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Au Mexique, Julia Carabias veille sur la forêt

La biologiste mexicaine Julia Carabias se bat depuis des années pour protéger la forêt lacandone, l’une des principales réserves de biodiversité de la planète. Ses efforts portent sur la préservation des aras, des jaguars et des tapirs, mais aussi sur le développement économique des communautés locales.


© Presidenciamx / Alamy

Julia Carabias explique les enjeux de la forêt lacandone au président de la République mexicaine Enrique Peña Nieto et au gouverneur de l’État du Chiapas, en décembre 2016.

La touffeur de la forêt nous coupe le souffle. L’humidité ambiante se confond avec la transpiration de la peau. Lorsque le soleil est au zénith, une angoisse muette plane au-dessus de la cano­pée : personne ne résiste à la ­canicule.

Lors de notre visite à la station biologique Chajul, dans la forêt lacandone [dans l’État du Chiapas, dans le sud-est du Mexique, à la frontière avec le Guatemala], le niveau de la rivière Lacantún était plus bas qu’à l’ordinaire : il n’avait pas plu depuis longtemps. Nous avons avancé dans notre canot à moteur pour essayer de trouver un point d’où, malgré le nuage de fumée produit par les brûlis du village voisin, le photographe Santiago Arau pourrait faire décoller son drone afin d’observer du ciel à la fois la majesté des arbres et la dévastation croissante de la réserve de biosphère de Montes Azules.

Lorsque nous avons enfin trouvé le bon endroit pour faire voler le drone, Julia Carabias est apparue à l’écran pour nous expliquer les limites territoriales de la réserve et l’emplacement des implantations illégales qui constituent aujourd’hui l’une des plus grandes menaces pour la conservation d’un site abritant l’une des biodiversités les plus riches du monde.

« Julia est infatigable, nous dit sa complice et collaboratrice Rosaura Cadena. Non seulement elle peut passer des heures à mesurer les plantes ou le niveau de la nappe phréatique et à ramasser les ordures sans s’arrêter une seconde, mais elle le fait toujours avec le même enthousiasme. » Après ces journées exténuantes, la biologiste de la conservation profite des soirées pour développer l’un des projets phares de la station : la formation des jeunes.

Pendant notre séjour, Julia Carabias a passé toute une soirée à nous projeter un diaporama expliquant que la défo­restation progresse dans la forêt ­­lacandone, que les écosystèmes peuvent mettre des siècles à se régénérer et que les politiques de conservation ont permis le rétablissement de populations d’espèces animales menacées. Elle en a consacré une autre à travailler avec l’un des jeunes bénéficiaires du système de bourses que son association, Natura y Ecosistemas Mexicanos, a créé en collaboration avec des ONG : le garçon veut devenir chef cuisinier et travailler dans l’une des structures d’écotourisme de la région. Des centaines d’enfants et d’adolescents sont venus participer à des ateliers de sensibilisation à la protection des ressources naturelles. Certains d’entre eux se sont vu accorder une bourse pour se former à la biologie ou à la gastronomie, dans l’idée qu’ils retournent ensuite dans leurs villages pour y lancer des projets de développement en lien avec la conservation.

Après une longue carrière dans l’administration et des organisations internationales telles que l’ONU – ce qui lui a notamment valu la médaille Belisario Domínguez, la plus haute distinction décernée par l’État mexicain, et une chaire au Collège national [l’équivalent du Collège de France] –, Carabias fonde en 2005 Natura y Ecosistemas Mexicanos avec le biologiste Javier de la Maza. L’association consacre l’essentiel de ses efforts au suivi d’espèces animales menacées et à l’élaboration de projets de développement durable pour les villages bordant la réserve de biosphère de Montes Azules – par exemple, des structures d’écotourisme qui permettent aux visiteurs de faire l’expérience de la forêt sans l’endommager et génèrent des revenus ou des emplois pour la population locale.

