Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Kim Philby, l’ami infidèle

Considéré comme le pivot des « Cinq de Cambridge », ces jeunes Britanniques de bonne famille recrutés par l’URSS dans les années 1930, Kim Philby est sans doute celui qui a causé le plus de dégâts aux services occidentaux. Grâce à son don pour la duplicité et à ses solides amitiés, il ne se fera démasquer qu’en 1962.


© Harold Clements / Getty

Comme beaucoup d’héritiers de l’establishment britannique, Kim Philby (ici en 1955) avait une confiance innée dans sa capacité et sa légitimité à changer et gouverner le monde.

Peut-on encore trouver quelque chose à dire sur Kim Philby, sans doute l’espion le plus brillant de sa génération, sinon de tous les temps ? Des dizaines de livres lui ont été consacrés, ainsi qu’à ses comparses, ces espions britanniques au service de l’Union soviétique qui, avant et après la Seconde Guerre mondiale, ont cherché à exporter le communisme en Europe et aux États-Unis. à présent que les idéaux de tous ces jeunes hommes et femmes étudiant à Cambridge et à Oxford dans les années 1930 ont pris un sérieux coup de vieux, quel est l’intérêt de revenir sur la saga Philby ?

Ben Macintyre réussit pourtant à lui insuffler une nouvelle vie, en mettant l’accent non plus sur l’espionnage ou l’idéologie mais sur la psychologie, l’amitié et la conscience de classe. « J’ai voulu décrire un type particulier d’amitié qui a joué un rôle important dans l’histoire, écrit-il, un mode de relation très britannique sur lequel personne ne s’était jamais penché. » De l’avis de Macintyre, le don qu’avait Philby pour l’amitié contribue à expliquer qu’il ait pendant si longtemps pu duper ses collègues britanniques ainsi que son partenaire américain. Macintyre est un merveilleux conteur qui tisse les fils usés de ce récit avec plus de panache et d’esprit que quiconque. Reste à savoir s’il est parvenu à déchiffrer l’énigmatique monde intérieur de Philby – pensait-il vraiment qu’il œuvrait pour le bien de l’humanité ? Le mystère restera peut-être entier à jamais.

Le grand ami de Philby était Nicholas Elliott, qui avait intégré les services de renseignement britanniques, le MI6, en juillet 1939, trois mois avant le début de la guerre et environ un an avant que Philby se retrouve affecté à la même section que lui. Philby travaillait aussi pour le renseignement soviétique depuis l’été 1934. Macintyre retrace leur amitié le long de chemins parallèles mais qui se recroisent souvent, Elliott défendant avec ferveur l’innocence de Philby, qui pendant douze ans fera l’objet de soupçons constants avant de passer à Moscou en 1963. Et c’est Elliott qui, après que Philby a passé cinq sinistres années de placard à cause de la défection de ses collègues espions soviétiques ­Donald Maclean et Guy Burgess en 1951, se débrouille pour le faire réintégrer comme agent britannique (et bien sûr soviétique aussi) à Beyrouth en 1956. Cette amitié prendra fin en janvier 1963 sur un spectaculaire dénouement, brillamment raconté : Elliott, enfin convaincu de la trahison de son ami, fait un triste voyage de Londres à Beyrouth pour lui arracher une confession. Pendant l’interrogatoire, qui s’étale sur plusieurs jours avec proposition d’immu­nité contre reconnaissance complète de sa culpabilité, Philby, déchiré d’hésitations, s’échappera une nuit pour s’embarquer sur un cargo russe, vers un exil (ou plutôt, comme il le dira ensuite, un retour au pays) qui durera jusqu’à sa mort à Moscou, vingt-cinq ans plus tard.

 

La trahison de Kim Philby

En racontant cette histoire à travers le prisme de sa relation avec Elliott, Macintyre cherche à expliquer comment Philby a réussi à ne pas se faire démasquer. Ou plutôt comment il a réussi à désamorcer les preuves, certes indirectes, qui s’accumulaient pour faire de lui ce « troisième homme » longtemps soupçonné d’avoir alerté Maclean et ­Burgess et de leur avoir permis de passer à ­Moscou douze ans avant lui.

