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Leur mémoire d’éléphant

Enquête dans le monde des athlètes de la mémoire, capables de stocker d’énormes quantités d’informations en utilisant des techniques dont l’invention remonte à l’Antiquité.

Lorsque nous le rencontrons, Josh Foer est filmé par une équipe de télévision alors qu’il tente de mémoriser en moins de cinq minutes l’ordre dans lequel sont éparpillés deux jeux de cartes, grâce à un système qui inclut Michael Jackson (roi de cœur) déféquant (deux de trèfle) sur un sandwich au saumon (roi de trèfle) tandis que la serveuse de la série Cheers (dame de pique) fait une gâterie à un joueur de basket soudanais (sept de trèfle). La suite raconte le parcours labyrinthique qui a conduit notre auteur jusqu’à la finale du championnat de mémoire des États-Unis. Un itinéraire fascinant qui lui a permis de passer du statut de journaliste sceptique à celui de participant assidu. Je n’arrive pas à me rappeler depuis quand un ouvrage scientifique m’a intéressé à ce point.

À 25 ans, diplômé de Yale plutôt intello et ni plus ni moins distrait que la moyenne, Foer découvre l’univers borgésien des adeptes du « sport cérébral » pour les besoins d’un article. Après avoir interrogé quelques-uns des principaux « mnémonistes » mondiaux, il se persuade que n’importe qui peut accomplir des exploits similaires en adoptant leurs techniques de mémorisation. Et il décide de suivre une année de formation. Sa démarche aboutit à une enquête sérieuse sur le rôle de la mémoire dans la culture occidentale, de l’Antiquité à nos jours.
La mémoire extrême relève pour partie des annales de la psychiatrie, et Foer guide le profane vers son sujet en passant en revue une série de cas remarquables. Nous rencontrons ainsi un journaliste russe qui souffrait de synesthésie (1) et pouvait tout mémoriser (sa carrière professionnelle fut un échec et il devint une attraction de music-hall) ; il y a aussi Elizabeth, dotée de la seule mémoire photographique scientifiquement attestée, qui épousa le chercheur qui la suivait et ne fut plus jamais mise à l’épreuve ; et un laborantin à la retraite dont les lobes temporaux avaient été détruits par une bactérie, victime d’une amnésie hors du commun. Chemin faisant, le livre aborde des problèmes philosophiques plus vastes – sur le temps et la souffrance, par exemple –, et il est assez peu question de l’hippocampe et du néocortex. Foer sait entretenir le dynamisme de son récit.
Comment se fait-il, se demande-t-il, que certaines professions – serveurs, chauffeurs de taxi, acteurs – développent des aptitudes mentales spécialisées ? Cette question de la part de l’expertise et de l’instinct est étudiée en s’appuyant sur l’exemple des diplômés d’une école zen japonaise où l’on apprend à reconnaître le sexe des poussins (2). Foer participe ensuite, comme cobaye, à un projet de recherche du « Laboratoire d’étude des performances humaines » en Floride, pour voir comment son cerveau évolue à mesure qu’il pratique l’athlétisme mental. Son coach, Cooke, l’emmène pour sa première leçon à Central Park, lui demandant de mémoriser une liste hétéroclite, incluant « Tuba », « Courriel pour Sophia » et « Saucisses d’élan ».
Loin d’être modernes, les trucs de Cooke remontent à l’Antiquité classique, où ils faisaient partie intégrante de l’éducation. L’historien Pline, connu pour ses exagérations, nous assure que le roi Cyrus connaissait le nom de tous ses soldats. J’aime aussi l’histoire du Romain Calvisius qui, fatigué d’apprendre les œuvres des poètes, délégua cette corvée à ses esclaves. La technique principale est ici « le Palais de mémoire », qui consiste à imaginer des structures spatiales où l’on peut délibérément stocker l’information en séquences, comme durant la visite virtuelle d’un bâtiment familier. Ces associations d’idées doivent être aussi bizarres que possible, et apparemment, « ça aide d’avoir l’esprit tordu ». Foer commence donc à emmagasiner la première liste de Cooke en revisitant la maison de son enfance, où il situe « Claudia Schiffer, qui se lave adorablement avec une éponge dans un bain de cottage cheese ».
Ses exercices finissent par payer, et il part pour Oxford afin de rencontrer les participants au Championnat du monde de mémoire. Voici le champion Ben Pridmore, occupé à mémoriser les 50 000 premières décimales de pi, après avoir visionné tous les dessins animés produits par la Warner Bros entre 1930 et 1968. Le challenger Gunther Karsten arrive avec des protège-oreilles noirs et des lunettes opaques. Cooke lui-même n’obtient que des résultats médiocres. L’an prochain, ce sera le tour de Foer.
Son parcours explore les mille routes secondaires de l’esprit. Il propose une dissertation érudite sur la paternité des poèmes d’Homère et sur la tradition des bardes, l’invention de l’index, et les techniques de l’Actors Studio. Nous rencontrons des visionnaires de la Renaissance, comme Giulio Camillo, dont le « Théâtre de la mémoire » est célébré par certains comme l’ancêtre du tout-puissant Internet. Ou encore Giordano Bruno, dont les conceptions mnémotechniques étaient si révolutionnaires qu’il fut brûlé sur le bûcher. Plusieurs de ces savants se seraient sûrement sentis chez eux dans la cellule capitonnée la plus proche.
Cet article est paru dans la Literary Review, en avril 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| La synesthésie est un trouble de la perception sensorielle qui conduit à associer deux ou plusieurs sens : les formes et les couleurs, par exemple.
2| Cette école existe bien. Elle est située à Nagoya.
LE LIVRE
LE LIVRE

Aventures au cœur de la mémoire de Joshua Foer, Robert Laffont, 2012

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