeance prêtés depuis des lieux aussi distants que le Nigeria, le Pakistan et le Yémen ; en Libye, Daech possède maintenant une base aérienne à Syrte, la ville natale de Muammar Kadhafi.
L’exploitation des rêves de martyre est le plus puissant argument psychologique des djihadistes, thématique qu’ils juxtaposent habilement aux images de normalité domestique. L’organisation poste souvent sur Internet les gros plans de visages souriants de combattants morts, aux côtés du « salut » de Daech – l’index de la main droite pointé vers le ciel. Dans un tweet, une femme née en Grande-Bretagne partage ses « bonnes nouvelles » : « Mon mari Rahimahou Allah [Dieu ait son âme] a fait la meilleure transaction qu’on puisse faire pour l’âme et a gagné Jenna [le paradis]. Puisse Allah t’accepter yaa shahid [martyr]. »

« Cinq heures plus tôt, écrit Atwan, elle avait posté une photo d’un bol de crème dessert parsemée d’éclats de Toblerone. » Pour les jeunes spectateurs déjà habitués à la violence factice des écrans de télévision ou des jeux vidéo, Naji augmente la mise : durant les missions-suicides, insiste-t-il, les djihadistes doivent utiliser « une quantité d’explosifs telle que le bâtiment est non seulement détruit […], mais littéralement englouti par la terre. Procéder ainsi décuple la peur de l’ennemi et permet d’atteindre de grands objectifs médiatiques. »

Cette utilisation des explosifs non seulement à des fins militaires mais aussi à des fins de propagande n’est pas sans rappeler la tactique « choc et effroi » privilégiée par Donald Rumsfeld et Colin Powell lors de l’assaut contre Bagdad en 2003. (6) La réputation de férocité que ces djihadistes se sont taillée sur Internet est telle que les soldats irakiens et syriens, tétanisés par la peur qu’ils leur inspirent, ont préféré fuir sans même engager le combat. Seuls les Kurdes et les chiites sont encore suffisamment motivés pour offrir une résistance.

Cette politique de terreur vaut aussi pour les personnes. Les otages dont les rançons n’ont pas été versées doivent être « liquidés de la manière la plus terrifiante qui soit, écrit Naji, pour distiller la peur dans le cœur des ennemis et de leurs soutiens ». Des citoyens américains – James Folley et Steven Sotloff – ont été exécutés, sous l’œil de la caméra, vêtus de la salopette orange des prisonniers de Guantánamo. De telles scénographies servent à légitimer le meurtre comme une forme de qisas – la loi du talion –, l’un des châtiments bien connus du droit islamique.
Comme le souligne Atwan, ces scènes terrifiantes sont savamment diffusées par le département communication de l’EI, dirigé par un Américano-Syrien né en France et formé dans le Massachusetts. La parole publique officielle de l’organisation, quant à elle, est portée par un Syrien, Abou Mohammed al-Adnani al-Shami, qu’Atwan décrit comme « la personnalité la plus importante de l’État islamique après le calife Ibrahim et ses adjoints ». Ce Goebbels de Daech est responsable d’une partie de sa propagande la plus incendiaire, dont un discours en ligne pressant les « loups solitaires » djihadistes en Occident de tuer les « citoyens des pays qui participent à la coalition en guerre contre l’État islamique » par « tous les moyens » qu’ils souhaitent, comme écraser volontairement des passants. Son discours fut suivi par une série rapprochée d’attaques-éclair au Canada, en France et en Israël.

 

5. Des ressources considérables

Atwan explique comment le service communication de l’État islamique emploie une armée de journalistes, de photographes et de monteurs pour produire d’habiles vidéos à gros budget qui sont diffusées sur Internet sans que leur source puisse être détectée. Les activistes utilisent pour cela les « réseaux privés virtuels » qui dissimulent l’adresse IP de l’utilisateur et des navigateurs – dont l’un a été conçu par la marine américaine – permettant d’accéder au « darknet », cet Internet clandestin et anonyme fréquenté par les pédophiles et autres groupes criminels.