La région de la forêt lacandone abrite des espèces animales menacées comme l’ara rouge, le jaguar et le tapir, environ la moitié des espèces d’oiseaux, un peu moins de la moitié des papillons diurnes et un quart des mammifères du Mexique. On estime aujourd’hui que seulement 10 % de la superficie est en bon état de conservation ; 5 % est classée aire naturelle protégée. La région a été toujours été très convoitée en raison de la richesse de ses ressources naturelles. De l’exploitation du bois d’acajou par des compagnies forestières britanniques et espagnoles, à la fin du XIXe siècle, aux invasions territoriales et au trafic d’espèces d’aujourd’hui, la forêt lacandone a été constamment assiégée. Sans le travail de Natura, les dégâts seraient bien plus importants.

La population qui y vit appartient principalement à trois peuples indiens mayas : les Lacandons, les Ch’ols et les Tzeltals. Dans les années 1970, la création d’une entité territoriale, la Communauté lacandone, entraîna des transferts de population complexes parmi les groupes ethniques vivant dans la région. Les Lacandons se virent concéder des terres les premiers, puis, quelques années plus tard, ce fut au tour des peuples ch’ol et tzeltal. Certains de leurs membres vivaient déjà sur le territoire, mais la plupart venaient des hautes terres des États du ­Chiapas et du Tabasco, ce qui compliqua la question des droits fonciers. En 1978 fut créée la première aire naturelle protégée de la région, la réserve de biosphère de Montes Azules. La lutte pour le contrôle du territoire a été tendue et parfois violente. Au cours des cinquante dernières années, la forêt lacandone a perdu les trois quarts de ses écosystèmes naturels, du fait de conflits de propriété, de concessions illégales de terres et d’« invasions ».

Rien qu’entre 2002 et 2007, on a ­dénombré plus de 30 implantations irrégulières dans la réserve de biosphère de Montes Azules, dont la plupart ont été déplacées, au terme de longs processus de négociation, sur d’autres terres de la Communauté lacandone mais en dehors de la réserve. À cette occasion, le gouvernement mexicain avait dépensé près de 1,5 milliard de pesos [environ 120millions d’euros] pour indemniser les communautés expulsées, même si, bien sûr, une bonne partie de cette somme s’est volatilisée en cours de route. Entre 2013 et 2014 commença une nouvelle vague d’invasions et de ­régularisation des droits fonciers. Une fois de plus, les Lacandons et ­Julia Cara­bias s’y ­opposèrent ; c’est sans doute ce qui ­valut à la biologiste de se faire enlever en avril 2014.

« C’était la semaine avant Pâques », me raconte Julia au cours du dernier des six entretiens que j’ai eus avec elle. Cette fois, elle va parler de l’enlèvement dont elle a été victime.

Elle avait décidé de profiter de quelques jours de vacances pour accompagner dans la forêt des étudiants du Centre de recherche sur le changement mondial et le développement durable avec qui elle travaillait dans l’État voisin du Tabasco. À l’époque, son opposition à la régularisation des invasions lui attirait des ­menaces.

Arrivés à la station Chajul, ils se lancèrent dans un travail de terrain intense au cours ­duquel ­Julia Carabias attrapa une insolation. De retour à la station, elle décida de prendre du para­cétamol, ce qu’elle ne faisait jamais. « Ça m’a assommée. Et puis, aux alentours de 22 heures, une des étudiantes est ­venue me secouer pour me prévenir qu’un de ses camarades était pris de convulsions. »

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Elle s’habille en deux temps trois mouvements et se précipite dans le bâtiment où logent les étudiants. L’un d’eux fait une crise d’épilepsie. Ils parviennent à le calmer. De retour dans sa chambre, Carabias s’inquiète : « Ben ma vieille, cette gamine n’a eu aucun mal à parvenir jusqu’à ton lit… », et, pour la première fois de sa vie, elle ferme sa chambre ainsi que le bâtiment des chercheurs à clé. Il n’y a personne d’autre à la station cette nuit-là. « Encore sous l’effet du paracétamol, je me retrouve dans un état de demi-sommeil, et là, tout d’un coup, je vois des lumières de torches au plafond. »

« Crac ! Soudain, j’entends qu’on ­déchire la moustiquaire et qu’on se ­dirige vers ma chambre. Ils essaient de forcer le verrou sans y arriver, ils tapent à la porte, ils crient. Quand je sens qu’ils sont sur le point d’entrer dans ma chambre, je cherche à m’enfuir, mais là, je tombe sur deux types armés de kalach­nikovs. Les étudiants sont allongés par terre, le gardien a été maîtrisé. »

Les hommes cagoulés lui disent qu’ils viennent de la part du sous-commandant Marcos, ce qui est absurde : elle cherche à rencontrer le leader zapatiste depuis plusieurs mois. Elle demande à aller chercher ses chaussures de marche et quelques médi­caments, sans quoi elle ne fera pas long feu. L’un des hommes retourne lui chercher sa boîte de paracétamol et lui prend dans la remise une paire de chaussures trop grandes pour elle.