La base de l’explication de McIntyre, c’est que la trahison de Philby repose largement sur une question de classe, dans un pays toujours sous l’emprise ­implacable d’un establishment qui juge ne pouvoir confier les leviers et les ­secrets de l’État qu’aux siens. Elliott et Philby viennent de milieux coloniaux, et tous les deux ont des ancêtres administrateurs de l’Inde britannique. Leurs pères sont amis. Né en Inde, Claude Aurelius Elliott, le père de Nicholas, a été directeur puis doyen du collège d’Eton, ce qui lui a valu d’être fait chevalier. Harry Saint John Philby, le père de Kim, est un arabisant de renom, ex- officier du renseignement et ami proche d’Ibn Saoud, le fondateur du royaume saoudien. Kim – il doit son surnom au héros du célèbre roman d’espionnage de Rudyard Kipling – est né en Inde.
Les deux futurs espions suivent les traces de leurs pères en fréquentant les écoles privées de l’élite – Elliott à Eton, Philby à Westminster –, puis tous deux font leurs études universitaires à Cambridge. Comme le raconte ­Mac­intyre, la désinvolture des enquêtes de sécurité qui président au recrutement des deux hommes dans les services ­secrets, mais aussi tout le long de leur carrière, relève du comique. Elliott est brièvement inter­rogé sur le champ de courses d’Ascot par un ami de son père qui se trouve être le principal conseiller diplo­matique du gouvernement du moment. En se basant sur les Mémoires d’Elliott, With my Little Eye (1), ­Macintyre donne une savoureuse description de ces procédures de contrôle dans une scène, située à la fin de la guerre, entre l’agent et son officier supérieur :
L’officier de sécurité : « Asseyez-vous, j’aimerais avoir une franche discussion avec vous. »
Nicholas Elliott : « À vos ordres, mon ­colonel. »
L’officier : « Votre femme sait-elle ce que vous faites ? »
Elliott : « Oui. »
L’officier : « Comment cela se fait-il ? »
Elliott : « Elle a été ma secrétaire pendant deux ans ; je pense qu’elle a dû découvrir le pot aux roses. »
L’officier : « Admettons. Et qu’en est-il de votre mère ? »
Elliott : « Elle croit que je suis dans quelque chose qui s’appelle le SIS, elle pense que ça veut dire “Secret Intelligence Service”. »
L’officier : « Dieu du ciel ! Comment se fait-il qu›elle sache ça ? »
Elliott : « Quelqu’un du cabinet de guerre le lui a dit lors d’un cocktail. »
L’officier : « Et votre père ? »
Elliot : « Il pense que je suis un ­espion. »
L’officier : « Qu’est-ce qui lui a fait croire ça ? »
Elliott : « Le patron du SIS le lui a dit au bar du White’s [le plus chic des clubs londoniens].

Le recrutement de Philby est plus délicat, mais tout aussi scandaleux d’amateurisme et de négligence. Après avoir acquis la conviction, à Cambridge, à l’âge de 21 ans, que le communisme est une cause juste et en passe de triompher, il part pour Vienne, bien décidé à contribuer à la résistance antifasciste. Là-bas, il tombe amoureux d’une divorcée, agente du Komintern, qu’il l’épouse, et descend dans la rue pour défendre la cause lors de la répression d’un soulèvement ouvrier en 1934. Il est recruté peu après à Londres par un agent soviétique et met fin à tous ses liens ostensibles avec le communisme. Il passe ensuite cinq ans à se fabriquer un personnage d’homme de droite, défendant le camp franquiste en tant que correspondant de guerre en Espagne pour The Times, ainsi qu’en France au début de la guerre contre l’Allemagne.

Quand le direc­teur adjoint du MI6 s’inquié­tera des anciennes acti­vités communistes de Philby à Cambridge avant de le recruter, son père balaiera facilement ses préventions au cours d’un déjeuner : « Ah ! ça, c’étaient des erreurs de jeunesse. Il est totalement rangé des voitures, maintenant. » Son mariage avec une agente du Komintern, dont il s’est ensuite séparé – peut-être dans le souci de renforcer sa nouvelle couverture –, sera allègrement ignoré.

