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Mystifiera bien qui mystifiera le dernier

Conçue comme la trame d’un thriller par une fine équipe de maîtres-espions britanniques, l’opération Mincemeat aura permis de berner les nazis sur le lieu de débarquement allié en Méditerranée. Cette prouesse du renseignement pose aussi des questions vertigineuses sur la nature et l’utilité de l’espionnage.


© Tallandier / Rue des Archives

Le 10 juillet 1943, les forces alliées débarquent en Sicile. L’opération Mincemeat visait à faire croire aux Allemands que le débarquement aurait lieu en Grèce et en Sardaigne.

Le 30 avril 1943, un pêcheur ­découvre au large de Huelva, sur la côte sud-ouest de l’Espagne, un corps qui flotte. Le cadavre, en état de décomposition avancée, est celui d’un d’homme vêtu d’un trench-coat, d’un uniforme et de godillots militaires. Une mallette est attachée à sa taille par une chaîne. D’après les docu­ments contenus dans son portefeuille, il s’agit du major William ­Martin, de la Marine royale britannique. Les autorités espagnoles appellent le vice-consul de Sa Majesté, Francis Haselden, et ouvrent en sa présence la serviette, qui se révèle contenir une enveloppe militaire d’apparence officielle. Les Espagnols proposent à Haselden de lui remettre la mallette et son contenu. Mais celui-ci refuse, ­demandant que la restitution s’opère via les canaux officiels – une curieuse décision avec le recul, puisque les jours suivants les autorités britanniques enverront en Espagne une série de messages de plus en plus pressants pour savoir où se trouve la mallette du major Martin.

Il ne faudra pas longtemps pour que la nouvelle de l’officier mort parvienne aux oreilles des agents du renseignement allemand dans la région. L’Espagne est à l’époque un pays neutre, mais une bonne partie de l’armée soutient l’Axe, et les nazis ont trouvé un officier d’état-major prêt à les aider. Celui-ci insère une fine tige de métal dans l’enveloppe, puis il enroule la lettre tout autour pour l’extirper sans briser les sceaux de l’enveloppe. Le contenu se révèle proprement stupéfiant. Le major Martin était un émissaire qui transportait une lettre personnelle du lieutenant-général Archibald Nye, numéro deux de l’état-major impérial, à Londres, adressée au général Harold Alexander, le principal officier britannique sous les ordres d’Eisenhower en Tunisie. Dans sa lettre, Nye détaille les plans des Alliés en Europe du Sud : les forces américaines et britanniques projettent de traverser la Méditerranée depuis leurs positions nord-africaines et d’attaquer la Grèce sous occupation allemande ainsi que la Sardaigne.

Hitler déplace une Panzerdivision de France vers le Péloponnèse, et le commandement militaire allemand envoie un message urgent au chef de ses forces armées dans la région : « Priorité absolue doit être donnée aux mesures à prendre en Sardaigne et dans le Péloponnèse. » Les Allemands réaliseront trop tard que William Martin était un leurre. Celui qu’ils ont pris pour un émissaire de haut niveau est un clochard décédé après avoir ingéré de la mort-aux-rats ; son cadavre a été extrait d’une morgue londonienne et revêtu d’un uniforme d’officier. La lettre est un faux, et les messages frénétiques entre Londres et Madrid font partie d’une chorégraphie élaborée. Quand 160 000 soldats alliés envahissent la ­Sicile le 10 juillet 1943, il devient clair que les Allemands sont tombés dans le piège d’une des plus ­remarquables mystifications de l’histoire militaire moderne.

 