En 2014, le service de renseignements du département d’État américain a supervisé la suppression de 45 000 contenus djihadistes sur la Toile, tandis que la police britannique en retirait 1 100 par semaine. Il est douteux, cependant, que ce « contre-djihad électronique » soit beaucoup plus efficace que la lutte contre la fraude ou les cercles pédophiles sur Internet. Comme les autres voyous, les « cyberdjihadistes » ont toujours une longueur d’avance sur les agences gouvernementales et les fournisseurs d’accès qui les combattent.

Placer les croyants devant la possibilité de choisir entre le paradis et l’enfer, le salut et la damnation, utiliser une rhétorique et une imagerie enflammées… Voilà depuis longtemps le fonds de commerce des prédicateurs, comme l’a montré le psychiatre William Sargant dans son étude classique de la conversion religieuse et du lavage de cerveau, Battle for the Mind. (7) Mais l’EI peut aujourd’hui se passer de prêcheurs en utilisant les médias sociaux pour renforcer le processus d’autoradicalisation des milliers de musulmans étrangers (et de quelques convertis) qui affluent vers le califat.

Atwan, qui a visité la région à la fin de l’année dernière, estime que le nombre de combattants de l’État islamique est bien supérieur aux 100 000 généralement mentionnés par les médias occidentaux, dont un tiers d’étrangers – au moins 30 000. Les plus nombreux, selon le Washington Institute, sont les Libyens (environ 21 %), suivis par les Tunisiens et les Saoudiens (16 %), les Jordaniens (11 %), les Égyptiens (10 %), puis les Libanais (8 %). Les volontaires turcs, dit-il, ont été sous-estimés : on en compte environ 2 000 au sein de Daech. En tête des Européens, les brigades francophones (composées de Français et de Belges d’origine nord-africaine) représentent environ 6 % du total, suivies par les Britanniques, avec 4,5 % des effectifs. Et, précise le journaliste, « les autorités australiennes ont été choquées de découvrir » que 200 de leurs ressortissants avaient rejoint l’EI, « faisant du pays le premier exportateur de djihadistes étrangers par habitant ».

La conversion et le recrutement sont loin d’être les seuls avantages tirés par le califat de sa maîtrise d’Internet. À l’instar des gangsters, les djihadistes utilisent les bitcoins et d’autres formes de crytpomonnaie, comme les « cartes de crédit à valeur stockée » liées à des téléphones jetables prépayés, pour éviter d’être détectés quand ils accumulent ou transfèrent des fonds. Cela étant, la principale source de revenus du groupe demeure le pétrole. Même si Daech a perdu deux des gisements qu’il contrôlait après que l’État irakien a reconquis Tikrit en avril dernier, l’organisation reste très riche. Elle jouit en effet de « nombreuses sources de revenu légales et illégales dans lesquelles sont impliqués des associés à la fois autochtones et étrangers. » Le budget est géré par un conseil économique qui publie son rapport chaque année, en mars. Ce document décrit par le menu les attentats et les opérations militaires, à côté du bilan comptable. En janvier 2015, on estimait à 2 milliards de dollars les recettes perçues dans l’ensemble des territoires contrôlés par l’EI, générant un excédent de 250 millions qui vient gonfler le trésor de guerre.

Ironie de l’histoire, Daech a bénéficié de l’interdiction d’exporter du pétrole vers la Syrie, imposée par les États-Unis et l’Union européenne, en vendant du brut directement au régime d’Assad. Cette information étaie l’hypothèse selon laquelle Damas, soucieux d’éliminer jusqu’au dernier vestige d’une opposition syrienne « modérée » conservant un soutien de l’Occident, a collaboré activement avec l’EI. Les dégâts causés par les frappes aériennes américaines aux champs pétroliers syriens de Deir ez-Zor ont été compensés par la conquête de Palmyre, où se trouvent deux gisements de gaz naturel et la plus grande mine de phosphate du pays.

Les autres revenus de l’EI proviennent des braquages de banques, des rançons soutirées aux familles d’otages, des « droits » de passage aux barrages routiers et des « taxes » imposées aux commerçants des zones sous son contrôle. Aux yeux d’Atwan, la gestion de ces fonds est « révélatrice d’une vaste entité quasi étatique bien organisée » gouvernée dans le plus strict respect de la loi islamique. La djizya – l’impôt payé par les juifs et les chrétiens avant les réformes ottomanes du XIXe siècle – est maintenant extorquée aux non-musulmans, tandis que le butin – dont les femmes et les esclaves capturés – peut être distribué conformément aux prescriptions coraniques.

