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Sur la ligne de front au Cachemire

Dans cette région divisée entre l’Inde et le Pakistan, les armées des deux pays procèdent régulièrement à des échanges de tirs. Au mépris des civils qui vivent près de la ligne de démarcation.


© Gurinder Osan / Hindustan Times / Imago / StudioX

« Vivre sur la ligne de contrôle, c’est comme être face à un peloton d’exécution qui a reçu l’ordre de vous tirer dessus. » Ici dans le secteur de Poonch, du côté indien, en 2015.

« Voici votre fameux poste dans la jungle. » Le brigadier Noor me montre un poste militaire indien perché sur les hauteurs du massif du Pir Panjal, non loin de la ville indienne de Poonch, dans l’État du Jammu-et-Cachemire. « Fameux » parce que, selon lui, les hommes de ce poste, dissimulés derrière la végétation luxuriante, tirent à volonté sur les soldats et les villages pakistanais d’en face. — Pourquoi font-ils ça ? — Marzi hai (« Parce que ça leur chante »). De votre côté, tous les coups sont permis. Tout le monde s’en fiche, me répond Noor. Il n’a pas tort. Sur la ligne de contrôle 1, les troupes indiennes ouvrent souvent le feu comme ça, histoire de passer le temps ou d’en imposer à l’adversaire. Mais ce que Noor ne dit pas, c’est que les Pakistanais en font autant. Je voyage le long du côté pakistanais de la ligne de contrôle en compagnie des troupes ennemies. Je partage leur gîte et le couvert avec elles, je me déplace dans leurs Jeep. Des soldats en armes m’escortent jour et nuit afin de me protéger du danger qui pourrait surgir de toutes parts, y compris des « forces ennemies », autrement dit de l’armée indienne.  

Les civils, premières victimes

Nous faisons route vers le point de passage de Tatrinote-Chakan Da Bagh. Nous sommes dans le secteur de Battal, que l’armée pakistanaise considère comme l’un des plus dangereux en raison des fréquents accrochages qui s’y produisent. Les Indiens dominent la zone depuis leur poste d’observation, et les Pakistanais doivent se montrer prudents en raison des civils qui vivent à portée de tir, à proximité de la ligne de contrôle. « Ce serait fâcheux que l’armée de votre pays vous tire dessus. » Noor ne plaisante qu’à moitié : des soldats pakistanais ont été pris pour cible quelques jours plus tôt, et le village devant nous est constamment sous le feu ennemi. « Espérons qu’il n’y en aura pas aujourd’hui, dit-il, guère rassurant. Ça ressemble à ça, la vie sur la ligne de contrôle. Je voulais que vous puissiez vous faire une idée de la tension qui règne ici. » Les civils sont les premières victimes de cette guerre d’escarmouches entre les armées de l’Inde et du Pakistan. Ils essuient des tirs, parfois mortels. Leurs bêtes sont blessées ou tuées, leurs maisons détruites, leurs récoltes endommagées. Rien qu’au cours des trois premiers mois de l’année 2018, vingt-cinq civils ont perdu la vie côté pakistanais et treize côté indien.   carte cachemire   Assis sur la terrasse de la maison du chef du village, je profite de la douceur de cet après­-midi ensoleillé de décembre. La maison se trouve à portée de tir des postes indiens et pakistanais. Le village, situé à flanc de montagne, juste sous le nez des troupes indiennes, est également visible des troupes pakistanaises, de l’autre côté. Les maisons encore peintes de frais sont criblées
d’impacts de balle et les murs des terrasses ont été troués à plusieurs endroits par des projectiles indiens. La plupart des habitants du village se sont rassemblés pour parler à l’homme du camp ennemi – certains pour se plaindre, d’autres pour appeler à la paix, d’autres encore simplement pour nous rencontrer, le brigadier Noor et moi. « S’il vous plaît, à votre retour, dites à votre armée qu’elle fasse la guerre à l’armée pakistanaise, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette affaire. On n’en peut plus de cette guerre de basse intensité au quotidien. Notre bétail est tué, nos gens sont estropiés, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école. Jusqu’à quand allons-nous devoir vivre dans ces conditions inhumaines ? » C’est un appel désespéré, et je ne sais que répondre. Vivre sur la ligne de contrôle, c’est comme être face à un peloton d’exécution qui a tout son temps. Le peloton a reçu l’ordre de vous tirer dessus, mais il décide de temporiser. Il vous observe, se délecte de votre peur, tire de temps à autre à proximité et vous tourne le dos dès que vous courez vous mettre à l’abri. Dès que vous êtes plus calmes, les tirs reprennent. Certains de vos amis meurent, d’autres sont blessés, mais vous n’avez pas d’autre choix que de continuer à vivre face au peloton. Vous êtes à la merci de ses caprices et de ses sautes d’humeur. Au cas où ce ne serait pas assez violent comme ça, il faut vous imaginer coincé entre deux pelotons ennemis qui se font face et se tirent dessus furieusement pour des raisons connues d’eux seuls. Les hommes du peloton changent à intervalles réguliers, si bien qu’ils ne compatissent pas à votre sort. La paix n’est jamais pour vous qu’une brève éclaircie imprévisible entre deux averses de balles. « J’ai été blessé à la nuque le 10 juin 2017. Je me suis mis à courir quand les tirs ont commencé à pleuvoir, mais j’ai été touché peu avant d’atteindre le bunker du village », raconte Ousmane, 15 ans, avec un grand sourire. Pourquoi ce sourire béat pour raconter qu’il a été touché par une balle ennemie ? Est-ce par pudeur adolescente ? Lorsque Ousmane s’est levé pour témoigner, ses copains du village l’ont charrié. « Il ne sait pas courir, même pour sauver sa peau ! » a rigolé un des garçons derrière lui. Ousmane fait mine de ne pas entendre leurs railleries et poursuit sa conversation avec moi. Je lui demande ce qui lui est passé par la tête quand on lui a tiré dessus. Je sais que c’est un peu idiot comme question, mais j’ai envie de savoir ce qu’il a ressenti. « La nuque, ce n’est pas terrible comme endroit. Au moment où la balle m’a atteint, j’ai cru que c’était la fin. J’ai senti une douleur aiguë, je me suis effondré et j’ai perdu connaissance, à cause de la chute plus que de la balle. En fait, le projectile m’a traversé le cou. » Le garçon n’a pu être évacué qu’à la fin des coups de feu et des tirs de riposte. Les villageois l’ont conduit à l’hôpital militaire ; il a survécu. Ousmane n’est pas le seul à avoir échappé à la mort. D’autres villageois me racontent leur histoire et me montrent leurs cicatrices de balle ou d’éclat d’obus. « Nous savons que nos troupes nous vengeront », me disent plusieurs d’entre eux. La vengeance ne résoudra rien, rétorquent les aînés : on ne fera que récolter de nouveaux tirs de mortier. Les plus jeunes accueillent ces sages paroles par des murmures réprobateurs.  