La solidarité de classe a donc clairement joué en faveur des deux jeunes gens. En 1940, quand la guerre contre Hitler s’intensifie, ils se retrouvent tous deux affectés au service de contre-­espionnage du MI6, la section V, et deviennent immé­diatement amis. Mais leur amitié va bien au-delà d’une simple connivence sociale. Chacune de leurs ­familles cache en effet derrière une façade conventionnelle une dose d’excentricité et d’indépendance d’esprit. Elliott possède aussi « un mépris congénital pour l’autorité » ainsi qu’un « sacré sens de l’humour ».

Le côté rebelle et provocateur est plus prononcé chez Philby. Son père est un anticonformiste doublé d’un intrigant invétéré qui s’est converti à l’islam quand Kim était encore adolescent. Après avoir été candidat d’un parti d’extrême droite aux législatives, il a été brièvement ­incarcéré par les autorités britanniques en 1939 pour avoir pris position contre la guerre. Le jeune Philby, écrit ­Macintyre, est « le chouchou et la créature de son père », qu’il « adorait et détestait à la fois ». Dans son autobiographie My ­Silent War (2), publiée avec l’aval des ­Soviétiques en 1968, Philby écrit que, si son père avait su que son fils était un espion soviétique, il aurait été « estomaqué mais n’aurait en aucun cas désapprouvé ».

 

Les deux jeunes espions aiment rire ensemble du côté guindé du monde officiel et des manières pompeuses de certains de leurs chefs. Très vite, le duo passe de longues heures à boire des verres après le travail. Elliott, de quatre ans plus jeune que Philby, admire l’intel­ligence de celui-ci, son efficacité, la clarté apparente de ses objectifs et son sens de l’auto­dérision. Ils sont après tout unis dans la guerre contre le fascisme. ­Macintyre écrit qu’Elliott « adulait Philby, mais l’aimait aussi d’une puissante adoration masculine, non exprimée, non partagée et asexuelle ».

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Sans surprise, c’est quand les services de renseignement britanniques et américains déplacent leur attention de ­l’Allemagne nazie vers la Russie soviétique que les choses changent du tout au tout pour Philby. La loyauté de vieux amis comme Elliott devient alors cruciale pour lui, car une série de transfuges russes révèle la présence d’espions soviétiques au sein des services secrets britanniques. Les deux amis continuent à travailler dans la section du contre-espionnage et béné­ficient de rapi­des promotions, Philby ayant toujours une petite longueur d’avance sur son ami. Fin 1944, il devient le patron du contre-­espionnage, poste qu’il conservera jusqu’en 1947.

Au moment où le conflit contre l’Allemagne prend fin et que la Guerre froide bat son plein, c’est un agent sovié­tique qui ­dirige les opérations britanniques destinées à lutter contre les ­menées des services de renseignement soviétiques. Kim Philby tient même la corde pour devenir « C », comme on appelle le grand patron du MI6. Pour les Russes, c’est un triomphe remarquable. La rapidité avec laquelle Philby parvient à un tel niveau de pouvoir et d’influence inspire même à certains de ses patrons à Moscou la crainte qu’il s’agisse d’un agent double.

Après un passage à Istanbul comme responsable d’un réseau d’agents (que, selon Macintyre, il a probablement ­trahi), dans une région d’intérêt vital pour l’Occi­dent, on lui offre en 1949 un poste encore plus important : responsable de la liaison entre les services britanniques et américains à Washington – position où il se trouve informé d’à peu près tous les plans visant à affai­blir les ­Soviétiques mais aussi des opérations destinées à ­déjouer leurs entreprises contre les États-Unis. Dans ce rôle, il ­bénéficie de l’aide cruciale de James Angle­ton, ­futur patron du contre-­espionnage de la CIA, dont il était ­devenu l’ami proche à Londres pendant la guerre. Quand le nuage de soupçon s’épaissira autour de Philby après la trahison de Maclean et Burgess, Angleton le défendra avec la même ­vigueur qu’Elliott.

 

Tandis que Philby s’installe à Washington, Maclean ­devient le patron du département États-Unis du Foreign Office à Londres, après avoir occupé un poste important à l’ambassade britannique à Washington entre 1944 et 1948, où il informe, entre autres, les Russes des progrès américains dans le développement de l’arme nucléaire. Inci­demment, Maclean, converti lui aussi au communisme à Cambridge et recruté par les Russes en 1937, était le fils d’un ancien ministre, sir Donald Maclean – encore une bonne raison, apparemment, pour ne pas soumettre le jeune diplomate à une enquête de sécurité en bonne et due forme.

