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La ville où l’argent monte au ciel

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Depuis quelques années, des gratte-ciel filiformes ont fait leur apparition au sud de Central Park, rompant la légendaire skyline de Manhattan. Derrière l’ascension vertigineuse des tours et des prix, une clientèle internationale richissime qui place ses millions en achetant comptant, et souvent en liquide, des appartements somptueux. Pour répondre à cette demande, les promoteurs multiplient les projets démesurés, mais esthétiquement décevants.


©RAFAEL VINOLY ARCHITECTURE/DBOX

Visible depuis les cinq arrondissements de New York, le 432 Park Avenue est un miracle de technologie. Avec sa base étroite et ses façades sans relief, le gratte-ciel évoque les tours défensives d'une ville italienne du Moyen Âge.

Depuis la période prérévolutionnaire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, tous les locataires new-yorkais étaient prévenus le 1er février (surnommé Rent Day), trois mois à l’avance, de l’augmentation annuelle du loyer. Ils étaient alors nombreux à se mettre en quête d’un logement meilleur marché : le jour où tous les baux expiraient, le 1er mai (Moving Day), la ville était le théâtre d’une migration de masse au cours de laquelle un million de résidents pouvaient changer de domicile. Depuis quelque temps, la plus grande métropole des États-Unis connaît un autre type d’effervescence immobilière, plus circonscrite : ses manifestations les plus visibles concernent les personnes les plus riches de la planète. Un seuil anticipé de longue date a été franchi en décembre 2014 quand un duplex avec terrasse, situé au dernier étage du nouvel immeuble One57, s’est vendu pour la somme sans précédent de 100 471 452,77 dollars. En 2014, sept autres appartements situés dans le même gratte-ciel – conçu par l’architecte français Christian de Portzamparc sur la 57e Rue ouest de Manhattan, entre les 6e et 7e Avenues, et construit par Extell Development Company – ont changé de mains pour des montants compris entre 32 et 56 millions de dollars. Mises bout à bout, ces transactions ont représenté plus d’un tiers des vingt-quatre plus grosses ventes de l’année dans le parc résidentiel new-yorkais. En janvier 2015, un autre duplex atteignait 90 millions de dollars. Ce faîte du pouvoir monétaire se dresse deux rues au sud de Central Park, au cœur de la concentration la plus dense de nouveaux appartements haut de gamme depuis que la 5e Avenue et Park Avenue ont été réaménagées entre les deux guerres. Le pâté de maisons situé immédiatement à l’ouest du One57 doit accueillir un nouveau projet financé par Extell : il s’agit de la Nordstrom Tower, conçue par Adrian Smith (l’architecte du plus haut bâtiment du monde, le Burj Khalifa de Dubai, achevé en 2010) et Gordon Gill. La tour abritera au rez-de-chaussée une boutique de la marque Nordstrom (1), un hôtel au premier, et des appartements dans les étages supérieurs (c’est à partir de 70 mètres environ que l’on commence à jouir d’une vue dégagée sur Central Park). Le gratte-ciel jouxtera et surplombera l’Art Students League of New York, bâtiment réalisé par Henry Hardenbergh en 1892. Culminant à 541 mètres, ce sera le plus haut immeuble résidentiel de la ville. Cette construction en surplomb a été rendue possible parce que le promoteur Extell a acheté les « droits aériens » de l’école d’art : cette expression désigne l’espace vertical vide situé au-dessus des immeubles voisins, et dont l’utilisation n’atteint jamais le maximum autorisé par les lois de zonage. De tels stratagèmes forment une part essentielle de l’équation juridique et économique complexe (à laquelle Carol Willis, historienne des gratte-ciel, a donné le surnom de « Monopoly invisible ») qui a permis à ces immeubles extrêmement hauts et fuselés de pulluler dans Midtown North, nom donné par la police et les urbanistes à cette portion de Manhattan. Même si plusieurs projets de tours similaires sont prévus autour de la 23e Rue près de Madison Square et dans le sud de Manhattan, l’équation très particulière de ce marché de niche repose sur la situation géographique. Or les acheteurs étrangers considèrent le sud de Central Park comme le cœur doré de la Grosse Pomme, alors même que les New-Yorkais avertis ont longtemps jugé ce quartier socialement insignifiant. Dans le même bloc d’immeubles que le One57, au 111 de la 57e Rue ouest, SHoP Architects a mis en chantier un bâtiment qui aura la douteuse distinction d’être le plus mince du monde, du fait de l’extrême contraste entre sa minuscule base de 18 mètres et sa hauteur de 438 mètres.  (2) Par comparaison, le rapport largeur/hauteur des regrettées tours jumelles de Minoru Yamasaki était de 1/7 ; le 111 de la 57e Rue ouest présentera quant à lui un ratio de 1/24. Le revêtement de sa façade sera principalement réalisé en terre cuite et en bronze ; ses appartements, dont chacun occupera un étage entier, bénéficieront au nord d’un panorama sur Central Park. Chef-d’œuvre d’ingénierie (le bâtiment sera lourdement lesté à son sommet pour l’aider à résister aux vents puissants), le 111 s’annonce comme une présence urbaine aussi intrusive qu’insaisissable. Les tours ultraluxueuses actuelles ont eu pour prototypes le Time Warner Center, de David Childs et Mustafa Kemal Abadan, sur Columbus Circle, et le 15 Central Park West, signé Robert A. M. Stern. Achevés respectivement en 2003 et en 2008, tous deux sont situés quelques rues au nord de la 57e. Ces immeubles résidentiels étaient spécialement conçus pour une classe émergente de ploutocrates ayant du mal à acheter dans les immeubles les plus sélects (3), dont les syndicats de copropriétaires, non soumis aux lois antidiscrimination, écartaient régulièrement les Juifs, les Noirs, les homosexuels, les femmes célibataires, les acteurs et toute personne jugée moins que respectable. Les années 1990 ont été marquées par l’essor des hautes technologies, des télécommunications et d’Internet, la montée en puissance des hedge funds (fonds alternatifs), la dénationalisation des ressources naturelles de l’ex-URSS et le décollage du capitalisme d’État chinois. Toutes ces évolutions ont radicalement transformé les normes de la richesse dans le monde entier. Manhattan avait jusque récemment la réputation de ne compter, sur le marché du très haut de gamme, qu’une cinquantaine d’immeubles extrêmement convoités. C’était révélateur d’une anomalie : la pénurie chronique de résidences de grand luxe dans le centre de la finance américaine. Au sommet du marché, un grand vide attendait d’être comblé. Même si les grandes fortunes ont peu à peu triomphé des préjugés religieux, raciaux ou sociaux, certaines copropriétés exigent que l’acheteur dispose de liquidités d’un montant plusieurs fois supérieur à la valeur d’un appartement, ce qui les réserve à une toute petite fraction des fameux 1 %. Quand vous achetez dans une copropriété, vous achetez des parts de l’immeuble ; si vous voulez partir, c’est à vous de trouver un acheteur qui remplisse les conditions. Réciproquement, si le syndicat des copropriétaires rejette une transaction, il est tenu de racheter l’appartement – une dissuasion efficace contre les refus. Les enfants de dictateurs africains destitués sont donc autant les bienvenus dans les immeubles de grand standing que les rejetons du gotha mondain. Cette facilité d’accès a attiré des personnages troubles qui n’obtiendraient jamais l’approbation du syndic dans les citadelles les plus prestigieuses de la vieille garde new-yorkaise.   Les vertus commerciales de l’imitation Bien après l’achèvement du 15 Central Park West, de Stern, les reventes d’appartements à prix très élevés dans ce gratte-ciel dominaient encore la rubrique « Big deals » du cahier immobilier dominical du New York Times, où les transactions les plus importantes de la semaine sont annoncées en grande pompe. Avant la vente record à plus de 100 millions de dollars du One57, le tenant du titre était un luxueux appartement du 15 Central Park West, vendu 88 millions de dollars en 2011 par Sanford Weill, ancien P-DG de Citigroup, à la fille d’un oligarque russe. Weill fit plus que doubler son investissement : il avait acquis cette résidence occupant un étage entier quatre ans plus tôt pour 42,4 millions. Rien n’a plus de succès commercial que l’imitation, et le style néoclassique de la façade en pierre calcaire choisi par Stern pour cet immeuble reproduit fidèlement celui des résidences conçues dans les années 1920 et 1930 par Rosario Candela. (4) Les appartements de l’architecte d’origine sicilienne, exceptionnellement spacieux et fignolés, sont considérés comme les plus convoités de la ville. Le 15 Central Park West a été surnommé « le Jésus de calcaire » : après que le krach de 2008 eut enterré plusieurs plans de développement grandioses, ce projet à 950 millions de dollars avait pour beaucoup l’allure d’une résurrection. La prodigieuse réussite financière du 15 Central Park West a valu à Stern une foule de nouvelles commandes, dont le 220 Central Park South, une résidence actuellement en construction exactement deux rues au nord du Nordstrom. L’alignement est d’ailleurs si parfait que le 220 menaçait d’obstruer la vue sur le parc aux résidents du Nordstrom, ce pourquoi les promoteurs des deux immeubles se sont livré une coûteuse bataille judiciaire. Le contentieux fut réglé quand chaque partie accepta de déplacer sa tour (celle de Stern vers l’ouest, celle de Smith et Gill vers l’est). Extell exigea en outre 194 mill