Ils lui bandent les yeux et la font monter dans un canot à moteur. Elle essaie de deviner s’ils se dirigent vers l’amont ou vers l’aval. Impossible. La seule chose qui pourrait lui permettre de s’orienter, ce serait de palper la végé­tation. À peine sortie du bateau, elle s’accroupit pour toucher les plantes et comprend immédiatement qu’elle ne se trouve pas dans la forêt mais dans le secteur des exploitations agricoles collectives, les ejidos, car c’est de l’herbe qui tapisse le sol. Arrivés à un pont, ils montent jusqu’à la route. Les hommes envoient avec leurs torches des signaux qui restent sans réponse. Une voiture passe, et ses ravisseurs la précipitent à terre. « OK, il y a un truc qui a foiré dans leur plan », se dit Carabias. Lorsque le véhicule s’éloigne, ils se relèvent et ­reprennent la route. Ils arrivent à un point que Carabias reconnaît : ils ont franchi la frontière guatémaltèque. Ils font une halte devant un arbre à l’aube, l’enchaînent par un pied au tronc et s’écartent pour délibérer.

Suivent des heures d’attente et de pourparlers. Il y a eu un raté, quelqu’un a fait une boulette ou bien il y a eu un imprévu qui a obligé à revoir l’opération. Toujours est-il que Carabias engage la conversation avec ses ravisseurs, tandis que Javier de la Maza et Rosaura Cadenas, avec qui la biologiste a mené tous ses combats, élaborent une stratégie de négociation avec l’aide d’une unité anti-­enlèvements de la police.

Les heures passent et Carabias commence à avoir froid, faim et surtout soif : « Je savais que nous étions du côté des ejidos ; si ces types ne m’abattaient par sur place, c’est une dysenterie qui me tuerait si je buvais l’eau des ruisseaux où s’abreuve le bétail. »

Les appels de demande de rançon se succèdent, les ravisseurs exigent 10 millions de pesos [environ 400 000 euros]. Carabias fait connaître sa position dès le premier appel passé à Javier de la Maza avec un téléphone portable des ravisseurs : « Je leur ai expliqué que nous n’étions absolument pas en mesure de rassembler ne serait-ce qu’un dixième de la somme qu’ils réclamaient. »

Finalement, après les menaces et plusieurs moments de tension, les ravisseurs reviennent et demandent : « Mais avec tout ça, vous êtes qui, madame ? » C’est la première fois qu’ils la traitent avec respect. « Vous auriez peut-être dû chercher à le savoir avant de faire tout ce cinéma, non ? Bon, allez, asseyez-vous et je vais vous le dire », rétorque-t-elle. « Nous nous sommes assis en cercle et j’ai commencé à leur parler des problèmes de la déforestation, du fait que la faune ne peut plus vivre comme avant, de la pollution des cours d’eau et du changement climatique, autant de choses qui ont aussi fait augmenter la pauvreté. Je leur ai raconté ce que nous faisons à la station, les projets de développement que nous avons lancés dans la région, avec des personnes de leur communauté, d’ailleurs, et qui ont amené des emplois et de la richesse sans avoir à déboiser. »

Ils ont peu à peu compris la situation, et, quand ils ont réalisé que leurs chefs les avaient lâchés ou trompés et que les tractations n’avaient aucune chance d’aboutir, ils ont décidé de lui rendre sa liberté. Non sans avoir demandé au préalable à se prendre en photo avec elle. Ils ont scellé la paix avec une photo dont Carabias ne conserve qu’un souvenir étrange et triste. Elle a marché toute la nuit dans la direction que ses assaillants lui avaient indiquée et, à l’aube, a croisé un paysan qui l’a ramenée à la station sur sa moto. Elle est arrivée déshydratée et les pieds en sang. Tout le monde était en pleurs, le visage défait.