Macintyre décrit les multiples activités de Philby en tant qu’agent soviétique et enchaîne les descriptions haletantes de démasquages évités de justesse, provoqués par l’apparition çà et là de transfuges confirmant l’existence de taupes britanniques – mais seulement par leur nom de code. Ce faisant, il ­redit ce que d’autres ont raconté avant lui. Ce que Philby a réalisé pour le compte des Soviétiques appartient en gros à deux catégories. Il a pu communiquer aux Russes les objectifs détaillés des intentions britanniques et américaines, sur la base d’informations recueillies aux échelons les plus élevés du pouvoir. Et il a aussi pu, à un ­niveau plus opérationnel, faire en sorte que les ­réseaux d’espions antisoviétiques ainsi que les tentatives d’infiltration d’agents après la guerre dans les pays Baltes, en Ukraine, en Géorgie et en Albanie soient d’emblée condamnés à un sanglant fiasco. Beaucoup de ces plans auraient peut-être capoté de toute façon ; mais avec Philby leur échec était assuré.

Le pire des coups infligés par Philby à l’Occident est sans doute la liste qu’il a remise aux Russes, comportant les noms de plusieurs milliers d’agents antinazis en Allemagne, essentiellement catholiques, qui avaient survécu à la guerre mais ont été arrêtés et sans doute ­fusillés par les Russes après la mainmise sur ce qui allait devenir l’Allemagne de l’Est. Il est probable, selon Macintyre, que ­Philby porte ainsi la responsabilité de la torture et de la mort de centaines d’autres agents en l’Europe.

Ce qui est certain, c’est que Philby a semé « une vénéneuse discorde », selon l’expression de Macintyre, à l’intérieur des services secrets américains et britanniques, et entre eux. Le tenace FBI et son équivalent britannique, le MI5, ont toujours été convaincus que Philby était un traître ; mais ils n’ont pas ­réussi à le coincer à cause du snobisme des gens de la CIA et du MI6, qui méprisaient le renseignement intérieur. Encore ­essentiellement une affaire de classe, selon Macintyre.

À bien des égards, l’histoire de Philby demeure incomplète et le restera vraisemblablement. Le passage le plus passionnant du récit de McIntyre a trait à la fuite ultime de Philby, s’échappant de Beyrouth et des mains de son ­ancien ami Elliott. S’agit-il d’ailleurs d’une fuite, ou les Britanniques ont-ils souhaité son ­départ ? Dans la première hypothèse, les Britanniques se sont montrés, comme dit Macintyre, d’une stupidité monumentale. Mais peut-être ont-ils été ­« excep­tionnellement malins » en le laissant filer ?

Philby, dans ses conversations avec Philippe Knightley à Moscou en 1988, quelques mois avant sa mort, semble regretter que l’on puisse croire qu’il lui a été permis de « disparaître » dans un triste exil moscovite, parce que les Britanniques préféraient le voir mijoter en Russie plutôt que de leur causer l’embarras d’un procès public – surtout s’il ­refusait d’accepter la transaction « immu­nité contre révélation exhaustive de son double passé ». Et pourtant, dans une lettre écrite à Elliott depuis son ­refuge moscovite, Philby se demande si ce n’est pas ce qui s’est produit. Mais ­Elliott, dans ses Mémoires, semble ­récuser l’idée qu’il ait simplement laissé filer son vieil ami. Peut-être est-il obligé de défendre cette fiction. Car, dans le cas contraire, le MI6 et Elliott lui-même ­paraîtraient effectivement d’une « stupidité monumentale ».

Quoi qu’il en soit, Philby, en tant qu’agent soviétique infiltré au cœur de l’establishment britannique et américain, a-t-il changé le cours de l’histoire ? De toute évidence, sur le long terme, non. L’empire qu’il a ­servi pendant un demi-siècle s’est effon­dré dans une pantalonnade grotesque trois ans après sa mort. La ­Russie postsoviétique dispose encore d’un pouvoir de nuisance, et peut désta­biliser des régions fragiles ou conforter des dictateurs assié­gés comme Bachar al-Assad en Syrie. Mais, la Corée du Nord mise à part, plus personne dans les pays émergents d’Asie et d’Afrique – sans parler de l’Europe et de l’Amérique – ne considère le marxisme-léninisme, et surtout pas sa mouture soviétique, comme un modèle d’avenir.