ions de dollars pour se séparer d’un garage souterrain qu’il possédait sur le site du futur 220, et qui empêchait la poursuite des travaux. Les façades plus larges du building de Stern sont orientées est-ouest plutôt que nord-sud ; culminant à 290 mètres, ce ne sera que le dixième plus haut gratte-ciel de Manhattan. Ce pastiche post-Art déco est à certains égards plus réussi que les autres nouveaux immeubles encombrant le quartier, ce qui illustre a contrario la piètre qualité architecturale des nouvelles résidences new-yorkaises pour super-riches. Mais la tour qui fait le plus parler d’elle est le 432 Park Avenue : une tige élancée de 89 étages qui jaillit à l’intersection du parc et de la 56e Rue est. Censé être achevé fin 2015, il a été conçu par Rafael Viñoly, un architecte d’origine uruguayenne. Aujourd’hui la plus haute structure résidentielle de l’hémisphère occidental (426 mètres), le 432 Park Avenue est officiellement le deuxième plus haut gratte-ciel de New York derrière le One World Trade Center de David Childs (achevé l’an dernier, d’une force symbolique inévitable malgré son peu d’intérêt sur le plan architectural). En réalité, le 432 est le plus haut des deux en termes d’espace habitable, car le gratte-ciel de Childs se termine par une antenne longue de 110 mètres. Bien des observateurs s’avouent médusés, pour ne pas dire déconcertés, par l’omniprésence étrange de la tour de Viñoly. Visible depuis les cinq arrondissements de New York, et d’aussi loin que Long Island ou le New Jersey, elle choque autant les visiteurs que les New-Yorkais avec sa silhouette longiligne partout présente, qui semble vous suivre où que vous alliez comme votre mauvaise conscience. On ne parle pas beaucoup du style du 432 Park Avenue pour une bonne raison : les finesses artistiques comptent peu au regard de la sorcellerie mathématique qui a donné vie à ce gratte-ciel et à ses semblables. On peut même dire que l’édifice ressemble plus à un bilan comptable en trois dimensions qu’à une création architecturale digne de ce nom. Si Stern reste fidèle à un postmodernisme démodé dans nombre de ses réalisations, Viñoly se tient au plus près de l’esthétique dépouillée du modernisme. (5) Avec sa façade d’un blanc sans fantaisie, le 432 Park Avenue ressemble à une ébauche, impression renforcée par ses quatre façades identiques, sans aspérités, et par le contraste entre le verre sombre des fenêtres (six grandes baies vitrées carrées par étage) et leur encadrement minimaliste en béton blanc. Mais ce qui fait surtout se démarquer cet édifice curieusement troublant est la manière dont il surgit droit comme un i sur toute sa hauteur vertigineuse. Sur une base relativement étroite (28 mètres sur 28), l’étirement ininterrompu de l’édifice évoque par ses proportions les tours défensives d’une ville italienne du Moyen Âge. Cette configuration a été rendue possible par l’exploitation d’un règlement municipal. À New York, les étages les plus élevés des gratte-ciel doivent être construits en retrait, ce qui donne aux édifices élevés leur allure typique de « pièces montées » : adoptée en 1916, la règle avait pour but d’empêcher que les rues densément construites du sud de Manhattan ne se transforment en canyons où ni l’air ni la lumière ne pourraient pénétrer. Or un immeuble peut échapper à cette obligation à condition d’occuper moins du quart de la surface de son terrain. À présent que les prix des résidences dans les quartiers les plus chics de Manhattan se sont envolés, laisser vides les trois quarts d’un terrain pour y bâtir un immeuble à 1 milliard de dollars comme le 432 Park Avenue ne passe plus pour du gaspillage. Dans cette nouvelle génération de gratte-ciel, les éléments esthétiques qui ne sont pas directement liés à une perspective de rentabilité sont souvent rabotés ou éliminés à mesure que les coûts globaux s’accroissent. Ainsi, Portzamparc avait annoncé poétiquement que la façade de verre scintillante initialement prévue pour le One57 évoquerait une