L’histoire du major William Martin est le sujet d’Opération Mincemeat, le livre remarquable, et follement amusant, du journaliste britannique Ben Mac­intyre. L’opération Mincemeat [littéralement « chair à pâté »], met en scène une extraordinaire galerie de personnages, et Macintyre prend plaisir à relater leurs faits d’armes. Le chef de bande est Ewen Montagu, fils d’un riche banquier juif et frère d’Ivor Montagu, pionnier du tennis de table en Grande-Bretage et… espion soviétique. Ewen Montagu est membre du « Comité XX » du renseignement britannique ; tous les matins, en allant au bureau, il trimballe sur son vélo une serviette remplie de documents ultraconfidentiels. Son partenaire dans l’affaire est un géant dégingandé du nom de Charles Cholmondeley ; les deux hommes sont en liaison avec Dudley Clarke, le responsable des opérations de désinformation en Méditerranée, que Macintyre décrit comme « célibataire, noctambule et allergique aux enfants  ». En 1941, les autorités britanniques avaient dû verser une caution pour faire sortir Clarke d’une prison espagnole, « en hauts talons, portant du rouge à lèvres, des perles, un chapeau chic et de longs gants ­d’opéra ». Pour fabriquer le coffre où garder le ­cadavre en bon état avant de le larguer au large, les organisateurs de Mincemeat font appel à Charles Fraser-Smith, dont on pense que Ian Fleming s’est inspiré pour le personnage de Q dans les James Bond. Fraser-Smith avait inventé, entre autres, le chocolat parfumé à l’ail destiné à donner une haleine « authentique » aux espions parachutés en France. Le transport du coffre jusqu’au sous-marin qui l’acheminera en Espagne est confié à l’un des grands pilotes de course britannique, St. John (Jock) Horsfall, lequel, note Macintyre « est myope et astigmate mais refuse de porter des lunettes ». Si bien que, pendant le trajet, Horsfall manque de percuter un arrêt de tram, puis « [voit] trop tard un rond-point et travers[e] le terre-plein herbeux par son centre ».

Chaque étape de l’opération de désinformation est mise au point à l’avance. Les effets personnels du major Martin doivent être sufisamment complets pour laisser penser qu’il s’agit d’une vraie personne ; mais sans en faire trop non plus. Cholmondeley et Montagu lui remplissent les poches d’un fatras d’objets, parmi lesquelles des lettres furieuses de ses créanciers et une facture de tailleur. « Heure après heure, au sous-sol du bâtiment de l’Amirauté, ils discutent et façonnent ce personnage fictif, ses goûts et ses dégoûts, ses habitudes et ses passe-temps, ses talents et ses faiblesses, écrit Macintyre. Le soir, ils vont au Gargoyle, un club chic de Soho dont Montagu est membre, pour poursuivre l’exercice consistant à créer un homme de toutes pièces. »

 

En Espagne, le vice-consul Francis Haselden doit quant à lui donner l’impression qu’il veut à tout prix récu­pérer cette mallette. Mais sans trop ­insister, car il faut que les Allemands aient pu y jeter un œil au préalable. « On en arrivait ainsi à une autre considération cruciale, poursuit Macintyre. Il fallait que les Allemands pensent avoir eu accès aux documents en toute impu­nité ; il fallait leur faire croire que les Anglais pensaient que les Espagnols leur avaient rendu les documents sans qu’ils n’aient été ouverts ni lus. L’opération Mincemeat ne pouvait marcher que si on pouvait berner les Allemands en leur faisant croire que les Anglais avaient été bernés. » C’est un plan effroyablement complexe, qui dépend de toute sorte d’inconnues et d’imprévus. Et si la personne qui découvrirait le cadavre n’alertait pas les autorités espagnoles ? Et si celles-ci géraient si bien l’affaire que les Allemands n’en avaient même pas vent ? Et si ces derniers ne se laissaient pas berner ?

À la mi-mai 1943, quand Churchill est à Washington pour la conférence Trident, il reçoit un télégramme des offi­ciers du chiffre britanniques, qui surveillent les transmissions militaires allemandes : « Mincemeat a avalé la canne, la ligne et le plomb », autrement dit les ­Allemands ont mordu à l’hameçon. Le livre de Macintyre s’insère dans une longue série d’ouvrages vantant l’ingéniosité des espions britanniques ­durant la Seconde Guerre mondiale. Mais il est tout aussi instructif d’envisager Mincemeat du point de vue des espions allemands qui découvrent les documents et les transmettent à leurs ­supérieurs. ­L’intervention des espions peut contribuer à faire ­gagner des batailles qui ­auraient été perdues ­autrement. Mais elle peut aussi faire perdre des batailles qui auraient pu être gagnées.

