Sur la ligne de front au Cachemire
par Happymon Jacob

Sur la ligne de front au Cachemire

Dans cette région divisée entre l’Inde et le Pakistan, les armées des deux pays procèdent régulièrement à des échanges de tirs. Au mépris des civils qui vivent près de la ligne de démarcation.

Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par Happymon Jacob

© Gurinder Osan / Hindustan Times / Imago / StudioX

« Vivre sur la ligne de contrôle, c’est comme être face à un peloton d’exécution qui a reçu l’ordre de vous tirer dessus. » Ici dans le secteur de Poonch, du côté indien, en 2015.

« Voici votre fameux poste dans la jungle. » Le brigadier Noor me montre un poste militaire indien perché sur les hauteurs du massif du Pir Panjal, non loin de la ville indienne de Poonch, dans l’État du Jammu-et-Cachemire. « Fameux » parce que, selon lui, les hommes de ce poste, dissimulés derrière la végétation luxuriante, tirent à volonté sur les soldats et les villages pakistanais d’en face. — Pourquoi font-ils ça ? — Marzi hai (« Parce que ça leur chante »). De votre côté, tous les coups sont permis. Tout le monde s’en fiche, me répond Noor. Il n’a pas tort. Sur la ligne de contrôle 1, les troupes indiennes ouvrent souvent le feu comme ça, histoire de passer le temps ou d’en imposer à l’adversaire. Mais ce que Noor ne dit pas, c’est que les Pakistanais en font autant. Je voyage le long du côté pakistanais de la ligne de contrôle en compagnie des troupes ennemies. Je partage leur gîte et le couvert avec elles, je me déplace dans leurs Jeep. Des soldats en armes m’escortent jour et nuit afin de me protéger du danger qui pourrait surgir de toutes parts, y compris des « forces ennemies », autrement dit de l’armée indienne.   Les civils, premières victimes Nous faisons route vers le point de passage de Tatrinote-Chakan Da Bagh. Nous sommes dans le secteur de Battal, que l’armée pakistanaise considère comme l’un des plus dangereux en raison des fréquents accrochages qui s’y produisent. Les Indiens dominent la zone depuis leur poste d’observation, et les Pakistanais doivent se montrer prudents en raison des civils qui vivent à portée de tir, à proximité de la ligne de contrôle. « Ce serait fâcheux que l’armée de votre pays vous tire dessus. » Noor ne plaisante qu’à moitié : des soldats pakistanais ont été pris pour cible quelques jours plus tôt, et le village devant nous est constamment sous le feu ennemi. « Espérons qu’il n’y en aura pas aujourd’hui, dit-il, guère rassurant. Ça ressemble à ça, la vie sur la ligne de contrôle. Je voulais que vous puissiez vous faire une idée de la tension qui règne ici. » Les civils sont les premières victimes de cette guerre d’escarmouches entre les armées de l’Inde et du Pakistan. Ils essuient des tirs, parfois mortels. Leurs bêtes sont blessées ou tuées, leurs maisons détruites, leurs récoltes endommagées. Rien qu’au cours des trois premiers mois de l’année 2018, vingt-cinq civils ont perdu la vie côté pakistanais et treize côté indien.     Assis sur la terrasse de la maison du chef du village, je profite de la douceur de cet après­-midi ensoleillé de décembre. La maison se trouve à portée de tir des postes indiens et pakistanais. Le village, situé à flanc de montagne, juste sous le nez des troupes indiennes, est également visible des troupes pakistanaises, de l’autre côté. Les maisons encore peintes de frais sont criblées d’impacts de balle et les murs des terrasses ont été troués à plusieurs endroits par des projectiles indiens. La plupart des habitants du village se sont rassemblés pour parler à l’homme du camp ennemi – certains pour se plaindre, d’autres pour appeler à la paix, d’autres encore simplement pour nous rencontrer, le brigadier Noor et moi. « S’il vous plaît, à votre retour, dites à votre armée qu’elle fasse la guerre à l’armée pakistanaise, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette affaire. On n’en peut plus de cette guerre de basse intensité au quotidien. Notre bétail est tué, nos gens sont estropiés, nos enfants ne peuvent pas…
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