cascade. En fait, sur le gratte-ciel achevé, la surface plane des vitres bleues, grises et argentées se fond en une masse pixellisée, même de près. À propos de ces tours géantes nées de calculs mathématiques, le mieux est encore de paraphraser Mae West : « L’architecture n’a rien à voir là-dedans. » (6) Une exposition instructive intitulée « Sky High and the Logic of Luxury » (« Course à la hauteur et logique du luxe ») s’est penchée sur les forces convergentes responsables de cette soudaine révolution de l’architecture new-yorkaise. Le Skyscraper Museum a accueilli cette rétrospective fin 2013, alors même que ces structures mutantes commençaient d’altérer radicalement la silhouette de la ville. Comme l’écrivait Carol Willis , directrice du musée et auteure de « La finance crée la forme », sur l’un des panneaux de l’exposition : « À partir de 2012 environ, les ventes d’appartements dans les immeubles ultraluxueux atteignaient entre 85 000 et 107 000 dollars le mètre carré, et dans certains cas encore plus. Ces records ont établi une nouvelle norme, exploitée par les promoteurs pour augmenter le volet dépenses de leurs projets. La “logique du luxe” traduit l’idée que des coûts de développement élevés constituent une bonne stratégie commerciale s’ils peuvent engendrer des profits hors du commun […]. De coûteux droits terrestres et aériens, les honoraires d’architectes stars, une ingénierie et des méthodes de construction de pointe, une hauteur sous plafond vertigineuse et une multitude d’équipements : tous ces éléments prennent place dans une formule mathématique simple, et justifiée au bout du compte par des prix de vente stratosphériques […]. Ces bâtiments filiformes ont été rendus possibles par des technologies sophistiquées et la mise au point de matériaux plus résistants, mais c’est un marché dynamique avide de biens immobiliers haut de gamme à Manhattan qui a fait grimper jusqu’au ciel les immeubles aussi bien que les prix. Suspendus à la promesse de vues imprenables (notamment sur Central Park), ces nids d’aigle plaisent à une clientèle exclusive, à laquelle s’adresse le marketing psychologique des promoteurs. » Willis n’est pas la seule à établir un lien entre cette soudaine boulimie de constructions et les rouages de la haute finance. Aujourd’hui, la part de l’immobilier new-yorkais détenue par des propriétaires ne résidant pas dans la ville est plus importante que jamais. Dans au moins cinq grands immeubles de standing de Manhattan, la plupart des appartements sont des résidences secondaires. Certes, un grand nombre de ces pied-à-terre appartiennent à des Américains, mais ils séduisent surtout des étrangers désireux de s’assurer une base arrière aux États-Unis au cas où les choses tourneraient mal dans leur pays. L’afflux des capitaux internationaux a donc été décisif dans l’essor de ce secteur.   Un système de sociétés-écrans En février, le New York Times a publié une série d’enquêtes en cinq parties signée Louise Story et Stephanie Saul, qui se concentrait sur les acheteurs originaires de quatre pays (l’Inde, la Malaisie, le Mexique et la Russie). (7) Les articles montraient comment un système de sociétés-écrans, ajouté à une véritable industrie d’intermédiaires new-yorkais, favorise régulièrement l’acquisition clandestine d’appartements dans les immeubles les plus chers de la ville. Les journalistes ont ainsi découvert que 58 % des appartements sont payés en liquide ; cela rend les acheteurs plus difficiles à identifier, en l’absence des documents nominatifs accompagnant les achats à crédit. Un rapport copublié en février 2014 par Wealth-X (une entreprise qui se présente comme un « cabinet de conseil en gestion de patrimoine ») et Sotheby’s International Real Estate confirme que New York est la destination numéro 1 pour les étrangers candidats à l’achat d’une deuxième résidence – devant Londres. Les Britanniques forment le plus gros contingent, ce qui contredit l’idée reçue plaçant en tête les Russes et les Chinois. On comprend sans doute mieux les montants stratosphériques en jeu dans les nouveaux immeubles de Manhattan quand on songe à la situation actuelle du marché de l’art contemporain. Des tableaux et des sculptures estimés plusieurs millions de dollars sont devenus des moyens privilégiés pour transférer des sommes colossales dans le monde entier, en échappant pour l’essentiel à toute réglementation. Plus l’objet coûte cher, plus on peut déplacer d’argent en une seule transaction, les œuvres d’art elles-mêmes (en un sens, de simples pions) faisant une escale utile dans les ports francs de Genève. Cet entrepôt hors taxes permet aux vendeurs et aux collectionneurs de réduire ou d’éliminer les droits de douane et la TVA. Cependant, les nouveaux immeubles géants de New York ont beau servir le même objectif, ce ne sont pas des œuvres d’art. Si, selon la formule de Goethe, l’architecture est de la musique figée, alors ces gratte-ciel sont de l’argent vertical.   