Début 1943, bien avant que le corps du major Martin émerge des flots, la Wehrmacht a commencé à s’interroger sérieusement sur les intentions des ­Alliés en Europe du Sud. Les Alliés leur ont arraché l’Afrique du Nord, et ils ont clairement l’intention de traverser la ­Méditerranée ; mais où vont-ils attaquer ? Une école de pensée penche pour la Sardaigne. L’île est faiblement défendue et difficile à renforcer. Les ­Alliés peuvent en organiser l’invasion assez rapidement. Ce serait une base idéale pour bombarder le sud de l’Allemagne et le cœur industriel de l’Italie dans la vallée du Pô. Mais la Sardaigne n’offre pas assez de ports et de plages pour un grand débarquement, contrairement à la Sicile, qui est de surcroît suffisamment proche de l’Afrique du Nord pour être à portée des avions de chasse alliés à court rayon d’action ; et une invasion réussie de la Sicile pourrait éliminer l’Italie de la guerre.

 

Mussolini en tient pour la Sicile, tout comme le maréchal Kessel­ring, qui commande les forces allemandes en Méditerranée. En revanche, au ­Comando Supremo italien, presque tous misent sur la Sardaigne, de même que bon nombre d’officiers de la marine et de l’aviation allemandes. Hitler et l’Oberkommando de la Wehrmacht – le haut commandement des forces armées allemandes – envisagent une troisième option. Ils pensent que les Alliés frapperont plutôt en Grèce et dans les Balkans, compte tenu du rôle crucial de la région dans l’approvisionnement allemand en matières premières (pétrole, bauxite et cuivre). Et la Grèce est bien plus vulnérable que l’Italie.

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Toutes ces hypothèses reposent sur des déductions stratégiques fondées sur l’analyse d’éléments avérés. Mais ce type d’analyse ne permet pas d’identifier une cible précise – juste de déterminer un faisceau de probabilités. Le renseignement issu des documents du major ­Martin relève d’une catégorie différente. Il est d’une précision parfaite. Il dit : la Grèce et la Sardaigne. Mais, parce que cette information a échoué sur une plage, il est difficile de savoir si elle est vraie. Comme le fait valoir le politologue ­Richard Betts, en matière d’analyse du renseignement, la fiabilité de l’information est inversement proportionnelle à son intérêt – et c’est exactement le ­dilemme que pose Mincemeat.

Comme le fait remarquer Macintyre, le circuit de transmission de l’information de Huelva à Berlin est entaché de plusieurs défauts. Le premier à s’enthousiasmer au vu des documents est ­Karl-Erich Kühlenthal, le chef de l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major ­allemand à Madrid. Il se charge lui-même de les expédier par avion à Berlin, accompagnés d’un rapport soulignant leur importance. Mais, écrit Macintyre, Kühlenthal est « une catastrophe ambu­lante en matière d’espionnage ». Un de ses meilleurs espions est un Espagnol du nom de Juan Pujol García, qui est en fait un agent double. Quand les officiers du chiffre britanniques se penchent sur les messages de Kühlenthal à Berlin, ils ­découvrent qu’il enjolive systématiquement ses rapports et les agrémente d’inventions. Selon Macintyre, Kühlenthal, « qui faisait tout pour se faire bien voir, était prêt à faire remonter tout ce qui pouvait consolider sa réputation », entre autres parce qu’il avait des ancêtres juifs et qu’il voulait à à tout prix éviter d’être affecté en Allemagne.

 

Quand les documents parviennent à Berlin, ils sont remis à l’un des principaux analystes du renseignement d’Hitler, le baron Alexis von Roenne. Celui-ci atteste à son tour leur véra­cité. Mais, à certains égards, Roenne est encore moins fiable que Kühlenthal. Il déteste Hitler et semble avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour saboter ­l’effort de guerre nazi. Juste avant le débar­quement, écrit Macintyre, « Roenne transmit fidè­lement toutes les ruses de désinformation dont il avait eu connaissance, il valida l’existence de toutes les unités fantômes et porta les 44 divisions stationnées en Grande-­Bretagne à 89 ». Il est tout à fait possible, estime Macintyre, que Roenne n’ait pas ­prêté foi un seul instant à la ­supercherie ­Mincemeat.
Voilà deux exemples qui illustrent parfaitement pourquoi l’information fournie par les espions est beaucoup plus hasardeuse que celle qui provient de l’analyse rationnelle. Une déduction ­rationnelle peut faire l’objet d’un débat public. Kühlenthal défend les documents du major Martin parce qu’il a besoin qu’ils soient authentiques ; Roenne les défend parce qu’il soupçonne qu’il s’agit de faux. Dans les deux cas, les destinataires de leurs affirmations n’ont pas la moindre idée de leurs motivations personnelles. Comme l’écrivait le sociologue Harold Wilensky dans son ouvrage de référence de 1967 sur le renseignement, « plus les choses sont secrètes, moins de personnes en sont informées, moins la diffusion et l’indexation des documents est systématique, plus les auteurs sont anonymes, et moins on tolère les opinions ­divergentes » (1).