Figurent aussi parmi les prises de guerre les antiquités pillées sur les sites archéologiques comme Palmyre et mises sur le marché. En général, les djihadistes ne détruisent les monuments qu’après en avoir retiré tous les objets de valeur transportables. Outre Palmyre – le premier site syrien à avoir été pris directement aux forces gouvernementales –, les pillards ont fait leur œuvre dans les ruines hellénistiques et byzantines d’Apamée, de Doura-Europos et de la ville de Raqqa.

 

6. Le défi aux Saoud

Atwan ne se contente pas de décrire la structure interne de l’État islamique et son usage d’Internet. Il offre un récit digne de foi de ses premiers pas au sein de la filiale d’Al-Qaïda en Irak dirigée par Abou Moussab al-Zarqaoui. Se distinguant de l’approche moins exclusive de Ben Laden, Al-Qaïda en Irak avait adopté une rhétorique violemment sectaire et organisé des horreurs dans des mosquées et des lieux de pèlerinage chiites, en phase avec la théologie ultrawahhabite du mouvement. (8) Aux yeux d’Atwan, la stratégie globale de Zarqaoui consistait à combattre l’occupation américaine en entraînant les chiites au pouvoir dans une guerre civile contre les sunnites. Cela permettrait à son groupe d’accroître son influence parmi la population indigène sunnite et de faire venir des combattants des pays voisins (Syrie, Jordanie, Turquie et Arabie saoudite) où le sunnisme est majoritaire. Si l’on en juge par l’état actuel de l’Irak et de la Syrie, la stratégie s’est révélée payante.

En juin 2006, Zarqaoui fut repéré et tué par un avion de combat. Il avait posté sur Internet des photos de lui façon Rambo, ce qui a permis de le localiser. La leçon a été retenue par ses successeurs, qui se sont associés à d’autres groupes sunnites pour former l’État islamique en Irak, le noyau du futur État islamique. Victimes d’un processus darwinien, les djihadistes qui n’ont pas su maîtriser les systèmes complexes de cybersécurité ont été rapidement éliminés, laissant le champ libre à leurs frères plus sophistiqués et compétents techniquement.

Atwan note qu’aucun des successeurs de Zarqaoui, dont Baghdadi, n’a prêté allégeance à Ben Laden ou à son successeur, Ayman al-Zawahiri. L’État islamique en Irak et ses héritiers (aujourd’hui l’État islamique) sont indépendants d’Al-Qaïda depuis huit ans, un facteur qui facilite la défection de membres d’autres groupes islamistes ayant gardé des liens formels avec Al-Qaïda, tels que Jabhat al-Nosra en Syrie. Soutenue par le Qatar et d’autres pays du Golfe, cette dernière est à présent le fer de lance de l’opposition interne au régime d’Assad. Plutôt que de menacer Damas politiquement, l’EI, quant à lui, s’est concentré sur la construction de son État.

Comment tout cela va-t-il finir ? Une conférence organisée à Paris début juin entre les vingt-quatre partenaires de la coalition, sous l’égide des États-Unis et de la France, n’a pas réussi à définir une nouvelle stratégie. Alors que Daech contrôle Ramadi, la capitale de la province d’Anbar, en Irak, et se rapproche de la périphérie d’Alep, en Syrie, les frappes aériennes ne peuvent suffire à enrayer l’expansion du califat. Seuls les peshmergas kurdes et les milices chiites entraînées par l’Iran ont la capacité et la volonté d’arrêter le développement, qui procède comme par métastases, du califat en Irak. Mais le déploiement des troupes chiites ne peut qu’intensifier un conflit sectaire déjà dangereux.