Lacunes juridiques À cet égard, il est intéressant de noter le net écart de style qui sépare les colosses insipides de Midtown North des édifices plus trapus, à la personnalité plus affirmée, mais tout sauf abordables, qui se massent autour de la High Line dans le quartier de Chelsea, 3 kilomètres au sud-ouest. (8) Contrairement au couloir de la 57e Rue, où l’on a habilement exploité les lacunes juridiques de l’aménagement urbain pour élever des immeubles démesurés générant d’énormes bénéfices, les secteurs proches de la High Line n’ont pas vu les gratte-ciel se multiplier. Le très grand succès populaire de la High Line et le cachet bobo des quartiers environnants (les principales galeries d’art contemporain de la ville se concentrent entre la 10e et la 20e Rue ouest, et le Whitney Museum of American Art a ouvert une nouvelle enseigne à l’extrémité sud de ce jardin suspendu le 1er mai 2015) en ont fait un quartier très convoité chez les jeunes créatifs aisés. Résultat : les promoteurs se sont montrés prêts à financer dans Chelsea des projets architecturalement inventifs, pour séduire un public esthétiquement plus exigeant que celui de Midtown. Enfant chérie du monde de l’art, Annabelle Selldorf a ainsi conçu des galeries et des appartements autour de la High Line. Les promoteurs apprécient tout particulièrement les lauréats du prix Pritzker (9) pour la caution culturelle implicite qu’ils apportent à un projet – témoins Portzamparc, engagé par Extell pour concevoir le One57, ainsi que Shigeru Ban et Jean Nouvel, qui ont construit des immeubles près de la High Line. Tout près, sur la 28e Rue, on a creusé les fondations d’une résidence de 39 appartements signée Zaha Hadid (la lauréate de l’édition 2004), qui devrait être achevée en 2016. Si les appartements se vendent au prix demandé (on parle de 35 millions de dollars par logement), cet immeuble rétrofuturiste au profil aérodynamique promet d’égaler les tarifs en vigueur dans Midtown North. Le promoteur, Related Companies, a fait appel à un autre vainqueur du Pritzker, Rem Koolhaas, pour construire un second immeuble à proximité de la High Line, sur la 18e Rue. Parallèlement à ces très coûteux projets, se loger à New York est devenu beaucoup moins abordable depuis le tournant du siècle (en particulier pour les jeunes, exceptés ceux qui travaillent dans la finance ou d’autres secteurs très lucratifs). L’an dernier, le prix moyen d’un appartement acheté dans la ville a battu un nouveau record à 1,31 million de dollars, plus de 7 000 logements atteignant ou dépassant les 5 millions. Les temps sont loin où les écrivains, artistes, acteurs et autres danseurs en herbe, et toute une bohème indigente, pouvaient espérer trouver un logement individuel dans Manhattan. Sans parler de la vogue récente de Brooklyn (dont les secteurs les plus à mode sont aujourd’hui inabordables), même les faubourgs les plus lointains des arrondissements extérieurs sont en cours de gentrification, et des résidents de longue date sont parfois poussés hors de leur quartier par la hausse des prix. Pour lutter contre cette tendance, Brad Hoylman, sénateur de l’État de New York (district de Manhattan), a annoncé l’an dernier son intention de proposer à l’assemblée d’Albany (capitale de l’État) la création d’une taxe supplémentaire sur les résidences secondaires à New York dont la valeur égale ou dépasse les 5 millions de dollars. Selon une étude, cette imposition rapporterait 665 millions de dollars ; de quoi financer des logements pour les ménages aux revenus moyens et bas. Comme on pouvait s’y attendre, le puissant secteur immobilier de la ville (dominé pour l’essentiel par quelques dizaines d’entreprises familiales, dont certaines sont liées de longue date avec des hommes politiques des deux principaux partis) est vent debout contre le projet. Les chances de voir la proposition adoptée par l’un des États les plus minés par les conflits d’intérêts sont assez faibles. Quoi qu’il en soit, cette initiative courageuse est assurément plus équitable que les incitations fiscales accordées aux promoteurs