Wilensky avait en tête le fiasco du ­débarquement dans la baie des ­Cochons, qui visait à renverser le régime castriste en 1961. Mais cela s’applique parfaitement à beaucoup de situations plus récentes, comme les circuits privés de « renseignement » utilisés par les membres de l’administration Bush pour se convaincre que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive.

Ce sont aussi les contraintes liées au secret qui empêchent les Allemands ­d’effectuer les vérifications adéquates dans l’affaire Mincemeat. Ils doivent laisser croire qu’ils ne connaissent pas l’existence des documents. Ils sont donc pieds et poings liés. La date des papiers retrouvés dans les poches du major Martin indique que ce dernier n’a séjourné que cinq jours dans l’eau. Si les Allemands avaient pu voir le cadavre, ils auraient compris que le décès remontait à bien plus longtemps. Et, s’ils avaient parlé au médecin légiste espagnol qui avait examiné le corps, ils auraient su que celui-ci avait remarqué plusieurs incohérences. Il avait déjà vu quantité de cadavres de pêcheurs noyés, et tous portaient des traces de morsures de poissons et de crabes. Or chez Martin, rien. Les cheveux deviennent ternes et cassants quand ils ont passé une semaine dans l’eau. Ceux de Martin ne l’étaient pas. Et ses vêtements ne paraissaient pas non plus avoir séjourné dans l’eau bien longtemps. Mais les Allemands ne pouvaient pas parler au médecin légiste sans compromettre leur couverture. Ici, le secret s’oppose à la rigueur.

Supposons que Kühlenthal n’ait pas tant souhaité complaire à Berlin, que Roenne n’ait pas détesté Hitler et que les Allemands aient scrupuleusement débriefé le légiste et découvert toutes les incohérences de l’histoire ­Mincemeat. Auraient-ils pour autant ­détecté la super­cherie britannique ? ­Peut-être. Ou peut-être auraient-ils trouvé les incohérences de Mincemeat un peu trop évidentes et en auraient-ils conclu que les Britanniques essayaient de leur faire gober qu’ils essayaient de faire gober aux Allemands que la Sardaigne et la Grèce étaient leurs cibles – pour ­camoufler le fait que leurs véritables cibles étaient ­effectivement la Sardaigne et la Grèce.

C’est là le second problème, autrement plus grave, que pose l’information obtenue par espionnage. Il est difficile non seulement de vérifier l’exactitude d’un secret, mais aussi de l’interpréter. Chaque partie prenante d’une opération de renseignement est piégée dans ce que le sociologue Erving Goffman appelle un « jeu d’expression  » [expression game]. J’essaie de te duper. Tu comprends que j’essaie de te duper – et moi, le sachant, j’essaie de te faire croire que je n’ai pas compris que tu avais compris que j’essayais de te duper. Goffman postule que, à chaque tour, chacun des joueurs cherche à obtenir de plus en plus de ­signaux précis et fiables sur les intentions de l’autre. Mais cette quête de précision et de fiabilité ne fait qu’aggraver le problème. Comme l’écrit ­Goffman dans son livre Les Rites d’interaction, publié en 1969 : « L’observateur devrait comprendre que plus il se repose sur la production de ­signaux infaillibles, plus ­dépendant il devient de l’exploitation de ses trouvailles. Car après tout, le comportement d’un sujet sous observation le plus apte à inspirer confiance est celui qu’il a le plus d’intérêt à feindre pour embobiner l’observateur. L’observateur qui fait d’un indice spécifique le test incontestable d’une non-falsification devrait pour cette raison même se défier de cet indice ; car l’indice à ses yeux le plus puissant est précisément celui que le sujet observé a intérêt à falsifier. » (2)

 

Pour Macintyre, une des raisons pour lesquelles les Allemands tombent si facilement dans le piège Mincemeat, c’est qu’ils ont beaucoup de mal à accéder aux documents. Ils essaient en vain de trouver un complice espagnol quand la mallette est encore à Huelva. Une ­semaine passe, et ils deviennent de plus en plus impatients. Le porte-documents est ensuite transféré à l’Amirauté espagnole à Madrid et, là, les Allemands ­redoublent d’efforts. D’après Macintyre, ils font l’hypothèse que, si Martin était un appât, les Britanniques leur faciliteraient davantage la tâche. Mais Goffman nous rappelle que le contraire est tout aussi plausible. Sachant que d’avoir à se battre pour une information prouve son authenticité, les Allemands auraient également pu attendre des Britanniques qu’ils les obligent à se démener pour cette information.