Les mosquées chiites sont la cible de Daech non seulement en Irak, où cette branche de l’islam est majoritaire, mais aussi dans la province orientale de l’Arabie saoudite, qui abrite l’essentiel du pétrole du royaume. Les efforts faits par Riyad pour défendre sa minorité chiite (déjà discriminée) font assurément le jeu des militants de l’EI, qui, à l’image des extrémistes wahhabites plus stricts que les Saoud eux-mêmes, classent cette population parmi les hérétiques. Comme l’explique Atwan, la maison des Saoud et l’État islamique se revendiquent l’une et l’autre du « véritable chemin » de l’islam tel que tracé par l’érudit Mohammed ben Abdelwahhab ; mais chaque camp juge l’autre en état d’apostasie.

Il n’y a guère de doute sur celle de ces revendications qui paraît la plus authentique en Arabie saoudite. Dans un sondage en ligne réalisé en juillet 2014, 92 % des Saoudiens étaient d’accord pour dire que l’EI « se conforme aux valeurs de l’islam et de la loi islamique ». En lançant un défi à la prétention quasi califale du monarque saoudien à diriger le monde musulman en tant que « gardien des deux sanctuaires » (La Mecque et Médine), l’EI met en évidence « l’amour de la famille royale pour le luxe et son acceptation de la corruption, rendant ses membres idéologiquement et moralement inaptes à la tâche. »

Rien n’illustre mieux les valeurs et la mégalomanie de la dynastie que son exploitation effarante – pour ne pas dire sa désacralisation – de la ville sainte de La Mecque, où le plus grand hôtel du monde (70 restaurants, 10 000 chambres) est en construction, dans le plus pur style « tarte à la crème » qu’affectionnent tant les Saoud – avec cinq de ses 45 étages réservés à l’usage exclusif de la famille royale. Alors que les prix du pétrole chutent, les princes et leurs amis espèrent engranger des profits en « répondant aux attentes de plus en plus élevées des riches pèlerins du Golfe ».

Daech, qui s’approprie la rhétorique iconoclaste du wahhabisme tout comme sa théologie antichiite, conteste ainsi aux dirigeants saoudiens leur légitimité de gardiens des lieux saints bien plus efficacement que n’importe quel mouvement républicain. À l’heure où l’Irak et la Syrie s’effondrent et où les États-Unis sont écartelés entre des désirs contradictoires (se battre aux côtés de l’Iran en Irak tout en s’opposant à lui en Syrie), la concrétisation du cauchemar imaginé par James Buchan n’est peut-être plus qu’une question de temps.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 9 juillet 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| Jürgen Todenhöfer est un homme politique (chrétien-démocrate) et essayiste allemand. En novembre 2014, il a passé dix jours « embedded » au côté des combattants de Daech en Syrie et en Irak (notamment à Mossoul), dans le cadre de la préparation de son livre, paru en avril dernier en allemand : Inside IS : 10 Tage im « Islamischen Staat » (Bertelsmann).

2| Descendants d’un oncle de Mahomet, les califes abbassides ont régné sur le monde musulman de 750 à 1258, quand la destruction de Bagdad par les Mongols mit fin à leur domination. Samarra fut leur capitale entre 836 et 892.

3| Il a été tué en août dernier au cours d’un raid américain.

4| La situation semble différente en Irak, et notamment à Mossoul, selon une récente enquête de Nicolas Pelham (« ISIS and the Shia Revival in Iraq », The New York Review of Books, 4 juin 2015), qui se fait l’écho de la montée du mécontentement. Une série d’explosions indiquent l’existence d’une résistance armée, et les habitants raillent sur leurs comptes Facebook les absurdités de la foi prônée par l’EI.

5| Disponible en français sous le titre Gestion de la barbarie : l’étape par laquelle l’islam devra passer pour restaurer le califat (Editions de Paris, 2007).

6| Cette doctrine militaire est fondée sur l’écrasement rapide de l’adversaire grâce à l’usage d’une immense puissance de feu et de démonstrations de force spectaculaires.

7| Physiologie de la conversion religieuse et politique, PUF, 1967.

8| Ben Laden, dont la mère était chiite, était horrifié par les attentats antichiites de Zarqaoui, ainsi que par… ses tatouages.

LE LIVRE
LE LIVRE

État islamique : le califat numérique de Abdel Bari Atwan, Saqi, 2015

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