des nouveaux coffres-forts dans les nuages. Comme l’écrivait Charles V. Bagli dans le New York Times en février 2015, le programme dit « 421a » d’exemption de taxes sur la propriété a permis à l’appartement vendu 100 millions de dollars dans le gratte-ciel One57 de bénéficier d’une réduction d’impôts de 95 %, ce qui représente pour cette année la bagatelle de 360 000  dollars. En contrepartie de ces allégements fiscaux, les promoteurs sont tenus de construire des logements réservés aux locataires à faibles revenus, mais moins de 10 % des nouveaux immeubles résidentiels de la ville ont été conçus dans cette optique. Certains de ces appartements subventionnés sont situés dans les luxueuses tours elles-mêmes (dans plusieurs cas, on ne peut toutefois y accéder qu’en passant par une entrée spéciale, que des militants ont surnommée la « porte du pauvre »). Les promoteurs peuvent aussi financer le développement de logements bon marché dans un autre secteur pour que des appartements jouissent du statut prévu par le 421a. C’est précisément ce qu’a fait Extell avec le One57, en créant 66 habitations à bas prix dans le Bronx. Toutefois, dans son State of the City Address de 2015, le maire Bill de Blasio a regretté que « la ville [ait] laissé les promoteurs faire la loi des décennies durant… Les projets incluaient parfois des logements bon marché… mais, trop souvent, ce n’était pas le cas. »   Un darwinisme urbain chic Nul n’a davantage souffert à New York, ces derniers temps, que la population croissante des sans-abri, estimée en 2014 à 68 000 personnes, soit 5 % de plus que l’année précédente. Alors que le nombre de SDF dans l’ensemble du pays a chuté d’environ un tiers depuis 2010, il a crû de 21,5 % dans la ville sur la même période. Aucune de ces évolutions démographiques n’est due au hasard. Durant ses douze ans à la tête de la ville, le maire Michael Bloomberg a maintes fois exprimé sa détermination à changer le visage de New York. De cette cité longtemps célèbre pour sa capacité à transformer des générations d’immigrés pauvres en contribuables de la classe moyenne, l’homme d’affaires souhaitait faire ce que le blogueur politique Alex Pareene a décrit comme une « ville de rêve technocratique parfaitement agencée ». « Si nous pouvions faire en sorte que tous les milliardaires du monde viennent s’installer ici, ce serait une bénédiction », expliquait ainsi Bloomberg en 2013. On trouvera une analyse dépassionnée mais critique de la vision grandiose du maire trois fois élu en faveur d’un darwinisme urbain chic dans le livre « New York selon Bloomberg » (10), par Julian Brash. Cet anthropologue montre que l’édile envisageait la ville comme un « lieu de compétition, de sociabilité élitiste, de cosmopolitisme et de luxe, peuplé d’innovateurs ambitieux, créatifs, travailleurs et intelligents […]. La méthode Bloomberg visait à asseoir la domination d’une élite postindustrielle en plein essor sur les autres groupes sociaux de New York. » La course actuelle visant à construire des tours d’habitation toujours plus hautes et luxueuses rappelle la compétition dont la ville fut le théâtre au début du XXe siècle pour le titre de plus grand gratte-ciel du monde, les édifices aux dimensions record se succédant à un rythme étourdissant. Pourtant, parmi les immeubles construits depuis l’an 2000 qui revendiquent cet héritage, pas un ne possède une once de l’élan esthétique qui caractérisait ces premiers gratte-ciel, célébrés dans le monde entier comme la contribution distinctive des États-Unis à l’architecture moderne – citons par exemple le Woolworth, le Chrysler ou l’Empire State Building. En comparaison, les protubérances aux allures de cheminées d’usine qui rompent désormais la skyline du cœur de Manhattan traduisent l’élargissement du fossé entre l’incroyable richesse et la pauvreté inouïe à l’échelle mondiale. Ceux d’entre nous qui pensent que l’architecture incarne invariablement (et souvent involontairement) les valeurs de la société qui l’engendre regarderont ces curiosités étiolées avec moins d’admiration pour leur mécanique ingénieuse que de dégoût pour les intrigues sinistres qu’elles représentent plus sûrement.   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 2 avril 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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La finance crée la forme : gratte-ciel et skyline à New York et Chicago  de Carol Willis, Princeton Architectural Press, 1995

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