« Ce sont nos frères et nos sœurs »

Des soldats pakistanais montent la garde au bord de la terrasse pour prévenir toute agression injustifiée de l’armée indienne. Ils parlent par talkie-walkie avec leurs collègues qui surveillent les Indiens dans les casemates sur les hauteurs d’en face. Les villageois plus âgés se remémorent l’époque d’avant l’érection de la clôture de barbelés le long de la ligne de démarcation. Dans les années 1980, ils pouvaient encore se rendre du côté indien. Il y avait bien des échanges de tirs sporadiques, mais rien de comparable à aujourd’hui. « C’est dans les années 1990 que les tirs se sont intensifiés et ont commencé à faire des dégâts dans les villages limitrophes. » Les anciens sont nostalgiques du temps où ils étaient en contact avec les Cachemiriens qui vivent du côté indien, à quelques kilomètres de là : « Ils font partie de notre famille… Ce sont nos frères et nos sœurs. Quand notre armée riposte, ce sont des membres de notre famille qui meurent », expliquent-ils avec émotion. — Comment faites-vous pour vivre ici ? Vous n’avez jamais pensé à bouger, à vous établir dans un village hors de portée des tirs indiens ? leur demandé-je, sachant très bien qu’il s’agit d’une question de pure forme. — C’est ici que nous sommes nés et c’est ici que nous mourrons un jour, me répond, fier et triste, un vieil homme barbu. Et puis nos ancêtres sont enterrés ici. — Quand bien même nous voudrions partir, où irions-nous ? Qui nous donnera des terres ? murmure un homme plus jeune assis derrière le vieillard barbu. Voilà qui semble plus réaliste. Le drame d’avoir à choisir entre la pauvreté presque assurée et la mort qui guette à tout moment me paraît kafkaïen. Quand il sait qu’il n’a nulle part où aller, l’être humain se trouve d’excellentes raisons de rester sur place. On me fait visiter l’école du village, située dans une cuvette entre les deux sommets occupés l’un par l’armée indienne, l’autre par l’armée pakistanaise. Le bâtiment est presque entièrement calciné, et son toit en béton a été soufflé par les obus de mortier. Les murs noircis sont criblés d’impacts de balle. Étant moi-même enseignant, je mesure l’importance de l’éducation et je sais ce qu’il peut advenir des enfants qui en sont privés. C’est tragique. Et c’est bouleversant de voir que, en dépit de tout, les instituteurs font classe dans le bâtiment endommagé. Ou dans la cour, bien en vue des soldats indiens perchés sur le sommet, comme pour leur laisser le choix de tirer ou pas, pour en appeler à leur humanité.   — Cet article, paru sur le site d’information indien The Wire le 27 décembre 2018, est un extrait de son livre The Line of Control. Il a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Line of Control: Travelling with the Indian and Pakistani Armies de Happymon Jacob, Penguin Viking, 2018

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