La plus grande énigme demeure : que pensait donc Philby, réellement et au plus profond de lui-même, de tout cela ? Est-ce que ça en valait le coup ? N’a-t-il pas eu des remords d’avoir trahi ses amis les plus proches tels qu’Elliot pour une cause supposément supérieure ? A-t-il vraiment cru, jusqu’à sa mort, que cette cause était juste ?

 

La crainte d’être démasqué

Macintyre dépeint les épisodes de torpeur alcoolique de ­Philby, notam­ment après la défection de Maclean et Burgess, puis à nouveau à Beyrouth quand il est réactivé des deux côtés en 1950, après sa traversée du ­désert, tandis que l’étau se resserre à nouveau et que la menace d’être décou­vert et emprisonné se renforce. En 1961, George Blake, espion soviétique comme lui, est arrêté et condamné à quarante-­deux ans de prison. L’alcoolisme de ­Philby, qui l’amène parfois à perdre toute maîtrise de soi – mais ­jamais au point de se trahir –, s’explique sans doute par cette crainte légitime d’être démasqué. Mais il résulte aussi des troubles d’une personnalité soumise à une double vie exigeant qu’il mente constamment à ses épouses successives, à sa famille, à ses amis les plus proches, et peut-être à lui-même.

Beaucoup des livres fondés sur des conversations avec Philby en Russie tentent de révéler la vérité de l’homme. C’est notamment le cas de la biographie de Phillip Knightley (3), définitive et incontournable, qui livre l’analyse la plus détaillée et la plus professionnelle de la personnalité de Philby, et dans laquelle Macintyre puise volontiers. D’après Knightley, Philby traverse une période de « doutes récurrents » pendant ses premières années en Russie. Sa troisième femme, Eleanor, évoque la santé mentale déclinante de son époux pendant ses deux premières années à Moscou, ce qui la pousse à le quitter. Philby reportera alors son affection sur la femme de Maclean, Melinda – une autre relation qu’il ne saura pas faire durer (4).

Iouri Modine, un agent du KGB qui a raconté dans un livre paru en 1994 (5) la façon dont il a géré les espions de Cambridge, dit lui aussi que Philby a par moments succombé au désespoir durant son exil. Oleg Kalouguine, un général du KGB supposément ­chargé d’arracher Philby à ses ­moments de déprime, évoque également son alcoolisme. Et, dans une interview donnée plusieurs années après sa mort, la veuve de Philby, Rufina, une Russo-­polonaise qui sera sa quatrième et dernière épouse et semblera réussir à lui faire retrouver une forme de bonheur après leur mariage en 1971, dit qu’il a tenté une fois de mettre fin à ses jours (6).

 

Quand Philby est arrivé à Moscou en 1963, c’était la première fois qu’il mettait les pieds en Union soviétique. Le choc a sans doute été brutal, malgré tout ce que ses camarades russes avaient pu lui laisser deviner de la triste réalité de la vie quotidienne, et de la façon dont l’idéal pour lequel il avait risqué sa vie y était piétiné. Quand j’étais correspondant à Moscou dans les années 1980, je ne pouvais que constater la vitesse avec laquelle les communistes occidentaux les plus fervents se laissaient accabler par la terrible vérité après quelques semaines passées à Moscou. Le niveau de vie des gens ordinaires y était très inférieur à celui de la classe ouvrière occidentale, surtout comparé aux privilèges de l’élite du parti. Quiconque envisageait d’exprimer son désaccord en public ou même en privé risquait une sanction – la perte de son statut professionnel ou celle de sa liberté.

Il faut aussi se souvenir que Staline était mort dix ans seulement avant l’arrivée de Philby à Moscou, et que Khrouchtchev n’avait prononcé son grand discours où il dénonçait Staline et donnait le détail de ses crimes atroces que sept ans auparavant. Philby a dû réaliser que la plupart de ses premiers officiers traitants soviétiques n’avaient pas survécu aux purges staliniennes, qui ciblaient avec une dureté toute particulière ceux qui avaient travaillé dans le renseignement extérieur.