À peu près à l’époque où Montaigu et Cholmondeley concoctent l’opération Mincemeat, le valet de chambre personnel de l’ambassadeur de Grande-­Bretagne à Ankara vient proposer à l’ambassade allemande ce qu’il dit être des photographies de documents confidentiels de son patron. Le valet de chambre s’appelle Elyesa Bazna, mais les Allemands le surnomment Cicéron et procèdent cette fois aux vérifications qui s’imposent. Les renseignements ­obtenus par la bande étant toujours jugés moins fiables que ceux collectés par les moyens classiques, Berlin exige de ses agents à Ankara plus de détails. Qui est Bazna ? Quel est son parcours ? Quelle est sa motivation ?

«Étant donné la facilité extraordinaire avec laquelle sont obtenus ces ­documents apparemment fort précieux, beaucoup soupçonnent une opération de désinformation de l’ennemi », écrit ­Richard Wires dans « L’Affaire Cicéron » (3). Par exemple, Bazna se sert d’un appareil photo avec une habileté qui dénote une formation professionnelle ou une aide extérieure. ­Bazna affirme ne pas avoir utilisé de trépied, mais avoir placé chaque document d’une main sous la lampe et appuyé sur l’obturateur de l’autre. Alors comment les photos sont-elles si nettes ? Berlin ­dépêche un expert de la photographie pour enquêter. Les Allemands cherchent aussi à évaluer son niveau d’anglais – pour savoir s’il était capable de lire les documents qu’il photographiait ou si on les lui a juste fournis. Au bout du compte, beaucoup de responsables de l’Abwehr concluent à l’authenticité de la source. Mais Joachim von Ribbentrop, le ­ministre des Affaires étrangères, continue à se ­méfier – et ses doutes, conjugués à la guerre entre services, font que très peu des renseignements fournis par ­Cicéron seront exploités.

In fine, Cicéron disait vrai. Ou du moins nous pensons qu’il disait vrai. Les Américains avaient une espionne à l’ambassade d’Allemagne à Ankara qui avait appris qu’ils avaient une taupe à l’ambassade britannique. Elle en informa ses supérieurs qui en informèrent les Britan­niques. « Évidemment, Cicéron était sous notre contrôle », confiera Stewart Menzies, le chef du renseignement britannique pendant la guerre, juste avant sa mort. Il voulait dire par là que, dès qu’ils ont su pour Cicéron, ils ont commencé à lui fournir des faux documents. Il faut dire que Menzies avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle à faire de la dés­in­formation et, quand on a été à la tête du MI6 pendant la guerre et qu’on donne une interview peu avant de mourir, il est logique de dire que Cicéron était de votre côté. À moins que, dans une interview donnée juste avant de mourir, on soit enfin libre de dire la vérité. Qui sait ?

Dans le cas de l’opération Mincemeat, les espions allemands disent à leurs supérieurs que quelque chose de faux est vrai (même si au fond certains d’entre eux ne sont pas dupes), et l’Allemagne agit en conséquence. Dans le cas de Cicéron, les espions allemands disent à leurs supérieurs que quelque chose de vrai est peut-être vrai ou peut-être pas, ou peut-être vrai un temps avant de cesser de l’être, si l’on donne crédit à quelqu’un qui s’exprime deux décennies après la fin de la guerre. Et, dans l’affaire Cicéron, les Allemands n’ont pas vraiment utilisé leurs informations. Au vu de ce bilan, on est en droit de se demander si les Allemands ne s’en seraient pas mieux sortis sans espions du tout.