Dans un pays où près de la moitié de la population vit dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté, la question du développement durable se pose en termes particuliers : « On ne peut pas freiner la croissance économique quand 80 millions de personnes ont du mal à se nourrir ou à accéder aux services de base. D’où la nécessité de promouvoir d’autres formes de croissance, idéalement avec des énergies propres qui ne produisent pas de gaz à effet de serre, des ressources naturelles renouvelables et des investissements conséquents dans des programmes d’éducation et de sensibilisation à d’autres modes de consommation. » Mais tout cela semble à mille lieues des objectifs du gouvernement actuel.

L’un des projets touristiques phares du président Andrés Manuel López Obrador concerne le Sud-Est tropical humide du Mexique : une ligne de chemin de fer, le très controversé « train maya », doit relier la péninsule du Yucatán à l’État du Chiapas dans le but de créer « des centaines de milliers d’emplois dans la région ».

« D’accord, cela va apporter des emplois, mais cela ne peut pas se faire au détriment de ce qu’il reste des écosystèmes naturels de la péninsule du ­Yucatán, s’insurge Carabias. Le train maya, c’est parfait dans les secteurs où il existe déjà des voies ferrées, à condition que cela se fasse dans le strict respect de l’impact environnemental et de la régle­mentation sur l’utilisation des terres. Mais le tronçon que l’on veut construire est inacceptable. Il est aussi prévu de créer deux villes de 50 000 habitants là où il n’y a pas de population aujourd’hui. C’est-à-dire qu’on va y transplanter des personnes d’ailleurs. Et dans quel but ? Pour accueillir les millions de touristes que l’on attend sur place, on va anéantir ces derniers espaces naturels de la forêt maya parce qu’on les considère comme des terres improductives. Bref, c’est aux antipodes de ce qu’il faut faire aujourd’hui, et le gouvernement ne mène aucune réflexion sur ce que peut être une croissance sans destruction des ressources naturelles. »

Un élément central de la vision environnementale de Julia Carabias est précisément de ne pas opposer conservation et croissance économique : « La croissance doit être découplée de la consommation de ressources ; plus de croissance, moins de consommation de ressources. » Comment y parvenir ? « Entre autres, en utilisant des énergies alternatives et non des énergies fossiles », une idée qui fait aujourd’hui consensus dans les pays développés, alors qu’ici on défriche la mangrove et on aplanit le terrain pour construire une grande raffinerie. Malheureusement pour le combat que Carabias et son équipe mènent depuis des décennies en faveur de toutes les espèces vivantes du Mexique, l’idée du long terme, la primauté de la vie et la défense de valeurs sont contraires à l’obtuse « logique » à court terme des politiciens.

Comme le déplorait récemment la dirigeante amérindienne María de Jesús Patricio Martínez, dite Marichuy, dans un entretien accordé au quotidien espagnol El País, le gouvernement mexicain ne s’intéresse aux communautés autochtones que pour leur folklore et la prétendue légitimité ances­trale qu’il peut obtenir d’elles. S’il a vraiment la volonté de remédier à des siècles d’abandon et de cupidité dans des territoires comme celui de la forêt lacandone, poursuivait Marichuy, il doit commencer par favoriser des modes de développement compatibles avec leur préservation et leur pérennité.

« Je continue et continuerai à travailler dix-huit heures par jour parce que c’est ma vie et que c’est ma passion », affirme Julia Carabias. Malgré les dangers, l’épuisement des ressources, le passage des années et la fatigue qui s’accumule.

— Diego Rabasa est un journaliste, écrivain et éditeur mexicain.

— Cet article est paru dans le mensuel mexicain Gatopardo le 29 novembre 2019. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

LE LIVRE
LE LIVRE

Conservación y desarrollo sustentable en la Selva Lacandona: 25 años de actividades y experiencia (« Conservation et développement durable dans la forêt lacandone : vingt-cinq ans d’activités et d’expérience ») de Natura y Ecosistemas Mexicanos, 2015

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