Si l’on met bout à bout diverses bribes des propos de Kim Philby, on peut conclure qu’il a cherché, jusqu’au tout dernier moment, à se convaincre lui-même que, conformément au dogme irrécusable de la foi à laquelle il avait adhéré à l’âge de 21 ans, le communisme soviétique triompherait d’une façon ou d’une autre. Comme le dit charita­blement Phillip Knightley, « il a choisi de se cramponner, en espérant que les principes de la révolution survivraient aux crimes des individus, si énormes qu’ils aient été. Il n’était pas certain de vivre assez longtemps pour voir cela, mais il est mort persuadé que tel avait été le cas ».

Je trouve cela difficile à croire. ­Philby était très intelligent. Ses dépêches journalistiques et ses lettres sont des ­modèles de clarté et d’esprit, souvent imprégnées de formules humoristiques à l’ancienne rappelant la posture et le style de P. G. Wodehouse, l’un de ses auteurs ­favoris. Il devait savoir que les « crimes des ­individus » ne pouvaient pas être ­imputés au seul Staline. Il ­devait avoir ses doutes quant à la possibilité qu’un système social et politique bâti sur au moins 10 millions de morts (certains disent 20 millions) puisse se transformer en quelque chose d’à peu près décent. Il se réjouissait de voir la réputation de ­Brejnev mise en lambeaux dans les ­années 1980, et il portait un regard plein d’espoir sur Gorbatchev et la glasnost. Mais il a bien dû réaliser que la cause à laquelle il avait adhéré un demi-siècle auparavant avait complètement échoué. Pas étonnant qu’il ait plongé dans ­l’alcool.

 

L’art de la duplicité

En 1968, l’historien Hugh Trevor-­Roper, un ancien collègue et ami de Philby au MI6, avait accusé ­Philby de « schizophrénie dans sa façon ­d’allier une manifeste vivacité d’esprit et l’adhésion exclusive et mortifère à une croyance stérile ». Philby lui avait répondu : « Je suis à peu près certain que je trouverais un psychiatre pour me ­déclarer schizo­phrène, un autre pour dire que je suis patho­logiquement monomaniaque, et un troisième pour dire les deux à la fois ou ni l’un ni l’autre. » (7)

En tout état de cause, notre homme a sans doute acquis l’art de la duplicité et sa capacité à s’aveugler à un âge très tendre. « Philby a goûté tout jeune à la drogue du mensonge, et il est devenu accro à l’infidélité pour le restant de ses jours », écrit Macintyre. « Qui plus est, ajoute-t-il, comme beaucoup d’enfants de l’establishment des dernières années de l’Empire britannique, Philby avait une confiance innée dans sa capacité et sa légitimité à changer et gouverner le monde. » Il avait cela en commun avec Elliott. La fille aînée de Philby, Josephine, qui l’a aimé jusqu’au bout, reconnaît dans un documentaire très révélateur (8) que la seule question à laquelle son père n’a jamais répondu est : « Pourquoi as-tu fait ça ? » Une question sans réponse. Macintyre donne de lui l’idée la plus précise qu’il soit possible de donner. Mais ce que Philby avait dans la tête restera sans doute à jamais une énigme.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 4 décembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. With my Little Eye (Michael Russell, 1993). Le titre du livre fait référence à un jeu, « I spy with my little eye », que tous les enfants britanniques connaissent et que leurs parents pratiquent pour les occuper en voiture. Cela consiste à deviner ce que le joueur regarde sur la route.

2. Modern Library, 2003.

3. Philby: The Life and View of the KGB Masterspy (Andre Deutsch, 1988).

4. Eleanor Philby, Kim Philby : The Spy I Loved (Hamish Hamilton, 1968).

5. My Five Cambridge Friends (Farrar Strauss & Giroux, 1994).

6. Témoignage rapporté par Neil Tweedie dans « Kim Philby : father, husband, traitor, spy », The Daily Telegraph, 22 janvier 2013.

7. « Two letters on trahison », The New York Review of Books, 9 janvier 2004.

8. The Spy Who Went into the Cold, de George Carey, 2013.

LE LIVRE
LE LIVRE

A Spy Among Friends: Kim Philby and the Great Betrayal de Ben Macintyre, Crown, 2014

SUR LE MÊME THÈME

Espionnage L'étonnante reconversion d'Horst Meier
Espionnage Markus Wolf, la médiocrité d’une légende
Espionnage Les poisons du KGB

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.