L’idée de l’opération Mincemeat, ­raconte Macintyre, provient d’un roman policier de Basil Thompson, un ancien patron de Scotland Yard. Thompson en avait écrit une dizaine, et celui de 1937, « L’énigme du chapeau du mercier », débute avec le corps d’un homme décédé sur lequel on trouve une liasse de documents qui se révèlent être des faux. Ian Fleming, qui travaillait pour le renseignement de la Marine, avait lu le livre. Fleming contribua à un texte, le « Mémo de la truite », qui énumérait une série de propositions pour tromper les Allemands, dont cette idée d’un ­cadavre transportant de faux documents (4). Le mémo fut communiqué à John Masterman, le chef du Comité XX, auquel appartenaient Montagu et Cholmondeley. Masterman, qui écrivait lui aussi des romans policiers à ses moments perdus, s’enthousiasma pour l’idée. Mincemeat, écrit Macintyre, « commença comme une fiction, une intrigue imbriquée dans un roman oublié depuis longtemps, puis reprise par un autre romancier et approu­vée par un comité présidé par un troisième romancier ».

Les maîtres-espions britanniques se prenaient pour les auteurs d’un roman policier, parce que cela les confortaient dans l’idée qu’ils maîtrisaient parfaitement les récits qu’ils imaginaient. Ils ne maîtrisaient rien, bien sûr. Ils auront juste la chance que Roenne et Kühlenthal aient des intentions cachées qui coïncidaient avec les intérêts des Alliés. Comme l’écrit l’historien du renseignement Ralph Bennett, l’un des principes de base de l’excentrique maître-­espion Dudley Clarke (celui qui aimait les travestissements) était que « la désin­formation ne peut réussir que si elle tire parti de craintes et d’espoirs qui existant déjà » (5). C’est pourquoi les Britanniques choisissent de convaincre Hitler que les Alliés s’intéressent à la Grèce et aux Balkans – ils savent qu’Hitler pense ­effectivement que les Alliés s’intéressent à la Grèce et aux Balkans.

 

On est à ce stade dans une boucle ­logique : Mincemeat conforte Hitler dans ses convictions, et ses instigateurs jugent que l’opération a marché parce qu’Hitler continuera de croire ce qu’il croyait déjà. Comment savoir si les Allemands n’auraient pas de toute ­façon déplacé cette Panzerdivision dans le Péloponnèse ? Bennett est plus honnête : « Même s’il n’y avait pas eu cette désinformation, les Allemands auraient pris leurs précautions dans les Balkans. » Bennett fait aussi valoir que ce que ­redoutent avant tout les Allemands à l’été 1943, c’est que les Italiens abandonnent l’Axe. Un débarquement de soldats n’est pas grand-chose au regard de la stratégie globale en Méditerranée méri­dionale. Mincemeat ou pas, écrit Bennett, les Allemands « auraient probablement refusé d’engager plus de troupes en Sicile pour appuyer la VIe armée italienne, par peur de les perdre suite à une éventuelle défection italienne ». Peut-être le véritable talent des maîtres-espions ne réside-t-il pas tant dans les histoires qu’ils font avaler à leurs ennemis pendant la guerre que dans celles qu’ils racontent ­ensuite dans leurs Mémoires.

 

Il n’est pas inutile de comparer la conception des opérations de désinformation des maîtres-espions britanniques avec celle de leur confrère américain d’après-guerre, James Jesus Angleton. Angleton est à Londres pendant les années 1940, et il y fait son apprentissage auprès de ceux qui ont imaginé des stratagèmes comme Mincemeat. Il retourne ensuite à Washington et parvient à se hisser à la tête de la section du contre-espionnage de la CIA durant la Guerre froide.

Angleton n’a pas écrit de romans ­policiers. On le surnomme « le Poète ». Il correspond avec des écrivains comme Ezra Pound, T. S. Eliot et William Carlos Williams, et ne jure que par l’essai de William Empson « Sept types d’ambiguïté » (6). Il a cofondé à l’université Yale une revue littéraire intitulée Furioso. Sa contribution à l’espionnage sera d’y appliquer le modèle intellectuel de La Nouvelle Critique, laquelle, selon l’un des contributeurs de la revue, « repose sur le constat qu’il est possible et légitime pour un poète de signifier deux choses différentes voire contradictoires en même temps ». Là où les autres voyaient une ligne droite, James Angleton ne voyait que tours et détours. À ses yeux, l’espionnage n’était pas un récit qui progressait vers une conclusion prédéterminée, mais plutôt, d’après une formule d’Eliot qu’il adorait citer, « une jungle de miroirs ».

Angleton n’a pas tort. Les mystifications du monde du renseignement ne sont pas de classiques récits à suspense qui se déploient à la discrétion du narrateur. Ce sont plutôt des poèmes susceptibles d’interprétations multiples. Kühlenthal et Roenne, à qui Mincemeat était destiné, contribueront tout autant au succès du stratagème que ses concepteurs. Un corps rejeté sur le rivage est soit cela, soit un leurre. L’histoire racontée par le valet de chambre de l’ambassadeur est soit véridique, soit trop belle pour être vraie. Mincemeat semble une preuve éclatante de l’ingéniosité des espions britanniques, mais n’oublions pas que, à peine quelques années plus tard, le Secret Intelligence Service [SIS, ancêtre du MI6] découvrira avec stupéfaction que Kim Philby, l’un de ses principaux responsables, espionnait depuis des années pour le compte des Soviétiques. Les mystificateurs se retrouveront mystifiés.

Mais si l’on ne peut pas démêler le vrai du faux, comment diable gère-t-on un service de renseignement ? Dans les années 1960, Angleton met la CIA sens dessus dessous pour démasquer des taupes du KGB, dont l’existence ne fait pour lui aucun doute. Conséquence de cette chasse à la taupe, la CIA se retrouve paralysée au plus fort de la Guerre froide. Des officiers du renseignement parfaitement innocents feront l’objet d’accusations infondées et d’enquêtes. À terme, Angleton lui-même sera soupçonné d’être une taupe soviétique, au motif que les dégâts infligés à la CIA par sa chasse aux taupes imaginaires sont exactement le type de dégâts qu’une véritable taupe aurait cherché à infliger à la CIA dans l’intérêt des ­Soviétiques.

« En 1954, Angleton suggère ce palliatif : que la CIA suive ce qui correspond en fait à deux approches intellectuelles différentes », écrit le journaliste américain Edward Jay Epstein dans « Mystification : la guerre invisible entre le KGB et la CIA » (7). « Les agents du contre-espionnage lui procurent une vision différente des choses. Là où la division soviétique [de la CIA] envisagerait un diplomate soviétique comme candidat éventuel au rôle de taupe de la CIA, le contre-espionnage verrait en lui un agent de désinformation potentiel. Ce que les officiers traitants considèrent généralement comme de l’information valable fournie par des sources soviétiques qui collaborent au ­péril de leur vie, le contre-espionnage y voit de la désinformation émanant de sources contrôlées par le KGB. » Selon Angleton, c’est une « dualité nécessaire ». Traduction : la véritable fonction des ­espions est de rappeler à ceux qui les utilisent que l’information venant d’espions n’est pas fiable. Si cela paraît trop compliqué, il existe une solution plus simple : la prochaine fois qu’une mallette échoue sur une plage, ne l’ouvrez pas.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 10 mai 2010. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Organizational Intelligence: Knowledge and Policy in Government and Industry (Quid Pro Books, 2015).

2. Traduit en français aux Éditions de Minuit, 1974.

3. The Cicero Spy Affair: German Access to British Secrets in World War II (Praeger, 1999).

4. Le « Mémo de la truite » a été remis le 29 septembre 1939, au tout début de la guerre, aux responsables des agences de renseignement britanniques. Signé par John Godfrey, le patron des services secrets de la Marine, il serait d’après Ben Macintyre de la main de Ian Fleming. Selon ce mémo, tromper l’ennemi c’est un peu comme la pêche à la mouche : « Toute la journée, le pêcheur de truites lance patiemment son leurre, change souvent de lieu et d’appât. S’il effraie le poisson, il lui arrive de rester immobile pendant une demi-heure, mais il n’en perd pas de vue son objectif principal : attirer le poisson en l’appâtant depuis son bateau. »

5. Intelligence Investigations (Routledge, 1996).

6. Seven Types of Ambiguity (Pimlico, 2004).

7. Deception. The Invisible War Between the KGB and the CIA (Simon & Schuster, 1989).

LE LIVRE
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Opération Mincemeat. L’histoire d’espionnage qui changea le cours de la Seconde Guerre mondiale de Ben Macintyre, Ixelles Éditions, 2011

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